Épilogue

— Vous êtes sûre, Carter ?
— Oh, vous savez, mon général, moi et la pêche…

Sam Carter sourit en guise d'excuse. Non, elle ne voyait pas l'intérêt d'aller « taquiner le goujon », comme le disait si bien le général O'Neill. Elle comptait profiter de ses permissions à proximité d'un ordinateur, d'une bibliothèque et d'un laboratoire de recherche, et non pas aller s'enterrer dans un trou paumé à des heures de toute civilisation.

— C'est une affaire d'hommes, non ? ajouta-t-elle. Pourquoi vous ne demandez pas plutôt au colonel Mitchell ?
— Pourquoi vous ne demandez pas plutôt au général Landry, mon général ? rétorqua Mitchell du tac au tac. Il adore les excursions dans la nature, lui aussi…

O'Neill fit la moue, visiblement déçu. Il n'avait jamais eu de succès, ni auprès de Daniel, ni auprès de Teal'c, lorsqu'il avait essayé de leur faire partager son hobby, songea Sam. Quant à elle, elle avait toujours réussi à y échapper… jusqu'à présent.

— Bon d'accord, Carter. Je ne vous obligerai pas à pêcher, concéda le général. Mais je vous assure qu'il y a plein d'autres trucs sympas à faire, près de ce lac ! … Des trucs scientifiques, ajouta-t-il, plein d'espoir. Comme… je ne sais pas… faire un herbier, observer la météo, euh… recenser les arbres. Ou bien… autre chose.
— C'est gentil, mon général, mais j'ai déjà des projets.
— Comme vous voulez, soupira O'Neill en tournant les talons. Tant pis. Une prochaine fois, peut-être…

La scientifique haussa les épaules et revint à son rapport. Sacré Jack ! pensa-t-elle. Puis elle fronça les sourcils. Quelque chose l'embêtait, cependant. Elle réfléchit à l'échange qui venait d'avoir lieu. Voyons… Ah, voilà : elle avait refusé un tête-à-tête de plusieurs jours avec Jack O'Neill, sans personne à plusieurs kilomètres à la ronde et hors de toute contrainte professionnelle ?

Et puis, qu'avait-il voulu dire par « ou autre chose » ?

Elle se leva brusquement.

— Mon général, attendez !

Mitchell se força à ignorer sa coéquipière lorsqu'elle quitta la pièce à la suite du général O'Neill, mais ne put s'empêcher de sourire une fois qu'il fut seul. Il avait deviné les intentions du général avant même qu'il n'aborde la scientifique blonde… Mais bon sang, une partie de pêche ! Pas la meilleure technique d'approche, de l'avis de Cameron – heureusement que Sam avait fini par comprendre sans qu'il n'ait à lui donner un coup de pouce…
Enfin bref, tout ça n'allait pas faire avancer son rapport. Il grogna. Ah, au diable ces états-majors et leur amour immodéré pour la paperasse ! Et Landry qui attendait un premier compte-rendu avant la fin de la journée…

Le colonel soupira, considéra ses notes éparses et celles que lui avait laissées Sam Carter. Bah, cela suffirait bien pour le général Landry. Efficacité, improvisation, et il avait bien mérité un week-end de détente lui-aussi, après tout.

Cameron songea à Adria. Personne ne s'était réellement préoccupé de savoir ce qu'était devenu l'Orici. Le colonel espérait néanmoins que son ardeur conquérante avait été un peu refroidie par sa rencontre avec les pirates de l'Arcadia – en réalité, il s'agissait de la première véritable défaite des Oris face aux humains, mais la véritable question, c'était ce qu'allait faire Adria, à présent : contre-attaquer immédiatement telle une furie vengeresse, ou bien s'octroyer une période d'observation, afin d'évaluer les forces nouvelles de ses adversaires ? Combien de temps mettrait-elle pour s'apercevoir que leurs puissants « alliés » du futur étaient repartis ?

Mitchell rassembla ses notes et les rangea soigneusement. Oh, zut. SG-1 venait juste de sauver la galaxie de la destruction – une fois de plus. La fois suivante attendrait bien la fin du week-end.

Plus tard, le Phényx s'était attardé autour de l'épave de Cen't. La station avait connu des heures glorieuses, mais elle était désormais inutilisable – vu son état, cela coûterait moins cher d'en reconstruire une autre ailleurs. Il ne restait plus qu'à récupérer ce qui pouvait encore être sauvé, ce à quoi s'employait l'équipage du Phényx, engoncés dans leurs scaphandres spatiaux.

Shark observait le va-et-vient de ses hommes depuis la cabine du commandant, à bord du Phényx. Avec des gestes lents, il déboucha une bouteille d'un excellent cru que son maître de passerelle lui avait ramené à peine quelques minutes auparavant (« toutes les caisses ont gelé à cause du froid, monsieur, mais celle-ci avait été stockée dans une soute annexe avec un chauffage d'appoint… On est arrivé à temps »), servit deux verres puis porta un toast silencieux à l'intention de la station déchue.

— Toute une époque qui s'achève, mmh ? déclara Morgane en levant son verre à son tour.

La néo-humaine lui avait proposé de l'aider à démanteler la station. Shark la soupçonnait d'avoir prévu de se servir largement au passage, mais tant qu'à être pillé, il préférait encore que ce soit par elle plutôt que par des voyous sans envergure.
Et puis les soutes du Phényx ne pourraient jamais contenir tout ce qu'ils récupéreraient, de toute façon.

— Faut savoir tourner la page, répondit Shark d'un ton égal.

Il haussa les épaules.

— Il y a quelques mois, je m'étais inquiété de constater que j'avais tendance à devenir un gros patapouf engoncé dans sa routine, et régnant sur sa cour de fidèles à l'abri dans une station spatiale isolée, ajouta-t-il.

Il sourit à Morgane d'un air entendu.

— Faites confiance à Harlock pour amener un zeste d'imprévu et d'action dans nos vies, conclut-il avec un clin d'œil.

Morgane renifla, peu convaincue par l'humour du contrebandier.

— Faites confiance à Harlock pour tracer son chemin en ligne droite sans se préoccuper des bouleversements qu'il cause sur son passage, rétorqua-t-elle amèrement.

Shark agita le bras, ce qui pourrait éventuellement passer pour une approbation, mais préféra ne pas surenchérir sur le sujet. L'Arcadia ne s'était pas arrêté après avoir émergé du vortex temporel. Tout au plus leur avait-il transmis un « merci et au revoir » avant de replonger en warp.
Le Queen n'avait même pas pris la peine de faire preuve d'un minimum de politesse avant de disparaître. C'était d'ailleurs aussi bien, se dit Shark, qui n'aurait pas apprécié se trouver au milieu d'une guerre ouverte entre Morgane et Emeraldas. Bon, bien sûr, il avait aussi des comptes à rendre à la pirate rousse – et il n'avait pas du tout l'intention de lui laisser passer le fait qu'elle était, en définitive, directement responsable de la perte de sa station – mais il préférait prendre le temps de réfléchir à une stratégie robuste. S'il avait bien retenu une chose de ses fréquentations épisodiques avec Harlock et Emeraldas, c'était qu'il ne prendrait jamais le dessus sur l'un ou l'autre en agissant de façon précipitée. Et aussi qu'il était illusoire de songer se battre contre les deux en même temps.

— Qu'est-ce que tu comptes faire maintenant ? demanda Morgane une fois qu'elle eût fini son verre.
— Je possède encore pas mal de succursales sur les planètes de la Bordure, répondit Shark. Sans compter tous mes fournisseurs un peu partout dans la galaxie… Plus ou moins les mêmes que les tiens, d'ailleurs. Je pense m'installer sur Quétah pour gérer tout ça.

Morgane hocha la tête. Quétah n'était pas très loin des Colonies Radioactives, qui servaient usuellement de base arrière au Speranz. Si le gouvernement local était coopératif (et Shark ne doutait pas qu'il le devienne après quelques enveloppes judicieusement distribuées ou, au pire, l'atterrissage d'un vaisseau lourdement armé sur l'astroport), les affaires pourraient reprendre rapidement.
Pour le reste, il lui faudrait être patient. Non qu'il soit motivé par la vengeance, ou une quelconque perspective d'un combat épique entre vaisseau, ou encore d'un duel au sabre, à l'ancienne. Contrairement à Morgane, qui elle brûlait de retrouver Emeraldas seule à seule, il avait passé l'âge de ces démonstrations de virtuosité. Mais son domaine d'excellence était ailleurs : les années sur Cen't lui avaient donné une redoutable expérience d'homme d'affaires, et il savait qu'il était tout à fait possible d'écraser un adversaire sans jamais utiliser une seule arme. Le Queen lui devait des dommages et intérêts faramineux. Emeraldas paierait, d'une manière ou d'une autre.

Et il s'assurerait qu'elle ait toutes les peines du monde à se relever.

— Mmh… Où suis-je ?
— Ne bougez pas, capitaine.

Ah, merde. L'infirmerie.
Harlock ouvrit les yeux, cilla sous l'effet de la lumière trop crue d'une lampe vicieusement braquée sur lui, et tenta de se relever sur les coudes.
Le docteur Zero l'attendait malheureusement en embuscade et l'obligea à rester couché d'une pression ferme sur les épaules.
Le capitaine songea à résister, mais un élancement douloureux au niveau de ses tempes lui rappela pourquoi il était allongé là.
Foutu voyage astral. Et en plus, en fin de compte il ne savait même pas comment s'en était tiré Tochiro.

— Hum… hésita-t-il. Et où en est-on, doc ?

Zero avait intérêt à lui apporter de bonnes nouvelles. Franchement, pour le mal de crâne carabiné qu'elle lui causait, il n'avait pas envie que cette histoire de téléchargement se soit soldée par un échec.
Le docteur avait cependant la mine réjouie.

— De retour au bon endroit et au bon moment, captain, répondit Zero. On se dirige vers Heavy Melder. Yattaran a estimé que quelques jours de détente feraient du bien à tout le monde.

Ah. Oui, bonne idée, songea Harlock en se demandant si « tout le monde » l'incluait lui, étant donné que lorsqu'il se détendait, il prenait généralement une cuite et qu'il doutait que « prendre une cuite » fût un traitement indiqué lorsqu'on avait manqué de se liquéfier les neurones en voyage astral.

— 'vous inquiétez pas, captain, rit Zero. Vous allez pouvoir en profiter aussi. À condition que vous ne fassiez pas de bêtises, bien entendu.

Enfin, si c'était pour avoir le doc sur le dos tout le temps, ça n'avait aucune espèce d'intérêt, hein…
Harlock se cala dans ses oreillers, morose. Il avait soudain une furieuse envie de barrer l'Arcadia au milieu d'un champ d'astéroïdes, puis d'attaquer un convoi gouvernemental. Voilà qui le détendrait plus sûrement qu'une escale à Heavy Melder !

Dans un autre quadrant, le Queen avait stoppé ses moteurs et dérivait entre deux étoiles anonymes.
Seule au milieu de la passerelle de commandement, immobile sur son fauteuil, Emeraldas goûtait le silence.
Malgré l'ambiance apaisante, le feu qui l'habitait ne s'éteignait pas. Elle était en colère contre Morgane et sa maudite soif de vengeance, alors que la néo-humaine savait très bien qu'elle n'avait pas eu le choix. Elle était en colère contre Shark et sa condescendance mielleuse, et elle savait très bien que le contrebandier profiterait très bien de la moindre faiblesse de sa part.
Elle était en colère contre Harlock, car elle était persuadée qu'il lui avait caché quelque chose d'essentiel. Elle inspira profondément. Elle avait quitté l'Arcadia trop vite.

— Tochiro…