Le crépuscule infini de l'humanité

I –Prise de commandement


"Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des guerres…" Albert Einstein, savant terrien du XXème siècle.

"Tant que les humanoïdes vivront, il y a aura des guerres…" Sénateur José Félipe Gonzalez, représentant de la région fédérale du Brésil-Amazonie à l'assemblée Terrestre.


Prologue

Jeunes gens, vous rêvez d'une carrière à la mesure de vos rêves et de vos ambitions ? L'espace vous tend les bras ! Engagez vous et devenez aspirant navigateur dans la flotte terrienne !

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Une curieuse punition

Les deux jeunes aspirants attendaient dans une salle à l'écart. La secrétaire, une femme russe à en juger ses cheveux et son fort accent, maniait ses trois ordinateurs avec dextérité, sans faire attention aux deux jeunes militaires.

Le premier avait piètre allure, surtout avec cet œil au beurre noir et le sang qui coulait de sa bouche. Ses cheveux étaient coupés à la mode, et on pouvait parfois le soupçonner d'utiliser des amplificateurs de brillance sur sa peau.

Le deuxième avait du sang sur les mains, mais ce n'était pas le sien. Il ne bougeait pas et fixait le mur avec un regard déconcertant.

- L'amiral va vous auditionner maintenant, aspirant Harlock, fit une assistante qui venait de sortir du bureau. Venez.
- Bien, répondit le deuxième adolescent.
- Toi, je t'attends après dehors, on n'a pas fini, répliqua le premier aspirant.
- Si tu tiens encore à perdre une dent, je suis ton homme, rétorqua Harlock en se levant.

L'assistante foudroya du regard le jeune effronté et l'introduisit dans le bureau de l'amiral.

La pièce était grande, tapissée de velours rouge sombre, les meubles étaient de véritables antiquités terriennes. Une seule de ces chaises permettrait de se payer un land speeder de classe II.

L'assistante se retira. L'amiral était là, les bras croisés, en attendant une réaction d'Harlock.

- Je n'espérais pas de votre part le moindre salut réglementaire, commença l'amiral. Mais là, la coupe est pleine.
- Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Chris Singleton m'a provoqué et je ne faisais que…
- Je sais ! coupa l'amiral.

Il se leva et pris un papier sur son bureau. De loin, on voyait clairement le sceau officiel du centre naval central. Harlock savait ce que c'était : au mieux une condamnation au renvoi.

Au mieux…

- C'est la troisième fois en deux semaines, lieutenant, expliqua l'amiral. Je sais que vous ne portez pas l'aspirant Singleton dans votre cœur et c'est réciproque. Mais cela ne justifie en rien vos actes.

Harlock serrait les poings. Pourquoi aujourd'hui ? C'était le dernier jour de sa scolarité interminable, et ce soir il serait enfin un vrai lieutenant primus dans la flotte terrienne. Il allait partir rejoindre un vrai vaisseau de guerre !

- Je ne renie pas ce que j'ai fait, poursuivit Harlock.
- Bien, je savais que vous répondriez cela. Aussi, cela me conforte quelque peu dans ma décision.

L'amiral s'avança et tendit le papier à Harlock avec un regard accusateur. Le jeune aspirant le prit et le parcouru avec incrédulité.

- Mais, je ne comprends pas. Pourquoi cette nomination ?
- Vus vos résultats au concours final, vous auriez du prendre le commandement d'un vaisseau de classe III. Mais votre comportement vous donne une place de second sur un autre vaisseau.
- "L'Etoile de Déneb ?". Je suis… commandant en second de ce vaisseau ?
- Oui. Personnellement, je vous aurais renvoyé, mais bon moi aussi j'ai des ordres. Disparaissez maintenant, et que je ne vous revoie plus jamais !

Le vieil homme se rassit, alluma une pipe et se réfugia derrière son écran de fumées. Il se tourna et admira une de ses peintures fétiches au mur.

Espérait-il vraiment qu'Harlock le saluerait "réglementairement" avant de partir ?

L'assistante de tout à l'heure rentra comme par magie d'une porte et raccompagna le jeune Harlock dehors. L'aspirant Chris Singleton emprunta le chemin inverse et le dévisagea. Il ne serra pas les dents, car il lui en manquait déjà deux et la douleur était tenace.

Harlock retrouva dans sa chambre une lettre et un petit paquet. La lettre contenait ses papiers réglementaires, des billets de trains, un ordre de mission. La boite, elle, donna à Harlock ses barrettes argentées de lieutenant primus.

Ainsi donc, personne ne souhaitait à ce qu'il participe à la traditionnelle fête et cérémonie de remise des grades de fin de scolarité.

Il faut quand même avouer, se dit Harlock, qu'un major de promotion qui casse la gueule à un fils de haut gradé le dernier jour d'École, çà doit faire tache dans leur beau cérémonial.


L'Étoile de Deneb

L'arsenal spatial de la mer de la Sérénité était un véritable labyrinthe pour celui qui n'était pas initié. Implanté depuis des temps immémoriaux sur la Lune, la majeure partie de la flotte de défense terrestre s'y regroupait.

Harlock descendit du train galactique, en compagnie de nombreux autres militaires. Le haut parleur annonçait d'une voix monocorde :

- 'Base de la mer de la Sérénité. Seuls les militaires sont autorisés à descendre. Ce train continue jusqu'à Titan. Titan correspondance avec le Galaxy Express 999 à destination de…'
- Lieutenant Harlock ? fit une voix féminine au milieu de la foule.

Il se retourna et chercha du regard l'origine de cette voix. Finalement, il se trouva face à une belle jeune femme, avec un vieil uniforme un peu chiffonné. Ses barrettes argentées ne brillaient plus depuis longtemps, et son insigne était celui des mécaniciens.

- Je suis le lieutenant primus Valentina Žvotia, chef mécanicien adjoint de "l'Étoile de Deneb". On m'a chargé de vous accueillir et de vous accompagner.

Ça commence bien, se dit Harlock. Comme si je ne savais pas nouer mes lacets….

- Je suis le lieutenant Harlock, répondit-il pour se présenter.
- Bon, viens. On peut se tutoyer, c'est mieux non ? Tu viens prendre la place d'officier artilleur, c'est çà?

Le papier qui était au fond de sa valise disait tout autre chose, mais cette jeune Valentina serait très déçue en voyant ce qui est marqué dessus. Autant ne rien dire, pour ne pas jeter un (autre) froid dans ses relations.

"L'Étoile de Déneb" avait un nom merveilleux, mais le reste n'était pas à la hauteur. Ce croiseur de classe II vieillissait. Ses tourelles n'étaient pas de dernière génération, ses propulseurs dataient, et la peinture s'écaillait de partout.

- Viens, fit Valentina après être monté à bord. Je vais te montrer ton poste. Le Capitaine souhaite te voir dès que possible. Ici, c'est le poste de détente, là c'est le…

La voix douce de l'officier se perdait. Harlock admirait ce vaisseau, son premier vaisseau. Tout son parcours l'avait mené ici, il avait supporté les rigueurs et l'inflexibilité du monde militaire juste pour en arriver là.

L'intérieur valait l'extérieur. Plusieurs lampes ne s'allumaient plus, parfois, un bout de cloison manquait. Quelques matelots s'affairaient à réparer un ordinateur de commande centralisé datant visiblement de l'ère de la "Grande Expansion".

- Voilà, cette porte là c'est le bureau du Capitaine. Tu devrais te changer avant d'aller le voir, ta tenue est…
- Tu m'as bien dit que le Capitaine voulait me voir tout de suite ? Autant ne pas le faire attendre ! dit Harlock en frappant fermement à la porte.
- Entrez ! fit un voix faible derrière.

Harlock pénétra dans le bureau du capitaine et posa son sac à l'entrée, plantant sa guide. Son uniforme avait mal supporté les 7 heures de train, et il n'avait même pas prit le temps de faire un brin de toilette. Son livre sur la stratégie spatiale avait mobilisé toute son attention durant le trajet.

- Non, inutile de me saluer, je suis réfractaire à toutes ces conneries, commença le Capitaine.
- Je suis le lieutenant primus Harlock.
- Bienvenue mon garçon. Je suis le capitaine senioris De Saint Eymet, Commandant de ce rafiot. J'ai reçu les ordres de l'amiral hier. Je ne sais pas ce que tu lui as fait pour qu'il te mute ici, mais moi je n'en ai rien à faire. Fais juste ton boulot, et tout ira bien. Des questions ?
- Euh… par quoi dois-je commencer ?
- Par remettre en état ce canot…

Le Capitaine se rassit et prit une liasse de papiers sur son bureau et les donna à Harlock. Rien que des formulaires administratifs divers et variés. A croire qu'à chaque mutation, toute l'armée allait jusqu'à oublier votre nom et votre région d'origine.

Harlock, sur l'invitation du capitaine, commença à remplir les papiers avec un agacement visible. De temps à autres, il promenait son regard discrètement aux alentours.

Du mobilier métallique bas de gamme, un ordinateur sans souris tri dimensionnelle, un vidéophone sans digitalisation de nouvelle génération, ce bateau devait être âgé de 30 ans au moins, de l'époque glorieuse du Président Jonhson…

Sur le mur du fond, un peu à l'abri, le drapeau de la région fédérale du Luxembourg Wallonie recouvrait partiellement celui de l'Union Terrestre. Même le portrait de la Présidente se trouvait partiellement caché.

- Voilà, çà, c'était le plus embêtant. Va poser tes affaires, j'ai organisé un petit pot au poste de détente pour te présenter aux autres officiers.
- Bien…
- 'Capitaine', appelle-moi quand même 'capitaine'.

Ok va pour le "capitaine", se dit Harlock. Il sortit sans plus de cérémonial militaire et parcouru les papiers qu'il tenait. Le programme était axé sur la remise en état du navire puis sur des exercices insipides où "l'Étoile de Deneb" servirait de cible (virtuelle) aux bâtiments les plus récents.

Voilà donc l'ultime vengeance qu'avait imaginé cet amiral qui l'avait pris en grippe : le nommer sur un vaisseau bon pour la casse, alors que les brillants seconds de la classe iraient sur les meilleurs croiseurs. Le nom de Singleton apparaissait bien après le sien sur la liste de sortie, mais la mutation en face était bien plus prestigieuse : Vaisseau amiral "Karyu".

Retrouver son poste fut assez difficile sans le lieutenant primus Žvotia comme guide. Un peu de repos lui ferait du bien avant d'affronter ces mondanités qu'il n'aimait vraiment pas.


Cocktail et petits fours

L'effort qu'avait fait Harlock pour cette petite fête était remarquable. Il avait mit, pour la deuxième fois de sa vie, son grand uniforme. La première fois, il fut forcé de revêtir cet uniforme lors de son entrée à l'Académie Navale.

C'était les seuls vêtements qu'ils m'avaient laissé à l'époque. Même l'amiral avait fermé à clef mon caisson. Je ne les aime pas, et je compte bien les jeter dès que possible...

Le poste de détente était le seul endroit vraiment convivial du vaisseau. Tous les officiers de passage prenaient sur eux d'entretenir amoureusement ce petit lieu cossu.

La moquette bleu foncée recouvrait le sol, les murs étaient tapissés en couleurs pastel, douces au regard. L'éclairage tamisé judicieusement orienté mettait en valeur sans ostension les divers bibelots achetés lors des escales lointaines.

La table était recouverte d'un gigantesque plateau de petits fours à la mode Mercurienne et d'alcools de Râmétale. 5 officiers dont le Capitaine l'attendaient sagement.

- Le voilà, dit le Capitaine en allant à sa rencontre. Viens, mon garçon, sers toi un verre et buvons !

Le maître d'hôtel, un caporal d'origine asiatique, lui tendit un plateau plein de verres aux contenus colorés et variés. Harlock choisit le verre le moins coloré en espérant ne pas tomber sur un mélange hasardeux.

- A tous, je vous présente le lieutenant primus Harlock, notre nouveau commandant en second !
- Heureux d'être parmi vous, répondit Harlock.

Il croisa le regard du lieutenant Žvotia, furieuse. Elle était méconnaissable avec un uniforme propre et repassé. Elle avait poussé la coquetterie jusqu'à refaire sa coiffure et utiliser des baumes amplificateurs sur sa peau.

- Alors, dans l'ordre, voici nos officiers, expliqua le Capitaine. Lieutenant primus Wittelsbach, un allemand, notre nouvel artilleur. L'aspirant navigateur Sukuma, d'Afrique su Sud. Vous connaissez déjà notre chef mécanicien adjoint Žvotia je crois. Et où est le chef ?

Le capitaine promena son regard et chercha le dernier officier manquant. Il l'avait pourtant fait prévenir plusieurs fois, et il avait promis de venir accueillir les nouveaux officiers.

- Où est Prower ? demanda-t-il à l'intention de Valentina Žvotia.
- Je crois qu'il est encore à la machine; Il m'a dit de partir en avance et de vous rejoindre et de…

Soudain, une grosse voix se fit entendre à l'autre bout du poste de détente.

- VALENTINA ? Viens ici y'a du boulot en bas !

L'homme qui avait prononcé cette phrase était maigrichon, malgré sa grosse voix. Il avait des cheveux roux, une grande moustache et portait un bleu de chauffe troué et sale. Il tenait fermement une clef anglaise à la main d'une allure menaçante.

En voyant son adjointe en grande tenue, il fut prit d'un accès de fureur et jeta à travers la pièce son outil en maugréant. L'aspirant Sukuma se jeta par terre et Harlock se contenta de bouger la tête pour éviter la chose volante. Tous les autres officiers restaient impassibles. La clef vola et tomba mollement sur la moquette. Sans toucher aucun bibelot ou humain présents.

Il pourrait au moins viser correctement, se dit le jeune lieutenant.

- Voici notre retardataire, annonça le Capitaine. Le lieutenant senioris Miles Prower, dit "Clef anglaise" pour les intimes. Il vient d'Angleterre.
- 'Sorry captain', annonça le mécanicien bougon. Mais y'a un convecteur de masse à démonter et Valentina devrait être en bas avec les mains dans le cambouis !
- Enfin, Prower, c'est aujourd'hui que nous accueillons notre nouveau second et notre midship, remarqua le Capitaine.
- 'Of course', mais en bas y s'en sortent pas sans moi. Santé lieutenants ! Venez me voir à l'occasion.

Le chef ramassa son outil projectile et toisa du regard la jeune Valentina Žvotia. Elle était attendue, mais pas en grande tenue de cérémonie.

- Ne t'en fais pas, Harlock, dit le Capitaine en plaisantant. Le lieutenant Prower aime ses machines plus que tout au monde. Mais il a bon fond et il vise très bien avec sa clef anglaise. Il a fait exprès de te manquer.
- Je suis rassuré, mentit Harlock du mieux qu'il pouvait.

La soirée fut agréable. Le cuisinier, un japonais pure souche, avait préparé un repas de fête haut en couleurs. Le problème venait de l'identification des denrées ingurgitées. Harlock ne préférait pas poser de questions sur ce qu'il mangeait et se contenta de parler de la pluie et du beau temps.

Valentina attendit que l'atmosphère se relâche un peu avant d'attirer Harlock à l'écart.

- Lieutenant Harlock ? Vous… m'avez caché que vous étiez promu Commandant en second, fit Valentina avec une pointe de reproche.
- Mais, tu ne m'as rien demandé de tel, répondit Harlock.
- Comment ? Et à la gare ?
- Tu m'as juste demandé si j'étais le nouvel artilleur, et je n'ai rien répondu. Je ne t'ai donc pas induit en erreur
- Puff… Bien 'lieutenant', à vos ordres 'lieutenant'…

Le nouveau second venait de se faire une amie, visiblement. De toute façon, il n'avait jamais rien compris à la psychologie intime des femmes et il ne commencerait pas son apprentissage de la chose aujourd'hui.

Harlock vida son verre et regagna son poste, après avoir pris congé aussi bien qu'il le pouvait du Capitaine. Une cérémonie tous les deux ou trois ans était trop pour son esprit tourné vers l'action. Il comptait étudier et se mettre à l'œuvre dès que possible.


La machine

Harlock se rendit compte le lendemain qu'il n'avait même pas visité de fond en comble le vaisseau. Il s'était contenté de travailler les diagrammes et plans virtuels. Peut être qu'une visite à la machine, à l'invitation du lieutenant Prower serait enrichissante.

Par fierté, il chercha lui-même, longtemps, l'échappée d'accès à la machine. Finalement, lorsqu'il la trouva, il tomba nez à nez avec Valentina, à nouveau en bleu de chauffe sale.

- Mes respects 'lieutenant', dit-elle avec une pointe d'ironie. Puis-je vous aider ?
- Arrête çà s'il te plait, répondit Harlock un peu excédé.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, 'lieutenant'.

Harlock se dit que la situation était encore froide, voire glaciale. Une visite guidée avec cette charmante mécanicienne améliorerait probablement ce mauvais départ.

- Je souhaite visiter la machine, dit Harlock avec une voix neutre.
- Tiens donc ? fit Valentina surprise. C'est bien la première fois qu'un 'pontus' s'intéresse à autre chose qu'à ses cartes et à ses traités de navigation spatiale. Enfin, suivez-moi !
- Tu peux me tutoyer…

Le lieutenant primus Žvotia dévisagea un instant le commandant en second. Elle se radoucit un peu après.

(Note : 'Pontus' est le surnom affectueux que les officiers mécaniciens de la Marine donnent aux officiers opérations et de la passerelle, qui sont sensés passer leur vie au Soleil, sur le pont. D'où le nom 'pontus')

Les machines dataient, comme le reste de "l'Étoile de Deneb". Deux réacteurs à fusion de première génération, des antiquités. Les diverses réparations (certains diraient rafistolages) marquaient le lieu, dominé par 'clef anglaise' qui hurlait ses ordres ou faisait voler divers outils.

- Tiens, notre second qui s'égare ! fit-il en voyant Harlock et Valentina. Toi, enlève cette pompe hurla-t-il à l'intention d'un pauvre matelot, lui aussi visiblement égaré.
- J'aimerais visiter ce compartiment…
- Voyez vous çà, fit-il en se frisant sa moustache. J'espère que ce ne sont pas les charmes slaves de Valentina qui vous attirent. Enfin fais le visiter, j'ai à faire avec ces vauriens…

Une autre clef plate, sortie de sa poche, vola en direction du matelot avec sa pompe, qui était trop lent au goût de son chef. Elle heurta quelques pièces avec un bruit métallique. Le chef prit dans sa poche un nouveau projectile, prêt à lancer son courroux sur quelqu'un.

- Tu es … slave ? demanda Harlock, pour parler d'un autre sujet que le travail au cours de sa visite.
- Oui, Tchèque pour être plus précise. Et toi ?
- Moi… euh…

Quelle réponse pouvait bien donner Harlock ? Ses seuls souvenirs étaient ses errances perpétuelles à travers le monde. Il se souvenait juste de ses voyages. Son premier souvenir encore intact était une ville d'Asie, mais laquelle ? Quand ?

- Alors ? D'où tu viens ? Tu parles très bien le langage universel.
- Je… n'en sais trop rien. J'ai perdu mes parents quand j'étais jeune, et j'ai survécu comme j'ai pu.
- Je suis … désolée. Je ne voulais pas être offensante.
- Tu ne pouvais pas savoir.

Valentina détourna le regard et commença à expliquer l'organisation du compartiment des mécaniciens. Le lieutenant fraîchement diplômé s'intéressait à tout, en particulier aux performances du croiseur.

Il devait tout savoir, tout connaître, tout maîtriser. Au bout de deux heures d'explications de plus en plus techniques, le lieutenant Žvotia peinait à répondre aux questions pointues. Harlock semblait en savoir presque autant qu'elle dans une spécialité qui n'était pas la sienne.

- 'Shit', fit une voix à l'autre bout du compartiment. Valentina, viens ici ! J'ai besoin de toi.
- Excuse-moi, fit Valentina en remerciant secrètement "clef anglaise" de le délivrer d'un Harlock trop curieux.
- Apporte moi du thé et le fer à souder magnétique, reprit le chef de sa grosse voix. Et du 'Earl Grey' cette fois !

Valentina s'éloigna et Harlock fit un dernier tour avant de remonter. Il retrouva son chemin bien plus facilement qu'à son arrivée.

Dans son bureau, il ressortit quelques vieilles cartes, il avait des courbes de navigation à calculer avant l'appareillage. Il traça presque les yeux fermés les différentes trajectoires.

C'est encore trop facile, se dit-il. Je ne comprends pas que d'autres passent des heures à un calcul si simple…

Il présenta son travail au capitaine, qui semblait plus s'intéresser à un de ses portraits de familles qu'au plan de navigation édifié par son nouveau second. Harlock ne s'en indigna pas, car après tout, aller sur Vénus ou sur Mars était une gageure pour n'importe quel aspirant navigateur de seconde zone.

Autant aller voir la passerelle, ce sera plus motivant que cette paperasse bonne à décimer les arbres des forêts…


Première sortie

La passerelle de "L'Etoile de Deneb" était à l'image du vaisseau : obsolète et mal entretenue. Harlock, encore peu à l'aise dans son rôle, donna quelques instructions pour remettre en état ce qui pouvait l'être.

- Cela ne sert pas à grand-chose, lui dit le capitaine, qui venait de le rejoindre.
- Comment cela ?
- La plupart du budget est alloué pour les nouveaux vaisseaux. Le "Karyu" et ses sisters ships sont prioritaires. Les vieux croiseurs comme celui-ci n'intéressent plus le gouvernement, Harlock. Ils s'en foutent, en d'autres termes.
- Et comment remplirons-nous nos missions si le vaisseau est hors d'état ?
- Ça, c'est une bonne question. Va donc la poser aux grands amiraux… pour l'instant, il faut de démerder avec ce qu'il y a ici. Fais de ton mieux…

L'appareillage pour quelques essais, du côté de Vénus était imminent. Le Commandant souhaitait entraîner un peu son équipage au tir et aux manœuvres.

Le programme mis en place enchaînait exercices de tirs sur cibles, mobiles et immobiles. Ensuite viendrait un affrontement simulé contre un autre croiseur de classe II puis enfin contre une barge de combat humanoïde.

- En tant que second, tu dirigeras la manœuvre et l'aspirant Sukuma te regardera. Je sais parfaitement que tu en es capable, j'ai lu ton dossier scolaire. Tu as même réussi à manœuvrer tout seul le "Karyu" sur simulateur.

Le Commandant, sous ses airs de vieil homme un peu aigri, connaissait parfaitement son équipage. Il savait de quoi ses hommes étaient capables et quelles étaient leurs limites. Dans le cas d'Harlock, il pensait avoir trouvé son remplaçant désigné.

Enfin, il allait pouvoir prendre sa retraite sans trop d'objections de la part de l'État-major. Personne, parmi les autres officiers, ne désirait commander ce tas de ferrailles. Harlock était le seul prétendant convenable, probablement.

Quelques heures plus tard, le fier "Étoile de Deneb", croiseur auxiliaire de classe II, quittait sans encombres la base de la Mer de la Sérénité, sur la Lune.

Harlock, tout en maintenant fermement la barre sous les yeux attentifs du capitaine et du jeune aspirant Sukuma, admirait le premier quartier de la Terre illuminé par le Soleil. Il aimait profondément cette planète, même si sa vie n'y fut pas des plus heureuses.

Un instant après, un immense vaisseau rouge et gris passa près du frêle croiseur. Plusieurs tourelles triples neuves, un gigantesque canon à énergie, et des moteurs surpuissants. Le "Karyu" en imposait. Il rentrait d'une mission de routine des colonies de bêta Bootes, la dernière découverte spatiale de l'Union Terrestre.

- Faire route à l'azimut 43, déclinaison -5. Moteur un à 50 et deux à 67, ordonna Harlock.
- Harlock, pourquoi limiter le moteur un à 50 ? demanda le capitaine avec une pointe de curiosité.
- Parce que la panne de la pompe convectrice numéro deux entraîne des surchauffes trop importantes. Ce n'est pas conseillé de pousser le moteur dans ces conditions.

Le capitaine De Saint Eymet admira pendant un instant les qualités de ce jeune Harlock. En peu de temps, il connaissait déjà sur le bout des doigts son vaisseau.

Du moins les machines.

Mais le capitaine n'était pas dupe, et il conclut que la présence du lieutenant Žvotia avait quelque peu motivé Harlock pour étudier les machines.

La planète Vénus et ses stations orbitales balnéaires à la mode apparaissaient déjà dans l'écran de contrôle. L'atmosphère autrefois mortelle de cette jumelle de la Terre avait été terraformée et le lieu était devenu un passage obligé pour les vacanciers fortunés.

"L'Étoile de Deneb" ne venait pas faire du tourisme ici. Harlock attendait cet instant précis depuis le début de sa scolarité à l'Académie. Il voulait montrer de quoi il était capable.

Je vaux mieux qu'un poste de commandant en second sur un vieux croiseur, se dit-il. Je le sais, le capitaine le sait, et même cet imbécile d'amiral à l'École le sait.

Le premier exercice allait à peine commencer lorsque l'écran de contrôle clignota en indiquant un message codé prioritaire de la Présidente de l'Union Terrestre.

Son visage un peu vieilli, bien connu de tous les terriens, apparut à l'écran. L'équipage de "l'Étoile de Deneb" remarqua la présence de l'Amiral Van Beckdt, le généralissime des forces armées de l'Union Terrestre.

"A tous mes compatriotes, je suis au regret de vous annoncer que nos récentes négociations avec les humanoïdes ont échouées. Je viens de recevoir de la part de leurs représentants diplomatiques une déclaration de guerre. Je sais que je peux compter sur chacun de vous pour les épreuves qui vont suivre. L'Amiral Van Beckdt va vous donner vos premières instructions."

L'Amiral aborda immédiatement les aspects pratiques de la mobilisation générale. L'armée allait devoir combattre les plus redoutables soldats de l'univers, des robots qui ne connaissent ni la peur, ni la faim, ni le désespoir.

Harlock était assez incrédule mais son capitaine avait un air abattu :

- Ainsi donc, il faudra encore que je tue pour mon pays, murmura-t-il. Enfin, vois le bon côté des choses Harlock, dit-il plus fort. Tu auras l'occasion de montrer vraiment ce que tu vaux, en dehors d'un simulateur. A tout le monde, on rentre immédiatement sur la Lune ! On ira défourailler après, sur de vraies cibles.

Le capitaine quitta la passerelle et alla se réfugier dans son bureau. Il le ferma à clef et sorti d'un tiroir un portrait de famille. Un homme et une fille, tous les deux humains. Un grand soupir s'échappa de la bouche du vieux militaire.