Partie 6

Considérer Artemis comme un ennemi n'avait plus aucun sens à présent. Ce qu'il avait raconté ne pouvait pas faire office d'excuses pour les crimes qu'il avait commis… mais il ne l'avait pas utilisé comme une excuse. Il avait déjà admis que ses actions étaient foncièrement mauvaises, que sa vie était un insignifiant gâchis. Et ces mots, que Drizzt avait voulu entendre autrefois, paraissaient tout aussi vides. Il ne tirait aucun plaisir de voir Artemis sous ce nouvel angle.

Ils étaient restés silencieux depuis la veille. Depuis qu'Artemis avait… parlé. Drizzt n'oserait pas lui adresser un mot, pas ce jour-là, et le lendemain non plus. Il prévoyait de se taire pour tous les lendemains à venir en fait.

Même un crétin pourrait voir que je l'ai poussé trop loin, pensa Drizzt, surveillant Artemis du coin de l'œil. Pour une fois que nous discutions, je suis allé trop loin. Bien sûr. L'amertume qu'il ressentait pour son attitude était une étonnante surprise.

Les gardes avaient laissé de la nourriture une fois de plus. Du bœuf séché qui pouvait leur briser les dents, et de l'eau. Artemis mâchouillait la viande séchée seulement parce qu'il devait le faire. La faim l'avait sorti de force de son apathie.

Drizzt refusa. A la place, il restait assis à faire des marques dans les moulures du mur. C'était la langue des drows. Il n'était pas sûr de ce qu'il écrivait. Il écrivait juste le peu dont il se souvenait de sa prime jeunesse. Depuis son arrivée à la surface, il avait perdu la majeure partie de son savoir du drow écrit, surtout par manque de pratique.

Ils sursautèrent tous deux, surpris, au bruit d'une chose dure tirée sur les barreaux de la porte de la cellule. « Vous avez un visiteur, » lança le garde.

Drizzt franchit d'un bond l'espace qui le séparait de la porte et saisit les barreaux pour regarder de qui il s'agissait. Le garde n'avait pas dit juste. Il y avait plus d'un visiteur.

« Catti-brie. Bruenor. Régis. » Drizzt devait soudainement retenir ses larmes. Il n'avait pas réalisé à quel point il était effrayé avant qu'il n'aperçoive leur visage. « W-Wulfgar. » Malgré lui, des larmes ruisselaient sur son visage.

Catti-brie entoura ses doigts des siens. Leurs regards se rencontrèrent, et il voulut presque passer à travers les barreaux pour être plus près d'elle.

« Stupide elfe, » soupira Bruenor, se détournant de l'étalage affectif.

« Drizzt, » dit Wulfgar. Il semblait résolument épuisé et pâle. Drizzt songea que c'était son retour à Luskan qui rendait Wulfgar si maussade. « Est-ce que ça va ? »

Drizzt jeta un regard à Artemis derrière lui. Artemis était assis dans le coin le plus éloigné de la cellule, contemplant fixement quelques brindilles de paille souillée. « Je vais bien. »

« Ils ont mis qui avec toi ? » demanda Wulfgar. Son front se ridait de confusion.

« C'est… » Drizzt fronça les sourcils. Il ne savait pas quoi dire. « C'est un vieil ami. » Il en ressentit aussitôt de la culpabilité. « En quelque sorte. Écoutez, vous devez le faire sortir d'ici. Il va mourir. »

« Toi aussi, » dit Wulfgar. Son regard se durcit. « Ils vont te tuer, Drizzt. »

Catti-brie se mit à pleurer silencieusement. Drizzt réalisa alors qu'elle ne parlait pas parce qu'elle ne le pouvait pas. Elle avait la gorge trop serrée.

Bruenor ne pouvait pas le regarder non plus. « Ouais. Ils t'ont eu pour de bon. »

Drizzt en fut bouleversé. « Qu'ais-je fait ? »

Catti-brie commença à sangloter ouvertement. « Oh, Drizzt, t'as tué un homme de Luskan. Ils ont dit que c'était un espion du Magistrat ! Il était en mission ! »

« Mais comment - où… ? »

« L'homme dans l'allée. » Elle se détourna elle aussi, incapable de maîtriser ce qui allait arriver.

« Le… l'homme dans la… » Drizzt sentit que tout son sang s'échappait de son visage. « L'homme qui agressait cette femme et son bébé ? C'était un homme de loi ? »

« Surprise, surprise, » marmonna Artemis derrière lui.

Wulfgar se renfrogna, sans savoir qui était l'ex-assassin. « Qui c'est ? » marmonna le barbare.

« Je… » Les mots lui manquèrent. « S'il vous plaît. » Drizzt cherchait Wulfgar des yeux. « Vous devez me croire. Je… Je ne peux pas le laisser ici. Il mérite une autre chance. »

« Qui est-ce ? »

Tout l'attroupement observait la cellule et l'homme dissimulé par les ombres.

Drizzt s'agita, mal à l'aise. « C'est… c'est Entreri. Mais ne dites plus ça. Ce n'est pas son nom. Ce n'est… pas une bonne idée. Il est vraiment affecté. Appelez-le juste Artemis pour le moment. »

« Qu'est-ce qu'il fait ici ? » Catti-brie semblait tout à coup hystérique. « Qu'est-ce qu'il fait ici ? Je pensais qu'il était reparti pour le royaume de Calimport ! Je ne l'aime pas, Drizzt, je ne lui fais pas confiance ! Tu ne vas pas le laisser sortir d'ici ! Il me fait peur ! »

« Tu as entendu ça ? » dit Artemis, les regardant de ses yeux gris, calmes. « Je lui fais peur. Fais ce qu'elle dit, Drizzt. Laisse-moi ici. »

Drizzt lui jeta un regard où se lisait l'impuissance, la culpabilité grandissant dans sa poitrine. « Je… je ne peux pas le laisser ici. » Il les regarda de nouveau, effrayé mais déterminé. « S'il vous plaît. Si vous me faites sortir, faites-le sortir aussi. Autrement… Autrement nous devrons trouver un autre moyen. Je ne peux pas le laisser ici. »

« Pourquoi est-ce que tu continues à dire ça ? » interrogea Régis. Il était resté silencieux pendant tout ce temps, comme s'il avait l'estomac un peu dérangé par leur environnement, mais maintenant une l'ombre de la colère illuminait ses traits chérubins. « Qu'est-ce qu'il t'a fait ? Est-ce qu'il te tient en otage ? Il ne peut quand même pas t'intimider ! »

Pourquoi est-ce qu'ils ne veulent pas m'écouter ? Drizzt se détourna, observant la silhouette inclinée d'Artemis. « Ce n'est pas l'assassin que nous connaissons. Il avait fait du chemin, et il a changé. On le tient ici contre sa volonté, je me moque de savoir pourquoi, et je veux qu'il vienne avec nous. Il a besoin que quelqu'un l'aide. Vraiment. Il en a besoin. »

« Pourquoi est-ce que ça devrait être toi ? » demanda Régis, avec une moue désobligeante.

« Je suis arrivé ici, » dit Drizzt. « Je suis ici dans cette cellule avec lui. Ça doit être un genre de signe. Je dois le faire. Je dois l'aider. S'il vous plaît. Aidez-moi à l'aider. »

Régis se détourna, bouleversé par ces paroles.

« Si vous êtes disposé à écouter quoi que ce soit, écoutez ça, » dit Artemis. « Emmenez-le avec vous. Il mérite de sortir d'ici. » Il laissa s'échapper un rire sinistre. « Moi ? Laissez-moi rester ici. J'irai à la mort volontairement. Ne le laissez pas vous faire changer d'avis. Vous êtes sages de me laisser ici, où je ne peux blesser personne d'autre. »

Tous les Compagnons échangèrent de longs regards entre eux.

Artemis soupira. « Drizzt, viens là. »

Drizzt s'arracha avec hésitation à ses amis et rejoignit le coin de la pièce, se penchant vers lui.

Artemis sortit de sa poche un petit objet plat. « Prends ça. » Il le plaça dans la paume de Drizzt et soupira. Il leva les yeux vers le plafond. « C'est un dispositif qu'on peut utiliser pour appeler Jarlaxle. Si tu as des problèmes pour t'enfuir, appelle-le. Je suis sûr qu'il t'aidera. Je ne suis pas sûr de beaucoup de choses, mais je suis certain de ça : il a une dette considérable envers toi, ou envers ta famille. Il ne te laissera pas tomber. »

Drizzt le dévisageait, ahuri, et observait le caillou lisse de rivière dans sa main. « Si tu pouvais l'appeler pendant tout ce temps… »

Artemis tourna vers lui ses yeux emplis de souffrance. « Pourquoi le voudrais-je ? Ça fait trois ans, et c'est encore trop tôt pour lui parler. »

Drizzt referma ses doigts autour de la pierre et acquiesça. Sa gorge était trop serrée pour lui permettre répondre.

« C'est terminé, » annonça le garde.

« Attendez ! » Catti-brie essaya de rester en arrière, s'agrippant aux barreaux de la porte. Elle fut conduite de force avec les autres Compagnons.

Le ranger drow sentit un fardeau plus lourd que jamais peser sur ses épaules. Non seulement il avait la responsabilité de faire sortir Artemis de là, mais également celle d'appeler Jarlaxle pour le faire et d'une manière ou d'une autre de rétablir la paix entre les deux mercenaires. Il ne pouvait pas laisser Artemis refuser de fuir juste parce qu'il était si blessé par Jarlaxle qu'il refusait de parler au drow. Et Drizzt savait qu'Artemis ne pensait pas clairement quand il avait seulement dit que Jarlaxle l'avait trahi. Car si Jarlaxle s'était laissé lier à qui que ce fût par le biais d'un dispositif qui pouvait l'invoquer n'importe où et quand, alors il se préoccupait bien plus de cette personne qu'on pouvait le croire.

Drizzt pouvait dit avec une quasi certitude que Jarlaxle se préoccupait d'Artemis bien plus qu'il ne l'avait pas pour Zaknafein. Il serra son poing autour du caillou.