Après demain

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- Papa, pâpa ! »

Frank me tire par la manche depuis quinze bonne minutes, c'est notre week-end, j'essaye d'être le père que j'aurais voulu avoir. J'ai réservé ma journée pour m'occuper de mes deux fils, on a fait les magasins pour voir les vitrines de Noël, et maintenant on se dirige vers un salon de thé, puisqu'ils veulent aaabsolument des cookies et des glaces. Je passe rarement du temps avec mes propres enfants, mais quand je suis avec eux, je fais en sorte de ne rien leur refuser, dans une certaine limite cela dit. On s'installe enfin à une table et tandis qu'ils se goinfrent de glace chocolat/cerise je regarde les gens passer, s'affairant à leurs diverses occupations. En fait, je pense à autre chose, comme d'habitude, je suis en train de penser à mes équations scientifiques au lieu de prêter attention à eux. Je ne suis définitivement pas un bon père...
Quelque chose attire mon regarde, j'ai le cœur qui rate un battement puis qui s'affole, je tremble pressant mon gobelet de café. Ce n'est pas un regard, ni même une image qui s'impose à mon être, mais plutôt une sorte de sixième sens qui m'appelle, je me lève d'un seul homme courant hors du café, poussant les gens, oubliant jusqu'à même l'existence de mes propres enfants. Je me jette en avant, saisissant une manche de manteau dans la foule qui me pousse en arrière. Je ne le lâcherais pas, car si cela devait arriver, je ne le retrouverais pas. Il ne doit pas disparaître ! J'entends mes enfants appeler un père inconscient au milieu de la rue bondée. J'ai le souffle court, la personne se retourne puis me regarde. Il y a un long moment de silence, entrecoupé par la voix d'une tierce personne.

- J.D ? Tu viens ? »

Un jeune homme blond se tourne vers nous, il me regarde de biais puis se rapproche de celui que je tiens par la manche. Je ne pensais pas le voir, enfin pas le rencontrer dans ce genre de circonstance. Pas ici, pas de cette façon, pas aujourd'hui. Je ne suis pas prêt, pas encore, que dois-je lui dire… et surtout que faire ?! Ma main tremble, je lâche son manteau, me rendant compte que sa main est ornée d'une bague en argent. J'ai le cœur qui se comprime. Je ne lui dirais jamais à quel point j'ai crevé d'envie de l'appeler, de le revoir, mais que je m'en suis empêché, me noyant de moi-même dans le travail. J'ai oublié de vivre, pour l'oublier lui. Mon regard se tourne vers le jeune homme qui maintenant a passé son bras autour de ses épaules. Je suis déçu, mais qu'espérai-je ? Qu'il allait m'attendre toutes ces années ? C'est idiot, on ne s'appelle pas tous Sam Hall zéro pour cent de vie sociale !
Une chanson de noël est distillée par une boutique de jouets sur ma droite, deux mains s'accrochent à ma veste et deux enfants en pleures me reprochent d'avoir voulu les abandonner. Ça ne me fait rien, en fait je suis brisé par cette révélation : J.D. en couple avec un autre homme. Je le regarde une dernière fois, il semble se focaliser sur mes enfants, non plus sur moi. Il ne me regarde plus. Il ne veut sûrement pas voir le trouillard que je suis, normal, je suis une personne méprisable. Un goutte tombe sur ma joue, je ne rends compte qu'après coup que ce n'est pas une goutte de pluie, mais une larme. Il s'est trouvé quelqu'un, il est avec un bel homme, sûrement heureux et comblé.

- J'espère que tu es heureux... »

J'attrape mes fils puis je me retourne, j'ai du travail à faire, des équations à finir, je vais les ramener chez leur mère, je n'ai plus envie de jouer au père, pas après ça, pas après m'être rendu compte à quel point je suis faible et poltron. Je sers la main de mes enfants, m'enfonçant dans la foule, essayant à jamais de gommer l'homme que je suis aux yeux de tous.

- On rentre chez maman. »
- Noooon, t'avais promis ! »
- Papa est un menteur les enfants... »
- Papa, pourquoi tu pleures ? »

Pourquoi je pleure ? Peut-être parce que la seule personne à avoir pris soin de moi s'est lassé de m'attendre et prend désormais soin d'un autre alors que j'ai définitivement besoin de lui. Parce que leur père est un abruti incapable de désirer assez fort quelque chose pour aller jusqu'au bout, parce que je me suis servi d'un ami pour le jeter ensuite, et passer à autre chose, parce que je ne sais pas écouter les autres, encore moins ma propre personne... Jamais je ne me suis senti aussi désespéré...

- Et si je te dis non ! »

Il vient d'hurler entre les passants, il n'a cependant pas bougé de place. Je m'arrête de marcher, tiraillé par tout ce qui vit en sourdine en moi, dois-je me retourner ?

- Et si je te dis que je ne suis pas heureux, qu'est-ce que ça va changer ? Sam... je t'ai attendu huit ans. »

Je le sais, je ne me rends pas compte du temps qui passe, lorsque mes garçons ont fêté leur neuf ans, je me suis aperçu à quel point le temps avait passé, à quel point je m'étais éloigné de lui, et pas que de lui, d'ailleurs. Je me disais que ça ne faisait qu'un ou deux ans, j'essayais de m'en persuader, j'avais presque réussi...
Sa présence se rapproche de moi, sa voix, son odeur, il avance en ma direction, essayant peut-être de me faire réagir, attendant sûrement une réponse que je serais incapable de lui donner. Pardon… J.D.

- Sam ?! J'aurais compris, tu sais... j'aurais accepté ton mode de vie, j'aurais accepté de passer après ton putain de boulot ! Je me serais fait discret, je t'aurais toujours attendu, je t'aurais été fidèle, et t'imagines pas à quel point ! J'aurais pu, ne pas faire partie officiellement de ta vie, pour toi, ton job et tes gosses, mais si toi, tu n'as pas un peu de place pour moi... que puis-je bien y faire ? Alors fait pas le surpris, s'il te plait... »

Il a raison, je n'ai rien à dire, je n'ai rien, à lui reprocher, c'est moi le fautif, ça a toujours été moi. Il faudra que je m'excuse un jour à Laura de l'avoir traitée ainsi. Tout ce que j'ai détesté chez mon père, je le reproduis, non à l'identique, ce qui pourrait pu être pardonnable, mais en pire, bien pire… Je continue mon chemin, mieux vaut que je continue mon chemin... Qu'il m'oublie car rien de bon ne saura éclore de moi.

- Répond putain ! Sam répond-moi ! »

Je ne peux pas, je courbe le dos, mieux vaut qu'il continue sa vie, que ce blond le prenne pour ce qu'il est, qu'il l'aime comme moi je ne saurais jamais l'aimer. Quelqu'un m'empoigne par le bras, le choc me fait perdre l'équilibre, bel et si bien que je n'oppose aucune résistance au mouvement qui me fait faire un arc de cercle. Les yeux embués de larmes, je lève le regard sur mon agresseur, je n'ai pas le temps de le voir réellement, car un choc me fait fermer les yeux, mon corps tangue puis s'écroule contre le bitume froid, j'ai mal à la mâchoire. Le coup n'est pas au singulier, au contraire, j'ai le droit à un second, puis un troisième, ce n'est pas ses coups qui me font mal, mais la douleur qu'il m'envoie à travers son regard, dans le désespoir qui aspire sa vie.

- T'es un salaud, Sam t'es un salaud ! Accepte au moins qui tu es, accepte au moins ça ! Arrête de te défiler ! On va finir par te haïr, tu vas te haïr ! C'est vraiment ce que tu veux ? »

Peut-être... je n'en sais rien en fait. Je le laisse me frapper sans essayer de l'arrêter, que dois-je faire ? Plus j'y pense moins je trouve, alors je laisse l'instant présent m'étreindre, je profite du moment où les coups se font moins virulent pour attraper ses bras et l'arrêter. Je regarde ses yeux rouges puis j'attrape sa nuque que j'approche de moi.

- J.D, je suis incapable d'aimer quelqu'un, j'essaye, mais je n'y arrive pas. »
- Je n'en attendais pas tant, Sam. »
- J'ignore si y'a un avenir… »
- Si tu n'y crois pas, il n'y en aura pas. »
- Tu y crois pour deux ? »
- Pour bien plus encore. »

Il me fait un sourire fade, et bien qu'il vienne de me prouver qu'il serait prêt à pardonner cette faiblesse qui me caractérise, tant que je n'aurais pas changé, je ne pourrais pas prendre soin de lui comme j'en aurais envie. Au fond, peut-être que nous deux n'existera jamais, peut-être que j'ai loupé le coche, il y a de cela longtemps. J'embrasse ses lèvres, murmurant toute l'insignifiance que j'ai, puis je me retourne m'en allant au loin. Pardon… pardonne-moi.

- Mr Hall ? Quelqu'un demande à vous voir. »

Je viens de terminer mon nouveau prototype, toute la presse en parle, il y aura une démonstration très prochainement devant le consortium scientifique planétaire, je ne dors pas depuis deux jours, et malgré le soutien de mon père, de mes fils et de mon ex-femme, mon état de stress empire de secondes en secondes. Je regarde ma secrétaire, l'air paniqué, si c'est encore une interview, je vais péter un câble !

- J'ai pas le temps ! »

Le temps, j'ai enfin compris qu'il me glissait entre les doigts, j'ai enfin compris que Sam Hall avait encore beaucoup à faire avant de devenir l'homme qu'il voulait absolument devenir. Je vérifie à nouveau mes calculs tandis que sous les yeux émerveillés de mes fils le réacteur hydrolytique se met en route. Grâce à l'eau, à simplement 10 litres d'eau, j'ai de quoi fournir de l'énergie à un immeuble entier. Je ne dis pas que c'est parfait, il y a encore du travail, mais c'est l'espoir qui naît, enfin. Mes enfants sourient, fiers de leur père, ou tout du moins de cet homme qu'ils n'ont jamais cessé d'aimer et d'appeler papa. Un père jamais présent, mais qui n'a jamais cessé lui non plus de les aimer du fin fond de son cœur. Les meilleurs moments que j'ai partagés avec eux, ce sont ceux que j'ai partagé avec mon père. Loin du monde, en arctique au milieu de la banquise et des pingouins, dans les stations météo et sur le terrain à creuser dans la calotte polaire…

- Papa, je crois que tu devrais l'avoir le temps. »

Frank fait la moue, oui, je sais, une interview ne me fera pas de mal, je travaille depuis trente-deux heures non-stop, je suis fatigué cela dit, je n'ai d'autres choix que de continuer, car Sam Hall ne supporterait pas l'échec. Mon père se rapproche de mes fils, ils vont essayer de mettre un autre de leur plan en route pour que je lâche ce tableau blanc… heu… noir, mon dieu, j'ai plus de place ! Et si…

- Sam, lâche ce tableau et va dans la salle de repos maintenant ! Tes calculs sont bons, tu les as vérifié sept fois maintenant, de plus ton invention fonctionne, tu nous l'as prouvé. Un chercheur doit aussi savoir s'arrêter. »

La main de mon père arrache le crayon que j'ai dans les mains, soit, je vais m'arrêter puisqu'il l'exige. Mes fils me sourient, avant de se plonger dans les plans qu'Arold a conçus pour la machine. Frank me surprend, il ne sera sûrement pas scientifique pour deux sous, mais il comprend bien plus rapidement que moi la complexité des circuits et comment doivent s'imbriquer les pièces d'une machine. Il sera fort probable qu'il ait quelque chose à faire ou dire lorsqu'il sera temps de construire le prochain prototype. Terry, lui, sera le fidèle successeur de son père, et de son grand père. Ils n'ont que treize ans, mais j'ai déjà l'impression qu'ils ont un chemin tout tracé devant eux… Je soupire, les paupières de plus en plus lourdes. J'ai mené une vie vidée de sens, j'ai tout sacrifié pour cette invention, et maintenant qu'elle est presque finie, je me sens incomplet. Je me sens atrocement vidé de tout ce qui faisait de moi, il y a encore quelques jours, le très célèbre scientifique Sam Hall.
Il n'y a plus rien… je n'ai plus rien. Mes enfants sont grands, je ne les ai pas vu grandir, mon père se fait vieux, Laura a deux petites filles avec son nouveau mari, Jason est papa d'une petite Katie et travail pour la NASA, et moi, que me reste-t-il ?
Maintenant que tout est fini, je vais retrouver mon inutilité. Je sors de la salle principale pour me glisser vers la salle de repos, il doit être quatorze heures, peut-être pour ça que le distributeur de barres vitaminées me fait de l'œil. Bon, ok, un dernier café, une dernière clope et un truc pour me caler l'estomac. Ça me fera du bien de manger un peu ! Enfin ça aurait pu me faire du bien, si…

- Et merde ! »

Si j'avais de la monnaie sur moi, cela dit. J'attrape ma cigarette, ça sera toujours ça de pris.

- Mr Hall aurait-il un problème ? »
- Mr Hall en a ras la casquette des interviews, prenez un ticket pour demain ! »
- Je n'étais pas venu pour ça… J'étais plutôt venu parler affaires. »
- Hum ? »
- Études de marchés, productivité, rendement, je pense que tout cela ne vous parle pas. »
- Pas trop non… »
- Alors, tu vas avoir besoin de moi, mon grand ! »

Mon regard complètement lessivé se lève sur mon interlocuteur, si y'avait bien une personne que je ne m'attendais pas à voir mais que j'attendais tout de même, c'était bien lui ! A croire qu'il avait le don de me tomber dessus au moment où j'en avais à la fois besoin et à la fois pas du tout envie.

- T'es pas beau à voir… »
- Merci. »
- J'ai entendu parler de ta trouvaille, je me suis dit que tu aurais besoin de moi… »
- Pas faux, je serais plus serein si c'est toi qui le commercialise. »
- Je ferais selon tes vœux. »
- Merci... »
- Alors c'est moi qui offre, tu préfères, Mars, Snickers, M&Ms, Twix ou Bounty, et je te propose un grand café chaud pour faire descendre tout ça. »

Pourquoi est-il comme ça ? Comme si ça ne le dérangeait pas de me revoir après tout ce temps, comme si il me pardonnait tout, comme si il ne m'en avait jamais voulu. Je le regarde s'installer à mes côtés, sa main me tend une barre que j'avale avec une lenteur déconcertante, mon café fait des volutes blanches, je dirais presque que ça me berce, et lentement, je glisse ma tête sur son épaule.
Il a toujours su me faire du bien… Mes bras agrippent celui dont la main vient de se refermer sur ma cuisse et je soupire d'aise.

- Et maintenant ? »
- Hum ? »
- Qu'est-ce que tu vas faire ? »
- Je l'ai fait. »
- Et demain ? »
- Demain, je fais cette conférence, après demain, j'espère simplement que tu seras encore là. »
- Oui… »

Sa voix se brise en un sanglot, ses bras m'immobilisent contre son corps, ça me fait un bien fou, oui, mon vide se rempli de lui. Je lui fais un court sourire empreint d'un bien-être doux et profond.

- J'espère qu'un jour on me pardonnera tout ce que je t'ai fait endurer. »
- Il faudra pour ça que tu te rattrapes. On a dix années à rattraper, à vivre à deux cents pour cent… »
- Après-demain… après-demain… il n'y aura plus que toi dans ma vie… »

Mes yeux se ferment de plus en plus longuement, je le sens me soulever de terre puis m'emmener dans la salle de repos. Oui… après demain, j'aimerais qu'on reprenne le court de cette journée, dans laquelle j'aurais aimé me réveiller à ses côtés.


2008 corrections 2009 !