Disclaimer : l'univers de Pirates des Caraïbes appartient à Disney

Rating : tout public

Note : cette fanfiction se passe peu après les événements de La Malédiction du Black Pearl. Les deux films suivants ne sont pas pris en compte dans l'intrigue.

Chapitre 1

Où les ennuis commencent

Le capitaine Sparrow retint un léger cri d'inconfort alors que les lourds fers se refermaient autour de ses poignets et que les quatre fusiliers-marins qui l'avaient appréhendé le traînaient brutalement hors de la taverne.

Jack cligna des yeux à la lumière du soleil. Déjà le matin… Voilà ce qui arrivait, quand on prenait un peu de bon temps dans un bouge de Nassau avant de rejoindre navire et équipage à Tortuga selon un arrangement prévu avec Gibbs, son second. Les bouteilles de rhum défilaient, on piquait du nez, et on se réveillait aux mains des autorités anglaises.

Alors que le pirate s'attendait à se voir conduit à la prison du fort le plus proche, il constata avec surprise que les militaires l'escortaient vers les docks.

« Attendez un peu, les amis ! protesta-t-il. Où m'emmenez-vous ? »

Les soldats restèrent de marbre, quand ils furent rejoints pas deux de leurs collègues, dont le visage était familier à Jack.

« Allons bon, vous l'avez eu ! fit le plus gros, ses yeux bleus écarquillés. Il n'a pas fait d'histoire ? »

La mémoire revint alors à Jack :

« Eh, je vous replace, tous les deux ! Vous, vous êtes Murtogg, c'est ça ?

– Non, Murtogg c'est moi, dit son ami à l'air simplet. Lui, c'est Mullroy.

– Dois-je comprendre que je suis encore une fois prisonnier de l'estimable commodore Norrington ? Tout va bien, alors, je ne tarderai pas à m'échapper. »

Mullroy prit un air important :

« Non, nous avons été promus. Nous faisons désormais partie de l'équipage du HMS Foudroyant, capitaine Addison.

– Je ne sais pas si le « je n'en peux plus, je vous affecte sur le Foudroyant, cela limitera les dégâts» du commodore signifiait vraiment une promotion, remarqua Murtogg, perplexe.

– Oh, tais-toi ! Un coup d'œil sur le Foudroyant suffit pour s'apercevoir que c'est le plus beau navire de l'escadre !

– Oui, mais on m'a dit que sous ses jolies peintures la coque était…

– Taisez-vous tous les deux ! trancha un des fusiliers en posant une main de fer sur l'épaule de Jack qui commençait à lorgner vers un coin de rue dans lequel s'engouffrer. Le capitaine Addison n'aime pas attendre, et il n'accepterait pas que cette canaille nous échappe. »

Quelques temps après, à bord d'une chaloupe, Jack contemplait sombrement le navire à deux-ponts qui le surplombait. Mullroy n'avait pas menti en vantant l'allure du Foudroyant. Les peintures et les dorures étaient éclatantes, et tout évoquait la propreté et la netteté. En comparaison, même le HMS Intrépide, la fierté de Norrington, faisait pâle figure.

Une fois sur le pont, cependant, un coup d'œil aux matelots qui s'activaient avec une expression soit maussade soit complètement terrifiée ne manqua pas de l'interpeller. Il avait déjà sa petite idée sur le genre de capitaine qu'Addison pouvait être.

Un jeune homme aux épaules larges, vêtu d'un impeccable uniforme de lieutenant, rejoignit le groupe.

« Parfait, on ne nous avait pas menti, je vois. Il était bien dans la taverne qu'on nous avait indiquée ?

– Oui, monsieur, » répondit le chef du petit détachement.

Le lieutenant eut un sourire mauvais à l'adresse de Jack, puis se tourna vers Mullroy.

« Prévenez le capitaine. Il voudra sans doute dire deux mots à Sparrow avant de lui faire passer le reste du voyage à fond de calle… Ou de le pendre directement à la grande vergue.

– Ce serait aimable de sa part, en effet », marmonna Jack.

L'officier le dévisagea un instant froidement, avant de le gifler.

« Silence, pirate ! Tu ne parleras que quand on t'adressera la parole ! »

Jack se retint de rouler des yeux devant cette impressionnante démonstration d'autorité. Mullroy revint au pas de course et, saluant le lieutenant, annonça qu'Addison désirait effectivement qu'on lui amène Sparrow.

Le pirate fut conduit vers l'arrière du navire, observant en passant tous les signes qui pourraient se révéler utiles en vue d'une future évasion. Mis à part un jeune aspirant à l'air bovin qui accablait un matelot de coups de garcette pour avoir été trop lent à descendre du mat de misaine, le court trajet ne fut pas particulièrement notable, et quelques minutes après, il pénétra dans la grande cabine. Les fenêtres d'étambot, donnant sur le port, étaient ouvertes dans une vaine tentative de faire entrer un peu d'air frais.

Le capitaine Addison se détacha de la contemplation de la rade et s'approcha de Jack, toujours fermement encadré de deux fusiliers-marins. C'était un homme mince de taille moyenne, d'une quarantaine d'années, dont le visage en lame de couteau s'éclaira d'un sourire de froide satisfaction à la vue du prisonnier.

« C'est bien lui, en effet. Je n'oublierai pas de sitôt le jour où il a échappé à la potence.

– J'en suis heureux, ma sortie était particulièrement soignée pour marquer les mémoires, répondit Jack d'un ton léger.

– On ne t'a pas adressé la parole ! aboya dans son dos le lieutenant.

– Merci, monsieur Manley, coupa Addison avec un mouvement de la main négligent. Veuillez veiller immédiatement aux manœuvres d'appareillage. Nous devons regagner Port Royal sans tarder. »

Manley disparut, au grand soulagement de Jack.

« Curieux que vous ne me remettiez pas aux mains du gouverneur de Nassau, mon vieux. Mais ce n'est pas pour me déranger. J'aurais tout le temps de m'échapper de votre barcasse avant que nous arrivions en vue de la Jamaïque.

– Je n'ai pas à discuter de ce genre de choses avec vous, grinça Addison, mais, disons que Port Royal me semble le lieu le plus approprié pour mener à bien, une bonne fois pour toutes, la petite, hum, formalité qui a été interrompue la dernière fois. Votre ami Turner et sa chère et tendre ne pourront pas toujours nous jouer le même numéro… »

Se disant, Addison ne cessait d'aller et venir devant Jack d'un pas presque sautillant, un air de contentement excessif plaqué sur son visage sévère. Le pirate commençait à soupçonner l'officier de s'être un peu trop exposé au soleil.

« Non, non, cette fois vous ne vous défilerez pas, Sparrow, inutile de vous bercer d'illusions. Vous avez affaire à un officier de la vieille école, et je ne m'en laisserai pas compter comme ce blanc-bec de Norrington.

- Tss, ce n'est pas bien de débiner ses supérieurs. »

Les allées et venues du capitaine cessèrent immédiatement.

« Amenez ce pirate dans ses, hum, quartiers. Les menottes seront superflues une fois là-bas… Vous vous apercevrez, Sparrow, que la discipline et la loyauté sont les maîtres mots sur ce navire et les petites ruses que vous ne manquerez pas d'élaborer dans votre coin ne déboucheront sur rien cette fois-ci ! »

Jack eut un petit salut ironique, et prit le chemin de sa cellule légèrement plus détendu. Loyauté et discipline ? Jack savait reconnaître au premier coup d'œil un équipage soumis à des officiers tyranniques. En tirer parti ne serait sans doute pas bien difficile…

Trois jours plus tard, lourdement ballotté par le tangage et le roulis d'un navire voguant en pleine mer, Jack devait s'avouer qu'il avait été un peu optimiste.

Il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre la conduite d'Addison. Celui-ci n'avait pas semblé très joyeux d'être le subordonné de Norrington, et ramener Jack à Port Royal pour lui passer la corde au cou serait réussir là où le commodore avait échoué. Le remettre aux autorités de Nassau après l'avoir trouvé endormi dans une taverne lui aurait sans doute paru trop facile et peu susceptible de lui rapporter une gloire qui ferait passer au second plan les hauts faits de son supérieur hiérarchique.

C'était intéressant. Un équipage poussé à bout et une rivalité entre officiers, voilà un bon terrain à exploiter.

Malheureusement, ses seuls contacts pour l'instant n'avaient été qu'un marin sourd comme un pot qui lui apportait une maigre pitance et le lieutenant Manley, duquel il avait appris à se tenir éloigné. Difficile de semer les graines de la discorde dans ces conditions.

Ce matin-là, Jack fut tiré de son sommeil irrégulier, non par l'arrivée habituelle de Manley venu le tourmenter, mais par des coups de canon, des sifflements et une agitation inhabituelle au-dessus de sa tête. S'essuyant les yeux, il réalisa que le Foudroyant avait mis en panne.

Le pirate tendit l'oreille, espérant comprendre la raison de cet arrêt, mais les ordres aboyés ne lui parvenaient pas avec assez de précision.

Après quelques temps, le navire reprit sa route. Il ne semblait y avoir eu aucun combat et la canonnade qu'il avait entendue ne devait être qu'un simple salut.

Le matelot sourdingue ne vint pas, mais à sa place Manley et deux fusiliers firent leur apparition.

« Debout, pirate, il y a de la visite. »

Le lieutenant ouvrit la geôle tandis que les soldats tenaient Jack en joue de leur fusil à baïonnette.

« Allons bon, de la visite, voyez-vous cela. Et qui me fait l'honneur…

– Le Foudroyant a croisé l'Intrépide ce matin. Il se dirigeait vers Port Royal, mais il est obligé de s'arrêter à Nassau pour réparations. Le commodore Norrington a décidé de rentrer à notre bord, expliqua Manley d'un ton hautain.

– C'était donc la raison de ce cirque. Alors ce brave Norrington veut absolument me voir ? Mais c'est drôlement flatteur, dîtes-moi. »

L'officier serra les dents avant de lâcher :

« Tu ferais bien de te montrer moins insolent quand tu seras en face de lui.

– Bah, pourquoi ? On est de vieux amis, lui et moi, on ne fait pas de manières. Il a l'habitude… »

Cinq minutes plus tard, alors qu'un joli coquard se formait sur l'œil droit de Jack, il arriva devant la porte de la cabine d'Addison, lourdement gardée. Des éclats de voix lui parvenaient de l'intérieur.

« Je peux vous assurer, commodore, disait le capitaine d'un ton outragé, que mon navigateur a parfaitement calculé notre route, et qu'il connaît son métier.

– Ce ne sont pas ses compétences que je met en doute, répliqua une voix familière, qui trahissait une certaine exaspération. J'eusse simplement préféré un autre itinéraire. Nous ne sommes pas à un jour près, et ce passage, avec ses hauts-fonds et ses récifs, n'est pas le plus simple à négocier en cette saison.

– Avec tout mon respect, commodore, je me permet néanmoins de vous souligner ma longue expérience… »

Un des fusiliers-marins toqua à la porte, et l'échange s'interrompit immédiatement. Quand Jack fut propulsé dans la cabine, les deux officiers étaient silencieux, mais la tension semblait à couper au couteau.

Addison, très rouge, paraissait à deux doigts d'exploser. Norrington était plus calme, mais Jack reconnaissait sans peine son attitude d'agacement contrôlé pour l'avoir lui-même provoquée plus d'une fois.

« Comme vous pouvez le constater, commodore, nous n'avons pas fait erreur sur la personne.

– Mais je n'en ai jamais douté. » répondit sèchement Norrington.

Il détailla Jack avec hostilité, comme s'il lui reprochait d'avoir été suffisamment stupide pour se faire prendre par Addison. Ce qui était probablement le cas, même si l'officier ne l'avouerait jamais, se dit le capitaine du Black Pearl.

« Salut, vieux, lança-t-il de son ton le plus provocant. Comment ça va, ces temps-ci ? Je vous trouve un peu pâlichon. J'espère que vous ne vous surmenez pas pour oublier vos déceptions amoureuses. »

Norrington ne mordit pas à l'hameçon et sans condescendre à lui répondre, il se tourna vers Addison :

« Le confier aux bons soins des autorités de Nassau aurait tout de même été plus diplomatique… »

Le sujet devait déjà avoir été abordé avant l'arrivée de Jack, à en juger par l'expression d'impatience du capitaine :

« J'ai seulement pensé que cela vous agréerait davantage d'assister vous-même à son exécution, » dit-il d'un ton mielleux.

Jack ne fit guère d'efforts pour réprimer le ricanement que suscitèrent ces paroles :

« Ce n'est pas vraiment la même version que vous m'avez chanté quand j'ai fait la même remarque, l'ami. »

Addison parut sur le point de le frapper, mais se ravisa et s'adressa à Norrington, qui restait impassible :

« Bien sûr, nous pouvons le pendre tout de suite. Après tout, son procès a déjà eu lieu il y a six mois à Port Royal, il a été reconnu coupable de ses crimes et condamné. Rien ne nous empêche, légalement, de…

– Non, il vaut mieux procéder à l'exécution à terre. Une pendaison en mer, fusse-t-elle celle d'un pirate, n'est jamais une très bonne chose pour le moral d'un équipage. »

Le froncement de sourcils d'Addison en disait long sur l'endroit où il imaginait que Norrington pouvait se mettre le moral de l'équipage, mais il n'osa pas protester.

« Je dois encore vous louer pour votre magnanimité, commodore. Pas à dire, vous êtes un chic type, fit Jack, cherchant toujours à titiller les deux officiers.

S'il arrivait à les faire sortir de leurs gonds et les monter ouvertement l'un contre l'autre…

« J'ai également pensé, reprit Addison, une note d'espoir dans la voix, que nous pourrions lui faire cracher où est le Pearl. Sparrow était seul quand nous l'avons capturé, mais son navire peut être dans ses eaux, prêt à l'accueillir. Le lieutenant Manley, que vous avez rencontré – un très bon officier, je dois dire, famille très respectable – a un véritable don pour interroger des crapules de ce genre. »

La suggestion n'était pas pour séduire Jack. Il ne doutait pas que Manley s'y entendait pour ce genre d'entreprise.

– Je vous crois sur parole, répondit le commodore d'un ton neutre. Cela étant, dans le cas de Sparrow, il est certainement inutile d'aller chercher bien loin. Considérant ses compétences comme capitaine, il s'est sans doute à nouveau fait voler son navire. »

Norrington lança à Jack un regard méprisant du plus bel effet, et celui-ci s'apprêta à protester. Mais, aussi étonnant que cela puisse paraître, le pirate savait quand il était dans son intérêt de se taire. Qu'ils mettent en doute ses capacités, si cela lui évitait un petit passage entre les mains de Manley !

Addison parut sincèrement déçu, et son expression était toujours amère quand Norrington ordonna que Jack fût raccompagné dans ses « quartiers ».

Le flibustier passa le reste de la journée à ruminer. Tous les éléments étaient à portée de main pour créer un joli petit désordre qui lui permettrait de tirer son épingle du jeu et de s'enfuir. La difficulté était de trouver le moyen de mettre le feu aux poudres. La nuit tombante le trouva somnolent sur le problème. Avant de tomber dans le sommeil, Jack perçut un léger changement dans l'avancée du navire – le temps semblait se gâter – mais ses yeux se fermèrent avant qu'il puisse s'en assurer.

Le pirate fut réveillé en sursaut par un choc brutal, agrémenté d'un monstrueux craquement de bois en train de se fendre.

Bondissant sur ses pieds, il essaya de comprendre ce qui arrivait. Il ignorait combien de temps il avait pu dormir, mais le mauvais temps ne semblait pas s'être calmé. Le bruit de la pluie et des vagues ne couvrait pas les cris qui raisonnaient au-dessus de sa tête. Jack s'aperçut alors d'un détail pour le moins perturbant : le bois sous ses pieds, jusque-là d'une humidité relativement normale, commençait à être recouvert par une couche d'eau qui, mine de rien, montait allégrement.

La dispute de Norrington et Addison sur la route à suivre lui revint en mémoire. Nul doute que les craintes du commodore avaient été fondées et que le Foudroyant avait rencontré un récif qu'il n'avait pu éviter dans la nuit orageuse.

La situation était des plus préoccupantes. L'équipage devait être aux abois, et aucune attention ne serait portée sur lui… Mais s'il ne trouvait pas bientôt le moyen de sortir de sa cellule, la diversion ne serait même plus inutile, mais carrément néfaste pour sa personne.

L'eau salée lui arrivait aux cuisses et Jack n'avait pas toujours trouvé de solution à l'épineux problème lorsque Murtogg et Mullroy déboulèrent tous les deux, une expression paniquée sur leur visage niais, et s'approchèrent en pataugeant.

« Tenez et faites vite ! » lança Mullroy en lui jetant un trousseau de clefs avant de faire demi-tour, son comparse sur ses talons.

Jack ne prit pas le temps de se réjouir de la miraculeuse initiative des deux fusiliers-marins. Il trouverait toujours le temps de leur accorder une pensée charitable quand il serait libre et en sécurité.

Lorsqu'il émergea sur le pont, noyé sous des trombes d'eau, se fut pour découvrir, sans surprise, un navire plongé dans le chaos. Loyauté et discipline, les maîtres mots du capitaine Addison, avaient été jeté par-dessus les moulins, et les marins qui n'avaient pas encore quitté l'épave couraient dans tous les sens, pillant joyeusement dans les réserves d'alcool et les quartiers des officiers, qui n'étaient nulle part en vue.

Jack évita un matelot ivre et regardant les flots, il vit deux cotres chargés d'hommes s'éloigner. Espérant brièvement que les braves Murtogg et Mullroy avaient pu y trouver place, le forban se préoccupa de sa propre peau. À quelques mètres du navire, une chaloupe vide bringuebalait au milieu des vagues. S'il parvenait à la rejoindre à la nage, il aurait peut-être sa chance de survivre…

Ce fut finalement plus facile qu'il ne l'avait pensé, et quelques minutes plus tard, il ramait vigoureusement, s'éloignant du navire en perdition. Il n'avait pas la moindre idée de l'endroit où il se trouvait, mais la priorité était de passer à travers ce mauvais grain. Il avait connu pires tempêtes, mais se maintenir à flot commençait à devenir fatigant.

Des cris lui parvinrent par-dessus le hurlement du vent et tournant la tête à tribord, il aperçut un homme qui se débattait et nageait tant bien que mal dans sa direction. Sans doute un des matelots du Foudroyant tombé à la baille ou qui n'avait pas eu le temps d'embarquer dans un des cotres avec ses compagnons.

Jack fit de son mieux pour se rapprocher de lui. L'homme parvint tant bien que mal à se hisser à bord en toussant et crachant. Le pirate ne le reconnut pas immédiatement, mais quand il y parvint, un juron lui échappa.

Norrington était méconnaissable. Il s'était débarrassé de tout ce qui aurait pu l'entraîner par le fond, chaussures, manteau galonné, épée de cérémonie, et une vilaine coupure courait de son cuir chevelu à son menton, couvrant de sang une bonne partie de son visage. La présence de Jack à bord du canot providentiel ne sembla pas le déranger. Il faut dire qu'à peine à bord, le commodore perdit connaissance.

Jack poussa un soupir. Combien de personnes y avait-il bien pu avoir à bord d'un navire comme le Foudroyant ? Plusieurs centaines. Mais bien sûr, le seul individu qu'il tirait de l'eau, c'était Norrington.

Le jour se leva sur une mer apaisée, un ciel bleu, et un Jack ramant en direction d'une île dans le lointain, faisant le point sur sa situation. Elle n'était pas brillante, mais il y avait tout de même une nette amélioration par rapport à la veille.

Au nombre des inconvénients : pas d'eau, pas de nourriture à part quelques biscuits de mer qui se battaient en duel dans une boite humide calée au fond de la barque, et Norrington, toujours inconscient, qui si pour l'instant se contentait d'être un poids mort, serait certainement bien pire à supporter quand il aurait recouvré ses sens.

Au nombre des opportunités : l'île qu'il finirait bien par atteindre et qui avec un peu de chance était pourvue en eau potable et vivres. Et si jamais les vivres faisaient défaut, Norrington pourrait bien ne pas être totalement inutile. À cela s'ajoutait un sabre d'abordage, un pistolet et une petite réserve de poudre, mouillée pour l'instant, qui pourraient toujours servir.

Jack était en train de réfléchir à la meilleure manière d'accommoder un officier britannique, quand ledit commodore commença à remuer.

« Seigneur, ma tête », gémit-il en portant la main à celle-ci.

Ses yeux vitreux se posèrent enfin sur Jack.

« Allons bon, Sparrow.

– En personne, mon vieux… J'espère que vous n'êtes pas trop fumasse d'avoir été sauvé par un pirate. »

Norrington lui lança un regard vide, comme s'il ne comprenait pas ce qu'il venait d'entendre.

« Vous êtes mon débiteur, l'ami, insista joyeusement Jack. Sans moi pour vous tirer de l'eau, vous seriez en train de nourrir les poissons, à l'heure qu'il est. »

Le commodore fronça les sourcils avant de hausser les épaules.

« Oh, bien, nous sommes quittes, alors, pour l'instant. »

Jack s'arrêta un instant de ramer :

« Je crois que le choc que vous avez reçu a un peu endommagé votre esprit étriqué. Je vais résumer les choses pour qu'elles soient à votre portée : hier, vous en train de vous noyer. Moi vous avoir tiré de l'eau. Vous, débiteur de moi. »

Norrington semblait être redevenu suffisamment lui-même pour le gratifier d'un de ses regards excédés.

« Et dîtes-moi, comment êtes-vous sorti de votre cellule ?

– Oh, c'est toute une histoire. L'ingéniosité dont j'ai pu faire preuve…

– À votre avis, messieurs Murtogg et Mullroy, tout braves qu'ils sont et fort désireux de vous éviter de périr comme un rat dans votre geôle, auraient-ils eu assez d'initiative et d'audace pour vous libérer s'ils n'en avaient pas reçu l'ordre ? »

Jack ouvrit la bouche avant de la refermer.

« Pourriez-vous répéter, mon vieux ?

– De façon à ce que le message soit à votre portée ? Moi, donner l'ordre de libérer vous. Nous, quittes.

– Comme c'est spirituel. Mais je dois avouer que je suis un peu perdu… »

Norrington gratta machinalement le sang séché autour de sa blessure, spectacle peu ragoûtant.

« Vous avez été condamné à la pendaison. Je veille seulement à ce que la loi soit appliquée. Vous finirez la corde au cou, comptez sur moi.

– Voilà qui fait chaud au cœur, » marmonna Jack dans sa barbe, tandis que l'officier se rallongeait et fermait les yeux, une expression de douleur sur son visage abîmé.

Le pirate farfouilla dans la boîte et en sortit deux biscuits de mer. Tendant celui qui semblait le plus riche en charançons à Norrington, il croqua vaillamment dans l'autre.

« Quand vous en aurez fini, vous me relayerez un peu. Je n'entretiens pas de bouches inutiles. »

Norrington poussa un grognement mais obtempéra. Les heures suivantes virent les deux hommes se succéder pour ramer dans un silence quasiment complet. Jack avait bien commencé à babiller pour asticoter le commodore, mais ce dernier ne lui accordait pas suffisamment d'attention pour que le jeu en vaille la chandelle.

Le soleil était presque à son zénith et la chaleur insupportable quand ils posèrent enfin le pied sur l'île. La gorge de Jack était douloureusement sèche – en fait, il avait bien fait d'économiser sa salive – et Norrington ne paraissait pas en meilleure forme.

Il désigna faiblement la forêt de cocotiers qui bordaient la plage et Jack hocha la tête. Bon point, effectivement.

« Regardez, » croassa soudain Norrington en lui saisissant la manche.

Jack se dégagea et suivit le regard du commodore. À l'autre bout de la plage se détachait deux silhouettes.

Le pirate saisit dans la barque le sabre d'abordage et le pistolet et les passa à sa ceinture, avant de jeter un coup d'œil hésitant à Norrington. S'il fallait se battre, il aurait peut-être besoin de son aide, mais de là à lui donner une arme… L'officier avait eu beau prétendre que la pendaison était la seule mort qu'il envisageait pour lui, il ne fallait pas tenter le diable.

Norrington sembla deviner ses pensées, car avec un sourire sardonique il tira de sous sa chemise une mince dague.

« Ce sont peut-être d'autres naufragés, suggéra-t-il comme ils s'approcahient prudemment des hommes qui ne les avaient pas vu.

L'un d'eux allait et venait entre la mer et un amas de rochers tandis que l'autre, juché dessus, qui semblait prendre la pose, se contentait de l'observer. Après quelques mètres, Jack comprit que le marcheur était simplement en train de décharger un canot de divers tonneaux et paquets. Quelques mètres de plus et il s'arrêta en poussant un grognement de désespoir qui fit tourner vers lui tous les regards.

L'homme qui se tenait debout sur le monticule était le capitaine Addison.

À suivre.