Les personnages du manga détective Conan appartiennent à Gosho Aoyama. Cette histoire appartient à son auteur, Eeveebeth Fejvu (cliquez sur mon profil, vous la trouverez dans la liste de mes auteurs favoris). N'hésitez pas à laisser des commentaires, je les lui traduirai.

Note : Même s'il y a une continuité entre eux, les trois chapitres de cette histoire peuvent être lu de manière indépendante, comme s'il s'agissait de one-shot.

Oh, et pour éviter une confusion possible. Le terme détective n'a pas les mêmes connotations en français et en anglais. Dans la langue de Molière, ce mot s'applique exclusivement aux détectives privés, mais dans celle de Shakespeare, il peut également désigner les inspecteurs de police. En fait, en anglais, ce mot désigne essentiellement un enquêteur, qu'il travaille pour la police ou pour des particuliers.

Donc, même si j'ai conservé le mot détective pour Shinichi (pour des raisons évidentes), gardez en tête que, dans l'univers de cette histoire, il est devenu membre du département de police de Beika.

Inertie

Première partie

« Kudo-san, je crains fort d'avoir de mauvaises nouvelles à vous annoncer. »

Shinichi sentit sa poitrine se comprimer. Le médecin s'était adressé à lui en utilisant ce ton bien particulier qui annonçait toujours le pire. Serrant les poings tout en s'efforçant de garder les bras le long de son corps, il fixa Haruno-oishasan, qui affronta son regard avec l'expression détachée d'un professionnel préférant avoir affaire à des patients qu'à des êtres humains. Après un moment qui parût interminable, le médecin soupira et réajusta ses lunettes, préférant contempler le rapport médical qu'on lui avait remis plutôt que de se sentir transpercé plus longtemps par le regard glacial du détective.

Un bruit poussa Shinichi à se retourner brusquement en direction de la salle d'attente à laquelle il tournait le dos. Sa fiancée s'était levée de sa chaise et le regardait d'un air inquiet sans chercher à dissimuler ses appréhensions. De toutes manières, ses mains tremblantes et son front plissé par l'angoisse exprimaient son trouble bien mieux que n'aurait pu le faire la moindre parole.

« Shinichi… »

Le nom avait été accompagné d'un sanglot lorsqu'il avait franchi ses lèvres.

« Tout va bien, Ran. »

Elle avait commencé à s'avancer dans sa direction, mais la réponse rapide qu'avait reçue sa question non formulée la figea sur place.

« …cela serait peut-être mieux si nous avions cet entretien dans le couloir, Kudo-san ? »suggéra calmement le médecin.

Lorsque Shinichi se retourna pour lui répondre, Haruno constata que les yeux de son interlocuteur demeuraient dans le vague, incapables de se focaliser sur un point précis de ce qui l'entourait.

« Ran... Je ne serais pas long… »

Après s'être assuré que la jeune femme avait bien acquiescé à ses paroles, et après l'avoir contemplé en train de regagner sa chaise, Shinichi promena son regard le long de la salle d'attente une toute dernière fois.

Sonoko effleurait doucement le bras de sa meilleure amie pour lui faire sentir sa présence comme son soutien, espérant dissiper une partie de l'anxiété de sa camarade par ce geste. Sato se blottissait contre Takagi qui avait refermé ses bras autour d'elle. Un bandage était enroulé autour du front de l'inspectrice mais cela ne l'empêchait pas de l'appuyer doucement contre la poitrine de son petit ami. Et tandis que leurs doigts s'entremêlaient doucement, elle contemplait les bandages qui recouvraient les mains de son collègue.

Quant aux enfants… Ayumi avait levé les mains vers son visage pour dissimuler les larmes qui ne cessaient de couler le long de ses joues. Mitsuhiko avait refermé ses bras autour de ses jambes pour comprimer ses genoux contre sa poitrine, les traits de son visage déformés par la peine et la souffrance. Les yeux de Genta ne reflétaient plus rien d'autre que de l'incertitude et de l'égarement tandis qu'il soulignait du doigt les coutures de son t-shirt.

Serrant toujours les poings jusqu'à s'en faire blanchir les articulations, le détective s'avança dans le couloir en compagnie du médecin. Toute l'énergie qui lui restait était mobilisée pour maîtriser le tremblement qui menaçait de l'agiter. Cet environnement stérilisé et dépourvu de couleurs lui rappelait le laboratoire installé dans le sous-sol du professeur Agasa, faisant remonter à la surface des souvenirs de l'unique habitante de ce lieu où régnaient le calme et la solitude. Un calme et une solitude qui contrastaient avec l'agitation et la confusion qui régnaient sur les couloirs de cet hôpital. Des infirmières ne cessaient de traverser ce couloir en courant pour passer de la chambre d'un patient à celle d'un autre, y apportant l'aide et le matériel qu'on leur réclamait.

Shinichi ajusta son parcours à ce trafic incessant tandis qu'ils arrivaient au bout de ce couloir.

Haruno, toujours aussi professionnel, examina méticuleusement le détective par quelques coups d'œil discrets.

« À ce que je vois, Kudo-san, vos blessures ont déjà été prises en charge par mes collègues. »

Kudo-san fusilla Haruno du regard. Inconsciemment, sa main droite se rapprocha de la bande de gaze qu'on avait enroulé autour de son front, dissimulant une écorchure qui subsisterait fatalement sous la forme d'une cicatrice une fois qu'elle se serait enfin refermée. D'après le rapport établi par les infirmières, ce n'était que la face visible de l'iceberg. Une multitude de blessures de taille et de gravité variées se dissimulaient également sous le costume bleu sombre du détective.

« On vous a déjà injecté de la morphine, je ne me trompe pas ? Si jamais la dose qu'on vous a donnée s'avère insuffisante et que vous commencez à vous sentir mal, n'hésitez pas à en informer… »

« Venons-en au fait ! »

Shinichi n'avait fait aucun effort pour dissimuler son irritation lorsqu'il avait brutalement interrompu son interlocuteur.

Le médecin haussa légèrement les sourcils.

« Il vaudrait peut-être mieux reprendre cette discussion lorsque nous serons arrivé… »

« Maintenant. »

Les yeux du détective s'étaient abaissés pour se focaliser sur la couleur blanche du sol de l'hôpital. Après un long moment de silence, le médecin abaissa ses propres yeux sur le rapport médical qu'il avait en main. Il soupira. La famille des patients. Devoir faire face à leurs regards désespérés lorsqu'un de leurs proches était dans un état critique, cela avait toujours été la pire des difficultés à surmonter dans son métier, et cela le resterait toujours. Mais ce détective, ce fameux Shinichi Kudo dont il avait tant entendu parler dans les journaux, il ne faisait même pas partie de la famille de la patiente. Pour ce qu'il en savait, ce n'était rien d'autre qu'un voisin et un collègue de travail pour elle. Qu'est ce qui pouvait bien les lier puisque Kudo n'avait pas de sœur, et était déjà fiancée à cette femme qu'il avait laissée derrière lui dans cette salle d'attente ?

Le détective et le médecin parcoururent quelques mètres supplémentaires dans ce couloir avant que Haruno ne se décide à reprendre la parole.

« Quelles nouvelles voulez-vous entendre en premier ? Les bonnes ou les mauvaises ? »

La sempiternelle question sembla accroître la fureur de Kudo, alors que le médecin s'imaginait que le détective se réjouirait qu'il puisse exister quoi que ce soit se rapprochant d'une bonne nouvelle.

« La bonne nouvelle ? Elle est encore en vie au moment où nous parlons. » continua le médecin.

Face à ces mots, une grande partie de la colère de Kudo s'évapora pour laisser la place au soulagement. Mais l'expression de son visage s'assombrit de nouveau lorsque le médecin reprit la parole.

« Mais pour ce qui est de la mauvaise nouvelle. Eh bien… Le moment où nous parlons finira bien par passer. »

Le détective s'arrêta brusquement en plein milieu du couloir, forçant le médecin à s'arrêter à son tour pour se retourner, et faire face à un regard indéchiffrable.

« Qu'est ce que vous voulez dire par là ? »

Les mots avaient résonné d'une manière différente de celle que Haruno avait anticipé : Kudo les avait murmuré d'une voix rauque que la panique faisait trembler.

« Je voulais dire que… »

Haruno se prépara à faire face au pire.

«Je ne m'attends pas à ce que… Il ne lui reste guère de temps à vivre, Kudo-san. Et si on prend en compte tout ce qu'elle vient de subir, ça n'a rien d'étonnant. »

Même si le remue-ménage des infirmiers et des aides-soignantes continuait de faire résonner un vacarme indescriptible dans les couloirs de l'hôpital, Shinichi était prisonnier d'un silence glacial où les mots du médecin lui parvenaient comme un lointain écho, un écho qui ne cessait de ricocher contre les parois de son crâne. Devant l'absence de réaction de Kudo, le médecin se sentit obligé de compléter ses paroles.

« Bien sûr, il y a toujours une chance, très légère, pour qu'elle survive…J'ai eu affaire à des cas similaires au sien, et j'ai pu voir certains patients dans un état presque aussi critique survivre encore quelques années…mais j'avoue que je n'ai jamais vu…un cas suffisamment critique pour qu'on puise réellement le comparer à celui là. Franchement, Kudo-san, c'est déjà un miracle qu'elle soit parvenue jusqu'à l'hôpital sans décéder d'une crise cardiaque durant le transport. Pour survivre à cela, j'imagine que cette femme a toujours été quelqu'un de courageux qui ne s'avouait jamais vaincu quoiqu'il arrive… »

« Oui. »

Kudo garda les yeux fixés sur le sol, jusqu'à ce qu'un rire s'échappe de ses lèvres.

« Enfin…Non, en fait pas vraiment… »

Il s'enfonça de nouveau dans ses réflexions.

« …Oui…oui, c'est une personne courageuse. »

Le détective leva les yeux vers son interlocuteur pour le transpercer d'un regard dont l'intensité le cloua sur place.

« Elle survivra. »

Une vague de pitié submergea le médecin. Il avait déjà eu affaire à des policiers dont l'un des collègues était dans un état critique, en règle général, ils se résignaient plus facilement à la dure réalité. Peut-être que ce détective faisait face à la perte d'une collègue de travail pour la toute première fois.

« Kudo-san, je vois que vous avez foi en elle… »

Haruno faisait de son mieux pour exprimer de la compassion dans ses paroles, mais cela n'avait jamais été son fort.

« …mais avez-vous la moindre idée de la gravité de ses blessures ? »

Non, bien sûr, il ne savait pas, Haruno n'avait pas encore pris le temps de le lui dire.

« Venez avec moi. »

Haruno continua de guider Kudo dans les couloirs de l'hôpital. Un silence pesant retomba sur les deux hommes sans qu'aucun des deux ne cherche à le briser. Que ce soit ce médecin de cinquante-trois ans qui avait été forcé de faire face au désespoir et à la souffrance depuis bien trop longtemps, ou ce détective de vingt et un ans qui avait mis son intelligence et son courage au service du département de police de Beika.

Après avoir franchi un corridor minuscule et étrangement silencieux, ils parvinrent finalement à destination.

Haruno demeura figé, la main sur la poignée d'une porte, tandis qu'il sentait le regard perçant du détective derrière son dos. Après avoir laissé échappé un soupir, le médecin entrouvrit légèrement cette porte pour glisser la tête à l'intérieur.

Shinichi se retenait pour ne pas écarter violement Haruno-oishasan de son chemin et pénétrer dans cette chambre de force. Mais le médecin avait toujours ce rapport médical en main, ce rapport qui la concernait. Et, soudainement, Shinichi réalisa qu'il avait besoin de savoir, besoin de savoir à quoi il allait devoir faire face avant de s'y confronter pour de bon. Si seulement il avait pu savoir, quelques heures plus tôt… Est-ce que tout cela s'était réellement déroulé il y a seulement sept heures ? S'il avait pu savoir à quoi il allait devoir faire face, à quoi Sato et Takagi allait devoir faire face, à quoi elle allait devoir faire face… S'il l'avait su… Qu'est ce que cela aurait changé s'il l'avait su ?

Haruno ressortit sa tête de la chambre avant d'en fermer la porte le plus doucement possible. Se retournant, il fixa le détective. Kudo avait toujours l'air furieux mais il semblait s'être replié un peu plus sur lui-même. Leurs regards se croisèrent. Haruno réajusta calmement ses lunettes.

« D'après son père adoptif, Agasa Hiroshi-hakase, il y a de forte chances pour que vous exigiez de connaître en détail la nature et la gravité de son état. Agasa-hakase est auprès d'elle en ce moment même… Non pas qu'elle soit réveillée, elle est toujours inconsciente pour le moment mais… Je suis en droit de refuser de vous donner ces informations, Kudo-San. Vous n'êtes ni son époux, ni un membre de sa famille. En temps normal, je ne devrais rien vous révéler pour le moment.»

Shinichi n'eût aucun mal à déchiffrer la question implicite contenu dans le regard du médecin.

« Elle est…je suis…Nous sommes… »

Comment faire comprendre à un étranger la nature d'une relation qu'il était incapable de définir lui-même ?

« Je suis…un ami… »

Ce mot paraissait si faible, il sonnait tellement faux par rapport à ce qu'il était censé décrire.

« Je… Nous avons traversé tellement de choses ensemble, avant… »

Ces mots là non plus n'étaient pas suffisamment forts pour rendre justice à tout ce qui s'était passé entre eux.

Néanmoins, Haruno acquiesça. Qu'est ce qu'Agasa-hakase avait bien pu dire à ce médecin pour parvenir à le convaincre de tout lui révéler? Shinichi se posa la question.

« Êtes-vous bien certain de vouloir connaître en détail la nature et la gravité de ses blessures ? »

Shinichi garda le silence un long moment avant de laisser un oui s'échapper finalement de ses lèvres. Pourquoi attendre plus longtemps alors qu'en ce moment même, elle était peut-être en train de… Non, elle ne pouvait pas… Pas maintenant…

Haruno réajusta de nouveau ses lunettes tandis qu'il examinait froidement ce rapport médical qu'il avait gardé précieusement entre ses mains.

« J'essaierais d'avoir recours au moins de termes médicaux possible pour vous expliquer son état, Kudo-San. Voyons… Pour commencer, une pression extrêmement forte a été exercée sur sa carotide par… Qu'est ce qui avait été utilisé… »

« Une corde. »

Le détective avait de nouveau serré les poings jusqu'à s'en faire blanchir les articulations.

Une autre vague de pitié submergea le médecin. Il avait oublié que c'était sous les yeux de Kudo-San que cette femme avait été… Haruno reprit la parole en employant un ton plus compatissant.

« Oui, c'est effectivement ce que m'ont signalé mes collègues dans ce rapport. Le trauma occasionné par la pression exercé autour de son cou est modéré, mais je crains fort que son nerf laryngé ait été endommagé de manière irréversible. C'est ce nerf qui relie le cerveau aux muscles nous permettant de respirer…ou dont la vibration nous permet de faire résonner notre voix. En conséquence, il est possible qu'elle subisse une paralysie partielle des cordes vocales. Bien sûr, nous ne pouvons pas déterminer l'étendue exacte des dégâts avant…avant d'avoir effectué un EMG, mais il est plus que probable qu'elle devra endurer des séquelles permanentes jusqu'à la fin de sa vie. Une respiration bruyante et des difficultés à avaler quoi que ce soit ne sont que deux exemples parmi tant d'autres de la nature de ces séquelles. »

Fixant la planche de plastique à laquelle était accroché le rapport médical, Kudo-san plissa les yeux tandis qu'il s'efforçait d'absorber les mots du médecin. Haruno espérait de tout son coeur que le détective n'était pas en train de s'imaginer que la paralysie des cordes vocales était ce qu'elle subirait de pire. Le lourd bilan n'avait fait que commencer.

Parcourant rapidement le rapport du regard, le médecin reprit la parole.

« En procédant aux examens préliminaires de son état, lors de son arrivée, j'ai pu constater que la cochlée de chacune de ses oreilles avait été sévèrement endommagée. D'après moi, cela a pu être causé par une exposition particulièrement intense à une quantité élevée de décibels. J'ai entendu dire qu'il y avait eu…une explosion.. ? »

Kudo ne s'était pas rendu compte qu'on venait de lui poser une question. Finalement, après avoir cligné des yeux, il se décida à murmurer faiblement un « oui ».

« Est-il possible que ma patiente se soit trouvée à proximité de l'endroit où cette explosion a eu lieu ? »

Là encore, il fallut un certain temps à Kudo pour sortir de son mutisme et répondre à la question du médecin, en conservant la même expression hébétée.

« Oui. »

« Avoir été exposée à une telle quantité de décibels, même pour un laps de temps aussi court que celui d'une explosion, peut avoir des conséquences à long terme sur ses facultés auditives. Il y a de fortes chances pour qu'elle souffre de surdité jusqu'à la fin de sa vie…même si, là encore, nous ne pourrons déterminer l'étendue exacte des dégâts que lors de son réveil. »

Kudo semblait plus égaré que jamais tandis qu'il fixait Haruno-oishasan, qui continuait d'énumérer le lourd bilan.

« De plus, après des examens plus poussés, nous avons pu constater que ses yeux ont été exposés à…un produit chimique contenant une forte concentration d'hydroxyde de sodium. J'ignore si vous avez une idée de la nature de ce produit. Son nom le plus couramment utilisé est… »

« Laissez tomber. »

Haruno cligna des yeux devant le murmure du détective avant de réajuster ses lunettes de nouveau pour arborer une expression plus professionnelle.

Kudo commença à réciter ses connaissances sur le sujet.

« On emploie habituellement l'appellation soude caustique, c'est une solution basique aux propriétés corrosives. On l'utilise comme catalyseur pour l'estérification du méthanol et du triglycéride dans la production de biodiesel. Elle est également utilisée pour déboucher les canalisations. Cela...peut causer des brûlures d'une gravité extrême si…on le met en contact avec la peau ou… »

« Eh bien, ce garçon sait définitivement de quoi il parle. Pas étonnant qu'il ait acquis une telle célébrité, et pas étonnant non plus que la police lui fasse une telle confiance malgré sa jeunesse. » songea Haruno.

Mais la surprise du médecin s'évapora pour faire place à la pitié lorsque le détective leva de nouveau les yeux vers lui pour ajouter une dernière chose.

« C'est elle qui m'a appris tout cela. »

Ne sachant pas quoi répondre, Haruno-oishasan se réfugia de nouveau derrière son rapport médical.

« Elle a apparemment tenté de rincer ses yeux avec de l'eau, ce qui était la meilleure chose à faire dans ces circonstances… »

« Ça ne m'étonne pas qu'elle y ait pensé. Après tout, elle a déjà manipulé des produits chimiques bien plus dangereux que celui là… »

« …mais malheureusement…cela n'a fait que limiter les dégâts. Ses yeux ont été endommagés de manière irréversible. L'hydroxyde de sodium brûle les tissus oculaires si facilement…Lorsqu'elle se réveillera, ce sera pour constater que son champ visuel s'est considérablement réduit. »

Il y eut un long silence. Si Kudo continuait de fixer Haruno, il n'y avait plus la moindre étincelle de colère pour briller au fond de ses yeux. Le détective semblait s'être totalement abandonné au désespoir. Ses lèvres s'écartèrent légèrement l'une de l'autre, mais ne furent franchi par aucun son tandis que sa bouche demeurait ouverte, évoquant celle d'un poison ayant atterri sur la terre ferme et se débattant pour retourner dans l'eau.

C'est alors qu'il se mit soudainement à gémir avant de se mettre à parler d'une voix enrouée, suscitant la surprise du médecin.

« Pourquoi…Comment…Est-ce que…vous ne pourriez pas faire quelque chose pour… »

« Je n'ai pas encore terminé, Kudo-San. »

Shinichi sentit sa poitrine se comprimer un peu plus devant la remarque laconique du médecin.

« …mais…Il ne peut quand même pas y avoir… »

« Je vous ai dit qu'elle souffrait d'une multitude de blessures d'une gravité extrême… Et j'ai bien peur que…celles qu'il me reste à évoquer…pourraient… »

« De quoi s'agit-il ? »

« Vous avez été informé de la multitude de blessures par balles qu'elle a reçue dans son dos ? »

Une étincelle de haine se ralluma immédiatement dans les yeux du détective tandis qu'il serrait de nouveau les poings de toutes ses forces.

« Oui » murmura-t-il d'un air sombre. « Je l'ai été. »

Haruno fût sur le point de succomber à la tentation d'abandonner. Abandonner à Agasa-hakase la lourde tâche d'annoncer le pire à cet ami de sa patiente, d'annoncer le pire à ce détective rongé par la haine. Mais Haruno restait avant tout quelqu'un de professionnel jusqu'au bout. Il mettrait de côté ses appréhensions à l'idée de faire face à la fureur du détective, aussi forte que soit l'envie de le laisser se débrouiller seul avec ce rapport médical avant de se replier dans son bureau pour y savourer une tasse de thé.

« Plusieurs balles ont pénétré… dans la région lombaire de...sa colonne vertébrale. Si ces balles l'avaient transpercé au niveau de la cage thoracique ou de la zone cervicale, ma patiente aurait perdu tout contrôle de ses membres supérieures et inférieures, et peut-être même tout contrôle de son diaphragme. Ce qui aurait été infiniment plus grave, et l'aurait condamné à ne pas pouvoir survivre sans être branché en permanence à un appareil respiratoire. Mais puisque les blessures par balles ont été occasionnées à la région lombaire, cette perte de contrôle…sera limitée à la région inférieure de son corps. En d'autres termes, les genoux, l'anus, les chevilles…même ses doigts de pieds. »

« Qu'est ce que vous êtes en train de me dire ?! »

« Elle souffre de paraplégie, Kudo-San. Une paralysie complète des membres inférieurs. »

Un silence total retomba suite aux paroles du médecin.

Pour la seconde fois, la colère du détective fût noyée par le désespoir.

« …une paralysie ? »

Le médecin acquiesça.

« Oui. Une paraplégie, associée à une surdité partielle, une paralysie partielle des cordes vocales et une réduction partielle du champ visuel. Et je ne vous parle même pas de la quantité de sang qu'elle a perdu. Bon, son groupe sanguin n'étant pas un groupe rare, nous pourrons effectuer une transfusion complète sans aucun problème, mais… Est-ce qu'à présent vous comprenez, Kudo-San ? Est-ce que vous comprenez pourquoi je vous disais…qu'il ne lui reste guère de temps à vivre ? Une bonne partie de ses facultés sensorielles a été altérée de manière définitive, si elle n'en a pas perdu certaines pour de bon. Même si elle parvenait à se réveiller, elle ne se rétablira jamais totalement de ce qu'elle a vécue. Une quantité phénoménale d'opérations chirurgicales lui sera nécessaire. Après cela, elle devra passer par une rééducation de plusieurs mois. Et même après cela, elle devra rester sous surveillance médicale jusqu'à la fin de ses jours. Communiquer avec qui que ce soit sera déjà un problème pour elle si le degré d'altération de ses facultés sensorielles dépasse un certain point. Même en admettant qu'elle demeure optimiste face à cette épreuve, je ne peux même pas m'imaginer comment… »

Kudo ravala péniblement un sanglot.

« Elle n'est pas… Ce n'est pas quelqu'un d'optimiste… C'est même la personne la plus pessimiste que j'ai jamais rencontré dans ma vie… Est-ce que vous saviez…qu'elle a essayé de se suicider ? Et plusieurs fois ? Sa toute dernière tentative remonte à…au moins deux ans, peut-être même trois, maintenant elle est devenue bien plus forte qu'elle ne l'était auparavant, mais… Est ce que vous savez pourquoi elle a tenté de se suicider ?! Est-ce que vous avez la moindre idée des raisons qui l'ont poussé à le faire ?! »

Haruno le fixa d'un air hébété, incapable de répondre quoi que ce soit.

« Elle l'a fait parce qu'elle pensait que cela rendrait service à tout le monde ! Elle pensait que les gens autour d'elle, tout ceux pour qui elle éprouvait de l'affection, vivraient mieux sans elle ! Elle a tenté de se suicider…pour protéger les autres…Moi y compris… »

Haruno contempla silencieusement son interlocuteur avant de réajuster de nouveau ses lunettes.

« En toute franchise… »murmura doucement le médecin. « …qu'elle se réveille ou non, j'ai bien peur qu'elle ne passera pas la nuit, Kudo-San. Conformément aux souhaits de Agasa-hakase, je vous ai informé de la gravité de son état, et maintenant… »

Le médecin sursauta lorsque la porte de la chambre s'ouvrit brusquement derrière lui. Agasa-hakase s'extirpa doucement de la chambre, et en referma la porte derrière lui avec le plus de délicatesse possible. Si ses yeux demeurèrent fixés sur le sol durant un long moment, il finit cependant par trouver le courage de les lever vers le détective. Au cours de sa vie, Shinichi n'avait jamais eu l'occasion de contempler une telle tristesse et un tel désespoir sur le visage du scientifique ; les larmes qui s'étaient écoulées le long de ses joues n'avaient pas encore séchés, et ses yeux demeuraient pourtant humides tandis qu'il retenait les larmes qui lui restait à verser.

Se tournant doucement vers Haruno, Agasa laissa un murmure s'échapper de ses lèvres tremblotantes.

« Elle dort encore…Elle a l'air si sereine...pour l'instant… »

« Des changements sont-ils apparus sur les écrans de contrôle des moniteurs cardiaques ? »

« Non…non… »Agasa secoua la tête, glissant les doigts derrière ses lunettes pour essuyer son œil gauche. « ..son rythme cardiaque est stable et…presque normal…»

« Avez-vous besoin de demeurer plus longtemps, Agasa-hakase ? »

Un soupir s'échappa des lèvres tremblantes du professeur.

« Non…J'ai...Je vais retourner dans la salle d'attente pour le moment…Mais...Mais si jamais quoi que ce soit… »

« Bien sûr, Agasa-hakase. »Le médecin acquiesça de manière formelle à la question du savant. « Je vous en informerais immédiatement. Vous connaissez le chemin pour revenir à la salle d'attente ou bien.. ? »

« Oui, je peux me débrouiller seul. »

Shinichi sentit une main se poser doucement sur son épaule. Une seconde fois, son regard croisa celui du professeur. Agasa glissa quelques mots dans l'oreille du détective, les murmurant de manière à ce qu'ils ne soient pas entendus par le médecin.

« Ne te laisse pas abattre, Shinichi-kun… Tu as fait le bon choix, comme toujours…C'était juste un accident…Elle…Elle s'en sortira…Elle sait à quel point nous tenons tous à elle…C'est une fille courageuse…Elle ne va pas… »

« Je sais. » murmura Shinichi avant que ses forces ne l'abandonnent, le laissant dans l'incapacité de prononcer un mot de plus.

Agasa-hakase administra quelques tapes sur l'épaule de son compagnon. Plus qu'une tentative de faire sentir à son ami qu'il le soutenait, ce geste semblait plutôt être une tentative de puiser une partie de la force qui lui manquait pour faire face aux événements. C'est en tout cas l'impression que le professeur avait donné à Shinichi.

« Je sais que tu le sais. »murmura Agasa. « …maintenant, je vais m'en aller. Elle voudra…Elle voudra sûrement te voir, tu sais… »

« Elle va probablement me haïr jusqu'à la fin de ses jours pour…parce que…parce que je suis venu lui rendre visite sans lui avoir laissé le temps de se recoiffer… »

Bien qu'elle soit toujours inconsciente, Agasa semblait ne pas avoir abandonné tout espoir. Mais ce fût pourtant les seuls mots que le détective était parvenu à lui murmurer en retour. Des mots qui précédèrent un rire sans joie.

L'ombre d'un sourire descendit sur les lèvres du professeur.

« Va la voir. Je serais…dans la salle d'attente avec Ran, si tu as besoin de moi… »

Shinichi acquiesça doucement à son vieil ami. Après cela, le vieux savant tourna le dos au médecin et au détective avant de s'éclipser au détour du couloir, non sans avoir administré une dernière tape sur l'épaule de son ami au passage.

« Kudo-san.. ? »

Avant de s'adresser au détective, le médecin avait attendu que Agasa-hakase ait disparu à l'angle du couloir. Shinichi se tourna vers son interlocuteur pour le fixer d'un regard glacial. Haruno avait ouvert la porte de la chambre et lui faisait signe d'y entrer.

« Je vous autorise à rester ici aussi longtemps que vous en éprouverez le besoin, mais si jamais l'un des moniteurs cardiaques se mettait à… »

« Oui…Je sais…Je ne serais pas long… »

« J'ai promis à Ran que je reviendrais bientôt. »songea Shinichi.

Haruno s'inclina poliment devant le détective après avoir acquiescé à ses paroles. Une fois que le détective eût pénétré dans la pièce, le médecin en referma la porte derrière lui avec précaution. Avoir fait face à ce garçon l'avait vidé de ses forces, autant si ce n'est plus que la vision du corps mutilé de cette jeune femme. Il soupira. Peut-être qu'il avait encore le temps de retourner dans son bureau pour se préparer enfin cette tasse de thé ?

Lorsqu'il eut entendu la porte se refermer derrière lui, Shinichi demeura silencieusement devant le seuil de cette chambre faiblement éclairé, se maintenant figé dans cette position durant un temps qui lui parût être une éternité.

Elle était là, étendue comme une poupée de chiffon, le corps recouvert par les draps blancs de cet hôpital. L'éclairage tamisé de cette chambre semblait accentuer légèrement les reflets écarlates de ses cheveux auburn, renforçant le contraste avec l'oreiller d'une blancheur immaculée sur lequel ils reposaient. Ses bras demeuraient allongés le long de son corps.

Il y avait une intraveineuse et une chaise à côté de son lit. Son lit entouré par une multitude de moniteurs mesurant tous les signes de vie que son corps pouvait donner, à commencer par son rythme cardiaque. Des moniteurs qui troublaient le silence de la pièce avec les signaux électroniques qu'ils faisaient régulièrement résonner.

Une multitude de bandages recouvraient son corps, dissimulant des blessures identiques à celles que chacun d'eux avait reçu aujourd'hui.

Lorsque son regard tomba sur la ligne violacée qu'un nœud coulant avait laissée sur le cou de la jeune femme, Shinichi sentit la température de son propre corps descendre de quelques degrés. Au cours de sa carrière, il avait contemplé une multitude de cadavres portant la même marque caractéristique, mais cela ne l'empêcha pas d'être envahi d'un haut le cœur devant cette vision, comme si une corde venait de s'enrouler autour de son propre cou avant de se resserrer. Shinichi regarda son visage, ce visage dont les yeux étaient dissimulés par un bandage

Il s'avança prudemment pour se rapprocher du lit.

Même s'il n'avait pas oublié les mots du médecin à propos de l'hydroxyde de sodium, cela ne l'empêchait pas de trouver révoltant le fait qu'on lui ait bandé les yeux. Si jamais elle s'extirpait de l'inconscience, comment aurait-elle pu se rendre compte qu'elle s'était réveillée ? Comment aurait-elle pu si ses yeux ne pouvaient rien percevoir excepté les ténèbres au moment où elle les ouvrirait ? Peut-être les avait-elle déjà entrouvert au moins une fois, avant de finir par les refermer en constatant qu'elle n'était entouré par rien d'autre que l'obscurité et les ténèbres.

Préférant ignorer la chaise, il s'installa doucement sur le matelas du lit, de manière à être assis juste à côté d'elle. Il leva la main en direction de son visage sans hésitation, mais ses doigts se figèrent avant d'avoir soulevé le bandage. La multitude de pensées confuses et désordonnées qui tourbillonnaient dans son esprit l'empêchaient de se focaliser sur ce qui l'entourait ; il s'efforça de les repousser à la lisière de sa conscience pour soulever la bande de tissu blanc entre son pouce et son index, avant de la faire glisser sur son front, révélant ainsi ses yeux dont les paupières demeuraient closes.

Fort heureusement, cette bande de tissu enroulée autour de la tête de la scientifique n'avait pas été serrée de manière excessive. Il n'avait donc pas besoin de garder les doigts dessus pour la maintenir en place sur son front, et pouvait même se payer le luxe de laisser sa main retomber sur ses genoux.

Durant un long moment, il se contenta de contempler son visage.

Et soudainement, des mots franchirent le seuil de ses lèvres sans qu'il s'en rende compte.

« Miyano-san… ? …Shiho-san…Je...je… »

Commençant à suffoquer, il détourna ses yeux en direction des moniteurs avant de reprendre péniblement sa respiration.

« Je ne pensais pas…que…qu'ils te reconnaîtraient…qu'ils reconnaîtraient Sherry… Pas après tout ce temps qui s'était écoulé… Mais j'aurais du m'en douter, hein? …Tu avais raison, comme toujours… Tu savais que…certains d'entre eux étaient passés entre les mailles du filet…qu'ils cherchaient à se venger…qu'ils te cherchaient… Mais je…je ne t'ai pas écouté…n'est ce pas ? »

Il s'arrêta de parler un long moment, avant de baisser finalement les yeux vers ses paupières. Des paupières qui donnaient l'impression de s'être abaissés définitivement, pour ne plus jamais se soulever de nouveau un jour. Un frisson lui parcourût l'échine.

« Je…je…je suis d...d…je… »

Il cligna des yeux, des yeux rendus humides par les larmes qui commençaient à s'en écouler, des larmes qui avaient effacé les contours du monde qu'il percevait. Aspirant brusquement une goulée d'air, il s'efforça de redonner un rythme régulier à sa respiration, de manière à ce que sa voix cesse de trembler.

« Mitsuhiko-kun m'avait appelé, ce matin. Il voulait que je te parle quand je te verrais au commissariat, il voulait savoir si tu pouvais lui apporter ton aide pour ce projet. Ce projet que lui avait confié son professeur de physique et qu'il allait devoir présenter devant sa classe, il fallait qu'il commence à travailler dessus à partir de la semaine prochaine. Ca m'était complètement sorti de la tête mais maintenant, ça me revient. Je lui avais demandé pourquoi il n'allait pas sonner à la porte de Agasa-hakase pour te le demander lui-même, au lieu de faire appel à moi, et il a été incapable de me donner une réponse logique. Mais je lui ai finalement promis de te transmettre sa demande, ne serait-ce que pour éviter qu'il suffoque à force de retenir son souffle. Ce n'est pas comme s'il avait vraiment besoin qu'on l'aide mais…tu sais ce que c'est. Alalah… Même si ces trois là nous connaissent depuis des années, ils n'arriveront jamais à nous voir autrement que comme Conan-kun et Haibara-san, hein ? Particulièrement Mitsuhiko-kun… »

Un rire sans joie s'échappa de la gorge de Shinichi.

« …C'est amusant…Quand je suis avec eux, j'ai parfois l'impression d'être redevenu Conan Edogawa…et je me demande…si j'ai fais le bon choix… Oh bien sûr, je sais que je l'ai fait mais… Tu sais…Je n'ai jamais vraiment compris…Pourquoi…as-tu choisi de redevenir Shiho Miyano ?...Ai Haibara avait un foyer, et elle avait des amis et… Même si je sais que tu vis toujours chez le professeur, et que tu continues de parler aux enfants...Pourquoi ? On ne te vois jamais prendre un verre avec tes collègues de travail de temps en temps, tu n'a jamais cherché à te trouver un petit ami, et… Bon, ce n'est pas comme si j'allais me plaindre du fait que tu te sois reconvertie dans la médecine légale, de cette manière quand je bute sur une difficulté dans une affaire et que j'ai besoin de ton aide, je peux directement aller te voir, mais… »

C'était presque plus simple de lui parler à présent, de lui dire tout ce qui lui passait par la tête sans retenir ce qu'il avait sur le cœur, en sachant que cette fois, elle ne l'interromprait pas par un commentaire acide ou une remarque sarcastique sur « son intellect se détériorant visiblement jour après jour ».

Sauf que…

Ces commentaires acides et ces remarques sarcastiques commençaient à lui manquer, il avait besoin de les entendre à nouveau.

« Tu sais…ce n'est pas comme si nous avions eu beaucoup de véritables discussions ces derniers temps, n'est ce pas, Shiho-san ?...En fait depuis que… nous nous sommes enfin fiancés, Ran et moi, mais… je sais que tu ne cherches pas à l'éviter parce qu'elle te rappelle tellement ta sœur…et pourtant…j'ai comme l'impression que…peut-être…Nous ne parlons plus comme nous le faisons avant… Je sais que nous nous parlions beaucoup plus avant que tu ne conçoives cet antidote, mais même après cela, nous nous retrouvions pour déjeuner ensemble, lorsque nos journées au département de police devenaient un peu trop monotones, et nous partions toujours faire du camping avec Agasa et les enfants, mais…Ces derniers temps, c'est tout juste si nous échangeons un bonjour dans le couloir quand tu te décide à mettre la tête hors de ton laboratoire, et quand je me décide à sortir de mon bureau…Je déteste vraiment ça…Et…Je regrette… »

Le peu d'assurance exprimé par sa voix commença à se fendiller.

« ..Tu sais, le professeur était là, à l'instant… Il s'inquiète vraiment pour toi… Nous nous inquiétons tous pour toi… Ayumi-chan, Mitsuhiko-kun, Genta-kun, ils sont tous dans la salle d'attente…Leurs parents les ont amenés à l'hôpital dès qu'ils ont su…Ca fait des heures qu'ils attendent… Sato-san et Takagi-san sont là, eux aussi… On a déjà pris soin de leurs blessures… C'est Sato qui avait souffert le plus, mais ce n'était finalement qu'une simple blessure à la tête, il n'y aura pas de séquelles…Et… Ran est en train d'attendre elle aussi, tu sais… Suzuki-san est avec elle, pour lui tenir compagnie… Ran est arrivé ici seulement quelques minutes après nous… Elle tient à toi, tu le sais, Shiho-san ? Elle tient vraiment à toi… Tu es comme…Tu es comme une…Tu représente beaucoup pour elle… je veux dire, c'est grâce à cet antidote qu'elle a pu me revoir…Je… »

Ses mains s'étaient mises à trembler violemment tandis qu'il se passait les doigts dans les cheveux. Il savait qu'il était en train de divaguer, mais il ne parvenait pas à retenir ce flot de paroles sans queue ni tête…

Les paupières de la scientifique n'avaient toujours pas remué, pas une seule fois.

Il fallait qu'il parte. Il avait promis à Ran qu'il reviendrait bientôt la voir.

Mais il ne pouvait pas s'en aller comme ça, pas maintenant…

Il ne pouvait pas se résoudre à la laisser seule dans cette chambre tandis qu'elle restait inconsciente, ou pire, la laisser seule avec Haruno une fois que le médecin serait revenu ici. L'exactitude de son diagnostic semblait plus importante pour lui que les soins qu'il pouvait prodiguer à ses patients, c'était en tout cas l'impression qu'Haruno-oishasan avait laissée sur le détective.

« Shiho-san…Réveille-toi…S'il te plait… Tu dois te réveiller…Tu dois le faire…Le médecin… Il pense que…tes blessures sont trop graves pour que tu aies la moindre chance de te réveiller, mais…Tu n'es pas… Tu ne peux pas être…Shiho-san…S'il te plait…réveille-toi…Réveille-toi… »

D'un seul coup, le moniteur cardiaque signala au détective que le cœur de la chimiste avait raté un battement.

Shinichi se figea, sentant la température de son corps descendre de quelques degrés supplémentaires tandis que sa poitrine se comprimait un peu plus.

Les signaux du moniteur cardiaque reprirent leur rythme régulier et monotone.

Des larmes brûlantes commencèrent à s'écouler le long de ses joues.

Il agrippa fermement les draps du lit de ses deux mains.

« Shiho, tu dois te réveiller ! Tu dois te réveiller maintenant ! Tu ne peux pas mourir ! Est-ce que tu ne comprends pas ?! Nous tenons tous à toi à un point que tu ne peux pas imaginer ! Qu'est ce que vont devenir les enfants sans toi ? Tu es une de leurs meilleures amies, leur Shiho-neechan. Et Agasa-hakase ! Est-ce que tu as la moindre idée de l'affection qu'il ressent pour toi ? Tu es sa fille, la chose la plus proche d'une famille qu'il n'ait jamais eue ! Et…et… »

« Et moi, Shiho ? Je tiens à toi. Je sais…je peux parler avec Ran, mais je ne peux pas évoquer mon travail devant elle sans qu'elle se sente frustrée…Et je sais que j'ai Hattori-kun si j'ai besoin de parler de ce genre de choses avec quelqu'un, mais il vit à Osaka, alors ce n'est pas comme si je pouvais le voir tout les jours… Tu es ma meilleure amie, Shiho. Tu l'es vraiment. La première fois que je t'ai vu, je ne pouvais pas l'imaginer, mais… Tu me comprends mieux que toutes les personnes que j'ai jamais rencontré… Et après que nous ayons détruit l'organisation pour de bon, je pensais que…tu serais enfin libre…libre de vivre une vie normale, en étant enfin délivrée de la peur constante qu'ils puissent te retrouver un jour…Je…Tu ne peux pas mourir, Shiho, tu n'en as pas le droit…Tu dois te réveiller…Tu le dois… Il ne peut exister aucune raison pour laquelle tu ne devrais pas te réveiller maintenant…Tu…ne peux pas…mourir…Shiho… »

Il avait fini par relâcher les draps au cours de sa supplication, et il commença à se pencher sur le corps de la chimiste avant de se mettre à promener délicatement l'arrière de ses doigts sur ses joues pour les caresser, quelque chose qu'il n'avait jamais fait avec Ran. Ses yeux demeuraient embués par les larmes, des larmes qui glissaient le long de son nez avant de s'écouler sur sa gorge.

« Tu ne peux pas…nous abandonner pour retrouver Akemi-san, Shiho, pas maintenant… Nous avons encore besoin de toi… J'ai encore besoin de toi…Shiho… »

D'un seul coup, ses doigts sentirent les joues de la chimiste se mettre à frémir très légèrement. Le cœur du détective bondit dans sa poitrine tandis qu'il se mettait à observer les paupières de la scientifique avec une attention redoublée. Elles étaient en train de remuer, de manière presque imperceptible, cela aurait été impossible à remarquer pour lui s'il ne s'était pas penché sur son visage. Interrompant ses caresses, il se mit à mouvoir sa main de manière à en appliquer doucement la paume contre la joue de la jeune femme.

« …Shiho ? »

Les lèvres de la chimiste s'entrouvrirent légèrement, comme si elle s'apprêtait à parler, mais aucun son n'en franchit le seuil.

« Shiho, réveille-toi ! S'il te plait ! C'est Shinichi ! Tu dois te réveiller !...Shiho »

Brusquement, les yeux de la jeune femme s'entrouvrirent.

Le sentiment d'horreur poussa Shinichi à retenir un hoquet tandis qu'il s'était retenu pour ne pas écarter sa main de la joue de la chimiste. Ainsi, le médecin n'avait absolument pas exagéré à propos de l'hydroxyde de sodium. Jamais il n'aurait pu imaginer que les brûlures qui avaient défigurés ses yeux puissent être aussi effroyables à contempler. Il avait eu beau faire face à une quantité innombrable d'assassinats des plus atroces, rien de ce qu'il avait vécu jusque là n'aurait pu le préparer à faire face à cela. Voir les yeux de sa meilleure amie, ces yeux dont la couleur était à mi-chemin du bleu et du vert… Voir ces yeux défigurés d'une manière qu'il n'aurait jamais pu imaginer et encore moins décrire.

Elle ouvrait la bouche pour aspirer de l'air mais le bruit de sa respiration se réduisait à un sifflement rauque, en plus de donner l'impression qu'elle était au bord de l'épuisement, et même au-delà de l'épuisement. Son corps se mit à tressaillir tandis qu'elle portait instinctivement les mains vers son cou, dans une tentative désespérée d'agripper ce qui entravait sa respiration. Ce faisant, elle effleura la veste de Shinichi, prenant ainsi conscience de l'existence d'un autre danger dont la nature exact lui restait inconnu, un danger qui fit monter d'un cran sa terreur irrationnelle.

Shinichi manqua de peu de basculer du lit lorsque le bras de la scientifique se détendit comme un ressort dans sa direction, lui administrant un coup au visage. Pendant un court instant, le détective se demanda si le geste de la chimiste n'était pas à mettre sur le compte de la fureur. Le punissait-elle pour avoir osé lui effleurer le visage de la main ? Après tout, elle n'avait jamais été très à l'aise avec les contacts trop rapprochés. Mais il réalisa très vite que la vérité était infiniment plus atroce. Elle ne pouvait tout simplement pas savoir que c'était lui qui était auprès d'elle.

Ses yeux atrocement mutilés avaient beau être tournés dans sa direction, elle ne pouvait pas le voir. Elle percevait bien quelque chose, mais elle n'avait pas la moindre idée de la nature de cette chose. Dans un mouvement fulgurant, trace visible de l'instinct de survie qu'elle avait développé au cours de tout ces mois à fuir l'organisation, elle se redressa à moitié en s'appuyant sur son bras gauche, tout en agitant frénétiquement sa main droite en direction de cet ennemi inconnu, dans l'espoir de le frapper de nouveau. Le bandage que le détective avait fait remonter sur son front venait de glisser jusqu'à son cou, donnant ainsi l'impression qu'elle portait maintenant un collier de tissu.

Mais cette fois, Shinichi était préparé à faire face à cet assaut. Esquivant la main qui décollait en direction de son visage, il s'empara prestement du poignet de la scientifique avant de le maintenir fermement entre ses doigts.

« Shiho ! C'est moi ! Shinichi ! »

Ignorant les mots suppliants qu'il lui avait hurlé, la scientifique exprima sa surprise par un cri presque animal tandis qu'elle commençait à agiter violemment son bras pour le libérer de l'étreinte du détective. Shinichi s'efforça de maintenir son emprise sur le poignet de la jeune femme.

« Shiho ! Ecoute-moi ! C'est moi ! »

Elle continua de lutter pour se dégager, sans prêter la moindre attention à ses paroles.

Finalement, envahi par un mélange de panique et de désespoir, il hurla jusqu'à s'en briser les cordes vocales.

« SHIHO ! »

Soudainement, elle se figea tandis que ses yeux s'écarquillaient, lui faisant bénéficier d'une vision plus détaillée des brûlures qui la défiguraient, une vision dont il se serait bien passé. La tension qui agitait son bras se relâcha, et elle laissa finalement des mots s'échapper de ses lèvres sous la forme d'un son atrocement rauque.

« …Kudo-kun ? »

« OUI, C'EST MOI ! »

Il avait hurlé ces mots. Et même si elle semblait le regarder, sa bouche était toujours ouverte dans une expression confuse.

« Pourquoi…est ce que tu…chuchote au lieu de parler ? »murmura-t-elle en employant le même ton rauque.

« Non… »songea Shinichi. « Les paroles du médecin…ses oreilles…l'explosion… »

Les traits de la jeune femme se plissèrent brusquement en une expression terrifiée tandis qu'elle tentait de nouveau de se dégager.

« Non… ! Non… ! »

« C'EST MOI ! C'EST SHINICHI ! Ce…ce n'est pas quelqu'un d'autre en train d'utiliser le transformateur de voix… Je te le promets… »

Il n'était pas sûr que ses derniers mots soient parvenus jusqu'à sa conscience, mais elle avait de nouveau cessé de se débattre et plissait à présent les yeux dans une expression sceptique.

Après un long moment, elle se mit à remuer légèrement son bras, poussant Shinichi à relâcher son poignet avec d'infini précaution. Elle commença à replier son bras mais s'interrompit en plein milieu de son geste, avant de tendre doucement la main vers le visage du détective. Shinichi retint son souffle tandis qu'il sentait les doigts de la chimiste se promener le long de sa joue. Leurs parcours sur son visage ne fût pas limité à sa joue puisqu'ils glissèrent également sur son nez avant d'aller effleurer ses lèvres. Et tout en caressant son visage, elle avait tourné les yeux vers lui, ces yeux atrocement mutilés qui essayaient vainement de distinguer quelque chose.

« Kudo-kun… »murmura-t-elle.

Il acquiesça doucement à celle qui continuait de lui effleurer le visage de la main.

« Qu'est ce qui… Qu'est ce qui… »

La scientifique tenta soudainement de se redresser complètement en s'appuyant sur son autre bras. Shinichi contempla avec une expression horrifiée les soubresauts qui agitaient son corps tandis qu'elle essayait vainement de ramener ses jambes vers elle pour se mettre en position assise. Ses jambes refusèrent de se mouvoir. Le sifflement rauque qui s'échappait de ses lèvres adopta un rythme identique à celui d'une personne en train de suffoquer et essayant de reprendre son souffle. Elle se serait probablement écroulée sur son oreiller si une de ses mains ne s'était pas mise à agripper la veste du détective dans une tentative désespérée de s'accrocher à quelque chose.

Shinichi referma immédiatement ses bras autour de sa taille pour la serrer contre lui. Les jambes de la jeune femme semblèrent se mouvoir comme si elles étaient dotées d'une volonté propre, distincte de celle de leur propriétaire. Leur mouvement grotesque n'était pas sans évoquer celui de deux appendices en plastique, fixés à un costume d'enfant et remuant dans le vide d'une manière ridicule et désordonnée chaque fois que cet enfant faisait un pas.

Elle expira brusquement, comme si quelqu'un l'avait brutalement frappé sur le dos avec un objet métallique pour la forcer à recracher l'air qu'elle avait emmagasiné dans ses poumons.

« …les blessures par balle…Sa colonne vertébrale… »

Ces deux pensées traversèrent en un éclair la conscience de Shinichi.

Dans un geste paniqué, elle referma ses bras autour de son cou. Il renforça doucement son étreinte, enfonçant légèrement son nez dans la chevelure de la jeune femme, cette jeune femme dont il sentait le souffle rauque et irrégulier effleurer sa peau.

Pendant un moment qui sembla durer une éternité, ils demeurèrent ainsi. Les mèches de cheveux auburn de la chimiste lui chatouillaient légèrement le nez, mais il ne fit rien pour les écarter, au contraire, il la serra un peu plus fort contre lui.

Soudainement, il réalisa qu'elle s'était mise à trembler.

« Shiho ? »

Il avait glissé ce nom directement dans l'oreille de sa propriétaire.

Son corps s'écroula maladroitement sur le matelas lorsqu'elle tenta brusquement de s'arracher à l'étreinte du détective, malgré ses tentatives désespérées de se maintenir en position assise par ses propres moyens. Elle s'agita de manière frénétique, essayant vainement de se redresser ou de ramener ses jambes dans leur position initiale. Shinichi la contempla d'un air impuissant, demeurant figé dans l'incertitude. Une multitude de sifflements et de gémissements rauques bourdonnaient dans les oreilles du détective ; dans ses tentatives désespérées de se redresser, elle se mettait à frotter contre le matelas la zone de son dos qui avait été transpercée par les balles.

« Shiho, arrête ça, tu ne dois surtout pas bouger. »

C'était tout juste un murmure qui s'était échappée des lèvres de Shinichi. Après tout, comment savoir si elle pouvait vraiment entendre ces mots ? Levant la main, il s'apprêta à la poser doucement sur l'épaule de la jeune femme, espérant que ce geste suffirait à l'apaiser. Mais elle cessa de s'agiter d'elle-même, pour laisser sa tête s'écrouler sur son oreiller.

Shinichi se mit à la contempler de nouveau avec une expression impuissante, sa main figée dans les airs au beau milieu de son geste. La chimiste serrait les draps du lit entre ses doigts tandis qu'elle essayait d'emmagasiner dans ses poumons la faible quantité d'air que pouvait aspirer sa trachée artère endommagée.

Elle le fixa un long moment avec ses yeux écarquillés avant de laisser un son rauque franchir le seuil de ses lèvres.

« Qu'est ce qui…m'est arrivée… ? »

Shinichi Kudo fondit en larmes.

Les choses n'auraient jamais du aller jusque là. Elle n'aurait jamais du en arriver là… À une époque, elle demeurait dans un océan de souffrance, de peur et de confusion, craignant en permanence de croiser une certaine Porsche noire au détour d'une ruelle, mais cette époque était censée être révolue. Elle était censée avoir été libérée de ce monde où elle était transpercée par des balles, libérée de la peur, libérée de l'incertitude. Et elle était là, allongée sur ce lit, essayant péniblement de reprendre son souffle, écarquillant les yeux avec une expression égarée…c'était pitoyable. Elle avait l'air si pitoyable à présent. Qu'était devenue Shiho Miyano, la chimiste à l'intelligence hors du commun, la reine du sarcasme, et celle qui avait portée sur ses épaules le lourd fardeau du plus sombre des passés ?

La rage le poussa à serrer les poings de toutes ses forces tandis que des larmes ne cessaient de s'écouler sur ses joues. Il était rongé par une colère incommensurable. Une colère qui n'était dirigée, ni contre elle, ni contre ce médecin.

Si seulement…Si seulement…il avait su à quoi il allait devoir faire face, à quoi elle allait devoir faire face, à quoi Sato et Takagi allaient devoir faire face… Qu'est ce que cela aurait changé s'il l'avait su ?

Est-ce que tout cela aurait pu être évité ?

Assis à l'extrémité de ce lit, le corps agité par des soubresauts tandis qu'il sanglotait, il ne se rendait plus compte qu'elle était en train de le regarder avec une expression incrédule.

Comme si ce n'était pas assez déstabilisant d'essayer de s'extirper de ce cauchemar étrange qu'elle était en train de faire. Pourquoi ne parvenait-elle pas à distinguer ou entendre clairement quoi que ce soit ? Qu'est ce qui entravait sa respiration au point de la faire suffoquer ? Et pourquoi ne parvenait-elle pas à mouvoir ses jambes? Et comme si tout cela n'était pas suffisant, voilà que Kudo se mettait à sangloter. Pourquoi ?

L'un des poings qu'il serrait s'appuyait sur le matelas, pas très loin de sa main droite. Même si elle ne parvenait pas à le voir, elle savait qu'il se trouvait là, à portée de sa main, aussi souleva-t-elle doucement son bras pour poser ses doigts sur le poing du détective.

Elle avait fait cela uniquement pour capter son attention, mais elle se retrouva dans l'incapacité de lui parler. L'adrénaline l'avait maintenu à distance jusque là, mais à présent, la douleur était libre de planter malicieusement ses griffes dans son abdomen et d'envoyer d'atroces ondulations parcourir son dos. Un contraste aussi étrange que brutal avec ses jambes inertes qui n'étaient pas parcourues par la moindre sensation. Ses yeux s'agitèrent frénétiquement, lui transmettant une sensation de brûlure atrocement douloureuse, au point qu'elle éprouvait le désir de se les arracher avec ses ongles pour ne plus qu'ils la fassent souffrir. Tout comme elle éprouvait le désir d'arracher ce coton qu'on lui avait enfoncé dans les oreilles et qui l'empêchait d'entendre quoi que ce soit.

Son esprit fût envahi par une sensation de vertige. Elle allait s'enfoncer dans l'inconscience, elle le savait, et elle luttait pour se maintenir en éveil. Ce n'était pas la première fois qu'on la forçait à s'endormir, elle se rappelait de ce tampon de chloroforme qu'on lui avait appliqué sur le visage, mais cette fois, c'était bien pire, cette fois, il n'y avait rien à repousser, personne à combattre.

Sentant que ses yeux à l'agonie étaient en train de rouler doucement en arrière, elle baissa ses paupières. Pour la dernière fois, elle aspira une goulée d'air dans un sifflement rauque.

Une larme tombant sur sa main fût la dernière sensation qui gagna sa conscience avant qu'elle ne sombre totalement dans le néant.