Novus vitae

Chapitre 13 : L'aube des festivités

Lorsque Luka rentra le soir à l'auberge, il trouva Nernica particulièrement énervée. Elle ne lui demanda pas comment ce premier jour de travail c'était passé et paraissait à peine se soucier de sa présence.

Luka, rompu de fatigue et de faim, la regarda chercher frénétiquement quelque chose dans leur malle.

« Qu'est-ce que tu cherches ? Osa t-il enfin demander.

-Rien, répondit Nernica en refermant brutalement le couvercle. Tu as trouvé ton amant ? Ajouta t-elle sur un ton qui ne laissait présager rien de bon.

-Qu'est-ce que tu as ? Demanda Luka sans répondre à sa question. »

Nernica se tendit et inspira profondément pour tenter de se calmer.

« Je n'ai qu'une envie, c'est de me tirer de cette ville de merde !

-Si c'est parce que l'intendant ne t'as pas prise, je te rassure ça ne vaut pas le coup, fit Luka de mauvaise humeur.

-Attend, ça veut dire que tu n'as pas trouvé ton Pâris ?

-Je sais que tu ne le portes pas dans ton cœur mais tu n'as pas besoin d'être agressive !

-Je suis censée être patiente avec toi et me taire, c'est ça ?

-On en a déjà parlé... commença Luka qui sentait la colère montée.

-Écoute, le coupa t-elle. Tu ne vas pas gagner assez d'argent pour nous deux et...

-Tu n'as qu'à trouver autre chose !

-Je ne vais pas me galérer pour ton Pâris !

-Attend, c'est toi qui voulait m'accompagner au début, tu t'en souviens ?

-C'était parce que je ne voulais pas que tu fasses de bêtises, répondit Nernica plus calme.

-Et maintenant tu t'en fous...

-J'en ai marre de crever de faim, de ne pas savoir où je serais demain et de t'entendre gémir avec tes histoires.

-Je ne gémis pas... commença Luka qui se sentait près à exploser.

-Arrête avec ton orgueil ! Je n'ai pas le droit de me plaindre quand on me traite comme une moins que rien mais toi par contre !

-Je te répète que ce boulot est plus crevant et décourageant qu'autre chose et en plus je n'ai pas pu, ne serait ce qu'apercevoir Pâris.

-J'ai le droit à ma fierté moi aussi, affirma t-elle.

-Nerni, dit Luka voulant calmer le jeu. Si tu veux partir, je ne t'en voudrais pas. J'aimerais juste qu'on arrête de s'engueuler constamment...

-Tu veux que je parte ? Demanda la jeune fille qui paraissait peinée.

-Quoi ? Ce n'est pas ce que tu veux ? L'interrogea t-il déboussolé.

-Je ne sais pas... je ne sais plus... »

Elle se laissa tomber sur le lit complètement désemparée. Luka la regarda. Ne sachant pas quoi faire, il s'assit près d'elle. Ils restèrent silencieux pendant plusieurs minutes avant que la jeune fille ne reprenne la parole.

« Oui, tu as raison, il vaut mieux que je rentre à Mercuta, murmura t-elle.

-Ce n'est pas ce que je veux mais tu m'as dit que tu voulais partir...

-Parce que j'ai l'impression de ne plus servir à rien. Je t'ai conduis ici et maintenant je me sens inutile.

-Mais non, répliqua le jeune homme en la prenant dans ses bras.

-Et puis, c'est vrai que je ne supporte pas Pâris, reprit-elle plus vivement. J'ai l'impression que ton amour pour lui ne fait que nous éloigner l'un de l'autre et ça me fait enrager.

-Ce n'est pas de sa faute.

-Ni de la tienne, je sais. C'est pour ça que je dois m'éloigner de vous. »

Ils se turent un instant. Luka comprenait qu'elle avait pris sa décision et qu'il ne devait pas l'empêcher de partir.

Au fond de lui, il espérait presque qu'elle s'en aille. Leurs disputes à répétitions et toutes les piques qu'elle pouvait envoyer sur son amant le poussaient à bout, et il n'était pas sûr de pouvoir tenir comme ça encore très longtemps sans atteindre une ultime dispute qui leur serait fatale.

Ils firent les comptes et calculèrent qu'ils pouvaient rester encore deux jours à l'auberge puis Nernica rentrerait à Mercuta et Luka essayerait de se loger dans un taudis loué pas cher dans les quartiers pauvres de la ville.

Une fois cela terminé, ils se regardèrent fixement dans les yeux avant de s'étreindre avec force.

« Tu as intérêt à me mettre au courant de tout ce qui se passe, sinon... menaça Nernica.

-Évidemment ! De toute façon, j'aurais besoin de tes conseils au moins une fois !

-Aie, aie, aie, se plaignit la jeune fille. Je devrais peut être rester pour prévenir des catastrophes.

-Ne me vexe pas ou je ne te tiens pas au courant ! Plaisanta Luka.

-Mouais... On verra si tu tiens le coup. Mais promet moi de ne pas prendre des décisions sans réfléchir à toutes les conséquences au préalable !

-Mais oui, mais oui, répondit Luka en levant discrètement les yeux au ciel. »

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A peine était-il réveillé que Pâris sentit une main s'abattre sur son épaule avec une telle brutalité qu'il crut qu'elle allait se décrocher.

Il se retourna vivement et fit face à un Alès encore embrouillé par le sommeil et qui laissa mollement son bras retombé sur son côté lorsque Pâris l'interrogea du regard.

« Faut qu'je t'parle, barbouilla t-il en se levant de sa palliasse avec difficulté.

-Qu'est-ce qui se passe ? Demanda Pâris en se laissant entraîner à l'abri des regards.

-Tu as des amis à Seline ?

-Pourquoi ? Demanda t-il en se tendant.

-Hier, j'ai rencontré un gars qui avait l'air de te connaître, répondit Alès soudain tout à fait réveillé.

-Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

-Juste qu'il te connaissait et, à ce que je vois, c'est réciproque. »

Pâris se sentit rougir. Il était maintenant inutile d'essayer de tromper Alès. Un surveillant les rappela à l'ordre et ils durent s'empresser de rejoindre les autres en cuisine. Pâris eut le temps de lui demander où travaillait Luka et il eut l'étrange impression que son ami lui donna la réponse à contre cœur.

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« Luka ! »

Le jeune homme manqua de tomber avec son chargement dans les bras. Il se retourna et laissa choir son paquetage de décoration d'extérieur. Le surveillant se précipita tandis que Pâris se jeta sur le matériel pour le remettre dans les bras de Luka.

« Tout va bien, monsieur. Je me charge de cet incident, assura t-il d'une voix claire et ferme. »

L'homme le regarda avec méfiance et toisa Luka du regard. Cependant, il ne dit rien et tourna les talons.

Pâris fit signe à son ami de le suivre et lui glissa discrètement à l'oreille :

« On se rejoint dans la cuisine où Alès t'a amené, à l'heure du repas. »

Luka eut à peine le temps de hocher la tête qu'il était déjà parti. Il donna les décorations à l'esclavage chargé de les installer et il retourna au travail pressé qu'il fut de l'heure du dîner.

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Il trouva la cuisine avec peine. Ses souvenirs remontaient difficilement à la surface et l'excitation l'empêchait de se ressaisir.

Il ouvrit timidement la porte et vit son amant sautait de la table où il était assis et venir à lui. Ils se laissèrent tomber dans les bras l'un de l'autre en soupirant de soulagement. Luka aurait voulu rester ainsi pendant une éternité mais le tremblement qui parcourait Pâris l'obligea à se séparer de lui. Toutefois, le jeune esclave refusa de briser leur étreinte, il l'embrassa dans le cou avec passion et Luka devina des larmes glissant sur le visage de son amant. Il chuchota plusieurs fois son nom et se tordit le cou pour pouvoir à son tour l'embrasser.

Pâris s'écarta enfin de lui, il posa un instant son regard embrouillé sur le visage inquiet de son ami puis fit un mouvement comme pour l'embrasser mais se retient pour, à la place, fermer la porte restée ouverte.

« Je suis désolé, chuchota t-il avec honte.

-Qu'est-ce qui se passe Pâris ? Murmura Luka dont l'impression que son ami lui cachait quelque chose grandissait.

-C'est juste... commença t-il. Tu m'as manqué... »

Sans lui laisser le temps de répliquer, Pâris le serra dans ses bras avec force et l'embrassa. Luka suffoqua et dû repousser son amant qui lui faisait mal.

Il le maintenait par le bras et le scrutait pour tenter de comprendre ce qu'il lui cachait. Ils restèrent ainsi pendant plusieurs minutes, Pâris, timide, n'osait le regarder et Luka qui ne savait que penser de cette honte que semblait ressentir son ami. Mais la peur grandissait la dernière fois que Pâris avait ainsi fuit son regard et refusait de répondre, c'était après l'agression de Moka...

« Ce n'est rien mon amour. »

Luka redressa la tête qu'il avait baissé en se plongeant dans ses réflexions. Pâris lui souriait tristement. Il l'embrassa doucement sur les lèvres tout en répétant que tout allait bien. Tout allait bien car il était là.

« Pâris ! Dis moi juste ce qui ne va pas ! On t'a fait du mal ? »

Le jeune homme avait dit cela d'une voix étouffée. Quelque chose en lui lui tordait l'estomac et l'empêchait presque de respirer.

« N'aie pas peur, personne ne m'a fait mal.

-Si... »

Pâris se pencha alors à son oreille et lui chuchota presque inaudiblement :

« Je suis juste celui qui a le plus de chance de s'enfuir d'ici et de connaître le bonheur.

-Et alors ? S'étonna Luka qui ne comprenait plus rien. Ne me dis pas que c'est la liberté et le bonheur qui te font peur ?

-Chut ! Pas si fort. »

Le jeune esclave l'entraîna brutalement à l'autre bout de la pièce.

« Qu'est-ce qui te prend ? Il n'y a personne ici ! S'exclama Luka que le comportement étrange de son ami commençait à énerver.

-Si, tout le monde écoute, répondit Pâris les yeux fixés sur la porte. Il y a toujours quelqu'un pour entendre. »

Ils regardèrent longuement la porte qui s'obstinait à rester close. Ils écoutèrent mais n'entendirent rien. Finalement, Luka se tourna lentement vers son ami et lui toucha le front.

« Tu es brûlant, dit-il presque soulagé. Tu dois avoir de la fièvre.

-Non, je vais bien, répondit Pâris malgré un léger tremblement.

-C'est cette histoire de fête qui t'épuise. Ils te font travailler comme un dingue ! Mais ne t'inquiète pas, je vais te sortir de là. »

Pâris lui sourit comme on sourit à un petit enfant.

« Comment ? Demanda t-il simplement.

-Je... je trouverai, je te le promets !

-Luka, mon amour, ne te vexe pas, mais je crois que j'ai trouvé une solution avant toi. Seulement, il me faut ton accord. »

Luka sursauta étonné par le calme que gardait son ami.

« Pourquoi ?

-Parce qu'il me faut t'être infidèle.

-Oh... fit bêtement Luka. Tu... Quelqu'un veut « payer » pour toi, c'est ça ?

-En quelle sorte...

-Le prince ou un de ses proches ? Demanda t-il en tentant de mesurer sa voix.

-Non, la princesse. »

Luka et Pâris sursautèrent et se retournèrent vivement vers la porte de la cuisine. Alès referma tranquillement le battant avant d'avancer vers les deux amants effrayés d'avoir été ainsi troublé dans leurs agissements.

Pâris se sentit mal, il avait honte et peur en même temps. Luka, lui, regarda fixement l'intrus avançant vers eux.

« Tu n'es pas venu manger, alors je t'ai cherché, annonça simplement Alès.

-Qu'est ce que tu veux ? Le coupa Luka d'une voix froide.

-S'enfuir avec nous, murmura Pâris comme pour lui-même.

-Pas avec vous. Je ne voudrais pas vous gêner. Mais si la princesse te le permet, ne sois pas égoïste.

-Comment veux tu que nous fassions ? S'écria Luka hors de lui. Tu penses que Pâris a le pouvoir de tous vous libérer ? Tu penses qu'il aurait été esclave, s'il avait été prince ? »

Pâris sursauta et pâlit un peu plus.

« Tais toi ! Ordonna Alès. On pourrait t'entendre.

-Oui, tais toi, Luka, s'il te plaît, lui murmura son ami blanc comme un ligne. »

Luka fusilla Alès du regard mais se tut et attendit que quelqu'un reprenne la parole. Il y eut un silence de mort puis enfin Pâris annonça d'une voix grave :

« Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour nous sortir d'ici. »