Un supplément d'âme

76. Au nom des Black

Quand Mae en avait parlé entre deux portes et trois examens, je n'avais pas su quoi en penser : fêter mon anniversaire en même temps que Drago ? Moi ? Mes dix-sept ans en plus! Je n'avais pas encore trouvé comment exprimer diplomatiquement mon désaccord - Mae avait repris chez les Aurors (enfin !) et, si c'était encore une remise en jambes, elle était beaucoup absente. Qu'elle songe à mon anniversaire était en soi gentil, je me le répétais.
Mais Malefoy ?

"C'est juste un repas de famille", était alors intervenu Papa, avec un sourire en coin qui en disait long sur ses capacités de légilimancie. "Androméda aimerait fêter vos anniversaires en même temps... ça ne préjuge en rien d'une fête avec tes copains, où et quand tu le souhaiteras..."

L'année dernière Harry avait fêté ses dix-sept ans dans la piscine de grand-père. Moi, je savais pas trop ce que je voulais, mais si les possibilités restaient ouvertes...

"Comme vous voulez", j'avais donc accepté, songeant plus à l'examen d'Arithmancie du lendemain qu'à ma liste d'invités.

Trois jours plus tard, on sort presque titubants de sommeil de l'examen d'astronomie - heureusement le dernier. J'emploie mes dernières forces à rassurer Archi sur ses résultats - bien content de voir qu'à force de recopier mes devoirs, il a fini par retenir quelques trucs qui vont lui offrir son année. Ginny, qui marche devant moi, s'arrête pile en voyant mon père en discussion avec un des examinateurs. Ce n'est pas totalement déplacé pour lui d'être là bien sûr. On le croise de loin en loin pour les examens. Mais elle n'a pas tort : ses deux doigts de la main droite, collés visibles sur le haut de son bras gauche, comme s'il avait les bras croisés, annoncent qu'il veut me parler.

Là, ici, maintenant ? Immédiatement, j'imagine le pire.
J'avance très lentement vers lui, sans trop savoir quelle attitude prendre quand l'examinateur et Papa se retournent.

"Votre fils ?", demande le premier.

"Oui", confirme le second, en me faisant ouvertement signe de finir de m'approcher. Mes condisciples, hébétés de fatigue, ont un bref instant de curiosité mais sont plus pressés de rejoindre leur lit que de savoir ce que mon père peut vouloir me dire. Merlin, merci.

"Un bon niveau pratique à ce que j'ai vu ce soir", commente l'examinateur avec un sourire pour moi quand il me serre la main. "On verra la qualité de vos observations !"

"Merci en tout cas de donner de votre temps à Poudlard, professeur Nollite", bavarde poliment Remus, en me retenant l'air de rien à ses côtés. Les signaux étant clairs, je hausse les épaules résigné à l'attention de Ginny et Archi : autant qu'ils partent sans moi. La première fronce les sourcils, mais sans doute n'osent-ils pas insister. "Nous allons vous laisser ranger. Nos elfes sont à votre service ", précise le directeur de Poudlard.

"Merci encore pour votre accueil, Professeur Lupin. Jeune homme", me salue Nollite en se désintéressant de nous.

Le couloir est maintenant vide.

"Et maintenant ?", je questionne en réprimant un bâillement.

"Je suis désolé", commence Papa très bas, et tout de suite après la bulle de silence est en place. Ça me réveille un peu. "Tu dois être épuisé, mais j'ai pensé que tu m'en voudrais si... si je ne disais pas que Regulus est... est sans doute en train de vivre sa dernière nuit."

Les mots prennent leur temps pour s'inscrire dans ma tête encore pleine de calculs, de liste de satellites, d'orbites et de révolutions, et encore plus pour prendre un sens.

"Il est mourant ?", je vérifie, et le dire me terrifie.

"Smiley nous a appelés il y a une heure", confirme Papa, me prenant par les épaules dans un geste qui vaut tous les discours. "Androméda et Severus sont là-bas, mais il est pour l'instant inconscient. Si tu veux y aller..., je t'accompagne", il termine.

Franchement, je suis en compote. Deux semaines qu'on planche tous les jours et qu'on révise à mort entre. Si j'ai pas des notes à épater Papa ce coup-là, c'est que rien n'y fera jamais. Dans l'absolu, seul mon lit m'intéresse. Sauf que...

"J'espère tenir le coup", je réponds.

"Severus aura sans doute une potion à te proposer pour t'aider", il commente.

J'en accepte l'augure, et nous descendons de concert plusieurs étages dans une espèce de transe pour moi. Regulus ? S'il revenait à lui ne serait-ce qu'un instant, que pourrais-je lui dire ?

"Est-ce que tu veux qu'on réveille Harry ?", questionne soudain Remus.

"Harry ?", je répète. "Pour qui viendrait-il ? Pour moi ? Parce que tu sais, pour Regulus, Harry n'est que... celui qui lui a volé la vedette, je crois. Ça n'a pas beaucoup de sens de le traîner là-bas !", je réponds, et en même temps mon cerveau fatigué soulève une autre question beaucoup plus intéressante selon moi : "Où est Drago ?"

"Drago ?"

"On ne peut pas y aller sans lui", je décide.

Car Drago est revenu à Poudlard pour les ASPICS. Je ne lui ai pas parlé mais je l'ai vu de loin, généralement seul, parfois avec Daphné Greengrass, voire avec les deux filles du nouveau responsable de l'innovation économique. Archi a parié qu'il finirait par épouser une des deux. On a bien rigolé.

"Drago n'a jamais voulu aller le voir auparavant", me rappelle Papa.

"C'était au début ça ; quand on a parlé à Pâques, il avait envie de le voir", je réponds.

"Vous avez parlé à Pâques ?", il relève.

"Rien qui méritait un conseil de famille !", je m'agace. Faut pas me demander de jouer les sages, les diplomates ou les polis alors que je tombe de sommeil et que Regulus est en train de mourir !

Il a trois marches de silence - j'imagine qu'il doit s'intimer de ne pas me hacher menu mais je suis trop fatigué pour en avoir des remords.

"Tu veux qu'il vienne ?", il reprend d'une voix trop calme pour que je n'ai pas eu raison précédemment. Mais bon, il est mon Papa sage qui sait quand ça ne sert à rien de me faire la leçon. Je l'aime pour ça aussi.

"Je crois qu'il est important de lui proposer", je formule avec toute la prudence que je peux réunir cette fois. "Peut-être ne voudra-t-il pas mais... le regret serait pire, non ?"

Il a un soupir bref d'acceptation et change de chemin pour se diriger vers Serpentard. C'est totalement désert, même les sixième année sont couchés visiblement. Les veinards. La porte s'ouvre sans coup férir devant le directeur mais, quand je vais le suivre, il me fait non de la tête, en expliquant :

"Si quelqu'un se réveille."

En attendant dehors, je me demande ensuite comment il compte ramener Drago sans ameuter tout son dortoir et s'il va appliquer un sortilège sur les autres comme Harry ou moi l'avons déjà fait. L'ironie de la situation m'amuse brièvement. Puis je me dis que je ne verrai donc jamais l'intérieur de la salle commune de Serpentard pendant ma scolarité. Archi en serait vert de frustration s'il était là ! Je ne saurais pas si elle a changé depuis la dernière fois que Sirius s'y était introduit pour fêter à sa manière l'anniversaire de son petit frère. Ça ramène mes pensées vers Regulus, et un drôle de creux se forme dans mon estomac. J'en suis à me demander si je fais bien d'y aller, finalement, quand la porte se rouvre dans un clic absolument minimal sur un Drago livide et rhabillé en hâte, suivi de Papa.

Je suis trop intimidé pour demander comment il a fait pour le sortir de son dortoir. Ils ne sont pas plus bavards. On rejoint donc en silence le Hall d'entrée, puis le carrosse qui nous attend dehors. Ce n'est que dedans que Malefoy souffle :

"Merci d'avoir pensé à moi, Cyrus."

Je marmonne un "de rien" presque inaudible, et puis nous roulons vers Pré-au-lard.

"On va utiliser la cheminée d'Aberforth", annonce Papa sans surprise quand nous arrivons. "Je ne tiens pas à laisser de traces trop facilement repérables de nos déplacements de ce soir, sans nous cacher totalement..."

S'il était là, Harry aurait pour moi ce regard qui dirait que Remus nous fait une crise de paranoïa. Mais mon compagnon ce soir n'a pas l'air habitué à ce que les gens justifient leurs décisions devant lui et il le dévisage avec une curiosité non dissimulée. Ça me ferait rire si je n'avais pas tant de fatigue et d'angoisse dans le sang. On est à la porte de la taverne avant que l'air frais de la nuit ait réussi à me sortir de ce semi-abrutissement.

Grand-père et son frère ne sont pas proches comme Harry et moi ; ils s'opposent pour beaucoup de choses - ne serait-ce que le sens qu'ils donnent à leur vie - mais leur fidélité réciproque n'en est pas moindre. De fait, Aberforth n'a pas l'air dérangé par notre visite nocturne.

"Des nouvelles ?", s'enquiert Remus.

"Toujours inconscient", répond le vieux tavernier les yeux rivés sur Drago : "C'est bien qu'il soit là."

"Cyrus a eu l'idée", répète Papa en me poussant le premier vers la cheminée. Je prends la pincée de poudre dans la main droite sans m'arrêter et murmure : "Finchley".

oo

A Finchley, il y a le docteur Smiley, Mae dans sa robe d'Auror, Granny et Severus. Ils s'étonnent tous quand Drago arrive derrière moi, et celui-ci répète que c'est grâce à moi. Granny me remercie et ça m'agace : si je ne fais pas attention, je vais acquérir une réputation de bon samaritain ! Comme si on n'avait que ça à faire ! Heureusement, l'arrivée de Papa amène Severus à lâcher au moins une information :

"Albus est en Finlande. Il cherche Teivo."

"Pourquoi lui ?," s'étonne Granny qui vénère trop Grand-père pour l'imaginer agir par lui-même.

"Parce qu'il est le seul à pouvoir se balader comme ça, sans que personne ne pose de questions !", répond Mae sur un ton qu'elle n'aimerait pas que j'emploie avec elle. Il ne lui manque que de lever les yeux au ciel et elle devrait s'envoyer elle-même dans sa chambre!

"L'évolution de Regulus vous a tant pris par surprise que cela ?", je demande - on m'a amené, autant que je fasse la conversation, non ?

Il y a évidemment un échange de regards entre les adultes. Je parie qu'ils vont laisser Papa "m'expliquer", mais finalement c'est Susan Smiley qui s'y colle.

"L'état de Regulus s'est dégradé assez régulièrement depuis la dernière fois que tu es venu: son état physique, ses capacités d'éveil, sa magie... Enfin, régulièrement n'est pas le mot exact. Il a déjà eu deux crises importantes pendant lesquelles nous avons cru le diagnostic vital engagé. Teivo est revenu ces deux fois, mais finalement les crises sont passées..."

"Mais cette fois, vous pensez que c'est différent ?", intervient Granny. Je suis content de ne pas être le seul à manquer d'informations.

"Les autres fois les crises s'accompagnaient de fréquentes périodes de réveil et d'une intense activité cérébrale, mais cette fois-ci, nous avons une inconscience de plus de quarante-huit heures", explique sobrement le médecin

Je note qu'il leur a fallu deux jours pour me prévenir, mais j'arrive à concevoir qu'ils n'aient pas immédiatement pensé que c'était peut-être très grave. Sans parler de mes fichus examens.

"Vous espérez quoi de ce Teivanen ?", veut savoir Drago.

"Vous vous rappelez sûrement qu'il est spécialisé dans le recueil des mémoires avant trépas", intervient Severus.

"Et vous avez besoin de la mémoire de Regulus ? Je croyais que vous aviez eu tout le temps de le cuisiner !", crâne l'héritier des Malefoy qui n'a même pas frissonné au mot "trépas".

Cette fois, Severus regarde Susan Smiley et Papa pour leur refiler le bébé et, quand ce dernier prend la parole, je comprends tout de suite que j'ai sous-estimé quelque chose d'important.

"Regulus a... participé à des évènements décisifs pour toute notre communauté", explique Remus en regardant dans le vide. "Il a bien voulu nous les raconter, c'est vrai, mais conserver sa mémoire est important... voire nécessaire..."

C'est à moi que Regulus a accepté de se confier, pas à eux. Je doute en fait qu'il leur ait beaucoup parlé et j'espère quand même qu'ils ne l'ont pas torturé. Je décide immédiatement que mon gentil Papa ment par omission, mais Drago est sur une toute autre piste :

"Conserver ça ? N'est-ce pas terriblement dangereux pour vous ?", il s'inquiète - faire confiance à un Serpentard pour mesurer les actes en termes d'intérêt. "Pour nous tous d'ailleurs !"

Susan Smiley veut sans doute faire diversion quand elle précise :

"Nous ne savons pas exactement ce que nous allons récolter, Drago. Nous ne savons pas ce qu'une âme diminuée peut contenir, ce qu'elle peut laisser comme trace... Teivonen n'a jamais travaillé sur un tel matériel auparavant..."

"C'est donc pour la science !", se gausse amèrement Drago. Peut-être voit-il cela comme un viol de la mémoire de son frère, je me dis.

"Vous voulez le voir ?", s'impose le Dr Smiley.

C'est au tour de Drago d'être livide, et j'ai pitié de lui.

"T'es venu pour ça", je lui rappelle donc.

Il hoche la tête, et nous suivons tous le docteur Smiley jusque dans la chambre. Dans le grand lit à baldaquin, Regulus est maintenant tellement frêle qu'on dirait une momie. Son souffle est tellement léger qu'il faut se concentrer pour voir sa cage thoracique se soulever.

"Quel gâchis !", marmonne Drago à côté de moi. "Il lui a volé son corps pour ça ! Pour devenir un vieillard !"

"Lucius et Brytan lui ont donné le corps de Regulus... ça n'a jamais été le sien ! Un Horcrux veut toujours retrouver son corps", je proteste un peu mal à l'aise. Je répète ce que Harry a dit, ce que Severus et Papa lui avaient expliqué. Ça doit être l'effet des examens, voilà que je me transforme en bon élève ! Et que je défends Regulus alors que Papa et Mae évitent tous les deux mon regard. Décidément.

"Grand bien lui fasse", crache Drago plus fort. "Il va mourir, disparaître, pourrir et devenir poussière, et vous aurez sa mémoire en bouteille ! N'aurait-il pas pas été plus malin de sa part de partager son corps avec Nero ? D'avoir une deuxième vie ?", il interroge à la cantonade sans savoir quel Crucio il m'envoie.

"Tu parles comme si il avait fait exprès ou eu le choix", s'insurge Granny. "Nero a recherché le Horcrux de sa propre initiative ; il s'est mis en contact avec l'âme de Regulus qui s'est révélée plus solide que la sienne... C'est..."

"N'est-ce pas vous, ma tante, qui me cornez soir et matin qu'on a le choix ?", questionne Malefoy avec une pointe de désespoir - ou c'est moi qui la rajoute, c'est possible. Le choix est pourtant ce qui me définit.

"Une âme tronquée en a sans doute moins", argumente Androméda.

"Je ne sais pas", intervient le Docteur Smiley, un peu rêveuse. Comme nous tous nous la regardons, elle semble presque regretter ses dernières paroles, puis décide de continuer : "Je suis d'accord avec vous, Androméda : l'âme de Nero - ou ce qui faisait office de - s'est soumise à Regulus et..."

"Soumise ?", relève Drago, mais ça aurait pu être moi. La demi-seconde où il m'a devancé m'a permis de sentir dans le regard des autres ce que sa question avait de pertinent. Sans attendre de confirmation, il fait un pas de plus vers le lit et appelle plusieurs fois : "Nero ! Nero !" Puis sa voix s'infléchit, et c'est en bulgare qu'il continue d'appeler son frère.

Les yeux s'ouvrent d'un coup.

"Nero !", s'écrie Drago avec une voix curieusement jeune. "Tu es encore là !"

"Regulus", gronde le corps allongé comme s'il nous reprochait de l'avoir réveillé. "Regulus", il répète même. Je frissonne.

Ses yeux se referment comme si ces deux mots avaient pris toutes ses forces. Le docteur Smiley lance un sortilège de contrôle, et une main se pose sur mon épaule - Remus, je sais. Je décide que tout va s'arrêter là, sur cette affirmation terrible quand les yeux gris de Regulus se rouvrent, étonnamment clairs dans ce visage parcheminé.

"Je suis Regulus Arcturus Black", il articule avec un peu plus de vigueur. "Pas Nero." Drago se crispe et il a raison parce que la suite est encore pour lui : "Nero est une création des Malefoy, une trahison de plus de Lucius... un monstre pire que celui que je voulais abattre peut-être..."

"Non !"

"Tu le sais... Drago", insiste Regulus - et le connaissant un peu, je perçois dans l'effort fait pour retrouver le prénom, une réelle volonté de convaincre au-delà de l'indifférence un peu méprisante qu'il a manifesté pour la plupart des vivants jusqu'ici.

"J'aurais pu le sauver !", affirme Drago avec une sauvagerie que je ne lui connaissais pas. "Il aurait suffi que tu le laisses exister !"

"Peut-être", admet Regulus en se laissant retomber sur ses oreillers, les yeux fermés.

Severus s'est avancé, il a deux fioles à la main et le regard rivé sur Smiley qui continue à analyser des choses avec un pendule. La main de Papa n'a pas quitté mon épaule. Sirius au fond de moi pleure sans fin et moi, mes yeux sont secs.

"Tu te venges de mon père sur lui", accuse Drago en repoussant Androméda qui lui a offert son soutien.

Regulus veut répondre et d'abord n'arrive qu'à tousser. Susan Smiley lui donne à boire une des potions de Severus qu'il prend avec méfiance, puis avec quelque chose qui tend au fatalisme. La toux et la respiration se calment. Un peu de couleurs reviennent sur ses joues creuses.

"Je termine ce que j'avais commencé, Drago... seulement ça", il chuchote avec difficulté. "Au nom des Black dont tu portes aussi le sang... en leur honneur... malgré eux..."

Les couleurs ont quitté ses joues avec ces quelques mots, et Severus tend la deuxième fiole à Smiley. Mais Regulus secoue la tête.

"Laissez donc ce qui reste de nos âmes en paix... Ils en savent assez", ajoute-il en nous désignant Drago et moi d'un vague geste de la main. "Assez..."

Et ses yeux se ferment pour ne plus se rouvrir.

Avant que quiconque ait esquissé un geste, Severus et Smiley sont sur lui avec des potions et des incantations.

"Non !", crie Drago avant moi. "Il ne voulait pas !"

"Regulus ne voulait pas", corrige Papa me lâchant pour la première fois depuis que nous sommes entrés dans la chambre pour s'intéresser à l'héritier Malefoy. Les deux soignants continuent sans même tourner la tête. Androméda ravale des sanglots dans mon dos.

"Qu'est-ce que vous en savez, vous !", crache Drago se tournant virulent vers lui. "Vous ne savez finalement rien de ce qui s'est joué entre eux ! Si j'ai compris une chose, c'est ça! Malgré toutes vos petites magouilles et vos mensonges..."

"Lupin, pourrais-tu l'emmener hurler ailleurs ?", s'agace Severus. "Sortez donc tous !"

Papa prend doucement Drago par le bras droit et Androméda s'avance à sa gauche en essuyant sommairement son visage baigné de larmes, mais notre nouvel ami Serpentard ne se laisse pas si facilement emmener :

"Mais il ne voulait pas !", il insiste, et je pense tellement comme lui que ça doit se voir. Mae me prend l'épaule à la place de Papa. "Vous vous croyez donc avoir tous les droits !

"Ils essaient juste de voir s'ils trouvent trace de Nero", essaie à son tour Mae juste à côté de mo,i et je me tourne violemment vers elle pour voir les larmes qu'elle retient.

"Juste ? Et pour quoi faire ? Pour quelles expériences ? Vous vous croyez meilleurs que Lucius ?"

Drago a craché ses paroles en repoussant les mains qui se tendaient vers lui. Le Docteur Smiley s'est retournée. Elle semble avoir abandonné tout espoir d'accomplir ce qu'elle tentait. Severus rebouche lentement un flacon. Son visage est fermé comme une porte de prison d'Azkaban. Drago a sans doute raison de leur en vouloir, je me dis. Mais tous ceux qui sont ici ont tellement cherché à faire pour le mieux. Non pas pour la découverte, pour le pouvoir ou l'excitation, mais pour faire de leur mieux... est-ce que Drago me croirait si c'est moi qui le disais ?

"Vous avez laissé Regulus le tuer !", hurle encore ce dernier.

"Nero est allé de son plein gré réveiller l'esprit de Regulus", répond lentement Papa - et je sais combien il a tenu ce fait, cet enchaînement comme important - comme sa seule excuse de ne pas avoir vu celle-là venir... Mon pauvre Papa...

Drago a un instant de doute - ça se lit sur son visage - et puis il accuse de nouveau, un ton plus bas quand même :

"Mais il ne l'a pas tué tout de suite, il n'avait pas entièrement pris sa place, et vous le saviez!"

"Non, la persistance de Nero n'était qu'une hypothèse, une hypothèse parmi d'autres", intervient Severus.

"Nous n'en avons pas parlé au professeur Lupin avant la dernière crise", renchérit Smiley à ses côtés.

"Et j'avoue ne pas avoir pensé que j'allais vous révéler ça, à Cyrus ou à vous Monsieur Malefoy, à quelques jours de vos examens..."

"Nos examens !"

"Il est des fois où le futur l'emporte sur le passé", continue Papa en me jetant un bref coup d'œil. Pas réellement inquiet, pour une fois, juste une vérification.

"De toute façon, vous n'avez rien récupéré, si ?", je me lance pour la première fois dans la mêlée. Ma voix est étonnamment enrouée comme si je souffrais d'un gros rhume.

"Non", confirme sobrement Severus et rien ne me permet de penser qu'il peut mentir. "Aucune trace de mémoires... ni Nero, ni Regulus"

"Regulus aura eu ce qu'il voulait", estime Susan Smiley qui semble avoir pris le rôle de contrepoint de notre Severus. Bientôt on va avoir l'impression de parler avec Fred et George!

"Je suis désolé, Monsieur Malefoy", s'excuse Papa - y'a que lui pour faire des trucs comme ça.

"Ne m'appelez pas comme ça", souffle alors Drago comme si sa rage l'avait épuisé. "Ça ne peut plus être mon nom... Laissez-moi être Drago !"

ooo

Quand Papa m'a ramené pour les apparences à Gryffondor les premiers oiseaux chantaient. Rien n'aurait pu me paraître plus incongru et déplacé que ce chant d'espoir.

"Tu regrettes d'être venu ?", a soufflé Remus à deux pas de la Grosse Dame.

J'ai secoué la tête.

"Tu... tu nous en veux ?", il a murmuré encore.

J'ai pris le temps de laisser venir ma réponse parce que ce n'était pas le moment de dire n'importe quoi.

"Je sais que vous avez voulu faire de votre mieux", j'ai finalement énoncé. "Je ne sais pas ce que j'aurais fait à votre place, ni si ça aurait changé quoi que ce soit si j'avais su avant ce qu'il en était réellement... Smiley avait l'air de dire que non... Je vais laisser la colère d'ado à Drago", j'ai terminé avec une ébauche de sourire.

Papa m'a serré l'épaule, un peu rassuré je crois, avant de me coller une fiole dans la main.

"Pour tenir le coup demain... heureusement que les examens sont terminés..."

"Vous l'avez maintenu jusque là", j'ai brusquement compris, peut-être à cause de la fiole dans ma main.

"On a fait de notre mieux", il a sobrement reconnu.

Je me suis contenté de secouer la tête, dépassé par tous les évènements. Je suis allé m'affaler quelques heures dans mon lit où le sommeil m'a pris étonnamment vite, la fatigue bloquant résolument adrénaline et émotions contradictoires. Ce sommeil sans rêve a tenu jusqu'à ce qu'une gigantesque bataille d'oreillers impliquant tous les garçons de Gryffondor me ramène dans le monde des vivants.

"C'est fini les exams !", hurlaient des voix dans les couloirs. Les portes claquaient, les rires fusaient, les oreillers volaient bas.

Comme rien n'aurait pu être plus éloigné de mon humeur, je n'ai pas la présence d'esprit de suivre Archi ou Herman quand ils réussissent une audacieuse percée au travers des septième année qui mènent la danse. Je me retrouve bloqué dans le dortoir, les autres laissant évidemment Harry et Ron se jeter sur moi.

"C'est trop facile !", estime ce dernier en explosant un oreiller de plumes sur ma tête dans la salle de bains de mon dortoir où j'avais vainement tenté de fuir. "Il ne se défend même pas!"

"Cyrus ?", questionne maintenant mon grand frère avec un air inquiet qui me fait monter des larmes aux yeux.

"Reg... Regulus est mort la nuit dernière", j'hoquette entre ses bras. "Papa m'a emmené..."

Le reste de la journée, je suis sous la garde rapprochée du préfet en chef, des Weasley présents et futurs et de mon pote Archi qui en abandonne Lorna. On part en pique-nique au fond du parc, et j'ai tout le temps de leur raconter, bribes par bribes ce qu'ils ne liront jamais dans les journaux. Ginny ne lâche jamais ma main.

Hermione, les yeux pleins de larmes, décide que j'ai été très courageux sans que je sache bien quoi en faire. Ron estime que c'est sans doute la meilleure fin possible pour toute cette affaire - "même pour Malefoy !" Archi, lui, juge que ça ferait un putain de scandale si ça se savait.

"Mais ça ne se saura pas !", lui affirme mon grand frère avec cette autorité dans les yeux qui moi généralement me fait me taire. Archi, lui, hausse les épaules.

"B'en c'est presque dommage, Harry, tu vois. Ca ferait mieux pour la promotion des nés-moldus et du mélange que des années de bonnes paroles ! Exit les Black et les Malefoy! Place aux autres !"

"Et tu mets où, les McLeish ?," aboie Ron qui doit se demander si son sang est trop pur.

"Et moi, je trouve que ça réhabilite un peu les Black", estime alors presque timidement Hermione. "Enfin surtout qu'on ne peut pas classer les gens juste par leur famille ou leur naissance. Les lignes entre la Lumière et les Ténèbres sont plus compliquées ! Tout dépend des intentions des gens, de leurs choix..."

Et aucun de nous ne se moque d'elle. Je crois qu'on mesure chacun en silence ce que devenir adulte va demander de nous, jusqu'à ce que Ginny questionne :

"Mais que va choisir Drago ?"

oooo

Officiellement, Nero est mort des suites et complications liées à sa rencontre malheureuse avec des acromentulas dans la Forêt interdite. Un simple entrefilet dans La Gazette annonce que la cérémonie se déroulera en toute intimité. Cinq pages plus loin, il y a un article sur les espèces magiques d'araignées venimeuses, spécifiant que les acromentulas sont interdites sur le territoire britannique, et, en dernière page, un autre énumère les dix morts d'élèves à Poudlard depuis deux siècles, mettant ainsi Nero dans le même sac que Mimi-Geignarde.

Quand Ginny me les montre, j'en ai la gorge sèche, mais ça fait tellement rire Papa et Severus, que je n'ose pas leur poser de questions. Je me rabats sur Harry à qui je demande si ça ne va pas aboutir à un nettoyage de la Forêt interdite et il réagit comme Remus et son adjoint :

"Poudlard sans créatures magiques ? Tu rigoles, Cyrus ! Autant dire qu'on préférerait être Moldus !", il estime avant de rajouter sur un ton satisfait : "En tout cas, on sent que Barnabas a décidé que Papa méritait des ménagements maintenant que Scrimgeour est Ministre : Il n'ose quand même pas rattaquer sur le thème du manque de discipline de l'école!"

Loin des journalistes donc, Nero Cygnus Filagoni Malefoy-Black (1983-1994) est enterré trois jours plus tard dans le caveau des Black, au plus profond de la section magique du plus ancien cimetière de Londres. Androméda et Papa, en tant que mon tuteur légal, ont obtenu toutes les autorisations nécessaires pour le faire.

"C'est sans doute ce que Regulus aurait voulu", j'ai reconnu, quand on discuté de ces détails dans le bureau de Papa.

"Et Nero détestait le Manoir", a commenté Drago, juste avant de préciser qu'il n'était pas question pour lui que le corps soit inhumé sous le seul nom de Malefoy.

Encore une fois tout le monde m'a regardé comme si j'étais l'héritier des Black. Le rire désespéré de Sirius, plus violent que bien des fois, m'a presque coupé la respiration: "Désolé, Cyrus, mais j'ai tout fait pour y échapper et je vois que tu n'y couperas pas !"

"J'imagine que le Black lui aurait paru évident", j'ai donc prudemment commenté. "Et j'approuve le Filagoni. Mais ils ne vont pas poser de questions au Ministère ?"

"La seule modification réelle de son état civil tient à l'ajout de Filagoni, que nous pouvons présenter comme un prénom bulgare, qu'il a pu porter avant d'être adopté", a estimé Remus.

Comme cet ajout du patronyme de Nadedja, la seule mère aimante que Nero ait jamais connue, me touche, je n'ose pas trop insister. J'aurais eu trop peur d'effaroucher Drago, pire de le blesser davantage. Nero comptait tellement pour lui... Jamais je n'ai autant été près de l'admirer pour la manière dont il affronte son chagrin et l'adversité.

Ma réponse on-ne-peut-plus adulte - non ? - ne m'a valu qu'un regard rapide de sa part, mais Papa m'a souri et Harry a approuvé d'un signe de tête. Ça m'a donné le courage de proposer la suite.

"Vous avez pensé à une épitaphe ?" Le regard de tous dans la pièce m'a appris que non. J'ai essayé de ne pas rougir quand j'ai proposé : "Il n'a pas eu trop de son âme pour faire face à la vie..."

Cette fois tout le monde attendait l'accord de Drago, qu'il a donné d'un signe de tête minimal. Androméda m'a serré contre elle, les larmes aux yeux. Ça faisait une moyenne.

L'enterrement a lieu une belle matinée de juin. Pour l'occasion, Harry et moi bénéficions de nouveau d'une autorisation spéciale de quitter Poudlard. En remontant à pas lents l'allée sableuse, je me dis que Nero aurait peut-être aimé se promener par une si belle journée. On n'est pas très nombreux pour lui dire au revoir, faut le reconnaître.

Drago, qui était retourné avec les Tonks dans l'intervalle, est devant avec Andromeda et Ted. Papa et Mae à côté de nous n'ont pas jugé bon d'amener les jumeaux.

"Ce môme les intriguait, je sais, mais quand même...", a résumé Mae pour Harry qui avait posé la question.

Severus et le docteur Smiley se tiennent sur le côté. Ils ont eu de longues discussions techniques sur les derniers jours de Regulus et ils défendent maintenant une théorie qui pourrait les rendre célèbres s'ils pouvaient la publier.
On nage en pleine magie noire. Selon eux, Regulus s'est servi des forces de Nero pour tenir aussi longtemps. Il s'est nourri de son morceau d'âme. Un vrai vampire. Je sais qu'il estimait que Nero était un monstre et qu'il ne pouvait le laisser mener sa vie. C'est tellement différent de ce que Sirius et moi pouvons vivre... je ne sais comment l'exprimer.
Regulus a bloqué toute communication entre Nero et l'extérieu,r et seules les paroles en bulgare de Drago, alors que ses propres forces déclinaient, ont failli passer la barrière mentale.

"Mais nous ne pensons pas que si Drago avait essayé plus tôt, lorsque Regulus était lui aussi plus fort, ça aurait amené de meilleurs résultats", a même estimé Severus. "Susan a trop souvent observé sa résistance pour imaginer que Regulus aurait laissé passer la communication !"

"T'as remarqué que Severus l'appelle Susan ?", a souligné Mae pour Papa quand Rogue est parti raccompagner le docteur Smiley.

Harry et moi après avoir échangé un regard incrédule, on a eu le même sourire. J'y repense là, devant le caveau qui porte déjà le nom de Regulus. Et je me dis que ce serait une belle chose que de son étrange et discutable dernier combat naisse un couple. L'idée réjouit Sirius comme moi. Je vois de qui je tiens mes traits les plus tordus !

Face aux grands spécialistes que nous voudrions marier, se tient grand-père, revenu sans Teivanen, peu intéressé par les échecs visiblement. A ses côtés un trio improbable : un homme qui a l'air aussi vieux que lui, une femme d'une cinquantaine d'années et un jeune homme de vingt-cinq ans. Harry s'est illuminé en les voyant :

"Les Tudor ! Grand-père, tu les as retrouvés !"

"Harry, les Tudor ont su se protéger quand il le fallait", a corrigé Grand-père. "Ils n'ont pas eu besoin de moi pour savoir quand sortir et comment nous rejoindre !"

On aurait sans doute eu d'autres questions à leur poser si Greengrass et sa femme ne s'étaient pas alignés à leur tour sur le côté gauche du caveau.

"Vous les avez invités ?", j'ai demandé à Papa.

"Selon Andromeda, Hypérion a décidé de prendre Drago sous son aile."

"Et c'est bien ?"

"Si ça permet à Drago d'aller de l'avant...", il propose.

Évidemment.

On avait refusé la présence de journalistes à la cérémonie et tenu à limiter au maximum l'intervention du personnel du cimétière. Ce sont Ted et Papa qui placent la plaque gravée de l'épitaphe sur le caveau. C'est Androméda qui scelle la porte quand Drago estime que le temps du recueillement est terminé.

Il faut porter le sang des Black pour le faire. "Comment fera le dernier pour s'inhumer lui-même ?", a demandé Ginny quand je lui ai raconté ça. "Le dernier Black aura fauté en étant incapable de perpétuer la lignée", j'ai rétorqué. "Il n'aura pas sa place dans le caveau." Comme mon ton faussement sérieux l'a inquiété, je lui ai assuré que je ne comptais pas me faire enfermer dans un caveau de marbre noir.

Tout le monde vient serrer la main de Drago, Greengrass en dernier :

"Toutes mes condoléances, Drago. Rien ne vous sera donc épargné, mais ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. La lignée des Malefoy refleurira",

"A l'image de mon frère", commence alors lentement Drago, "Je ne souhaite plus porter le nom des Malefoy pour l'instant. Un jour peut-être je pardonnerai à mon père. En attendant je souhaite rendre hommage à la seule famille qui m'apporte son aide aujourd'hui. Dorénavant, je suis Drago Black".

oooooo

Je vous quitte sur la promesse d'une saison 5 qui se construit extrêmement lentement - totalement hors des pistes données par les livres, faut dire... Elle commencera trois ans plus tard, centrée sur Harry et Cyrus cette fois. Les autres - tous les autres et notamment Drago - ne devraient pas être trop loin. Je ne pense pas qu'elle soit postée avant septembre, alors mettez une alerte auteur...

Une dernière fois, je remercie Alixe, Dina et Fée qui ont constamment été là pour me tenir la main. Et puis je vous embrasse tous, mes lecteurs, hein, c'est le moment !