Titre : Le fardeau qu'il traîne
Auteur : ylg
Base : Saiyūki
Personnages/Couples : Sha Jien\sa mère, Sha Gojyō ; Dokugakuji/Kōgaiji
Genre : horrible
Gradation : PG-15 / T-plus
Disclaimer : propriété de Minekura Kazuya, je ne cherche pas à me faire de sous avec.

Thème : o5#o8, « dépassé » pour 10 choix
Continuité/Spoil éventuel : back-story de Gojyo et de Dokugaku ; c'était où, début à milieu de la première série ?
Avertissements : intrinsèques à cette histoire, avec tout ce que ça implique de violent et de malsain
Nombre de mots : ~1700

oOo

L'estime personnelle de Sha Jien était réduite à néant.
Son père est mort, suicidé dans les bras d'une de ses nombreuses maîtresses et laissant une épouse officielle et un fils légitime, au moins un fils bâtard – métis qui plus est – et qui sait combien d'autres peut-être ?

Du jour au lendemain, Jien, même pas encore vraiment adolescent, de fils chéri s'est retrouvé homme de la maison. Sa mère éplorée était incapable de s'occuper d'eux. Et son nouveau petit frère, à peine plus qu'un bébé, ne pouvait rien faire tout seul.
Maman catastrophée, malgré tous les efforts qu'il faisait pour l'aider à remonter la pente et pour les maintenir tous à flots, refusait de se consoler. Elle a tout de suite pris petit Gojyō en horreur et ça ne lui a pas passé. Et lui-même, il ne restait plus personne pour le consoler, pour lui dire que tout s'arrangerait. Oh, il faisait de son mieux, mais ça n'était jamais assez, et il y a eu bien des moments où il n'en pouvait plus.

Maman répétait qu'il était le seul qu'elle aimait. Qu'il ressemblait tant à son père. Qu'il était tout ce qu'elle avait. Combien de fois l'a-t-il tenue dans ses bras, stoïquement, pendant qu'elle pleurait ? Combien de fois a-t-il tenté de lui murmurer des mots tendres – qui sonnaient faux – comme si c'était lui l'adulte et elle l'enfant ? Combien de fois l'a-t-elle réveillé en pleurant ?
Et comment est-ce arrivé qu'elle le prenne vraiment pour ce mari absent, comment l'a-t-il laissée faire, la première fois, et surtout, pourquoi lui a-t-il permis de recommencer ? Comment s'est-il, plus tard, même retrouver à en prendre l'iniative quand il sentait qu'elle en avait besoin ?

Il était tellement, tellement perdu dans ce nouveau rôle d'homme responsable, lui qui était encore presque un enfant. Une nuit de cauchemar, il n'a pas su calmer Maman. Elle ne s'est jamais complètement réveillée de son délire, elle l'a étreint comme jamais. Quand elle l'a touché il a tout de suite réagi – sa jeunesse ! - sans comprendre ce qui se passait avant qu'il ne soit trop tard : pourquoi se serait-il méfié ? Il avait confiance en elle ! Jusqu'à ce qu'elle l'ait guidé en elle, et ensuite...
C'était délicieux. C'était terrifiant. C'était complètement anormal.
Et le lendemain Maman a fait comme s'il n'était absolument rien arrivé. Ni étreinte, ni cauchemar.
Alors que lui agonisait à se demander ce qui s'était vraiment passé, elle était enfin détendue, contente.
Alors il a ravalé sa honte, sa culpabilité à y trouver quand même plaisir, et s'est prêté au jeu. Si Maman ne pleure plus tant, si elle peut se consoler, et si elle est aussi moins méchante avec Gojyo, alors ça fera trois presqueheureux.

C'est sa mère. La femme qui l'a mis au monde. Qui l'a élevé, au moins les premières années. Qu'il adore, inconditionnellement. Même si maintenant il partage son amour et sa dévotion entre elle et son petit frère qu'il a recueili d'abord par pitié et par obligation et qu'il s'est retrouvé à vraiment aimer très vite...

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Les années ont passé et rien ne s'est arrangé. Maman est toujours folle de douleur : ça, malgré tous ses efforts, il ne peut que calmer vaguement la situation mais pas l'améliorer vraiment ; mais ils se débrouillent quand même ainsi. Gojyo grandit avec le seul soutien de Jien, et il ne peut pas toujours être là. Combien de fois est-il rentré pour être témoin de paroles blessantes voire d'actes de violence, être obligé de ceinturer Maman pour l'éloigner de Gojyo...
Il a renoncé à essayer de lui parler, de lui dire qu'il ne méritait pas cela, que ce n'est pas sa faute à lui. Maman a besoin de quelqu'un à blâmer, quelqu'un d'autre qu'elle pour n'avoir pas su garder son mari auprès d'elle, heureux et vivant.

Jien a appris très vite à ne plus sortir l'argument,
Il est ce qui reste de Papa,
parce qu'elle l'a en horreur :
Papa mais pas elle, Papa avec une greluche humaine : Gojyo est la trace indélébile de l'adultère dont elle était la victime, une honte sur son mariage, son échec personnel, et elle ne pourra jamais leur pardonner, à aucun des trois. Mais surtout à la mère et à son bâtard.
Et puis elle le contre en disant que ce qui reste de Papa, c'est lui, Jien, ce qu'il a fait de mieux, avec elle.
Et souvent ça échappe à son contrôle et ça se termine avec Maman qui lui montre combien elle aimait Papa, combien elle l'aime lui, et qu'il faut en retour qu'il montre lui aussi combien il tient à elle. Comment pourrait-il lui dire non ? C'est vrai, il l'aime, et, si avant et après il déteste que ça soit avec elle, sur le moment, son corps au moins aime ce qu'ils font.

À n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, Maman peut exiger son amour, et lui arrive qu'il lui offre spontanément quand il estime qu'il en a besoin. Il essaie de ne plus en avoir honte, mais ça se ressent sur ses journées : ça fait des heures en plus où Gojyo, parce qu'elle est tellement occupée, est protégé de Maman, mais se retrouve tout seul, livré à lui-même, sans son grand frère pour le guider. Et ça fait des heures de moins qu'il peut consacrer à gagner leur vie ou à entretenir la maison – Maman ne fait plus rien depuis longtemps.
Et plus il perd de temps à ces activités coupables, moins il a envie de travailler au reste, d'assumer ses si lourdes responsabilités, plus il ressent au contraire le besoin de s'évader dans autre chose, d'avoir un peu de temps à lui, rien qu'à lui, loin de la maison, de Maman et même de Gojyo.

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Il était censé couper du bois pour l'hiver. Il s'est arrêté en plein milieu de sa tâche parce qu'un ami est venu le chercher. Il avait déjà trimé toute la journée et avait besoin d'une pause. Il a rangé ce qu'il avait déjà fait, mais a laissé la hache dans le billot, parce qu'il en aurait besoin très vite de nouveau ensuite.
Il a passé deux heures à tirer l'épée par jeu. Ça ne lui apporte rien de concret. De l'agilité, de la précision, mais rien qui les aidera à vivre, Maman, Gojyo et lui. Du temps rien que pour lui, pour ne plus penser à toutes ses responsabilités, au moins un court moment.
C'est dur, d'être l'homme de la maison, à son âge.

Il aime ses parents, son père mort et sa mère à moitié vivante, et en même temps, il lui arrive de les détester, reste confus de ces sentiments étranges, violents, contradictoires, et s'en veut ensuite.
Il n'est pas un assez bon fils, pas un assez bon frère, et clairement pas un père de famille correct, même de substitution. Le rôle qu'on lui fait jouer est trop large pour lui, mais jamais il n'osera l'avouer.

Il rentre, l'épée à la main. Il faut qu'il la cache avant que Maman la voie. Elle ne comprendrait pas et l'accuserait à juste titre de fuir ses obligations. Il faut qu'il finisse de couper ce bois.

La hache n'est plus où il l'avait laissée.
Paniqué, il se précipite à l'intérieur, il va jurer,
Je viens de rentrer, je vais finir tout de suite, je n'ai pas oublié, j'y pensais -

La hache est dans la main de Maman. Dans les yeux de Gojyo, des larmes et la résignation. Dans sa main l'épée, toujours. Il n'a pas pris le temps de la jeter.

Il devait juste l'arrêter. Stopper son bras.
Il s'est précipité sur elle et...

...le bras, l'épaule, le cou, le dos,
du sang partout !
Elle tombe. Elle n'a pas vu qui la tuait, traître qu'il est.

Il sait qu'il était trop tard de toute façon. Rien n'aurait plus été comme avant. Cette fois elle était allée beaucoup trop loin pour qu'il puisse continuer à fermer les yeux sur tous ses agissements. Ils n'auraient plus pu continuer à faire semblant d'être une famille et que les choses allaient s'arranger.
Que s'il était parti pour se sauver lui, elle aurait tué Gojyo. Que s'il était parti en emmenant Gojyo, en l'abandonnant elle, il la tuait aussi sûrement et il se perdait lui-même. Qu'ils ne pouvaient plus s'en sortir autrement que dans la violence.

Il ne voulait pas vraiment, c'était par accident, et il sait aussi qu'il fallait pourtant.
Il l'aimait et la détestait à la fois, il se détestait lui-même ;
pour ce qu'il a fait,
ce qu'il fait depuis longtemps,
ce qu'il a longtemps laissé faire,
et ce qu'il laisse faire encore maintenant.

Le cadavre de Maman n'a pas encore fini de se vider de son sang, qu'il sait déjà qu'il ne saura pas assumer ce qui s'est passé. Il a tué...
Il ne peut plus regarder son frère en face. Il n'imagine même pas ce qu'on dira de lui.
Il s'enfuit juste, trop lâche, dépassé par son propre geste ;
comme il rêvait secrètement, honteusement de le faire depuis le premier jour.

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Après ça, il pourrait jurer ne plus jamais toucher une épée de sa vie ? Non, il ne peut pas : il ne sait rien d'autre. Il se bat. Il mène des combats dérisoires. Il blesse et est blessé. Il tue rarement, et il continue à mourir en dedans.
Même après la fuite ses fantômes le poursuivent toujours.
Il voudrait être capable, quitte à avoir été si égoïste, de les oublier complètement : d'avoir fait ça pour lui et pas pour rien. Il n'y arrive pas.

Jusqu'à rencontrer cet homme, cet homme qui l'attire aussitôt, qui lui offre, non, qui lui demande de tirer un trait sur son passé, de s'oublier. Il s'invente de fausses excuses pour justifier ce qui lui plaît en lui et finit par les balayer.
À son service il peut enfin se dire tant pis, dépasser ses anciennes attaches, puisqu'il ne peut plus rien faire. Enfin devenir qui il veut : lui-même, et faire de son mieux, son nouveau mieux, pas un mieux obligé qui ne lui convient pas et qu'il ne peut pas atteindre, parce qu'il l'aura cette fois décidé lui-même.