Titre : "M&M Yashi-Go – the Matchmaker Go Master"

Ou

"Yashiro no Go"


Chapitre 4, partie II : Le Descendant des Loups


Soir.

Ah, ces deux-là !

'Et ces emmerdeurs de titres Honninbo qui trouvent sympa d'emmerder les pauvres joueurs de Go sans défense !'

Enervé, je fous un coup de pied à une brique.

« Paix à ton âme. Le Loup ne gaspillera ni ta vie, ni ton sacrifice. »

A côté, des passants s'interrogent sur ma santé mentale. Puis attribuent mes attitudes à un exam raté.

« Kiyoharu-sama, ça par exemple ! »

Je relève la tête. La voix, je sais directos à qui elle est.

'Au sauveur de mon âme et, surtout, de ma chère Louve d'Argent.'

« Je vous attendais plus. J'finissais par croire que vous vouliez plus m'voir et que vous z'aimiez plus la moto ! »

Je ne peux pas m'empêcher de sourire face à une telle franchise. Ça, ça vient droit du cœur.

« Tu sais bien que je pourrais me passer ni de Louve d'Argent, ni de toi. »

Pour ceux qui n'ont pas encore compris, je suis un mordu de la moto, et la personne qui se tient devant moi est mon mécanicien attitré en la matière.

« Roooooooooooohh, vous êtes trop mignon, Kiyoharu-sama ! »

Je tique sur le 'mignon'. Il sait que je déteste ça.

« J'vous taquine. Venez, elle est prête ! »

Quelques instants plus tard.

Garage.

D'une main caressante, je parcours le splendide animal.

'Louve d'Argent'.

Elle n'a jamais démérité, depuis tout ce temps. Qu'elle puisse le faire, aujourd'hui, est une chose impossible. Surtout avec mon mécanicien.

'Un jour, je vous raconterai son histoire. Mais pour l'instant, on va s'en tenir à moi, okay ?'

Je l'enfourche, et fais pétarader la monture.

« Alors, comment vous la trouvez ? »

Avec attention, j'actionne toutes les commandes pour vérifier. Puis souris.

« Hum… hum… tu as fait du bon travail. La direction est extrêmement équilibrée, les vitesses sont fluides… bien sûr, faut que je l'essaye en direct, mais j'ai déjà l'impression de la retrouver à tous ses débuts… avec en plus la souplesse du vécu. »

« Roooh, de vot' part, ça m'fait plaisir ! Z'êtes pas du genre à mentir. »

Je ris, en prenant le casque remis à neuf. Un superbe motif de loup se dégage.

« Nan, c'est pas trop mon genre. Surtout avec Louve d'Argent. Dis-moi… tu as ajouté des nouveaux matériaux ? Je la sens encore mieux qu'avant… »

« Ha, v'là le connaisseur ! Ouais, et il faut que je vous raconte, avec le… »

Gentiment, je le coupe. Si je le laisse parler, il va me citer tous les composants de toutes les parties de la moto.

« Le même tarif ? Avec une majoration pour les matériaux haut-de-gamme ? »

Mécontent, il agite la main.

« C'est moitié pour vous, Kiyoharu-sama. »

« Pitié, tu vas faire tomber en faillite ton commerce ! C'est pas parce que je suis un Loup du Kansaï que tu dois me la faire quasi gratis. »

« Pas n'importe lequel, z'êtes le petiot du grand chef de meute ! Sa motarde de louve me tuerait si je faisais payer son fils une fortune. »

Sans l'écouter, je fourre une somme conséquente dans son sac.

« Kihoyaru-sama ! »

« Et enlève-moi ce suffixe honorifique de mes deux, il me donne la nausée. »

« Rooooh, je peux pas. »

« Même si je te l'ordonne ? »

« Roooh, vous savez bien que je suis tous vos ordres, mais après ceux de vot' mère, Kiyoharu-sama. Et elle m'a dit de toujours vous montrer c'est quoi le respect. »

Et, bien sûr, en ajoutant un suffixe honorifique qui me fait gerber tant il me fait à ce que je suis : un descendant de chef d'entreprise.

'Et ma liberté, dans tout ça ?'

Ce n'est pas que je n'aime pas mes parents, ou que je les méprise. Au contraire.

Ils sont pour moi des modèles.

Maman, par exemple, a un cœur immense. Papa, lui, est droit, fier et déterminé. J'ai toujours voulu leur ressembler… sans être eux.

'Mais c'est pas gagné… y'a qu'à voir comment ils crachent sur ma passion pour le Go.'

Papa dit toujours que j'ai hérité de l'apparence (surtout les cheveux) et de la sensibilité de Maman, mais que j'ai son charisme à lui et ses talents en mécanique d'invention.

Maman répète tout le temps que le côté 'intimidant et franc style Yashiro' que j'ai hérité de papa ne masque pas mon fond tendre.

« Maman, chuis un mec ! »

« Oui. Et tous les enfants te sautent dans les bras. »

« … (cassé) »

« Tu as sa force et son allure. Mais tu as mon cœur et mon apparence. »

N'allez pas croire que Maman est faible.

A vrai dire, elle pratique à haut niveau le karaté et est passionnée de moto…

Et, deuxième chose à dire, elle m'a transmis ces intérêts. Sans être un génie (pour moi ça vaudra jamais le Go), je me flatte d'entretenir une certaine maîtrise dans ces domaines. Rien ne vaut une bonne promenade en moto pour se détendre ou pour aller chercher une pièce oubliée.

Maman, la moto et le karaté… Papa, la mécanique d'invention et la direction de la Kansaï Wolves…

Je ne suis… que le produit de leur travail.

Non. Il y a… l'amour qu'ils ne comprennent pas. Qu'ils ne comprendront jamais.

Il y a…

…le Go.

Ils ne comprendront jamais ce que c'est, de tout risquer, de tout perdre ou tout gagner.

Ils ne peuvent pas comprendre ce que c'est…

…de simplement aimer jouer.

« Kiyoharu-sama, z'avez l'air dans la lune. Ça va ? »

« Hein ? Euh ? Quoi ? Ah, oui. »

« … »

« … (p'quoi t'me regardes comme ça ?!) »

« … … vous écoutiez ce que j'vous disais ? »

« Euh… de quoi ? »

D'un air patient, le mécano me fait signe de m'asseoir. J'obtempère, pas tellement étonné.

« Ah, ha. Kiyoharu-sama, z'avez des soucis, c'est ça ? »

« …ouais. On peut dire ça… »

Avec un sourire indulgent, il tapote sur la carrosserie d'un de ses bébés.

« Bon, j'vois bien que j'peux pas faire grand-chose pour vous. Mais, si vous z'avez besoin de quelque chose, hésitez pas. Et puis… ça m'fait plaisir de vous voir, savez. »

Je ne peux m'empêcher de sourire. Des mots comme ça, ça fait évaporer vos soucis, mine de rien.

« Merci. »

« C'est rien. »

Un moment de silence s'installe. Puis, soudain, il semble se souvenir de quelque chose d'important.

« Hé ! On parle, on parle, c'est pas que ça me déplaît, mais on a pas essayé votre monture, Kiyoharu-sama ! Ça s'trouve, y'a encore à régler des trucs ! »

« Humph. »

Un sourire en coin étire mes lèvres.

« On fait un tour, pour voir ? »

« Roooh, Kiyoharu-sama, j'attendais que ça ! Vous z'allez voir comment j'ai boosté mes bébés ! »

Je souris d'un air narquois, avant de mettre mon casque en forme de loup.

« On va surtout voir, si tu sais encore chevaucher malgré le temps que tu passes à étriller ! »

Sans prévenir, je fais démarrer la moto et file à toute vitesse, en sautant par-dessus la barrière.

'Tiens, suis-moi, si t'en es capable !'

Le vent siffle à mes oreilles.

'Ça, c'est de la sensation comme je l'aime !'

Soudainement, il me rattrape.

'Comme ça, tu veux jouer ?'

Une longue course s'ensuit, où, successivement, nous nous dépassons, accélérons, ralentissons, et sautons même au dessus d'obstacles. Des chemins les plus détournés s'offrent à nous, comme le goût de la liberté que rien n'arrête et qui enivre au plus profond de notre âme.

'Yihaaaaaaaaaaaaaa !'

La course arrive à son terme. Aller plus loin nous mènerait sur des territoires de gangs ennemis, et mieux vaut éviter de piétiner leurs plates-bandes… à moins de vouloir se faire écraser par des motards fous.

'Ou se faire enrôler au sein d'un gang…'

Enfin, nous nous arrêtons. Mon mécano s'essuie la sueur d'un geste de la main, avant de rire avec un sourire béat.

« Roooh. Kiyoharu-sama, si vous z'étiez une donzelle, je serais amoureux de vous. »

Il esquive le coup de pied que je lui donne.

« Si tu ouvres encore la bouche pour dire ce genre de conneries, je te vise là où ça fait mal. »

« Mais, la vache, vous ressemblez trop à vot' mère ! Elle aussi, quand elle chevauche… trop la classe ! Ah, la la, c'est pas possible d'être aussi beau… »

Cette fois, il écarte sa moto de la mienne en voyant ma tête. Je ris devant ces gamineries. Insensible aux paroles qui résonnent au loin…

« Ils sont deux… il y a le gamin aux cheveux argentés. »

« Il est jeunot. C'est le Loup du Kansaï ? »

« Y'a qu'à vérifier… de plus près… »

Alors que je discute en riant avec mon compagnon, du coin de l'œil, j'aperçois un groupe de motards s'approcher, la mine patibulaire. Sans savoir pourquoi, mes poils se hérissent.

'Mon instinct de Loup me dit que c'est pas des gentils…'

« Hey, les deux ploucs ! Z'êtes sur notre territoire, là ! »

Levant les yeux, je soutiens son regard.

'Bingo, comment j'ai deviné ?'

« Impossible. La limite, c'est le pont. »

« Tsss tsss ! On t'a pas appris, gamin, à écouter tes aînés ? »

L'homme s'approche, à deux centimètres de moi. D'un air narquois, il pose ses mains sur ma bécane.

« Ouya, c'est qu'elle est pas mal, dis donc ! C'est toi qui l'as arrangée ? »

« Enlève tes pattes de là. »

« Et toi aussi, t'es pas mal pour un gamin. »

Cette fois, c'est trop. D'un mouvement sec, j'actionne le moteur, et fait pétarader Louve d'Argent qui envoie de la chaleur à l'imbécile malheureux.

« Aïïïeeeeuuhh ! P'tit CON ! »

Sans prêter attention à ses insultes, j'enclenche la bonne vitesse pour partir.

« Rah, mais c'est qu'il veut se tailler, ma parole ! Vous autres, coincez-les ! »

Le reste de la bande est sortie de derrière le pont. Une fois de plus, un mauvais pressentiment me traverse l'échine. Ma voix se fait tendue, lorsque je me tourne vers mon compagnon.

« Prends la route de droite. »

« Mais… »

« Tu as dit que tu obéirais à mes ordres, n'est-ce pas ? Alors, file ! Je m'en sortirai. »

« Kiyoharu-sama… »

Cette fois, je crie presque, en faisant pétarader ma moto lors d'un démarrage brusque.

« File ! Sinon ils nous auront tous les deux ! »

Dans ses yeux, je vois son hésitation, et l'expression de son visage dit son inquiétude pour moi. Pourtant, alors que je prononce les mots qui suivent, une autre lueur se mêle à ce sentiment d'inquiétude, faite de sincérité et de dévouement.

« C'est un ordre ! »

La puissante, et sincère détermination d'obéir au fils des Yashiro, Descendants des Loups du Kansaï.

« Hiiiiiiiiiiyyaaaa ! »

'Pour cette fois, obéis à un ordre de ton maître !'

Rapide, et puissante. Telle est Louve d'Argent, qui me tire hors des griffes de ces voyous. Mais ces derniers, coriaces, lancent leurs propres chevaux à mes trousses. Je les entends gronder, ils sont plutôt rapides, mais j'ai toute confiance en ma Louve et en ma capacité à la conduire.

« Yaaaaaahhh ! »

Alors je file, épousant chaque virage pour chaque virage, virevoltant sur les obstacles qui freinent mes poursuivants. Et peu à peu, la distance entre eux et moi s'agrandit, m'assurant une marge de sécurité non négligeable.

'Ha ha, ça vous apprendra à s'en prendre à un Yashiro et à sa Louve !'

Désormais, je roule quasiment seul sur la petite route du Quartier des Fleurs. Pourtant, quelque chose m'inquiète.

'C'est bizarre… c'est trop tranquille.'

« Humph… »

Je ne connais pas trop cette partie-là de la ville, mais mon instinct de Loup m'avertit du danger. A travers l'apparent calme du la ruelle, un traquenard se cache.

'C'est trop facile. Ces voyous se sont laissés distancer trop facilement…'

« Hum, je ferais mieux de… oh, MERDE ! »

Le juron part tout seul, sans même que j'ais pu le retenir. Mais de toute façon, ça n'a plus grand intérêt.

« Comme tu dis, gamin. »

« … »

Devant moi, se tient l'intégralité de la bande, avec en bonus, tout autour, une bonne trentaine de leurs potes !

« Alors, tu as perdu ta langue, petit ? »

'Quel imbécile ! Je n'ai même pas pensé à un de ces pièges !'

Reconnaissons, pour me faire justice, qu'il était difficile de déceler ce genre de piège, dans une situation pareille.

« Un piège… mais pas n'importe lequel. »

Il s'agit d'un traquenard nommé « attrape-poussin ». Une sorte de configuration de quartier mafieux, qui sert à coincer une proie toute désignée. Les gangsters, mafieux et hommes de main s'en servent pour laisser croire à un malheureux qu'il s'en enfui en sécurité par un chemin direct, avant de le coincer grâce à une tactique simple mais pas simpliste : un homme capable de sauter du haut du talus, abandonnant les hauteurs où devaient rester les poursuivants, se retrouve en fait coincé en bas par la bande au complet.

'Et j'ai sauté du talus avec Louve d'Argent. Evidemment, pas moyen de remonter… je suis fait avoir comme un rat !'

« Encerclez-le. Ne le laissez aucune chance de repartir ! »

Mon visage se contracte, mais je ne fais aucun mouvement pour fuir. Au cœur d'un attrape-poussin, il est vain de penser pouvoir s'en tirer. Ce serait comme envisager de s'envoler avec les pieds englués dans des sables mouvants.

« Oh, tu deviens enfin raisonnable. »

Les hommes se referment autour de moi, me saisissant solidement. S'avançant vers moi, le chef, plus grand que les autres, me dévisage d'un air narquois.

« Je dois le reconnaître, on avait des infos selon lesquelles tu étais un motard. Mais j'imaginais pas que t'étais aussi doué. »

'Attends, ce voyou a des renseignements sur moi… ?!'

« Méfiez-vous, boss, on nous a aussi dit que ce gamin est un super tacticien. A cause de son don pour ce jeu bizarre… »

Le chef de la bande me jauge, toujours aussi inquisiteur.

« Le Go, oui. Je sais. Mais je ne lui laisserai aucune chance de s'en sortir. »

Je n'aime pas la tournure que prennent les circonstances. Il est temps de prendre l'initiative, et vite.

« Hé, bandes de nazes ! »

Outrés, les hommes me secouent fortement, et deux d'entre eux semblent prêts à me gifler. Mais sans leur laisser le temps de comprendre, j'enchaîne.

« Je ne comprends pas une chose, c'est pourquoi une bande de voyous de votre genre s'en prend à un simple lycéen. »

Une fois de plus, les voyous semblent prêts à me mettre à mal, mais leur chef s'avance et tranche.

« Explique. »

« Regardez dans mon sac. Il y a mon nom sur un doc officiel. »

Un peu surpris, la bande se regarde, sans comprendre.

« Vous autres, tenez-le ! Toi, fouille son sac. »

Ils obtempèrent, les uns me maintenant solidement, les autres s'emparant de mon sac dont ils renversent le contenu sans délicatesse.

'Et, un peu de retenue, on voit bien que c'est pas vos affaires !'

Le stratagème est minable, mais tellement gros que ça pourrait marcher. En partant précipitamment de l'école, j'ai embarqué par hasard un papier à quelqu'un d'autre.

'Prions pour que ce soit un inconnu X, ou alors le Y de Yashiro va finir sa vie trucidé par la mafia…'

Le chef s'empare du papier, qu'il parcourt rapidement. Puis me regarde, l'air fermé.

« … »

Je ne cligne pas des yeux.

'Pourvu que ce soit pas la lettre de félicitation adressée à Toya, ou l'invitation au tournoi national de Shindo…'

« Boss ? »

Le visage fermé, l'homme reprend.

« Selon ce doc, ce gamin va être renvoyé de l'école pour ses résultats minables et son attitude désinvolte. »

« C'est quoi son nom ? »

« Un truc commun… sans intérêt. »

'Etudiant qui va être renvoyé, permet-moi de te bénir pour ton non-amour pour les études ! Je te revaudrai ça si je survis à cette épreuve du ciel.'

« Mais alors, c'est pas le gamin qu'on recherche, alors ? »

« Selon ce papier… nan. Ce serait juste un banal ado sans rien de particulier. »

'Ouf. Ouais !'

Alors que, déçus, les gars commencent à me lâcher, le leader reprend, avec une étrange expression.

« Mais, je n'en crois rien. »

'Hein, quoi ?'

Le chef s'avance, me dévisageant de plus belle.

« Il a un regard trop perçant, trop intelligent. Je le trouve un peu trop doué pour la moto pour être banal... et surtout… »

'Non, pas ouf, pas ouais !'

« …il a un cran que n'aurait pas un banal ado désintéressé par ses petites études. »

'Je la sens pas, mais alors pas du tout…'

« Un cran de joueur, un courage de tacticien. »

'Alors, là, ça va mal, ça va mal !'

L'homme continue, le regard perçant.

« Je n'aurais peut-être pas fait mieux en fuyant avec ma bécane… il m'a tout l'air d'un vrai dur. Et… d'un vrai joueur de Go. »

'Père, Mère, mes Aïeux…'

« Alors, on ne va pas le laisser partir. Pas tant que j'aurai pas vérifié ce à quoi je pense… vous autres, tenez-le ! »

Des gars, que je n'ai pas vus derrière, me prennent les bras. Alors, d'un mouvement rapide et sans douceur, le chef s'avance vers moi, et dégage la manche.

'Mais comment il sait que…'

« La Marque du Loup. C'est… un des Loups du Kansaï. »

'Et merde !'

Le gangster éclate d'un rire gras.

« Alors, comme ça, tu es un futur renvoyé de l'école ? Va falloir que tu trouves une autre excuse, Kiyoharu Yashiro, Descendant des Loups du Kansaï, Treizième du nom. »

Estomaqués, les autres le regardent, leurs yeux allant de lui à moi.

« Boss, vous êtes trop fort ! Comment vous avez… »

« Parce qu'il est fort, justement. Voilà comment. »

« Mais qui c'est ? »

Le chef me prend le menton, tournant ma tête vers eux.

« Kiyoharu Yashiro, 15 ans. Un petit génie en mécanique d'invention, fils unique du grand Directeur Yashiro lui-même, le dirigeant de la grande Kansaï Wolves LTD. Résultats moyens à l'école, mais passionné par son domaine de spécialisation. Aime la moto et pratique le Karaté. Personnalité indépendante, hardie et connue pour ses tactiques originales. On dit qu'il est le plus apte à succéder à son père. »

« Humph, eh bien, au moins, je n'aurais pas besoin de me présenter. »

Un sourire maléfique apparaît sur le visage de mon ravisseur.

« Tu admets la vérité, enfin, gamin ? »

« Oh, oui, je suis Kiyoharu Yashiro. Je vois bien que ce n'est plus la peine de mentir. Cependant… »

Mon regard se fait aigu.

'Pourvu que ça marche !'

« Pensez-vous que vous pourrez vous en prendre au Treizième Loup du Kansaï, sans avoir à le regretter… amèrement ? »

Devant une telle réplique, les mafieux restent interdits, plus par l'absurdité de ma démarche que par le sens de mes paroles.

« Si vous ne me relâchez pas, vous le pourriez le regretter. »

« Tu ne manques pas de toupet, gamin ! Menacer notre bande alors que t'es dans une situation pareille. Soit tu es brave, soit tu es fou, soit les deux à la fois ! Non pas que ça me déplaise, personnellement… mais ne te fais pas d'illusion, gamin. »

« Ah ouais ? »

« On a tous les renseignements sur toi. Et je sais… que tu habites fort loin d'ici. Que tu n'as pas pu prendre les fameux appareils de ton entreprise avec toi. »

Mon air ne change pas, mais intérieurement, la panique m'envahit. Je le sens, cette fois, je suis vraiment coincé.

'Shindo… Toya… je crois que vous devrez… jouer le tournoi sans moi.'

« Tu es seul, dans un quartier inconnu, entouré par nous. Personne ne viendra t'aider. »

'Père… Mère… pardonnez-moi, mais je ne pourrais jamais plus… être un mauvais fils.'

L'angoisse se referme, comme un étau éternel.

« … »

« Tu ne dis plus rien. Ça veut dire que j'ai raison. Tu es à bout de ressources. »

Est-ce que… c'est la fin ?

Une main me soulève le visage.

« Tu ne changes pas de visage. Même dans cette situation extrême, tu es encore toi-même. Tu as vraiment du cran, petit. »

'Mais j'ai peur, au fond de moi. Pardon, pardon à tous…'

L'espace d'un instant, alors que l'image de mes parents et celles de mes coéquipiers danse devant moi, une autre, magnifique, apparaît devant moi.

Et le souvenir danse en moi, comme une litanie inoubliable.

« You. »

Hein, il a enfin parlé ?!

« Play with me. »

SILENCE.

« Ké ? Ke ? Quoi ? »

Le voile qui couvre le visage s'agite sous l'impatience.

« Play Go with me. »

SILENCE.

« … »

D'une main très fine, il me tapote sur la tête.

« Silly boy, you know what Go is ? »

...

Ce qu'est… le Go ?

Mais je n'ai plus le temps… plus le temps de savoir… plus le temps de réfléchir…

« Kiyoharu, continue. »

« Mais, Sensei, je vais perdre ! A quoi ça sert de jouer ? »

« A quoi ça sert de jouer ? C'est toi, TOI me demandes ça ? »

« … »

Les hommes se referment autour de moi, comme un étau dont je ne pourrais plus jamais m'échapper.

« On joue par amour du jeu, Kiyoharu ! Comment peux-tu, TOI, oublier ça ? »

Et je ferme les yeux, sentant la fin trop proche.

'Sensei… Sensei… je vous en prie… pour cette fois… pour cette seule fois… prêtez-moi votre enseignement, afin que je puisse encore apprendre avec vous !'

Flash-back.

Club de Go.

« Kiyoharu-kun, n'oublie jamais ceci : tu es un joueur dans l'âme. »

Une pierre se pose.

« Un joueur ? »

« Jamais tu ne pourras t'arrêter de risquer, de tenter, et de parier. Peu importe que tu perdes ou que tu gagnes, tu tenteras tout. »

Sourcil levé.

« Je pige pas. »

« Tant que l'on vit, on peut jouer. Tant qu'on joue, on peut parier. Et tant qu'on parie… »

Un sourire, lumineux.

« …on peut gagner, Kiyoharu-kun. »

Fin du flash-back.

Non… non, pas encore. Je suis encerclé… mes pierres sont mortes… mon territoire est envahi… mais, il me reste encore un atout. Un tout dernier, et le seul.

'Celui de jouer'.

« … »

Des bruits.

« Le petit Loup du Kansaï baisse les crocs. C'est le moment. »

'Celui de risquer.'

Des mouvements.

« Voilà qui me plaît. Je n'aurais pas à te brutaliser, ou à t'amocher. Je suis la mission, mais tu me plais bien. »

'Et celui de parier.'

Je serais moi-même, jusque dans ma toute dernière partie !

« Amenez-le dans la voiture. Pas la peine de le ligoter, mais ne le laissez s'échapper sous aucun prétexte. »

'Je veux jouer… ma propre partie. Jusqu'à la fin.'

La bande obtempère, tirant mon corps immobile.

« Et si… »

Mes yeux, dans l'ombre, leur sont invisibles.

'Alors je mise tout. Car ma tactique, c'est de jouer, c'est de risquer, c'est de parier !'

« Qu'est-ce que tu dis ? »

Un étrange sourire se dessine sur mes lèvres.

« …et si on faisait un pari ? »

'Voilà mon jeu.'

Estomaqué, le chef s'arrête, et la bande se fige, interloquée.

« Mais qu'est-ce que tu racontes encore ?! »

Cette fois, je ne masque même plus la lueur amusée de mes yeux.

'Voilà mon Go.'

« J'ai dit : faisons un pari. »

Le chef fronce les sourcils.

« Quoi ? Mais… ! »

'Voilà mon cœur.'

D'un geste assuré, je détache une des mains qui m'enserrait les épaules.

'Pas question que je te laisse mener la cadence. Je suis un Yashiro, pas… une omelette !'

« Vous savez qui je suis. Mais pas ce dont je suis capable. Jouez avec moi. Si vous gagnez, je vous suis sans la moindre résistance et je ferai tout ce que vous désirez. Si je gagne, je partirai. »

L'homme me pince le menton, en me regardant droit dans les yeux. Sans fléchir, je soutiens son regard.

« T'es un joueur de Go, n'est-ce pas ? »

« Oui. »

« Alors, parfait. Suis-nous. »

'Comme si j'avais le choix…'

C'est un salon de Go. Mais rien à voir avec les salons où je vais avec Shindo et Toya. Il est sinistre, sale, enfumé.

De la racaille s'étend un peu partout.

'Et fait des choses pas très catholiques, mais passons.'

« Hey, Boss, t'en ramène un mignon ! »

Je tique, malgré la situation critique.

'Maieuh, pourquoi tout le monde me trouve MIGNON ?!'

Si j'étais pas entouré de gangster prêts à m'embarquer je-ne-sais-où pour je-ne-sais-quoi, je lui filerai un bon coup de pied dans les…

« Ferme-la. C'est un joueur de Go. »

…pieds.

« Tu voudras me voir, après ? Des cheveux d'argent comme ça, c'est trop cool… »

'Blanc, bon sang, BLANC !'

Je jure d'ajouter à la colonne de ma liste noire « trucider les gens me trouvant mignon », une autre colonne intitulée « torturer lentement ceux qui se trompent sur la couleur de mes cheveux ».

« Assieds-toi gamin. »

'D'ailleurs je vais tout vous trucider, et y'aura plus de problème de catégorisation.'

Je m'assieds en face de lui.

« Très bien. Je fais une partie contre vous. »

« Oh nan, pas comme ça. »

Je relève les yeux.

« Comment ça ? L'enjeu du pari c'était de… »

« Tu crois que je sais pas qui t'es, gamin ? »

« … »

« Kiyoharu Yashiro, 1er Dan, troisième membre de l'équipe nationale du Japon. Un des meilleurs joueurs avec Akira Toya et Hikaru Shindo. »

« … »

« Ce serait trop facile pour toi. Fais une simultanée contre nous six, avec six pierres de handicaps. »

'Purée de patates ! Ce mec est fou !'

Déjà, jouer en simultanée contre plusieurs joueurs est épuisant, surtout si les joueurs sont bons. Avec six pierres de handicap… même pour un pro – et dans des conditions normales, pas prêt à se faire kidnapper en cas de défaite – c'est difficile. Car ils ne doivent pas être des débutants…

« Bonne partie. »

Peu à peu, je réduis leur territoire.

'Humph…'

Des gouttes de sueur perlent sur mon front.

Cette fumée… l'alcool… le tabac… ces odeurs me rendent malades. Je n'arrive pas à me concentrer, j'ai mal à la tête.

« Putain, il est balèze ! »

« Fermez-la et écrasez-le. »

J'ai des vertiges.

'Purée… je suis allergique à cette fumée… il y a un truc dedans… de l'opium… ou…'

« … »

« Alors, gamin, tu joues ? »

« J-je… »

'Ressaisis-toi. Ce n'est qu'un match de Go…'

Les Gobans dansent devant moi. Ma vue se fait trouble. Soudain, par mégarde, ma main pose une pierre au mauvais endroit.

'Et merde !'

« Alors, tu fatigues, petit ? »

D'un mouvement – certainement prémédité, il capture la pierre.

« J'oubliais, gamin. Tu as bien dit, que si tu perdais… »

Il reprend, insensible à ma grimace.

« Si tu perdais, tu ferais ce que je voudrai ? »

« Je vous suivrais. »

« Ça oh que oui, mais tu ne feras pas que me suivre. Je te parle pas de ça. »

'Pourquoi j'ai un mauvais pressentiment ?'

L'homme me regarde droit dans les yeux.

« Je vais direct. Le Grand Patron te veut, mais tu me plais. Si tu rejoins l'organisation – et de toute façon c'est ta seule option – sors avec moi. »

« Je suis mineur. »

La tête me tourne…

« Ça, ça peut s'arranger. Y'a plein d'hommes et de femmes là on va. Tu apprendras. »

'Je crois que vous n'avez pas compris le sens du mot « mineur ». Et je préfère ne pas savoir que « j'apprendrai »…'

Les fumées dansent ma tête, mais je secoue la tête pour chasser cette migraine insupportable.

« Humph, vous pensez vraiment pouvoir gagner contre moi ? »

Il éclate d'un rire gras.

« T'es très fort au Go. Mais t'es qu'un bleu. Tu crois vraiment que, la seule bataille, ici, c'est le Go ? Tout est bon pour gagner… »

Une femme, qui assistait – de mon dos, sans doute – à la partie, pose sa main sur mon visage.

'HEIN !'

De surprise, je laisse tomber une pierre au mauvais endroit.

'Et MERDE !'

« Oh, pardon, petit ! Tu avais une mouche dans les cheveux. »

« N'IMPORTE QUOI ! Laissez-moi déplacer cette pierre, je n'ai pas voulu… ! »

« On ne rejoue pas un coup, quelque soient les circonstances. »

Ils ricanent, et je fulmine. Mais je sais qu'ils ont raison.

« Mais c'est… c'est de la TRICHE ! »

« Vous entendez ça ? Ha ha ha ha ! »

J'enrage. La grimace sur ma gueule est effrayante, mais ça ne l'affecte pas plus que ça.

'D'accord, je l'admets, cette réplique était pas la meilleure de ma – courte – vie.'

« Tu es naïf, pour un joueur aussi doué et un gamin aussi intelligent. C'est mignon. »

Je pose une pierre, rageur.

'Et je suis PAS, et ne serai JAMAIS, mignon !'

« Vous allez toujours voir, si je serai mignon quand vous aurez perdu. »

« Tu es sûr de tes capacités. Mais pourras-tu… vraiment nous vaincre ? »

« Bien sûr ! Et… »

Soudain, un déclic se fait dans ma tête. L'usage du 'nous', dans sa phrase. C'est alors que je comprends. Je le réalise, mais c'est trop tard.

'Merde de MERDE, je ne me bats pas contre une personne au Go ! Même pas contre six personnes, d'ailleurs ! Je me bats… contre une mafia entière, avec toutes ses ruses et ses procédés à deux balles !'

Mes yeux rencontrent ceux du chef, et d'un coup, il devine mes pensées.

« Tu comprends, maintenant ? Tu ne pourras jamais gagner contre la mafia. Contre le Gang entier. »

'L'ENFOIRE ! J'aurais dû voir venir le coup fourré !'

Il sourit, et le diabolisme qui traverse son regard me rend fou de rage.

« Tout ce que tu as appris dans ton petit Institut de Go… n'est rien à côté de la mafia. Ton petit talent est insignifiant à côté de la force du Gang. Avec ta petite vie de fils à papa protégé… tu n'es rien à côté des ténèbres des mondes souterrains. Tout ce que tu as appris… ne sert à rien, gamin ! »

Cette fois, c'en est trop pour moi. Furieux, je me lève, prêt à en venir aux poings. Peu importe que j'y laisse la vie, peu importe que je perde la partie.

'JE VAIS TE… !'

Et ce fut mon erreur.

« AHHHHHHHH… ! »

Un sifflement aigu résonna.

Souvenir ?

« Kiyoharu-kun, pourquoi as-tu choisi le Go ? »

« … »

« Je te parle, jeune homme. Pourquoi es-tu là, et pas dans un bowling ou une salle de jeux vidéo ? »

« Aucune raison en particulier. J'm'en fiche. Je m'emmerdais, c'est tout. »

« Alors jouons. »

« Vous z'avez écouté ce que j'viens d'dire ?! Je… »

« Oui, j'ai entendu. Et c'est pour ça que je te dis : joue. »

« … »

« Quand on s'ennuie, il faut jouer. Car c'est pour cela qu'on joue, jeune homme. Pour ne pas s'ennuyer. »

Retour au présent.

« Ten-… bien… pas… -chapper… »

Le brouillard.

Total.

Complet.

'Mais que… je…'

« On se calme, gamin. »

Lointaine, mais dure, la voix résonne. Mes yeux clignent, livides. Mon estomac se retourne, c'est affreux. J'ai envie de dégueuler et je n'y arrive pas.

'Shindo… Toya…'

Je ne sais plus où je suis. Ces voix…

'Mais… je n'étais pas en train de jouer au Go ?'

Lorsque je reprends conscience, je réalise que je suis toujours dans le salon de Go, mais que je suis à demi écrasé par trois gardes, les bras maintenus fermement, le corps plaqué contre la table par les hommes de main.

« Aa-rrrrgggh… »

Quelqu'un appuie fermement sur mon cou, stoppant l'afflux du sang vers le cerveau.

« Alors, on fait moins le malin, maintenant, hein ? Voilà ce qui arrive quand on se montre violent, et qu'on se comporte comme un méchant garçon. »

Mes yeux clignent frénétiquement. J'ai l'impression d'agoniser.

« Gggg… aaaarrrgghh… »

Comme un flou insupportable, le visage de l'homme danse devant moi. Je voudrais pouvoir vomir.

« Relâche un peu ce point vital. Je vois le blanc de ses yeux, il va finir par faire une attaque. Le Grand Patron le veut vivant et indemne, je te rappelle. »

La pression diminue légèrement, mais la souffrance demeure. Lentement – trop lentement – elle décroît un peu et laisse place à ma conscience.

« A-aaah… ggggg… ahhhhh…. »

La main du chef me saisit les cheveux, forçant mes yeux à rencontrer les siens.

« Alors, gamin, tu veux toujours te battre ? »

A bout, j'esquisse un signe de dénégation, entre deux respirations saccadées.

« C'est bien. Relâchez-le. »

Brutalement, mon corps retombe sur la chaise, sans vie. J'ai de la peine à me soulever. De toute la force de mes deux mains, je tente de me redresser, mais ne parviens qu'à m'affaler sur le dos du siège.

« Très bien. Reprenons la partie. »

'Reprendre la partie, dans ces conditions ? Mais c'est une plaisanterie !'

Pourtant, il ne me vient plus à l'idée de désobéir, et encore moins de me rebeller. L'expérience m'a suffi.

« … »

Mes mains tremblent, c'est la première fois que j'ai aussi mal, et aussi peur. Même lorsque cette voiture avait failli m'écraser, dans mon enfance, je n'avais jamais rien ressenti de tel. Peut-être parce que je n'avais jamais eu conscience du danger.

« … »

Je pose une pierre, mais je ne fais même plus attention à l'endroit.

« Gamin. »

'Ce coup… est vraiment mauvais. Même eux… même un débutant… ne l'aurait pas joué.'

« Abandonne. »

« … »

« Tu n'es même plus capable de lire une séquence correctement. C'est à peine si tu arrives à regarder droit. »

Je tente de répondre, mais les forces me manquent.

'Je crois… que je suis vraiment arrivé à ma limite, cette fois.'

« Le Gang te fera aucun mal si tu te soumets. Le Grand Patron pense que tu as du potentiel, et que tu seras utile pour le Gang. Mais si tu t'obstines… alors… »

Le geste qu'il fait est évocateur.

'Pardon… pardon à tous… mais cette fois, je vais devoir… cesser de jouer.'

« … »

« Tu n'as qu'une chose à faire, non que dis-je, un mot à dire. Et tu ne souffriras plus. »

Ma tête s'affaisse malgré moi.

'Pardon…'

« J'aband-… »

C'est alors qu'un choc électrique me traverse, comme un orage. Je sursaute, et crie.

« Mais que… ! »

A voir l'exclamation de l'homme, ça ne vient pas d'eux.

Mais de Lui.

Un souffle fantomatique, mais tellement réel, dans mon esprit, qu'il manque de me faire tomber de ma chaise. Et la voix résonne, moqueuse.

« For a player known for his boldness, I would say that you are being quite docile. I would have thought you were braver. »

LUI !

« Mais je te permets pas… ! »

Les hommes du Gang me regardent comme si j'étais devenu fou, et je comprends d'un coup que j'ai parlé à haute voix, en regardant le vide. Et qui plus est, en japonais, à un fantôme coréen.

'You SON OF A B*** ! I am… I was…!'

« Ha, I prefer that. The little wild wolf snarling again. Cute. »

Tu vas voir, si je vais te montrer les crocs !

Un flottement dans l'air.

« It isn't like you to be submissive. Though I wouldn't mind if you obeyed me more… »

Je grogne intérieurement, mais je ne peux pas déchiqueter un fantôme, sauf avec de mauvaises pensées – et encore.

« But time to be serious. Let's carry on. »

'What ?!'

« Your match, you idiot ! »

C'est alors que je me mets à rire comme un fou.

« Ha ha ha ha ha ha… ha ha ha ha ! »

Et les hommes me regardent comme un fou.

« Boss, vous pensez qu'on y a été trop fort ? Il a l'air un peu secoué… »

« Ce serait embêtant. S'il perd la raison, on peut pas considérer ça comme indemne… »

Mais, d'un geste brusque, je claque mes mains sur la table, faisant sursauter tout le monde, et me saisis d'une pierre que je pose sur le Goban.

« Hein ?! »

« A vous de jouer. »

Surpris, le chef me jauge, mais mon regard ne laisse plus transparaître la moindre hésitation.

'Et j'ai avec moi le fantôme le plus pervers et le plus fort au Go que je connaisse ! Et aussi le plus beau, peut-être…'

La partie reprend. Mais ce n'est pas facile. Le désavantage est net, et j'ai encore mal partout.

'Réfléchissons… c'est rattrapable, mais comment… comment faire… ?!'

« Need some help, little wolf ? »

C'est Lui.

Il est là.

Derrière moi.

Une caresse de cheveux fantomatiques, comme un souffle, effleure mon épaule.

'EHH ! Pas TOUCHE ! D'accord, euh, t'es un fantôme, tu peux pas me toucher, MAIS C'EST PAS UNE RAISON, BORDEL !'

Devant ma grimace de mécontentement, Il devine que j'ai retrouvé un peu mes esprits.

« Hum… it seems that me being behind you kinda… gives you some… »

'BORDEL DE M***, c'est QUOI ces répliques à double sens ?!'

« Grrrrr… »

Je grogne involontairement, et de nouveau les hommes me regardent comme si j'avais perdu la raison.

'Purée !'

C'est alors qu'une main enveloppe la mienne, et l'amène vers un endroit du goban.

« Here. Play here. »

La pierre se pose au bon endroit.

« ! »

Incrédule, le chef des gangsters me regarde, sans comprendre. C'est alors que je le réalise.

C'est un coup magnifique.

Autant que… lui.

'Comment il a pu, en si peu de temps… trouver ce coup-là ?'

« … »

C'est alors que je réalise une autre chose, bien moins plaisante.

« Hééééé ! »

'Your HAND ! It's still on MY HAND ! Let go of me !'

C'est alors que son ton change.

« I won't. »

'YOU SON OF A…'

Il me coupe, patient.

« You're pretty good – as a Go player, I mean. But you're not in great shape, are you ? These gangsters know how to wear you out, both mentally and physically. »

« … »

D'un geste étonnamment délicat, il se penche vers mon oreille, et resserre sa prise sur ma main.

'Purée de patates, même sa main est BELLE !'

« Trust me. I will grant you victory. »

Je grogne, une fois de plus.

'I don't trust you, but I have no choice.'

Pour cette fois – et juste cette fois – je laisserai quelqu'un jouer mon Go à ma place… c'est alors, qu'une question me vient à l'esprit.

'Why do you help me ?'

« I already said it. I kinda like you. »

'I'll repeat it. I totally don't.'

« You're cute. »

'You wanna die ?!'

« A ghost can't die, you know. »

Mes yeux clignent, je ne comprends pas vraiment cette réponse. Mais il reste évasif, le visage fermé. Comment ça, un fantôme ne peut pas mourir ? Mais il reprend, toujours calme et élégant.

« They want to trap you. They already know you can win, even in these conditions. They will do their best to intimidate you. No matter you win or not, they will abduct you. Look at the guys behind the windows. They have weapons. And chloroform. »

'Oh shit. Merde de merde.'

« Listen to me, little wolf. Your only chance is to deceive them. »

'Quoi ?'

Même l'usage involontaire de ma langue maternelle ne l'empêche pas de comprendre mon interrogation.

« They want you. So seduce them. Lure them. Once they've fallen into your trap… escape them, and crush them. »

Lentement, les mots s'assemblent dans mon esprit. Et je rougis follement.

« Mais, ça va PAS LA TÊTE ! J-je… j-je… je suis pas le genre à… »

Alors, son ton se durcit.

« Do you want to give up ? »

« Quoi ? »

Cette fois, je me rends compte que je parle à haute voix, mais rien ne l'arrête.

« If you give up, I will disappear. Your Go will die, even if you survive. You will just be a mere doll in their hands, a soulless doll, like the everlasting regrets of your parents crying on your passion and doom. You will never play again, never dare again, never bet again. It will just be… the end. »

« Je… »

Il me coupe, sans aménité.

« So, tell me. »

Ses yeux cuivre, merveilleusement beaux, me fixent de toute la lueur impitoyable qui y vit. L'expression d'un être puissant, qui n'a pas encore renoncé, alors qu'il est déjà mort, et qui se raccroche encore à quelque chose, alors qu'il n'est même plus de ce monde.

« Do you want to give up ? »

« Je… je… »

Soudain, je me rends compte que je parle en japonais, mais qu'il comprend sans même avoir besoin de traduction. Il a saisi ma peur, cerné mon inquiétude, et vu dans mon Go, l'angoisse de pas convenir à mes parents et le désir de dépasser leurs préjugés.

Le pari ultime que je mène, de dépasser leur préjugés, pour leur dire, que vivre… c'est risquer.

Alors je comprends que l'instant est exceptionnel, et que de la réponse que je donnerai, tout sera décidé, pour toujours.

« … »

Alors, je fixe le Goban où se déroule le combat, et articule.

« 아니오 [Ani-o]. »

Merveilleuse, sa main de prince se pose sur mes cheveux ébouriffés. Et alors, tandis qu'elle caresse légèrement mon visage, une autre prend la mienne, pour jouer le coup combiné du Loup du Kansaï et du magnifique Prince Coréen dont j'ignore encore le nom.

'Non.'

Telle est ma réponse.

'Je n'abandonnerai pas.'

Pas tant, que tu seras là pour me le dire.