Les personnages et l'univers de "Jonathan Strange et Mr Norrell" appartienent à Susanna Clarke. Cette fic contient des spoilers sur la fin du livre. En fait, même la suite de mes avertissements contient des spoilers sur la fin du livre.

C'est une fic longue, post-série, sur les aventures de Jonathan et Norrell dans les différents mondes. Et cela finira certainement en reunionfic Jonathan/Arabella, parce que j'adore ce couple. Mais pas tout de suite. Si c'était si simple, ce serait déjà fait.


– Je persiste à dire que c'est une très mauvaise idée, répéta Mr Norrell. C'est d'un manque de précision consternant. Cela peut nous emmener n'importe où.

– Nous avons déjà été n'importe où, plusieurs fois, répondit Jonathan.

– C'est vrai. Mais c'était de façon, comment dire, contrôlée. Tandis que ce genre de formulation, « là où nous pourrions apprendre des choses à propos des Ténèbres », est extrêmement laide et spécieuse.

– Enfin, s'énerva Jonathan, ne désirez-vous pas vous en libérer, vous aussi ? Avez-vous une meilleure idée ?

– Non, non, accorda Mr Norrell de mauvaise grâce. Sans doute, rompre un sort de cette puissance aurait une grande importance théorique, sans même parler de quelques avantages pratiques. Mais faut-il que vous reveniez à cette phase où cela vous obsède ? Vous savez bien que toutes nos recherches chez les plus grands auteurs n'ont abouti à rien. Est-ce vraiment le plus important ?

Jonathan sembla indigné, et, sans accorder de réponse à Mr Norrell, hâta encore la préparation pour le rituel de déplacement, de façon méthodique et précise ; il l'avait fait tant de fois que cela lui était aussi naturel que de marcher.

Norrell s'essuya le front et tenta, autant que possible, de prendre un ton accomodant.

– Ce n'est pas que je veuille absolument aller contre vos intérêts, mais il y a quelques semaines, vous sembliez tellement absorbé par la magie des inversions...

– He bien, je ne le suis plus. Vous non plus, d'ailleurs. Nous avons à peu près fait le tour du problème.

– Certes, certes. Mais nous pourions très certainement trouver d'autres sujets d'intérêt dans...

Il y eut un très léger souffle de vent, si peu perceptible qu'on ne pouvait certainement pas en indiquer la direction. Cependant, Mr Norrell en frissonna. Ils avaient changé de monde, et il détestait ne pas savoir où il était ; suffisamment pour qu'il se jette sur sa bassine d'argent, sans même finir de désigner lequel des milliers de livres de sa bibliothèque il avait l'intention de porter à l'attention de Jonathan.

– En être réduit à utiliser de la magie de localisation sur nous, se plaignit-il. Nous sommes au pays des fées, même si je n'en connais pas assez la géographie pour en dire plus. Certainement, pour rechercher l'origine d'un sort si vil... encore que cela ne m'aurait pas surpris si nous nous trouvions dans les tréfonds de l'Enfer. Comptez-vous vraiment sortir ?

Jonathan, qui commençait à se lasser des geignements de Mr Norrell, lui fit savoir sarcastiquement que s'ils ne sortaient pas, le déplacement perdait son objet. Après avoir lancé une simple Révélation d'Ormskirk contre les illusions, ils quittèrent les terres de l'abbaye pour entrer au royaume des fées dans leur nuit.

Les deux magiciens avaient opéré un rapide enchantement sur une paire de chandelles, qui éclairaient maintenant vivement pendant plusieurs jours sans sembler diminuer, et ne pouvaient s'éteindre que s'ils les soufflaient eux-mêmes ; aucune autre lumière ne les accompagnait dans cette forêt où les frondaisons cachaient les étoiles.

C'était un de ces bois où les arbres semblent sans âge ; ils en avaient tellement vus au cours de leurs errances qu'ils leur procuraient un troublant sentiment de familiarité. Jonathan aurait pu jurer être déjà venu ici, mais ce n'était probablement qu'une autre impression fausse, comme la couleur violacée des ombres mouvantes et les chansons des feuilles tendres.

Mais quand à l'orée du bois il découvrit le flanc de colline et la porte basse, il ne put plus réprimer son excitation. Le décor avait énormément changé, mais la configuration du sol ne laissait aucune doute.

– C'est ici, s'exclama-t-il, nous sommes à Lost-Hope !

Le visage de Mr Norrell laissait entendre que Jonathan avait déjà mentionné ce nom, mais dans une discussion de peu d'importance dont il n'avait guère le souvenir.

– Le brugh où j'ai été ensorcelé ! reprit Jonathan avec un rien d'énervement. Celui où Lady Pole et Arabella ont été retenues prisonnières à la suite d'un contrat que vous avez passé ! Bien sûr, j'aurais dû me douter qu'il y aurait des choses à apprendre ici ! Cependant, le roi m'en a déjà vaincu une fois. Bien sûr, j'ai progressé depuis, et j'arrive en me méfiant - et je ne suis pas seul. Voyons, comment Arabella a-t-elle été relâchée ? Si le Roi Corbeau le lui a ordonné de le faire, il m'en gardera rancune, et si cela s'est terminé par sa mort... je doute que son successeur m'accueille bien. - Il leva une main. - Non, monsieur Norrell, il est hors de question que nous abandonnions cette aventure pour revenir à l'abbaye. Ma première visite ici fut le moment où j'ai retrouvé Arabella, et où j'ai perdu la lumière et la société des hommes. Il est possible que quelque chose d'aussi important, de plus important, arrive aujourd'hui !

Mr Norrell avait bien l'intention de proposer à Jonathan de renoncer, mais, ayant perdu l'espoir de le convaincre, il tenta au moins de faire semblant d'accepter son destin. Peut-être aussi se laissait-il gagner par l'enthousiasme de son jeune compagnon, du moins dans les limites du possible. Pendant quelques instants, sa répugnance pour toute forme de violence physique, et spécialement celle dont il risquait d'être victime, balança avec son peu d'amour pour les fées.

– Je pense que plutôt de les attaquer, ce qui serait infiniment déplaisant, nous ferions mieux de lancer tous nos sorts de protection, et de leur envoyer un message, expliquant que nous désirons des informations qu'elles possèdent. Il sera toujours temps de sembler menaçant ensuite.

Jonathan hocha la tête. Si cela marchait, cela valait la peine d'être tenté. L'extérieur offrait peut-être moins de puissance au seigneur des lieux que le brugh lui-même. Les Ténèbres n'auraient sans doute pas leur effet d'intimidation. Si le gentleman au cheveux de chardon était là, ou si son successeur connaissait cette malédiction, cela apparaîtrait plutôt comme l'assurance que Jonathan n'avait pas assez de pouvoir pour la vaincre. D'un autre côté, si c'était un des pires sorts qu'il puisse lancer, peut-être l'obscurité le mettrait-elle mal à l'aise tout de même.

Leur message prit la forme d'un visage qui apparut dans le mur du brugh et demanda, d'une voix forte, que le seigneur des lieux vienne rencontrer deux magiciens anglais. C'était le premier sort par lequel Norrell s'était fait connaître, et il l'appréciait suffisamment pour ne pas perdre une occasion de le refaire devant une société féérique.

Les deux magiciens, au vu de leurs expériences précédentes au pays des fées, s'étaient attendus à ne voir sortir le roi qu'après de longues hésitations, entouré de sa cour s'il comptait bien les recevoir, de son armée s'il préférait les détruire, selon son humeur, l'opinion des vassaux auxquels ils accordait sa faveur, sans oublier l'opinion de ceux qu'il avait envie de contrarier ces temps-ci.

Mais ils n'eurent que quelques minutes à attendre pour voir le roi sortir, seul.

C'était un être d'apparence humaine, dont, même à la pâle lueur des chandelles, on pouvait voir la peau noire, bien loin du gentleman aux cheveux de chardon que connaissaient Strange et Norrell. Mais le diadème, l'orbe et la couronne qu'il portait, et plus encore sa prestance et sa beauté, interdisaient de le désigner autrement. Etre près de lui leur faisait sentir douloureusement la maladresse de leurs gestes.

Cependant, les magiciens firent de leur mieux pour ne rien montrer, et prirent en tout la pose de celui qui s'apprête à traîter avec un égal. Le roi les salua avec détachement, et leur demanda ce qu'ils désiraient ; il ne semblait pas être intimidé par les Ténèbres le moins du monde. Jonathan commença :

– Nous sommes...

– Mr Gilbert Norrell et Mr Jonathan Strange. Je vous connais mieux que vous ne le pensez. Mais ce n'est pas ce que j'ai demandé.

Jonathan pensa discerner un sourire à ses lèvres. De plus, il lui donnait une impression surprenante de familiarité. Il aurait pu dire que s'il avait rencontré une fée de cette élégance, il ne l'aurait pas oubliée. Mais aucun raisonnement ne pouvait contrer cette certitude d'avoir déjà rencontré le roi de Lost-Hope auparavant.

– Excusez mon impudence, demanda Jonathan, mais qu'est-il arrivé à l'ancien roi de Lost-Hope ? Un garçon fée aux cheveux d'argent...

– J'ai dû le tuer, répondit le souverain d'une voix sombre.

– Alors c'est vous qui avez sauvé ma femme ! s'exclama Jonathan d'une voix vibrante de reconnaissance.

Cependant, il s'interrogeait. Et le Roi Corbeau, alors, n'y avait-il eu aucun lien avec son invocation ? Certainement, malgré sa majesté, ce n'était pas lui leur interlocuteur. Certes, le Roi avait régné sur des fées, mais son apparence était celle d'un anglais, et...

– Oui, votre épouse et Lady Pole, confirma-t-il. - Il regarda Norrell d'un air sombre, menaçant. - Que vous aviez condamnée à l'enchantement !

Jonathan eût très certainement dû commencer à s'inquiéter à ce moment, du moins pour Mr Norrell ; et sans doute aussi pour lui, car les fées sont rarement sélectives dans leur colère. Mais ces pensées ne purent prendre leur direction naturelle, quand ses réflexions sur la nature de son interlocuteur et la mention de Lady Pole s'unirent pour lui apporter une surprenante révélation.

– Black ! s'exclama-t-il. Et puis, réalisant soudain son manque de politesse devant l'ascension sociale évidente du majordome de Walter Pole, - Monsieur Black !

– Cela n'a jamais été mon vrai nom, répondit le roi de Lost-Hope. Mais il avait encore ce petit sourire, et Jonathan se demanda comment il avait pu ne pas le reconnaître plus tôt.

Norrell en était apparemment aussi surpris, mais de façon différente.

– Quoi ? Un domestique ? Mais c'est une folie ! Je ne...

Norrell arborait l'expression du plus profond mépris, mais la difficulté qu'il avait à finir ses phrases ne lui permettait pas d'expliquer si c'était à l'égard des domestiques en général, ou des fées qui étaient capables d'en désigner un comme roi.

– Prenez garde à ce que vous dites ! tonna l'homme qui avait été Stephen Black. Il est loin, le temps où je n'étais qu'un esclave en terre d'Angleterre !

– Croyez-vous vraiment que je pourrais craindre...

– Je ne vous menace pas. - La voix du roi de Lost-Hope était douce, mais elle semblait infiniment digne. - Mais je me crois capable de vous mépriser, Norrell, pour ce que vous avez fait à Lady Pole et à moi !

Bien sûr, il avait des pouvoirs nouveaux, mais Jonathan se demanda un instant s'il avait toujours possédé cette élégance innée, seulement voilée par ses vêtements de domestique. Même Mr Norrell semblait finalement y être sensible, et à défaut de se rétracter, ne chercha plus à faire valoir sa supériorité.

Mais ces pensées superficielles lui cachaient ce qu'il voulait vraiment savoir. Une idée qui, quoique lui étant apparu un bref instant, se dérobait maintenant à son esprit.

En tout cas, le majordome de Walter Pole n'avait jamais eu cette fierté, et Jonathan se demanda un moment à quel point il avait été changé par le monde des fées et à quel point il avait toujours dissimulé ses sentiments, et si l'être devant lui était encore Stephen Black - si il avait jamais porté ce nom, ce qu'il déniait.

Mais oui, c'était cela ! Jonathan marqua encore sa totale incapacité à respecter les convenances en désignant son hôte du doigt et en criant, et si l'on peut reconnaître qu'une fois est presque acceptable de la part d'un magicien, qui a un certain droit à l'excentricité, deux fois auraient fait hausser le sourcil à n'importe quelle société.

– L'esclave sans nom, c'était vous !

D'abord, Mr Norrell comme le roi de Lost-Hope le fixèrent d'un air étonné, puis Mr Norrell fut traversé par un éclair de compréhension ; et tous les deux ils se mirent à expliquer au souverain leur version de ce qui s'était passé, Jonathan en commençant par la fin et Norrell en commençant par le tout début, avec la prophétie du Roi Corbeau, et ce fut un miracle que l'ancien majordome réussisse à reconstituer quelque chose de cohérent de leurs explications décousues.

– C'est donc bien nous qui avons été la cause que mon Arabella a été sauvée ! s'exclama Jonathan.

– Et qui avons pu offrir un tel pouvoir à un mortel ! renchérit Mr Norrell.

Ici, il faudrait préciser que l'amour seul faisait parler Jonathan Strange. Quant à Mr Norrell, il ne pensait qu'à la fierté d'avoir réussi à accomplir une telle magie. Aucun des deux n'avait pensé à se placer sur un plan de supériorité par rapport à leur interlocuteur ; du moins, pas encore.

Mais, soit que le roi de Lost-Hope se méprit, soit qu'il anticipât l'avenir, il leur répondit calmement.

– C'était pourtant involontaire, d'après ce que vous me dites. Pourquoi devrais-je vous être plus reconnaissant qu'au soleil qui me réchauffe ou à l'arbre qui me nourrit ?

Les magiciens hésitèrent, un instant seulement.

– Vous n'avez aucune obligation envers nous, énonça Jonathan d'une voix claire. Nous n'avons, à ma connaissance, aucun moyen magique de vous contraindre ou de vous menacer, et même alors, vous avez sauvé ma femme, comment le pourrais-je ? Si je possédais quelque chose de valeur, je vous l'offrirais. Mais tout ce que je peux faire est de vous supplier. Si vous êtes encore humain, même un peu, si vous avez jamais aimé, comprenez que je veuille pouvoir retrouver Arabella sans la condamner aux Ténèbres ! Cette magie n'a pas disparu à la mort de l'ancien roi, elle est peut-être liée au domaine, vous devriez pouvoir le faire !

Sa voix était devenue suppliante, ce qui lui attira les regards à la fois désapprobateurs et horriblement embarrassés de Mr Norrell, comme si c'était lui qui subissait cette humiliation par son disciple.

– Je vous en prie, conclut Jonathan, si vous savez comment rompre ce maléfice, dites-le nous !

– C'était donc ça, murmura le roi. Misère, Ténèbres et Solitude. - Il désigna Norrell. - On dirait que la solitude n'est pas si absolue que prévu.

Norrell bougonna quelque chose sur les sorts mal lancés.

Jonathan s'inclina en signe d'approbation.

– J'étais là quand l'ancien roi vous lança ce sort, et même si j'aurais désiré l'arrêter, je crains d'y avoir effectivement eu part. Si le bien qu'on fait involontairement ne mérite pas de récompense, le mal que l'on fait involontairement devrait être adouci. Norrell m'est antipathique, mais j'ai de l'amitié pour vous, Strange.

Par chance, Mr Norrell semblait se soucier de l'amitié d'un domestique noir et féérique comme de la couleur de ses toutes premières chaussettes.

– Je voudrais pouvoir vous aider ; mais ce n'est pas la magie du domaine. Je ne peux la lever. Je l'ai entendu, pourtant, parler d'anciennes alliances. Vous avez vu, comme moi, la nuée d'oiseaux, le tourbillon de feuilles et la pluie de sang. Si connaître leurs origines peut vous aider, peut-être voudrez-vous consulter les archives du domaine ?

A ces mots, Mr Norrell sembla regretter intensément son impolitesse. Eh quoi, il y avait une bibliothèque ici ! Pourquoi n'avait-on pas commencé par ça ?

– Nous en serions honorés ! s'exclama Jonathan.

Puis, il rajouta, moins formellement, mais avec plus de ferveur :

– Merci.

Le roi inclina la tête pour les enjoindre de le suivre, et Norrell se libéra de l'aveuglement temporaire dans lequel pouvait le plonger n'importe quelle mention de livre.

Dès les portes passées, il eut l'impression qu'on l'observait. Se retournant brusquement, il se persuada que ce n'était pas qu'une impression : n'avait-il pas vu un visage disparaître rapidement par une porte, ou par une fenêtre ? N'était-il pas entouré de fées, dans toutes les directions, une infinité de fées, qui disparaissaient juste quand il se retournait pour leur faire face ? Il lui semblait apercevoir encore le bout d'une écharpe faite de toile d'araignée, ou des cheveux couleur ciel.

Il s'approcha de Jonathan, tentant de parler à voix basse, sans parvenir pour autant à faire disparaître des accents de complainte de sa voix.

– Il y a des fées partout !

– Je suppose qu'on ne peut pas en attendre moins d'un château féérique.

– Mais elles s'enfuient quand on les regarde !

– He bien, soit on leur a dit que nous étions dangereux, soit ce sont les règles de politesse qu'elles ont apprises.

Norrell jeta un coup d'oeil au dos de l'ancien majordome, qui leur montrait la voie dans des couloirs aux formes étranges ; il y avait dans certaines salles des escaliers sans usage apparent, et les bifurcations formaient des angles inhabituels. Le roi de Lost-Hope ne réagissait pas à leur conversation, mais c'était peut-être plus par sens des convenances que parce que Mr Norrell avait obtenu un grand succès dans ses tentatives de discrétion. Le magicien poursuivit malgré tout.

– Je ne sais pas si nous devrions. C'est un être féérique. Je sais bien qu'il a été humain, mais cela ne veut pas dire qu'il l'est encore. Vous le savez aussi.

– Quel qu'il soit, il a sauvé ma femme.

– S'il dit la vérité.

– Tout coincide ! C'était resté une énigme pour nous pendant des années, et maintenant, tout devient clair ! Avez-vous une autre explication ?

– Pas vraiment, mais...

– Alors laissez-moi. Planifiez toutes les magies que vous voulez pour vous défendre en cas d'attaque, mais ne m'en parlez même pas. Je ne suis pas là pour ça.

Mr Norrell eut un petit cri étouffé, sans doute arraché par la frustration au refus de l'autre magicien de travailler avec lui dans une quelconque activité magique.

Finalement, leur hôte leur annonça "Nous sommes arrivés." et ouvrit une porte.

Les archives de Lost-Hope n'étaient pas une bibliothèque soigneusement rangée comme pouvait l'être celles de l'abbaye. En fait, on y trouvait assez peu de livres à proprement parler, et aucun meuble. Le sol était tout simplement jonché de papiers, de lettres, de parchemins, de quelques livres à la reliure abîmée, parfois en immenses piles, parfois en une simple couche sur le sol. Il était impossible d'y poser le pied sans écraser un document, et le pire est que, malgré cela, la pièce semblait avoir été fréquentée, au moins à une époque. On pouvait y distinguer des traces de pieds menus, ainsi que quelques endroits où les piles de documents s'étaient affaissées sous le poids de quelqu'un. Une persistante odeur de moisi flottait sur l'ensemble.

– Les livres... les pauvres livres.

Mr Norrell manqua se trouver mal, et, faute de chaise, il s'affaissa contre l'épaule de Jonathan. Le roi eut un regard de compassion.

– Je comprends votre déception. La pièce n'a pas été mise en ordre depuis longtemps, et ce sera fait un jour ; mais cela attendra... il y a tant d'affaires qui ont besoin d'être traitées... vous devrez vous contenter de cela.

Jonathan, quelque peu inquiet pour Mr Norrell, voulut l'installer plus confortablement contre un des tas de papiers qui, estimait-il, avaient déjà été endommagés par des choses autrement plus violentes que des gentlemen anglais. Mais dès qu'on voulut le faire marcher sur le moindre fragment de papier, Mr Norrell sembla se réveiller totalement.

– Non !

Jonathan et le roi de Lost-Hope furent aussi surpris par cette contestation inattendue que par son expression déterminée. Peut-être se demandaient-ils aussi à quel point il avait simulé son malaise.

– Non, continua Mr Norrell, cela n'attendra pas ! Si personne ne veut se déranger pour ranger tout cela, nous le ferons !

Il examina Jonathan d'un oeil acéré, comme s'il le défiait de se défiler. Rien dans l'attitude ou le silence de son ami ne permettait une telle interprétation, mais il ne prendrait aucun risque.

– Je ne permettrai pas, poursuivait le magicien, qu'un tel traitement soit imposé à des livres !

Le roi de Lost-Hope sembla un instant prêt à s'exclamer que les principes de Mr Norrell était étrangement mal placés, en ce qui concernait les horribles traitements. Mais il se contenta d'éclater d'un surprenant rire grave et franc.

Jonathan se rendit compte alors qu'il ne l'avait jamais entendu rire, ni dans le monde des humains, ni ici.

– Je vous ai permis de consulter mes archives, je ne vais certes pas vous empêcher de travailler pour moi ! Lisez et rangez tout votre soul, magiciens anglais ! Je donnerai des ordres pour que vous ne soyez pas dérangés, jusqu'à ce que vienne l'heure du repas, tout du moins.

– Nous n'avons pas besoin de manger ! grogna Norrell.

Jonathan espéra de tout son coeur que leur hôte ne l'avait pas entendu ou allait l'ignorer avant de décider qu'il fallait bien commencer par quelque chose ; il se saisit de la feuille la plus proche de la porte, et l'examina avec animosité, pendant que Norrell en faisait autant de son côté.

Il y avait dans cette pièce une quantité incroyable de documents, qui étaient tous imprégnés d'une sorte de parfum qui était la magie des fées ; mais bien peu concernaient réellement la magie. Après avoir parcouru la trois-cent-vingt-septième lettre qui demandait au gentleman aux cheveux de chardon s'il acceptait d'accorder une de ses nièces en mariage, Jonathan commençait à se sentir sérieusement lassé. Et encore, c'était sans compter les dizaines de propositions ou de lettres d'amour qui avaient concerné le gentleman lui-même, encore moins celles qui visaient le roi actuel et le laissaient avec l'horrible impression d'avoir fouiné dans ce qui ne le regardait pas. Les autres étaient des fées, mais là on parlait toujours, quoi qu'il puisse en dire, de Stephen Black. Du moins, dans la tête et le sens des convenances de Jonathan, c'était le cas.

Quant à Mr Norrell, quand il tombait sur un de ces documents de nature inconvenante, il la jetait discrètement sur la pile de Jonathan.

– Norrell... je vous ai vu.

– Mais ce n'est pas à moi de lire ces choses ! C'est vous qui êtes marié !

Jonathan ne voulut pas s'abaisser à protester que cela n'avait aucun rapport, et se contenta d'envoyer sur le tas de Mr Norrell les plus ennuyeux des papiers qu'il pouvait trouver, de préférence en rapport avec l'esthétique des jardins d'agrément, impliquant à son goût trop de fleurs et d'ossements. Etrangement, Mr Norrell semblait trouver le sujet beaucoup moins dérangeant que celui du mariage.

Mais même si les documents sans intérêt constituaient la majorité de la réserve, ils n'en étaient pas l'intégralité. Et, autant certains couraient le risque de les faire mourir d'ennui, autant d'autres semblaient avoir le pouvoir d'absorber le lecteur, et Jonathan se retrouva pendant plusieurs quarts d'heure à lire l'histoire hilarante d'un grain de blé qui avait mangé une souris. Sauf que quand Mr Norrell, inquiété par les éclats de rire, lui arracha la page des mains, et que Jonathan essaya de lui expliquer pourquoi il devait absolument lire la suite, ce n'était plus drôle du tout.

Certains parchemins plongeaient dans le bonheur et d'autres faisaient pleurer, comme si l'émotion faisait autant partie d'eux que le nombre de pages ou la couleur de l'encre. Il y en avait aussi qu'aucun sort de traduction ne pouvait révéler, et il était impossible de savoir s'ils étaient incroyablement bien protégés ou s'ils n'avaient jamais rien voulu dire en premier lieu.

Il n'y avait aucun livre de magie à proprement parler, du moins pour un magicien anglais respectable, mais plusieurs d'entre eux étaient suffisamment puissants pour être des sorts.

Finalement, au bout de plusieurs accidents, Jonathan Strange et Mr Norrell décidèrent, bien que ce fut pour eux une forme de torture, de classer tout ce qui pouvait sembler magique dans un grand tas, et de l'explorer ensemble, avec précautions, seulement quand ils auraient fini de faire plusieurs grandes piles avec tout le reste. Leur résolution fut quelque peu contrariée quand certains des livres en question se révèlèrent avoir une antipathie prononcée avec certains autres, et que la guerre qui s'ensuivit faillit détruire de précieux papiers ; il fallut faire plusieurs piles arbitraires.

Peut-être le précédent système de classement n'avait-il pas été si stupide qu'il le semblait, ou peut-être - et c'était pire à imaginer - des destructions du même genre avaient-elles déjà eu lieu à plusieurs reprises.

Au bout d'un temps indéterminé, un garçon-fée vêtu de feuilles de chêne vint leur annoncer que le souper était servi.

– Ce serait une impolitesse de ne pas s'y rendre, tenta d'expliquer Jonathan.

La vérité était qu'il avait grand faim.

– He bien, soyez poli pour nous deux, si vous y tenez. je vais pour ma part continuer à ranger ces livres ; nous aurons fini plus vite !

La vérité était qu'il avait faim aussi, mais pas au point de s'attabler au milieu d'une cour de fées. Et puis, peut-être pourrait-il en profiter pour faire une petite pause.

Jonathan se rendit donc à la table royale, où il passa une soirée très modérément agréable. En premier lieu, s'il avait pensé avoir une quelconque place d'invité d'honneur, il fut vite détrompé : bien sûr, une bonne partie de l'assemblée lui jetait des regards curieux, mais il n'était pas le seul à subir ce traitement, qui lui rappelait trop l'Angleterre, et éveillait en lui en alternance baillements d'ennui et frissons de nostalgie.

Sa voisine de table, une jeune fille au visage vert pâle, aux cheveux d'algues, aux grands yeux bleus troublants, s'était entichée de lui et lui proposa plusieurs fois un baiser ; quand Jonathan lui expliqua que dans le monde des humains, les opinions à ce sujet n'étaient pas frivoles au point de changer de minute en minute, elle sembla penser qu'il inventait cela pour l'amuser, et éclata d'un rire musical comme devant une excellente histoire, ce qui ne l'empêcha pas de redemander dix minutes plus tard.

Son autre voisin, qui avait la peau brune, un crâne chauve, mais le visage orné d'une barbe blonde, lui tendit un plat ; cela ressemblait à un rôti d'animal de petite taille, mais au vu de l'emplacement et du nombre des pattes, Jonathan aurait été bien embarrassé de dire lequel.

– Qu'est-ce donc ? demanda-t-il avec beaucoup de désir de s'instruire et un peu d'inquiétude.

– Peut-être bien des pommes de terre. Ou une autre denrée exotique.

– Cela ne ressemble pas à des pommes de terre, fit remarquer Jonathan avec toute la diplomatie dont il étit capable.

Cela ne suffit pas. Son interlocuteur eut un reniflement offensé.

– On n'oserait jamais, à la cour de Lost-Hope, servir un plat qui a l'apparence de ce qu'il est réellement ! Ce serait une honte suprême pour le cuisinier ! Déjà que certains murmurent, depuis l'arrivée de notre nouveau roi, qu'on diminue leur art en leur enjoignant des ingrédients déjà comestibles à la base !

Jonathan eut un remerciement muet pour Stephen Black - devant des mesures aussi sages, il lui semblait que l'appeler intérieurement par son nom humain était l'unique chose à faire.

Puis il le regarda, assis au milieu des fées comme si c'était sa nature, conversant et conseillant, et il fut le roi de Lost-Hope à nouveau.

Les plats, par ailleurs, étaient excellents, mais Jonathan ne manqua pas de noter quelque part dans son esprit qu'il lui faudrait renforcer et complexifier ce sort contre les illusions - mais plus tard, car il se sentait peu d'appétit pour des pommes de terre.

Enfin, dès qu'il put quitter la table sans offenser les lois de la politesse, ce qui fut très tard, le roi fit un signe de tête et une jeune fille aux ailes de papillon repliées et aux yeux entièrement noirs le mena jusqu'à la bibliothèque, lui racontant des histoires de fleurs, apparemment sans se soucier de s'il écoutait ou pas.

Il trouva Norrell en fâcheuse posture.

Ou du moins, c'était l'impression que donnaient son front couvert de sueur qu'il essuyait de son mouchoir, ses mains tremblantes, en même temps que le regard qu'il lança à Jonathan, empli de tous les reproches du monde sur l'acte inqualifiable de n'être pas arrivé plus tôt.

Trois ou quatre gamins féériques faisaient cercle autour de lui.

– Non, je n'ai pas retrouvé votre livre d'images ! Et même si c'était le cas, il n'y aurait aucune raison pour que je vous le rende ! Partez immédiatement, sinon...

Norrell s'interrompit, semblant incapable de proférer une menace appropriée. Les enfants en profitèrent pour crier encore plus fort.

– Il l'a déjà trouvé ! Mais il ne veut pas le rendre ! Il l'a dit !

La partie de Jonathan qui, il y a longtemps, alors qu'il cherchait quelque chose que le passionnât, avait étudié la rhétorique, eut un élan de réprobation devant leur incompréhension des modalités.

– A quoi ressemble ce livre que vous cherchez ? demanda-t-il, arrivant à la rescousse tel l'incarnation du compromis poli.

Les souvenirs de rhétorique étaient en train de rejaillir et de lui faire faire des choses étranges, constata-t-il avec un sourire tout intérieur. Arabella serait fière de lui, ou peut-être se moquerait-elle un peu, ou les deux.

– Il est énorme !

– Et il a des illustrations de tous les démons des enfers !

– Avec des couleurs !

– Et des flammes qui brûlent vraiment.

Mr Norrell sembla alarmé à ce détail. Les flammes en question pouvaient-elles abîmer le livre, voire ses voisins ?

– Si nous le retrouvons, nous vous préviendrons, annonça Jonathan, sans penser aux éventuelles façons de les contacter. Dehors, maintenant.

Les enfants coururent, volèrent, glissèrent hors de la pièce.

– Je ne reste pas là une seconde de plus ! Nous rentrons à l'abbaye !

Norrell avait le visage rouge. Apparemment, il pouvait peut-être supporter de vivre chez des fées, mais des enfants étaient au-delà de son seuil de tolérance.

Jonathan le raccompagna sans protester. Il commençait à se faire tard, sans compter qu'il aurait besoin de toute son énergie argumentative pour essayer de le faire revenir le lendemain matin.

Après une bonne nuit de sommeil, il le trouva en effet de meilleure humeur, ce qui n'était pas bien difficile.

– Retournons classer les livres ! s'exclama Jonathan comme si cela allait de soi.

Il dût convaincre Mr Norrell que le brugh n'avait pas disparu, que le roi n'avait pas changé d'avis pendant la nuit au point de vouloir les détruire - qu'on se souvienne, il avait été humain autrefois - que les livres avaient toujours besoin d'être rangés, mais que leurs piles parfaitement dressées n'avaient pas non plus été renversées pendant la nuit au cours d'une orgie sauvage. Et tout ceci, de façon d'autant plus admirable qu'il n'en avait pas la moindre certitude lui-même. Cela ne prit guère que quelques heures de conversation et de petit déjeûner.

Cela continua ainsi pendant les quatre jours suivants. Chaque matin, Jonathan devait recommencer la persuasion d'usage, Mr Norrell ayant été découragé par une chanson clamée par un livre de musique d'une voix suraiguë et quasiment impossible à arrêter, par des pluies de troublants vêtements lancés par des fées qui les observaient par les fenêtres, ou par un presque étouffement avec sa propre salive quand un reptile de plusieurs mètres de long lui avait souhaité le bonjour. A tous ces désagréments, qui faisaient rire Jonathan presque autant que son maître en pleurait et qu'il prétendait menus, il opposait l'attrait de la bibliothèque, et Norrell se laissait toujours tenter.

Ils se rendaient aux archives, chaque fois menés par une fée différente. Jonathan se demandait si jouer les guides était une punition, une récompense, le résultat d'un tirage au sort, ou peut-être d'un protocole complexe en fonction des phases de la lune.

Ils passaient la journée à ranger, classer, et résister à la tentation de lire dans les détails, jusqu'à la glorieuse conclusion. Enfin, les piles soigneusement rangées de poèmes sur la guerre voisinaient celles de recueils de devinettes, et Jonathan Strange et Mr Norrell purent enfin s'atteler à ce qui les intéressait vraiment.

On a raconté beaucoup de choses sur les impénétrables jungles des Indes, peuplées de tigres mangeurs d'hommes, ainsi que sur les solitudes assoiffées du désert du Sahara. Les glaces du pôle et les côtes d'Australie, qui abritent les monstres les plus venimeux du monde, ont quelques prétentions au danger. Qu'il nous suffise de dire que chacun de ces environnements semble la douceur d'un foyer anglais auprès des pièges d'une bibliothèque du pays des fées.

Malheureusement, un autre inconvénient majeur en est que l'héroïsme, qui consiste principalement à lancer le bon contresort au bon moment et, en de rares occasions, à jeter un livre le plus loin possible de soi en criant, en est beaucoup plus techniques et beaucoup moins digne, aux yeux du profane, de récits circonstanciés que celui qui consiste à affronter les environnements cités plus haut, ou même de tirer, armé d'une baïonnette, sur un autre homme dans les mêmes conditions.

Qu'il nous suffise de dire qu'au bout de quelques jours encore de ces recherches discrètement héroïques, Jonathan Strange poussa un cri. Comme il a été mentionné plus haut, il s'agissait là d'une pratique courante, et Mr Norrell ne le remarqua que pour plaindre ses pauvres oreilles.

Mais il eut une occasion de s'attendrir sur d'autres parties de son corps quand Jonathan sauta sur lui et se mit à le secouer par l'épaule.

– Je l'ai trouvé ! s'exclama-t-il. C'est un contrat avec le Royaume des Automnes Oubliés, sur une protection mutuelle, et c'est bien ça, ce tourbillon de feuilles dans lequel j'ai été capturé !

Le jeune magicien continua, de plus en plus excité, sans remarquer que Norrell était tellement occupé à souhaiter être ailleurs qu'il n'avait pas le temps de lire dans les détails.

– Le roi a parlé d'anciennes alliances, plusieurs d'entre elles, mais maintenant, nous savons quoi chercher ! D'autres feuillets officiels du même format que celui-là, qui nous diront d'où venaient les autres assauts, et nous permettront enfin de nous retourner contre eux et les affronter en face !

Il ne se trompait pas. Trouver les papiers devint effectivement très simple. Cela entraîna chez les deux magiciens un élan d'enthousiasme, vivement entretenu par une discussion longue et passionnée sur la facilité d'annuler un sort, dès lors que l'on pouvait en cibler le lanceur - et que l'on était les deux plus grands magiciens de l'époque moderne, bien entendu. Les théories s'empilèrent sur les remarques, les sorts les plus génériques pour agir sur les fées utilisés en tant que compléments intermédiaires, accompagnés de quelques renforcements... Tout cela se montait magnifiquement.

Ils auraient pu, maintenant qu'ils avaient tout ce dont ils avaient besoin, faire leurs adieux définitifs au brugh, et retourner bien confortablement à l'abbaye, où ils avaient des chaises et même des divans. L'exactitude historique oblige à mentionner qu'aucun des deux n'y pensa.

– Cela ne va pas, interrompit pourtant Mr Norrell, le front soucieux.

Jonathan s'interrompit. Ce n'était bien entendu pas ce qu'il aurait voulu entendre. Mais il voyait le problème.

– Ce sont les lieux, pas les royaumes, qui sont impliqués, compléta-t-il. Mais les noms qui leur sont donnés ne comptent en aucune façon comme moyens explicites de les désigner. Ce n'est pas donné à la naissance. Pas comme le nom d'une personne. Peut-être avec les contrats eux-mêmes ?

– Non, ils portent la marque de ce lieu, compléta Mr Norrell. Il doit y avoir d'autres copies, là-bas, qui pourraient marcher, mais...

– Mais ?

– Vous savez bien, pas que nous ayions précisément besoin d'un des éléments en question, mais...

– Cela pourrait marcher !

– Mais vous rendez-vous compte ! Il s'agit d'un royaume féérique - cela, encore, nous pourrions nous en sortir - du paradis - je suis toujours méfiant par rapport à cet endroit, malgré sa bonne réputation... mais enfin... - Mr Norrell s'arrêta un instant pour s'emmêler dans ses mots - le troisième royaume est en enfer !!

– Exactement. Et il nous suffirait d'un des emblèmes de chaque royaume pour lancer le sort modifié dont nous parlions tout à l'heure.

Jonathan avait les yeux luisants, et même l'envie de faire quelque pas de danse. Il saisit les mains de Mr Norrell, avec un grand sourire, ce qui perturba plus qu'un peu le magicien plus âgé.

– Mais je pense que nous pouvons y arriver.

– Nous parlons de l'enfer !

Mr Norrell retira brusquement les mains. Jonathan était tellement heureux qu'il ne pensait pas à s'en offusquer.

– N'avons-nous pas déjà affronté bien des dangers ?

– Si, et c'était très désagréable ! Et, quoi que vous en pensiez, je ne suis pas sûr que l'enjeu...

La toute nouvelle réserve de patience angélique de Jonathan commençait déjà à s'effriter sérieusement, en entendant traiter son amour pour Arabella en de tels termes ; il essaya pourtant de parler à Mr Norrell en des termes qu'il pouvait comprendre.

– Rappelez-vous comme la lumière du jour est bonne pour lire ! Et, surtout, pensez à la merveilleuse magie que ce serait ! Si nous ne les trouvons pas, nous n'aurons jamais aucune occasion de lancer ce sort !

C'était l'argument définitif. Jonathan sentit Mr Norrell fléchir.

– Je pense que nous pouvons toujours essayer, dit enfin le plus âgé des magiciens d'une voix faible.

Jonathan ne se le fit pas dire deux fois. Le plus rapidement possible, il entraîna l'autre magicien derrière lui, dit adieu à la cour, laissa sans une pointe d'orgueil ceux qui considéraient la bibliothèque rangée comme une impossibilité matérielle vérifier entièrement par eux-mêmes (et tout faire effondrer à nouveau s'ils en avaient envie)... Heureusement, Mr Norrell lui-même semblait aussi pressé que lui, sinon plus, de quitter définitivement ce lieu. Cela n'était guère étonnant. Qu'il ne soit pas loin de courir jusqu'à l'abbaye, cela l'était beaucoup plus, mais Jonathan n'allait pas s'en plaindre, et se réjouissait de cet enthousiasme.

Lui-même, il rayonnait, même s'il essayait sans cesse de se rappeler qu'avoir une direction n'était pas encore être arrivé à destination ; la route serait longue et difficile. Mais probablement exaltante.

– Eh bien, commença-t-il avec un grand sourire, par quoi commençons-nous ?

La réponse de Mr Norrell se constituait d'un reniflement mou, qui signifiait sans doute que puisque dans un moment de folie il avait accepté d'aller faire du tourisme en enfer, il ne fallait pas en plus le contrarier avec des détails tels que le parcours exact et le pourboire pour les guides.

Jonathan commença la longue incantation qui allait envoyer l'abbaye au royaume des Automnes Oubliés.