Juste pour informatqion, cette histoire se place dans la continuié du 'Feu sous la glace'. Vous n'avez pas besoin de la connaître pour comprendre, je crois mais ce sera beaucoup plus facile. Je vous conseille donc fortement de la lire, du moins de la parcourir brièvement, pour remettre quelques éléments en place.

Et puis comme toujours, il y aura un peu de Jibbs. Même du Tiva, si vous cherchez bien. On arrête pas le progrès !


Chapitre 1 : Killing me softly

Killing me softly... with his song
Telling my whole life with his words

Roberta Flack

Le jingle familier résonna dans la cuisine immaculée et la voix suave de la présentatrice s'éleva. « KissFM, boooonjoooouuur ! Nous sommes le 6 juillet et il est 7h00. Les informations vous sont présentées par Mary Dawson. Bonjour, Mary.

- Bonjour, Valentine. La vague de chaleur continue d'écraser la ville et semble bien décidée à s'installer. On prévoit encore des températures au-dessus des normales saisonnières pour aujourd'hui. Le mercure devrait avoisiner les 104° fahrenheit à l'ombre… »

Ellie Webb soupira en enfilant son tablier : la matinée commençait à peine et la chaleur était déjà étouffante dans les cuisines du restaurant. La journée allait être très, très longue… La jeune commis attacha ses cheveux en une queue de cheval brouillonne, sentant déjà la sueur perler dans sa nuque. Dix jours que cela durait. Le temps était à l'orage, chargé d'électricité et de moiteur mais les nuages lourds ne se décidaient pas à exploser pour libérer la pluie salvatrice.

« Des sociologues ont commencé à faire des liens entre les pics de chaleur de ces derniers jours et les pics de criminalité… » Ellie secoua la tête. Et puis quoi, encore ? Encore dix jours à ce rythme et ils allaient tous devenir cinglés ça, c'était certain… Sans se presser, la jeune femme récupéra les légumes qu'ils utiliseraient pour le service de midi. Il fallait que tout soit prêt avant l'arrivée du Chef. Les bras chargés, elle retraversa la petite cour du restaurant, savourant la fraîcheur du lieu ombragé. Si elle osait, elle grillerait bien une petite cigarette avant que tout le monde n'arrive et que commence le concert de casseroles, de hurlements et d'ordres. La blondinette jeta un œil sur sa montre : 7h20. Elle avait le temps. Posant son chargement avec précaution, Ellie attrapa une Camel et extirpa son briquet de sa poche.

La première bouffée de nicotine infiltra ses veines comme une drogue. C'était mal…mais dieu que c'était bon. Elle ferma les yeux pour mieux profiter, se concentrant seulement sur l'odeur de fumée, le goût familier dans sa bouche. Un peu plus loin, les animateurs radio avaient cessé leur baratin, et le petit transistor distillait une chanson familière. Ellie sentit alors une exquise sensation de bien-être, oubliant le réveil à 6h00 ; son appartement insalubre et les engueulades du Chef. Ce matin, il n'y avait qu'elle. Elle, et les Fugees.

I heard he sang a good song, I heard he had a style,
And so I came to see him and listen for a while.

Paupières mi-closes, la jeune femme se balançait doucement d'un pied sur l'autre, comme dans une transe.


And there he was this young bwoy, stranger to my eyes,
Strumming my pain with his fingers,
Singing my life with his words,

Soudain, un bruit se fit entendre près des poubelles, et elle sursauta. Et merde. Encore un de ces crétins de chats de gouttière qui venaient chercher son petit-déjeuner. Les poubelles regorgeaient encore des restes des repas de la veille, le tout bien emballé dans des sacs poubelles hermétiques. Si les chats les crevaient, l'arrière-cour allait empester les fruits de mer avariés et légumes pourris pendant des jours.

Pire, si le Chef apercevait ne serait-ce que l'ombre d'un poil de matou, elle était bonne pour récurer le piano à la brosse à dent, et ce, jusqu'à la fin de ses jours. Ellie écrasa donc sa cigarette, lui jeta un dernier regard d'envie et se dirigea vers la source du bruit…

« Minous, minous…sortez d'ici… » La blondinette écarta précautionneusement un sac encore fermé mais dont la couleur douteuse lui soulevait le cœur. « Allez, les chats. Soyez sympa, je vais vous trouver à bouffer mais sortez d'ici ! » Du bout des doigts, elle repoussa un autre sac et se figea. « Bordel de merde ! »

Ce n'était pas un chat, mais un homme. Un homme dans la quarantaine, brun et au visage abîmé par des coups répétés. Un type qu'on avait passé à tabac, manifestement. Même recroquevillé en position fœtale, protection dérisoire contre les coups qui avaient dû pleuvoir, il semblait plutôt musclé. Et il s'était débattu violemment, à en juger l'état de ses vêtements. Ellie resta un instant, les yeux écarquillés et le cœur au bord des lèvres, avant de se reprendre. Elle avait grandi à Anacostia, dans le quartier des dealers comme on l'appelait, ce n'était pas le premier passage à tabac qu'elle voyait. Fébrilement, sa main chercha le poignet de l'homme, sans trop y croire et … « Merde ! »

Le stress avait tendance à la rendre vulgaire, songea-t-elle brièvement en cherchant son portable. L'inconvénient lorsqu'on bossait dans l'hôtellerie : on apprenait très vite à ne rien garder pour soi, sous peine d'exploser comme une cocotte-minute surchauffée. Sans quitter le grand brun des yeux, elle composa le 911. « Allo ? Oui… J'aurai besoin d'une ambulance. Pour le restaurant Sea Catch, 1054 31st St., NW. Un homme. Oui, il est vivant. Très bien, j'attends. »

I felt all flushed with fever, embarrassed by the crowd
I felt he found my letters, and read each one aloud
I prayed that he would finish, but he just kept right on

Elle raccrocha et se pencha vers le type. Un mince filet de sang avait coulé au coin de ses lèvres, venant tâcher une chemise blanche déchirée. Plus elle le regardait, plus elle songeait que cela ne pouvait pas être un vulgaire camé qui n'aurait pas honoré ses dettes : chemise, pantalon, mocassins cirés. Ça ne 'collait' pas. « Ça va aller, mon vieux. Ils arrivent dans cinq minutes. Vous avez du bol, si on veut, à cette heure-ci le trafic est plutôt fluide… » L'homme tourna son visage vers elle, une expression de douleur mêlée d'effroi obscurcissait son regard. Il ouvrit la bouche pour parler mais ne parvint qu'à émettre une sorte de gargouillis humide. «Non, n'essayez pas de parler maintenant…

- …n... » C'était un murmure inaudible, à mi-chemin entre le gémissement de douleur et les pleurs plaintifs d'un chiot. Ellie n'avait jamais rien entendu de tel et elle espérait bien ne jamais le réentendre de sa vie. La respiration de l'homme était de plus en plus difficile. « …N…

- N ? Je ne comprends pas. Ce n'est pas grave…Vous raconterez ça aux flics, plus tard. Gardez vos forces.

- …ni…

- Fini ? Mais non, ce n'est pas fini…Je vous assure que non. On croit toujours ça, au début, mais c'est juste le stress. L'autre jour, j'ai posé ma main sur la plaque électrique comme une conne. Je vous assure que j'ai morflé, sur le coup j'ai bien cru que mon cœur allait s'arrêter mais… » Elle se força à sourire. « Je suis toujours là, hein ? Vous êtes solide. » Elle parlait, parlait pour ne pas entendre le souffle qui ralentissait, pour ne pas voir les paupières qui se baissaient lentement. « Allez, faites un effort.

- …N…I… » Laissa-t-il échapper, dans une dernière inspiration. Au moment même, où les sirènes retentissaient dans la ruelle. Ellie sentit les larmes lui brûler les yeux, alors que la poitrine s'abaissait une dernière fois.

Killing me softly... with his song
Telling my whole life with his words

Puis une main la tira en arrière, pour l'écarter et elle se tourna vers les urgentistes. « Désolée, les mecs. Vous arrivez trop tard. » Regardant une dernière fois cet homme si bien habillé, elle ajouta. « Vous feriez mieux d'appeler les flics. »

Killing me softly with his song
Killing me softly... with his song