Titre : Chalasmata ("ruines", en grec)

Auteur : Niladhevan, aka Tenbra

Disclaimer : Les personnages mis en scène appartiennent à Kurumada et une poignée d'autres bienheureuses personnes dont je ne fais malheureusement pas partie xD.

Rating : T, pour être tranquille.

Genre : Anticipation, angst, drama, pour changer…et quelques touches de douceur de vivre.

Résumé Général : 1997. Cela fait maintenant dix ans que les Guerres Saintes nous ont arrachés ceux à qui nous tenions. Chalasmata… cela signifie ruines en grec.

Note de l'auteur: Ecriture débutée le 15 janvier 2008. Une fois n'est pas coutume, je change de personnages principaux...Et pas qu'un peu, me dira-t-on au bout de ce chapitre ! Depuis que je l'ai débutée, cette histoire prend de plus en plus d'ampleur. Comme une plante carnivore. Ou un hydre dont les têtes se multiplient quand on veut justement les couper. Bref, le seul fait de la penser et l'écrire devient épique xD. J'espère qu'elle vous plaira, malgré le démarrage lent et pas forcément compréhensible. Toutes les remarques et les pronostics de lecture sont les bienvenus, naturellement. Bonne lecture ! [Edit du 26 octobre : un scenario plus dantesque nécessite un premier chapitre plus intriguant, et toujours plus de points d'interrogations ! Muahaha !]



. . .



« Alors, tout était écrit… »

Une goutte de sang roula sur sa joue, et alla se perdre au coin de son sourire élargi d'amertume.

Sa nuque se ploya, laissant sa tête dodeliner quelques secondes sous les épaisseurs rougies et poissées de ses cheveux. Un rire le secoua comme une toux violente. Du sang moucheta le sol à intervalles réguliers. Il s'affaissa sur lui-même, vidé de ses dernières forces.

« Tout était écrit depuis le début ? »

Une autre voix suinta des ténèbres, froide et ténue :

« Cette histoire sera faite de sacrifices. Toi, ton frère, et moi…et mon fils…Nous ne serons pas les seuls, pas les premiers. Beaucoup d'autres suivront. »

« Je…refuse…D'être le jouet des dieux… »

Il tomba au sol dans un râle de douleur. La nappe rouge sombre s'étendaient patiemment sous son corps brisé. Il serra les dents, et murmura :

« Je…refuse… »

Son regard furieux s'éteignit, et tous ses muscles se détendirent soudainement. Le sang s'écoulait encore, pourtant. Lentement, comme un vaste linceul liquide.

Et par le fin voile diaphane qui recouvrait ces yeux dorés, la mécanique des dieux s'enclenchait dans un cliquetis sinistre, loin au-delà des mondes visibles : par cette mort, et celle d'autres encore, tout devenait justifié ; toutes les guerres saintes, les silences, les âmes immolées à une cause innommable, et leur aboutissement indicible.

« Nous nous retrouverons. Les dieux me l'ont dit. Dans cinq mille ans…un peu de patience, mon prince…Patience… »


Chapitre I : Dix ans plus tard



La pluie tombait, loin vers l'Ouest. La ligne de l'horizon en devenait confuse, et de cette brouille vaporeuse on ne distinguait plus la mer du ciel; comme si ces deux mondes contraires ne formaient plus qu'un l'espace d'un instant, sous ses yeux émerveillés. Et cette illusion était entièrement peinte de fauve et d'or: le crépuscule brodait de couleurs chaudes le monde, dans la caressante lueur de ses dernières fanes.

"Abricot."

Le jeune homme sourit à cette comparaison trouvée. Oui, comme ces petits fruits ronds et sucrés qu'il avait trouvé sur le marché de l'agora. Une belle couleur, d'un orange très doux, tirant sur le miel. Un parfum à la mesure de la saveur de sa chair. Dans son pays d'origine, il n'y avait pas beaucoup de fruits; ou s'ils étaient présents sur les étals, c'était à prix d'or.

Ici au Sanctuaire, il suffisait de fureter dans les vergers pour trouver aux bouts des rameaux ce qui constituerait un déjeuner idéal pour le Nordique qu'il était. Si l'on oubliait l'écrasante chaleur du zénith, cet endroit était pour lui un véritable paradis terrestre: la beauté des paysages, l'amabilité des habitants de Rodorio, et la splendeur du Sanctuaire lui-même, irradiant de prestance malgré ses ruines envahies par la végétation…tout cela l'impressionnait au plus haut point. Il n'avait pas encore visité le domaine entier –il ne pouvait encore admirer curieusement les Maisons Zodiacales que depuis la grande arène ou l'agora-, mais le charme n'en était pas moins constant. Après tout, ce n'était que le deuxième jour qu'il passait sous le ciel de la Grèce.

Il rejeta la tête en arrière, laissant ses yeux d'un vert à la pâleur extrême scruter les nuages moutonneux, roulant et libérant déjà de rares et fines gouttes tièdes. Il allait bientôt pleuvoir abondamment –et sans doute les foudres de Zeus seraient aussi présentes au cours de la nuit. L'adolescent se leva enfin, étira longuement ses bras au-dessus de sa tête avant de les laisser retomber dans un soupir léger.

Son maître lui avait laissé quartier libre pour son premier jour dans l'enceinte sacrée. Il avait donc joyeusement crapahuté dans les vergers ourlant les collines proches, s'était même rendu sur une plage isolée d'où il pouvait observer le visage dévoré par les vagues du Cap Sounion. Puis il était revenu vers l'intérieur des terres, mais des gardes lui avaient bloqué l'accès aux hautes collines arides du Nord.
Il ne connaissait pas encore bien toute l'histoire du Sanctuaire, tous les récits chevaleresques qui courraient de lèvres en lèvres avant de mordre le marbre des sculpteurs fascinés. Son maître avait promis de toutes les lui conter –il avait du longuement insister pour obtenir cet engagement, et il n'était pas peu fier d'avoir fait fléchir son si laconique tuteur. Il aussi était un héros de la dernière Guerre Sainte, après tout! Il y a dix ans, il avait lutté avec ses frères d'armes contre les armées d'Hadès, et il était l'un des derniers survivants des effroyables batailles de 1987.

Le jeune apprenti descendit à petite foulée la butte sèche d'où il avait contemplé le coucher du soleil, ses boucles bleu cobalt caressant sa nuque en cadence. L'agora était presque déserte à cette heure du soir; on entendait le chant des indolentes cigales, quelques rires épars s'échappant des fenêtres éclairées des nombreuses maisonnettes bordant la place, et le claquement caractéristique des quelques gardes chargés de surveiller l'entrée du Sanctuaire de nuit. La lumière fuyait, les ombres rampaient jusqu'à former une seule mare uniforme et les contours des bâtisses blanches, de jour si nets qu'ils étaient pénibles à regarder, s'estompaient et n'attendaient plus que la lueur de la Lune pour se vêtir d'un nouvel éclat nacré.
Quelques torches étaient allumées aux colonnes ceignant la voie principale, mais là où se trouvait la maisonnée de son maître, tout n'était qu'ombre et poussière –elle se trouvait un peu en retrait des autres, c'est à dire au plus près des Maisons Sacrées.

Le jeune garçon s'arrêta devant l'entrée dépourvue de porte de la petite habitation, frappa de ses sandales lacées le sol avant d'entrer le plus discrètement possible.

"Enfin de retour, gamin !"

Ledit gamin se figea de stupeur et leva les yeux vers la pénombre du logis, d'où venait d'émerger la haute silhouette de son tuteur, les bras croisés sur sa poitrine et un sourire léger dévoilant ses canines blanches.

"Dé-Désolé si je vous ai fait attendre, maître !"

L'homme agita sa main dans l'air pour signifier qu'il était déjà pardonné, puis s'approcha de la table qui occupait ordinairement le centre de la maisonnée, et alluma un vieux chandelier blanchi et aux lignes déformées par des années de cires fondues. La lueur chaleureuse des bougies neuves éclaboussa d'ombres dansantes le visage tranquille de son maître. Son visage basané, aux traits sûrs, ne faisait pas souvent étalage d'une grande expressivité –pourtant il souriait presque en permanence, mais si légèrement qu'on ne le remarquait pas toujours. Ses yeux étaient fins, aux iris comme deux petites perles bleu-grises et aiguisées comme des lames. Il n'avait pas de sourcils, mais son front était complètement envahi de mèches courbes et noires comme l'ébène, à l'instar de ses tempes et ses joues. D'ordinaire ses cheveux sombres s'échouaient mollement sur la naissance de ses épaules, mais ce soir ils étaient strictement noués en catogan le long de sa nuque.
La première fois qu'ils s'étaient rencontrés, cet homme âgé de vingt-quatre ans et des poussières l'avait grandement intimidé. Il était grand, et quelque chose dans sa démarche et sa façon de scruter les gens lui rappelait la sauvagerie sereine des loups du grand Nord –il ne s'était pas douté à ce moment là de la justesse de sa comparaison. Même s'il n'était pas très bavard, sa voix grave était d'une douceur bienveillante qui compensait son allure revêche et trahissait d'emblée son caractère agréable et distingué.

"Je ne suis pas très bon cuisinier…" reprit le maître en désignant une assiette emplie de victuailles diverses (essentiellement des légumes) qui reposait sur la table, "Mais comme je n'en suis pas mort moi-même, je suppose que ce doit être comestible..."

L'adolescent eut un rire léger en prenant docilement place à table.

"Merci, maître ! Ca a l'air très bon !"

Le rire sourd du brun s'éleva à son tour, et tandis que son élève entamait avec énergie son repas, il fit quelques pas vers une étroite fenêtre sans volets. Elle donnait sur la pente raide, piquée d'herbes rares, qui s'écoulait jusqu'aux abords de l'agora et des autres logis de chevaliers.

"Où es-tu allé, aujourd'hui ? Demanda-t-il en laissant son regard sombre errer sur la nuit tombante.

- Dans les vergers, répondit l'apprenti entre deux bouchées de pain. Puis sur la plage, près du Cap Sounion…et…(il marqua une pause) Maître ?

- Hum…?

- Pourquoi la partie nord du Sanctuaire est-elle interdite ? J'ai vu plein de gardes qui en interdisaient l'entrée…"

Le Chevalier esquissa un sourire sans joie, les yeux baissés, et répondit sans quitter son poste d'observation :

"C'est là que s'est établi le temple terrestre d'Artémis il y a dix ans. Tout ou presque est tombé en ruines depuis..."

L'homme aux yeux gris sembla hésiter un instant, puis rajouta d'un ton sombre :

"Tu n'aurais rien à gagner à te rendre là-bas. C'est un endroit dangereux.

- Pourquoi ?"

Il eut l'impression de sentir le regard vert anis de son élève vriller sa nuque. Lorsqu'il se retourna, ce fut effectivement pour rencontrer le regard clair et interrogateur du jeune homme qui avait délaissé son repas pour lui faire face. Ce garçon était bien curieux –il espérait tout de même que cela ne lui attirerait pas de problèmes.

"N'y va pas, c'est un ordre du Grand Pope.

- D'accord, mais pourquoi est-ce dangereux ? Il n'y a que des ruines, vous l'avez dit !"

Le visage du chevalier se crispa, comme si la remarque de son apprenti lui avait fait l'effet d'une pique en pleine poitrine. Il raccrocha néanmoins un sourire vaporeux à ses lèvres, avant de répondre avec lenteur, comme s'il citait les paroles d'un autre :

"Des ruines, oui…Le théâtre d'une tragédie ensanglantée, consumée dans son propre feu. Fouiller les cendres, c'est aussi raviver des braises douloureuses."

Sa voix de velours s'éteignit dans l'obscurité avec le fatalisme d'un cierge mouché. L'élève s'était figé, comme glacé par la tristesse qui sourdait de ces paroles, et abaissa son regard.

"Je comprends."

Le maître s'approcha et abattit une main sur la chevelure bleutée de son nouveau protégé, avant de faire d'un ton plus léger :

"Allons, ne fais pas cette tête. Demain, je te présenterai aux autres Chevaliers et au Grand Pope.

- C'est vrai ?!

- Evidement. D'ailleurs l'un d'eux est impatient de te rencontrer… Mais maintenant, il faut dormir."

Le jeune homme semblait hautement enthousiasmé par ce qui l'attendait le lendemain ; il bondit de son banc, débarrassa la table en un éclair sous le regard amusé de son maître. Lorsque l'unique pièce de la maison devint aussi austère et impeccablement rangée qu'à son habitude, il suffit d'un souffle pour que les ténèbres envahissent les lieux, rendant l'atmosphère presque opaque.

"Bonne nuit, Maître!"

Sous le couvert de l'obscurité, le chevalier but d'un trait le contenu d'une fiole de verre mat, avant de répondre avec bienveillance :

- Bonne nuit, Yakoff..."