Il y a une semaine de ça, un Vori v'Zakone a transité brièvement aux urgences (avant de passer subitement de l'état de mourant à celui de cadavre).

Anna s'était assise sur un des sièges en plastique d'une des multiples salles d'attentes, loin de la chambre du blessé, les mains à plat sur le genoux et le regard trouble. Instinctivement, elle voulait couvrir la distance qui la séparait de l'ombre. Ce n'aurait pas dû être un instinct, bien sûr – de la même façon que lorsqu'elle tressaillait en entendant un accent russe, elle avait ce réflexe bien inopportun de regarder les mains de son interlocuteur, cherchant elle ne savait quel tatouage qui pourrait l'ancrer dans une réalité autre que la présente – non, elle aurait dû s'asseoir ici pour combattre la curiosité, pas un automatisme.

Il n'y avait rien pour satisfaire sa soif de danger, exacerbée par un engrenage dont elle s'était pourtant non sans mal extirpée. Elle ne se plaignait pas de son inaptitude à revenir à la normale, ce n'était pas son genre, et puis elle aurait été naïve d'espérer que cela fut possible ; avec Christine qui lui souriait de ses yeux clairs, et d'autres détails ( ses origines slaves, à titre d'exemple, ou la moto qui ne lui apportait pas assez de vitesse, trop de frustration).

Elle n'y était pas allée, donc. Juste entendu qu'il s'appelait Alexei Stranov – et une vague description des nombreux tatouages, comme autant de cicatrices. « Mafia russe », lui avait confié la réceptionniste. Parce que la police était passée par là, sans chef d'accusation, sans raison valable pour interroger ce cadavre livide – où, quand, comment, peut-être bien, mais il n'était pas exactement en état de communiquer, on lui avait apparemment coupé la langue (littéralement).

Deux jours entre agonie et mort, et il leur avait filé entre les doigts. Dans l'après-midi, la Famille de la victime était venue réclamer le corps, et de l'autre côté de l'hôpital Anna avait eu vent des discussions échauffées avec les agents de police.

Sa fiancée, lui expliqua Livy, alors qu'elles prenaient un repas rapide à la cafétéria. Ils ne peuvent pas lui refuser le corps, je pense, encore qu'ils veulent autopsier.

Ils savent pourquoi il a été assassiné ?

Règlements de compte, répondit Livy, laconique. Ils sont éplorés, fiancée comme cousins – et c'était ironique – je n'en ai pas vu un ne serait-ce que frémir, pourtant le type est dans un état, ça te soulèverai le cœur.

Anna passe par la ex-chambre du mort dans la soirée. Rapidement. De toute façon il n'y a plus rien, pas plus d'infirmières que de russes, pas de policiers. Tout est propre et sent le désinfectant. Anna appuie son front contre la vitre, observe les immeubles éclairés et la nuit un peu trop lumineuse. Allers et venues habituels devant la porte d'entrée, de haut en bas des escaliers. Elle aperçoit sa moto sagement à l'arrêt, cadenassée, et la silhouette par trop matérielle, réelle appuyée contre le siège, les gants à la main, brushing impeccable et expression neutre, absente, inattaquable.

C'est ce qui lui permet d'attester que le mort était un Vori v'Zakone.

Elle quitte la fenêtre, tourne dans le couloir et prend les marches deux à deux.
Elle a le temps de se faire peur, le temps de tout risquer ; pour la simple raison qu'elle aurait trop à perdre, elle se persuade qu'il ne peut rien lui arriver.