To behold the wandering moon, riding near her highest noon, like one that had been led astray through the heav'n's wide pathless way; and oft, as if her head she bowed, stooping through a fleecy cloud

John Milton, Il Penseroso, 67

Chapitre 1: Le Sanctuaire

"Tu plaisantes, Saori, hein?"

La jeune fille aux cheveux mauves secoua la tête et continua à jeter pêle-mêle les vêtements de son immense garde-robe dans une encore plus vaste valise.

"Mais… tu es toujours faible… et en plus, tu hais les journées trop chaudes! Et en Grèce, il fait incroyablement chaud en été!"

"Seiya, nous en avons déjà discuté des centaines de fois, et cela s'est toujours terminé de la même façon. Toi te plaignant et moi remplissant une nouvelle valise."

Seiya croisa les bras sur sa poitrine et s'adossa au mur. Il haïssait le fait que Saori eût toujours raison, qu'elle fût aussi têtue (probablement autant que lui). Et pourquoi voulait-elle retourner au Sanctuaire, d'abord? N'avait-elle pas compris que, bien qu'étant le territoire d'Athena, c'était aussi le premier endroit où ses ennemis attaquaient? Même Hades avait trouvé le moyen de l'y atteindre!

"Allons, Pégase, ne me regarde pas comme ça! Le Sanctuaire a besoin d'être réorganisé, et toi, tu as besoin de vacances. Je ne comprends pas pourquoi tu en fais tout un plat!" continua une Saori très déterminée en s'asseyant sur la valise pour essayer de la fermer sans la faire exploser. Les robes de belle taille avaient toujours été son point faible.

"C'est juste que je ne voudrais pas qu'il t'arrive quelque chose", déclara Seiya en plaçant une main sur le couvercle de la valise et la fermant facilement. De nombreux vêtements en jailliraient dès que Saori essaierait d'ouvrir ce truc.

Saori soupira. Il était devenu surprotecteur depuis qu'elle était guérie, et bien qu'elle trouvât cette attitude extrêmement touchante, cela la rendait folle. "Seiya…"

"Oui?" répondit-il, faisant mine d'être blessé.

"Il ne reste personne qui pourrait me vouloir du mal, Pégase. Nous les avons tous stoppés. Et puis, si quelque chose arrivait, tu serais là pour me protéger, non?"

"Hai…", répondit-il d'un air peu convaincu.

"Donc, c'est parti pour la Grèce!" pouffa Saori, s'applaudissant de son propre succès.

"Hai…", répéta Seiya, toujours aussi peu convaincu.

"Ora, Seiya, ne sois pas rabat-joie! Imagine, nous aurons tout le Sanctuaire pour nous, tu pourras me montrer tes endroits préférés, et je te montrerai le Temple. Je suis sûre que tu n'as jamais réussi à t'y glisser, n'est-ce pas?"

Seiya la regarda, surpris de l'entendre dire cela. Le Temple. L'endroit le plus sacré du Sanctuaire, son cœur et son âme, où Athena vivait, rêvait et menait ses Chevaliers. L'endroit où seuls elle et le Grand Pope pouvaient entrer. Sol sacré. Le Temple d'Athena. Le Temple de Saori. Saori était Athena. Il avait passé tellement de temps en sa compagnie dernièrement, à parler, à se promener, à se disputer surtout à propos des choses les plus idiotes, qu'il avait oublié qu'elle était une déesse, il avait arrêté de la considérer comme telle. Et c'était là une chose qu'il ne pouvait pas se permettre, cela le conduirait seulement à souffrir, et il en avait assez d'être blessé.

"Seiya…", chuchota Saori, réalisant son changement d'humeur. Qu'avait-elle dit? Qu'avait-elle fait? Il lui était parfois tellement difficile de l'atteindre qu'elle aurait voulu le frapper. Pourquoi ne pouvait-il pas la comprendre? Pourquoi? Après tout ce qu'elle avait vécu. Après tout ce qu'ILS avaient vécu. "Est-ce que… Est-ce que ça va?"

Seiya ne se sentit pas capable de la regarder dans les yeux en lui répondant. Il pouvait mentir si nécessaire, mais pas à ces yeux, ces yeux qui voyaient jusque dans son cœur, dans son âme. Il n'aimait pas mentir, mais il pouvait le faire, il pouvait le faire pour ne pas blesser ces yeux purs ressemblant à deux flaques d'eau.

"Shiryû… Shiryû m'attend. Il voulait qu'on s'entraîne un peu avant le dîner. Il est toujours déterminé à me faire retrouver mon cosmos."

Saori hocha la tête, se mordillant la lèvre inférieure. Son cosmos. Le cosmos de ses amis. Essayer de l'utiliser les faisait terriblement souffrir bien qu'ils le lui cachassent. Ils ne lui faisaient toujours pas confiance. Ils la protègeraient, ils mourraient pour elle, mais ils ne lui faisaient pas confiance. Ils ne la considéraient pas comme l'une des leurs. Elle serait toujours leur Déesse.

"Oh… alors qu'attends-tu?" Saori était aussi mauvaise menteuse que Seiya. "Nous avons presque fini ici, de toute façon…"

"Tu… tu es sûre?" Culpabilité. Un soudain sentiment de culpabilité. Il pensa qu'il le méritait. Et puis, les quatre valises vides près de la porte disaient le contraire.

"Hai, Seiya, ne t'inquiète pas", déclara Saori. Elle fit un geste de la main, comme si cela importait peu. "Et puis, je peux toujours appeler Tatsumi pour qu'il me donne un coup de main."

Seiya acquiesça avec un faible sourire.

"Bien, si tu as des problèmes, appelle-nous, nous serons au terrain d'entraînement."

Cette fois, ce fut au tour de Saori de simuler. Elle retourna à ses tas de robes, jupes, chaussures et manteaux. Assez de vêtements pour habiller un pays entier.

Elle arrêta de prétendre plier une chemise de nuit déjà parfaitement pliée lorsqu'elle entendit la porte se refermer derrière lui. Après l'avoir jetée, sans beaucoup de soin, dans une des valises, elle se laissa tomber sur la chaise la plus proche, et soupira. Il semblait que, quoi qu'elle fît, ils ne la considèreraient jamais comme leur amie. Elle était condamnée à être leur Déesse. Rien d'autre… absolument rien d'autre.

"J'espère que tu es contente, Athena", murmura-t-elle en détachant un ruban de son poignet pour le mettre dans ses cheveux coiffés en queue de cheval. "A leurs yeux, je ne suis que la Déesse de la monstrueuse Sagesse…" Elle regretta ces mots aussitôt qu'elle les eût dits. Parce qu'elle était leur Déesse, ils avaient souffert, et leurs souffrances n'étaient pas une chose dont on pût se moquer, et encore moins d'en plaisanter ou de se sentir misérable.

"Ok, pardon", continua-t-elle en parlant à un mur très attentif. "Mais ce ne serait pas du luxe si tu pouvais m'aider là, parce que me faire des amis n'a jamais été mon point fort, tu vois?"

Le mur resta aussi compréhensif que pouvait l'être un mur, mais Saori sentait qu'elle avait été entendue et qu'on lui avait répondu. Oui, elle était déterminée à prouver qu'elle était beaucoup plus que la toute-puissante déesse de la guerre et de la sagesse. Elle voulait leur prouver qu'elle était aussi humaine. Qu'elle était leur amie. Qu'elle leur faisait confiance.

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Changer le monde. Notre monde. Oui, c'est sûrement le rêve de chaque cœur, de chaque âme sous cette nuit qui est la nôtre. De le transformer pour être meilleur. Pour nous. Pour les autres. De détruire la pauvreté, de bannir les guerres et la souffrance, de créer l'utopie parfaite, de tomber amoureux, de se faire des amis, de cesser d'être seul, d'interrompre la routine. Chaque souhait, aussi grand soit-il, aussi petit soit-il, est un souhait pour le changement, pour quelque chose de mieux dans nos vies, dans ce jeu retors dans lequel nous ont placé les Dieux. Nous sommes des êtres inaccomplis qui nous faisons du souci et courons toute notre vie, qui cherchons quelque chose et fouillons sans savoir ce que nous cherchons exactement, et quand finalement nous le trouvons, nous réalisons que nous l'avions déjà. Ou nous ne le remarquons simplement pas et continuons à courir.

In former days we'd both agree

That you were me, and I was you

What has happened to us two,

That you are you and I am me?

- Bhartrhary

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Je serai toujours avec toi″

Je ne te quitterai jamais″

Quoiqu'il arrive″

Chaque fois que tu enflammeras ton cosmos, tu sentiras le mien qui te guidera″

Seul? Tu penses être seul? Ne sois pas stupide, espèce d'âne russe, j'ai toujours été avec toi… et je le resterai toujours″

Toujours″

Quoiqu'il arrive″

Hyôga retomba une nouvelle fois sur les genoux, de la sueur coulant le long de son visage et collant ses cheveux dans son cou. Il ne se rappelait plus le nombre de fois où son corps avait flanché pendant qu'il essayait d'utiliser son cosmos. Oui, il pouvait l'enflammer, l'utiliser même, mais pas longtemps. Tôt ou tard, cela se terminait toujours de la même manière, la souffrance devenant trop insupportable pour son corps.

"Hyôga-san…"

"Ne dis rien Shun, je ne m'arrêterai pas."

Shun secoua la tête et fit semblant de retourner à son livre, regardant d'une manière assez évidente son ami par-dessus celui-ci. Bien qu'il ne vît aucun changement en lui, il avait eu le sentiment que Hyôga lui cachait quelque chose, leur cachait quelque chose. Depuis qu'ils étaient revenus des Champs Elysées, il les avait évités, boudeur et agressif à la moindre provocation. Et depuis quelques mois, il avait commencé avec ces entraînements, éprouvant non seulement son corps mais également son cosmos, mettant sa propre santé en danger. Shun l'avait même retrouvé plusieurs fois inconscient après des heures d'entraînement sans avoir mangé ou dormi. C'était après cela qu'il avait décidé de garder un œil sur lui. Après tout, il était son meilleur ami, celui qui s'intéressait le plus à lui.

C'était pourquoi il avait fini par le surveiller chaque fois qu'il le pouvait, toujours avec l'excuse qu'il aimait le calme régnant autour du terrain d'entraînement, et qu'il trouvait l'endroit parfait pour ses escapades littéraires.

Shun ne savait pas si Hyôga l'avait cru ou non, mais au moins, il n'avait rien fait pour l'en dissuader, et acceptait sa présence et ses plaintes avec un stoïcisme admirable.

Ce fut alors qu'une paire de mains chaudes vint couvrir ses yeux, le sortant de ses pensées et de ses inquiétudes.

"Seiyaaaa!!!" s'écria-t-il en se libérant de l'étreinte d'ours de son ami.

"Toujours en train de lire, Shun? Tous ces livres vont finir par faire de la purée de ton cerveau."

"Parce que tous ces anime et films d'action ne vont pas déranger le tien, n'est-ce pas, Otaku-san?" répondit-il en tirant la langue.

Seiya haussa les épaules et s'affaissa sur le banc, prenant le livre des mains de Shun. "Psychologie 1?" lut-il en fronçant les sourcils. "Il n'y a même pas d'images!"

"Bon, je sais que tu préfères quelque chose comme 'Le Petit Train qui pouvait…'", répondit Shun en reprenant son livre pour le poser à côté de lui. "Mais je pense qu'il est important pour nous d'essayer de nous comprendre un peu mieux nous-mêmes. Tu sais aussi bien que moi que nous n'avons pas une vie ordinaire, et que la plupart des gens ne verront jamais les choses que nous voyons."

Seiya sourit, touché par la quête de réponses de Shun. Son attention envers les autres et sa sincérité étaient juste ce dont il avait besoin pour oublier les sentiments amenés par sa discussion avec Saori.

"Okay Shun, tu as un point, là. Bien que je ne pense pas que cela nous affecte tant que cela. Je veux dire, nous sommes restés les mêmes, non?"

Shun lança un regard ironique à Seiya, un de ses délicats sourcils soulevé. Seiya suivit son regard et vit Hyôga, son cosmos blanc flambant si haut qu'une épaisse couche de glace recouvrait le sol autour de lui.

"La plupart d'entre nous?" plaisanta-t-il avec un large sourire. Shun pouffa de rire, mais un brusque flash d'énergie l'arrêta. Oui, la situation n'était pas drôle.

"Il semble avoir récupéré son cosmos…"

Shun acquiesça, faisant semblant de n'avoir pas entendu le ton envieux de Seiya. Cosmos. L'idée semblait tellement proche et en même temps tellement loin. Après 'être revenus', ils avaient tous eu de sérieux problèmes en utilisant leurs énergies. Ni lui ni Seiya pouvaient l'enflammer correctement, leur cosmos s'évanouissait dans la douleur de l'utiliser avant qu'ils n'aient pu atteindre le niveau du Bronze. Shiryû avait eu des problèmes similaires, mais pouvait maintenant supporter un niveau d'Argent – sa capacité à se concentrer et à méditer était admirable. Le seul qui semblait n'avoir aucun problème était son Niisan. Ikki, comme toujours, avait simplement eu à s'immerger dans son volcan et voilà, Phœnix était de retour.

Cependant, Hyôga avait été la surprise pour eux tous. Il n'avait eu cure de méditer et il n'avait pas non plus de lien avec un lieu qui ferait 'renaître' ses pouvoirs. Et pourtant, le puissant cosmos des Guerriers des Glaces brillait en lui plus fort que jamais. Tellement fort qu'il semblait avoir des problèmes à le contrôler.

"Petit veinard…", murmura Seiya très bas. Il n'avait pas voulu dire cela. Bien qu'il eût toujours souhaité que sa vie redevînt normale maintenant que ses pouvoirs l'avaient quitté, il réalisait combien il en était dépendant, combien il les appréciait. Combien ses pouvoirs lui manquaient. Etre aussi… vulnérable lui faisait penser qu'il était nu. Lui faisait penser qu'il n'était pas à la hauteur. Qu'il ne méritait pas d'avoir de tels amis, exceptionnels et puissants. Qu'il ne méritait pas de faire partie de ce monde de miracles qu'était le Sanctuaire. Qu'il ne méritait pas de pouvoir parler à Athena. Qu'il ne méritait pas de parler à Saori… Seiya secoua la tête, essayant de chasser ces idées. Il n'avait jamais envié personne dans sa vie, et il n'avait pas l'intention de commencer maintenant.

"Diamond Dust", entendirent-ils Hyôga dire calmement alors que l'énergie cosmique, mortelle, qui émanait de lui prenait la forme de cette terrible tempête capable de tuer un homme juste en le touchant. Sous l'attaque d'un air aussi froid, le mur en face de lui gela complètement. Il se désintègrerait au premier léger toucher. "Espèce de…, arrête de m'aider!!" cria-t-il en tombant à genoux. "Arrête de me torturer plus longtemps… laisse-moi…"

"Hyôga, ça va?" demanda Shun, oubliant son livre et se précipitant vers son ami, suivi de près par Seiya.

"Ne vous approchez pas!" La voix de Hyôga claqua durement, mais il regretta aussitôt d'avoir perdu le contrôle de lui-même. "La glace est trop glissante, vous finirez tous les deux par terre si vous essayez de marcher dessus", ajouta-t-il, essayant de paraître moins sérieux.

"Allons, Cygnus, admets que c'était ton intention", plaisanta Seiya en se grattant la tête pendant qu'il observait le sol maintenant tout blanc. "Tu sais, Saori sera furieuse que tu aies transformé le terrain d'entraînement en patinoire… Quoique, en y réfléchissant bien, ça fait longtemps que je n'ai plus fait de patins…"

"Essaie sur cette 'patinoire', Seiya, et tu feras une superbe statue de glace pour le parc", déclara Hyôga aigrement. Il s'agenouilla et toucha la glace. Aussitôt que sa paume fût en contact avec elle, la glace s'éleva pour l'envelopper. S'il n'avait pas eu une cosmo-énergie basée sur la glace, il aurait immédiatement perdu sa main.

"Astucieux comme piège…", marmonna Seiya, très tenté malgré tout de toucher cette glace. Ainsi, peut-être, son cosmos recommencerait à 'travailler' comme il devrait.

Hyôga haussa les épaules, retournant son attention à son 'travail'. Un piège astucieux, avait dit Seiya. Pour lui, ce n'était qu'un rappel de ce qu'il ne pourrait jamais posséder, d'une autre de ses pertes. Frustré par ses pensées, il ferma son poing et avant que ses amis eurent pu faire un mouvement, il l'enfonça profondément dans la glace. Bientôt, des millions de petits cristaux étaient en train de flotter autour d'eux, et le sol redevint visible.

La seule preuve de son entraînement était désormais un mur brisé, rien d'autre. Il semblait que rien, une fois changé, pût redevenir normal comme avant. Peut-être même pas lui.

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"Oui, vous avez bien entendu. Je veux six tickets pour le vol de cet après-midi à destination de la Grèce, en classe touriste, s'il vous plaît."

La voix au téléphone se tut pendant un moment. C'était dans de tels moments que Saori se demandait si Athena lui en voudrait qu'elle utilise son cosmos contre un civil.

"Et je les réserve au nom de Mlle Saori Kido? K-I-D-O?"

Saori soupira, souhaitant avoir la jeune femme devant elle pour pouvoir l'étrangler avec le fil du téléphone.

"Oui…", réussit-elle à dire sans perdre la cordialité de sa voix.

"..."

"Vous êtes encore là?"

"Oui… Oui… Mlle Saori Kido, vol 906 à destination de la Grèce… six tickets première classe."

"CLASSE TOURISTE ! Vous ne croyez pas que si je voulais voler en première classe, je prendrais un de mes propres jets privés?"

"Ecoutez, jeune fille, nous n'avons pas de temps à perdre avec des imposteurs. Si vous voulez continuer à jeter l'argent de vos parents par la fenêtre, appelez quelqu'un d'autre. Nous travaillons dur ici!"

Saori eut envie de jeter le téléphone par la fenêtre en entendant le 'clic' à l'autre bout. Par Athena, comment était-elle censée se comporter comme un être humain normal si les gens continuaient à placer des obstacles devant elle?

"Tatsumi…", dit-elle dans la petite boîte noire placée sur son bureau.

"Oui, Milady?" répondit la voix servile de l'homme après deux secondes.

"Dis aux pilotes d'être prêts à décoller dans cinq heures, destination Grèce."

"Le portail privé, Milady?"

Saori soupira. Il semblait qu'elle était condamnée à ne pas pouvoir vivre normalement.

"Oui, Tatsumi. Je te laisse carte blanche."

Elle n'entendit plus sa réponse, éteignant la foutue machine avant que sa voix ne pût être entendue. Essayant de ne pas se cogner contre les malles et les valises qu'elle avait rassemblées dans son bureau, elle sortit de la pièce et se dirigea vers sa chambre.

Le doux rose des murs l'accueillit. Même si elle n'avait pas passé beaucoup de temps au manoir dernièrement, sa chambre serait toujours son refuge. Oui, elle était toujours décorée pour une fillette de 10 ans, mais elle n'avait jamais voulu changer, même pas les draps en soie rose et blanche ou les lourdes draperies couleur fuchsia qui pendaient à la fenêtre et à son lit. C'était une chambre de petite princesse, un lieu de fantaisie, avec des poupées de porcelaine et des ours en peluche arrangés en ordre sur une table de marbre rose. Saori sourit. Dans cette pièce, elle voyait son ancienne personnalité, la méchante, égoïste, bourgeoise gamine qu'elle avait été et qui aimait le luxe dans lequel elle pouvait se permettre de vivre, et si elle pouvait s'en vanter, quoi de mieux… C'était un rappel de ce qu'elle aurait pu devenir si cela n'avait été pour Seiya. Pour ses amis et pour Athena. Pour son grand-père.

Haussant les épaules, elle ferma la porte derrière elle et regarda le lit avec attention. Souriant malicieusement, elle regarda par-dessus son épaule, comme pour être sûre qu'elle était seule, puis elle se rua sur le lit et sauta dessus, faisant voler alentour les milles coussins qui le couvraient. Riant, elle étreignait son énorme ours en peluche, un chef-d'œuvre fabriqué spécialement pour elle et qui avait demandé la coopération d'ouvriers de toute l'Europe.

"Monsieur Ours, vous savez quoi?" demanda-t-elle au très attentif ours en peluche qui la fixait avec autant de compréhension que l'avaient fait les murs quelques temps auparavant. "Je ne suis plus celle que j'étais, et j'en suis heureuse. Mais est-ce que cela signifie que je ne suis plus Saori? Non. Cela signifie juste que je suis une toute nouvelle Saori. Est-ce que tu l'aimes mieux?"

L'ours maintint son sourire en dents de scie sans broncher, sans se plaindre, toujours apaisant. Brave Monsieur Ours, auquel on pouvait se fier.

"Oui. Je peux le voir dans ces grands boutons noirs qui te servent d'yeux", pouffa-t-elle en plaçant son nez contre le sien et le caressant doucement.

"... Est-ce que les Chevaliers l'aiment aussi?" demanda-t-elle encore, pas tellement sûre de la réponse. Oui, ils lui montraient plus d'affection. Ils étaient même prêts à la suivre jusqu'en Enfer. Et pourtant, ils ne partageraient pas leurs vies. Quand il n'y avait pas de batailles à l'horizon, ils vivaient leur vie, et dans un sens, cela la rassurait. Cela rendait plus léger son triste cœur quand elle pensait à toutes les choses que ces garçons avaient déjà vécues.

C'était dans des moments comme cela qu'elle regrettait avoir été éduquée par des tuteurs et professeurs privés, incapable de se faire des amis de son âge, incapable d'avoir quelqu'un avec qui partager ses pensées, ses sentiments, ses doutes. Mais voilà, peut-être que si elle était allée dans une école normale, elle n'aurait pas pu se faire d'amis non plus. Peut-être que tous les enfants auraient eu peur d'elle, l'auraient haïe ou se seraient moqués d'elle. Peut-être l'auraient-ils simplement ignorée.

Etait-elle si terrible, si méchante, que personne ne voulût être près d'elle?

Elle fut surprise en sentant une larme rouler sur sa joue. Avait-elle tellement besoin de quelqu'un? Souffrait-elle tant?

Elle se leva et quitta son lit pour s'approcher de son miroir, une autre antiquité, fierté du manoir. L'image d'une jeune femme aux cheveux mauves et les larmes aux yeux la regardait. Ses traits étaient délicats, comme si un maître sculpteur l'avait taillée dans un bloc de marbre. De grands yeux brillants qui étincelaient et scintillaient sous ses longs cils. Des lèvres sensuelles, maquillées, quelle ironie, avec un rouge à lèvre rose bonbon. Un menton fier, un long cou, et une généreuse poitrine couverte par une longue robe blanche et rose pâle à col montant.

"Moi, moi-même et je", marmonna Saori. Elle tendit une de ses mains vers la surface polie du miroir. L'image fit de même, suivant chaque changement, chaque mouvement en parfaite synchronisation.

Cette image avait été sa seule compagne pendant les années passées, un être silencieux qui approuvait chacun de ses faits et gestes, qui l'acceptait comme elle était sans se poser de questions, sans douter. Un être qui ne la comprendrait jamais, qui ne la soutiendrait jamais, qui ne partagerait jamais sa vie avec elle. Une ombre. Une réflexion dans le miroir.

Un imposteur.

Le bruit du miroir se brisant sur le sol fut amorti par le tapis, pourtant en un temps record, une servante frappait à la porte. Saori s'était toujours demandé s'il y avait une sorte de caméra cachée dans sa chambre, vu que les domestiques semblaient savoir quand ils avaient à apparaître, ou à arrêter son esprit à vagabonder après ses pensées.

"C'est ouvert", dit-elle en se dirigeant vers la porte.

Une jeune femme aux cheveux et aux yeux bruns, qui pouvait avoir un ou deux ans de plus qu'elle-même, ouvrit timidement la porte. Saori l'avait déjà vue avant, qui faisait le ménage dans le salon. Il semblait que Tatsumi l'eût promue au premier étage.

"Milady, quelque chose serait-il arrivé?" demanda-t-elle, semblant ne pas voir les bris de verre sur le sol. Saori était surprise par la voix de la domestique, si douce et revêche en même temps. La voix d'une personne que la vie n'avait pas épargnée. La voix de quelqu'un qui avait souffert mais avait encore de l'espoir.

"Pas vraiment", répondit-elle en la dépassant. "Fais que la chambre soit nettoyée et dis à Tatsumi que je ne veux pas de nouveau miroir."

La jeune femme acquiesça, tête baissée. Ne jamais les regarder dans les yeux, les laisser croire que vous êtes moins qu'eux: c'était sa principale règle de survie, celle qui lui avait permis d'avoir un bon emploi et qui l'avait sortie des rues.

Saori le savait, c'est ce qu'elle leur avait dit quand elle était enfant, déclarant combien elle était spéciale, quelle chance elle avait, qu'elle roulait sur l'or alors qu'eux n'avaient rien, rien sauf l'argent que sa famille leur donnait si gentiment.

'Vous êtes maintenant des serviteurs de la famille Kido! …'

Saori sourit en entendant cette voix aigue et grinçante dans sa tête. Oui, c'était son ancienne personnalité, la gamine autoritaire qui ne s'occupait de personne sauf d'elle-même. Moi, moi-même et je.

Mais elle avait changé.

Ou du moins, elle essayait.

"Excuse-moi, mais je ne me souviens pas de ton prénom…", dit-elle en s'arrêtant sous une arcade.

La servante fut surprise d'entendre sa maîtresse lui demander cela. Elle ne pouvait pas se souvenir d'une seule fois où cette gamine prétentieuse lui avait dit autre chose que 'fais ceci, fais cela', pas une seule fois depuis qu'elle travaillait dans cette maison.

Fille du cuisinier, elle était partie avec son copain quand elle avait quinze ans. Elle avait décidé de commencer une nouvelle vie, de ne jamais se mettre aux ordres de quelqu'un d'autre. Décidé d'oublier l'aveu que sa mère lui avait fait. Décidé d'oublier qui elle était.

Après deux ans, elle était revenue auprès de sa mère, vers cette vie qu'elle haïssait, avec un bébé et un passé dont elle ne parlerait pas. De retour dans le manoir des murmures, des fantômes. De retour pour être aux ordres de cette enfant maintenant devenue femme et dont la vie était un conte de fée. De retour pour voir ce qu'elle n'aurait jamais. De retour dans un monde qui ne serait jamais le sien.

"Pallas, Milady", répondit la jeune femme, les yeux toujours baissés.

"Pallas…", répéta Saori, sourcils froncés. "Un nom grec…"

"Ma mère a toujours eu un faible pour le tableau, en bas dans le hall, Milady. Mais elle pensait que me nommer Athena serait trop prétentieux…", mentit-elle. Sa main se referma autour du pendentif attaché à son cou et elle souhaita que cette femme arrêtât de lui poser tant de questions et la laissât aller.

"Oh, je vois… Bien, je ferais mieux d'y aller maintenant, j'ai encore beaucoup de choses à faire. Ça été un plaisir de parler avec toi, Pallas…"

La jeune femme salua une dernière fois et entra dans la chambre, s'agenouilla près des bris de verre et commença à les ramasser un à un. Saori la regarda faire un court instant puis retourna vers son bureau et les piles de vêtements qui devaient encore être rangés, heureuse d'avoir parlé à cette fille, heureuse de faire de son mieux pour changer. Heureuse, finalement, d'être capable de regarder ses Chevaliers l'esprit tranquille.

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I am always with myself, and it is I who am my tormentor.

Leo Tolstoï, Memoirs of a Madman

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Nous te haïssons… te haïssons… te haïssons…

Tu n'es rien qu'une menteuse… un imposteur!

Déesse? Comment oses-tu prétendre cela! Je n'arrive toujours pas à croire que nous t'ayons appelée ainsi nous-mêmes…

Nous t'aimions! Comment as-tu pu… Comment as-tu pu nous faire ça? Comment as-tu pu nous trahir?

Maintenant pars!

Quitte ces lieux!

Ne reviens jamais!

jamais…

Je n'ai jamais… jamais… fait quelque chose pour vous nuire… et je ne le ferai jamais… Je vais partir… je vais disparaître… si c'est ce que vous voulez… mais rappelez-vous, quoiqu'il arrive, que je serai toujours votre Déesse… J'espère juste qu'un jour, je serais capable de penser de nouveau à vous comme à mes Gardiens…

Tu ne l'as jamais fait? Bâtarde! Je ne vois pas pourquoi je suis surprise, après tout, tu n'es rien qu'une fille de pute… et tu connais le proverbe, telle mère telle fille… Tu te nommes leur Déesse? Tu ne l'es pas, plus maintenant… Je prends ta place, gamine, et tu ne seras plus rien qu'un mauvais souvenir…

Mais… je ne veux pas être un souvenir! Je suis en vie, n'est-ce pas? J'ai une vie à vivre, j'ai un but… un objectif… j'ai des amis…

Lis sur mes lèvres, gamine, tu n'en as AUCUN.

Artemis se réveilla brusquement, de la sueur froide couvrant son corps. Elle était à court de souffle, et ne pouvait s'empêcher de trembler. Marmonnant un juron, elle porta ses mains à ses yeux, les frottant rudement comme si elle pouvait ainsi balayer les cauchemars en même temps que le sommeil.

"Que…?" dit-elle, arrêtant sa main quand elle la sentit humide.

Des larmes.

Artemis gloussa, plus par impuissance qu'autre chose. Elle pleurait. L'idée en elle-même semblait si lointaine, si incroyable. Cela faisait des années qu'elle n'avait plus pleuré, et maintenant, pour quelque chose d'aussi inoffensif qu'un cauchemar, elle pleurait comme un bébé.

"Merde…", sanglota-t-elle en s'asseyant contre le mur de la grotte dans laquelle elle avait dormi et entourant ses genoux avec ses bras.

Mais plus elle y pensait, et plus il lui semblait difficile de lutter contre, d'arrêter les larmes de couler, d'arrêter les sanglots de déchirer sa gorge.

Pour un rêve. Pour un putain de cauchemar. Elle pleurait pour un cauchemar.

Au plus profond d'elle-même, elle voulait appeler sa mère, sentir ses bras apaisants autour d'elle. Ou le sourire de son père. Ou la voix de ses amis.

'Aucun'

"Merde", murmura-t-elle de nouveau. Elle pleurait tellement fort que ça en faisait mal. Aucun. Personne. Personne pour l'aider, personne qui eût de l'affection pour elle.

Personne pour la sauver.

Comme elle restait prostrée la tête sur les genoux, une douleur lancinante dans la paume de sa main gauche lui arracha une sourde plainte.

Comme à contrecœur, elle regarda finalement sa main, les petites cicatrices qui la couvraient, et la longue balafre blanche qui la traversait. C'était étrange que celle-ci ne se fût jamais vraiment cicatrisée malgré les années.

"Tu n'es pas là non plus", dit-elle à la cicatrice, essayant vainement d'essuyer les larmes avec sa main libre. "Vous m'avez tous quittée… peut-être… peut-être que je le mérite… peut-être que vous aviez raison, je suis lâche… je suis un imposteur…"

Un courant d'air froid, passant par l'entrée de la grotte, la fit grelotter. Fatiguée et faible, elle regarda autour d'elle à la recherche de sa cape, mais ne trouva qu'un grand loup noir dormant dessus, trop satisfait après son dîner pour se réveiller aux pleurs de sa maîtresse.

"Au moins, l'un de nous réussit à dormir…", chuchota-t-elle, se sentant vidée maintenant que les larmes s'étaient taries. "Au moins, l'un de nous a l'esprit en paix…"

Le loup se tourna dans son sommeil, ouvrit à moitié ses yeux jaunes et retourna aux rêves qu'un loup peut avoir.

Artemis sourit faiblement, se couvrant avec la fourrure qu'elle avait utilisée comme matelas. C'était peu, mais cela irait, au moins jusqu'au lever du jour. Non pas que cela eût de l'importance, il ne lui restait plus que quelques jours sur son île argentine, cela ne serait pas long pour elle de laisser les mélodies apaisantes des lacs du sud pour celles de l'océan, de perdre sa solitude, de perdre son monde nouvellement trouvé.

Et de garder son honneur. Après tout ce qui était arrivé, après toutes les choses dont elle avait été accusée, elle n'avait plus qu'une chose, la chose qu'elle appréciait le plus. Elle avait toujours son honneur.

Et elle l'avait donné à sa sœur. Elle était attendue. Le moment de corriger toutes ses erreurs allait arriver. Le moment où ses cauchemars s'arrêteraient et où elle pourrait enfin trouver la paix. Le moment de retourner en Grèce. Le moment de se tenir debout et de faire face à son passé.

Fin du chapitre 1.

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Notes de Coronis

Traduction du passage de John Milton (poète britannique, 1608-1674), extrait de Il Penseroso (Le Penseur, 1645):

"Regarder la lune vagabonde, chevauchant près de son zénith, comme quelqu'un qui a été emmené à travers la large allée non dessinée du paradis, et souvent, comme si elle inclinait la tête, se penchant à travers un nuage moutonnant."

Ora: (jap.) doucement.

Traduction du texte de Bhartrhary (philosophe et poète hindou, v. 570-651):

"Dans le passé, nous nous sommes mis d'accord

Pour dire que tu es moi et que je suis toi

Que nous est-il arrivé,

Que tu sois toi et je sois moi?"

Otaku (jap.) = passionné de manga.

Traduction du texte de Lev Nikolaïevitch, comte Tolstoï (plus connu sous le nom Léon Tolstoï), romancier russe (1828-1910), extrait de Mémoires d'un fou (commencé en 1884):

"Je suis toujours avec moi-même, et c'est moi qui suis mon tortionnaire."