Novus vitae

Chapitre 14 : Les chants des festivités

La fête battait son plein. Les jeux organisés par le prince pour l'occasion venaient de se terminer et la princesse, sa sœur, remettait les coupes aux champions avant que son frère annonce l'ouverture du banquet. Tous se précipitèrent vers le buffet où s'entassait de quoi faire vivre la ville pendant une année.

Le vin coulait à flot et les jardins du palais étaient emplis de cris et de danses. Jamais la musique ne s'arrêtait. A chaque pas que l'on faisait, on croisait des cracheurs de feu, des conteurs et autres charmeurs de serpents. Partout, l'orient ouvrait ses portes et laissait diffuser ses senteurs et ses couleurs.

Même en s'enfonçant dans les profondeurs du palais, on pouvait encore entendre la musique et les chants des festivités.

C'est dans cette atmosphère joyeuse mais également étouffante qu'esclaves et serviteurs travaillaient depuis déjà plusieurs heure sans avoir la moindre seconde de répit.

Pâris circulait dans la foule, espérant croiser Luka. Il se sentait faible et mettait cela sur le compte de ses nuits d'insomnies où il ne s'endormait que pour rêver de flammes, de cendres et de cris. Toutes les nuits, il rêvait de la chute de Troie, de son frère Troïlos, rampant jusqu'à lui à demi mort, de son peuple mourant sous les décombres, de sa famille l'accusant sans relâche de ce désastre.

La tête lui tournait. Il se sentait près à défaillir. Il se retient au mur du couloir qui menait aux cuisines. Il essaya de se redresser pour continuer son chemin mais l'image de Troïlos mourant à ses pieds, lui revint à l'esprit et il manqua de dégurgiter son maigre dîner, avalé à la hâte et sans appétit.

« Qu'as-tu ? »

Pâris leva les yeux vers l'homme qui se tenait en face de lui et le regardait inquiet.

« Pourquoi tu pleures ? Tu es malade ? Tu trembles, tu dois avoir de la fièvre.

-Non... murmura faiblement Pâris. »

Il sentit que l'homme lui prit la coupe vide qu'il devait ramener aux cuisines. L'homme l'aida ensuite à se mettre debout et l'entraîna dans une pièce vide.

« Repose toi cinq minutes ici. Je vais reposer ça et aller chercher Alès.

-Non, Luka... dit faiblement le jeune homme.

-C'est le garçon avec qui tu parlais hier ?

-Oui...

-Je vais voir si je le trouve, sinon je t'envoie Alès. »

Il referma la porte, laissant Pâris seul. Celui ci s'était quasiment écroulé sur une chaise en se retenant à la table avec difficulté. La tête lui tournait et il avait de plus en plus mal cœur. Il se laissa aller sur la table. Alors la pièce où il se trouvait laissa place à l'immense cave de ses cauchemars. Il était au sol et dû user de toute la force de ses bras pour se redresser, ses jambes ne lui répondant plus.

« Pâris... Pâris... »

Une voix siffla son nom à plusieurs reprises. Le jeune homme tressaillit et tourna sur lui-même pour en découvrir la source.

« Pâris soit maudit... »

Il se retourna vivement et vit la pâle figure de Priam, le roi de Troie, son père. Il recula effrayé.

« Père... murmura t-il les larmes aux yeux.

-Pâris soit maudit, répéta le fantôme. Tu as détruit ma ville, tu as tué mon peuple.

-Père... je ne voulais pas... je...

-Tu n'es plus mon fils. Tu es maudit. Mon peuple souffre par ta faute. Je souffre par ta faute !

-Je voudrais tellement...

-Te racheter ?

Pâris chancela. Maintenant ses larmes coulaient le long de ses joues. Il était trop faible pour parler mais il tendit les bras vers son père qui le repoussa.

-Ton sang. Nous voulons ton sang ! »

A peine l'homme avait il fini de parler que l'obscurité se fit autour de Pâris qui sentit le sol s'affaisser sous ses pieds. Il tomba et heurta durement la pierre qui recouvrait le sol de la pièce où il s'était endormi.

« Père... père... »

Il se débattait dans le vide tandis que quelqu'un l'aidait à se redresser.

« Calme toi, fit une voix près de lui. Calme toi, ce n'était qu'un rêve. »

Pâris tenta de maîtriser ses tremblements et vit trois hommes près de lui le regardant inquiets.

Alès le rassurait en le soutenant. Il lui parlait d'une voix calme et posé, comme un père à son fils. L'homme qui était allé le chercher se tenait debout près de la porte et attendait que Pâris soit remis pour se retirer. Le troisième était Luka. Il s'était agenouillé près de son amant en tremblant. Son visage était très pâle, sa main à demie tendue comme s'il voulait prendre celle de son ami pour le rassurer sans oser le faire.

« Ça va mieux ? Demanda Alès à Pâris en le tenant par les épaules.

-Oui, bafouilla t-il.

-Ça fait plusieurs jours qu'il cauchemarde comme ça, indiqua Alès à Luka. Mais c'est la première fois que ça lui arrive en pleine journée.

-Je... je vais bien, se précipita Pâris lorsque son amant le regarda pour l'interroger. »

Il se leva avec difficulté, toujours soutenu par Alès.

« Je vais m'occuper de lui, annonça Luka en parlant pour la première fois depuis que son ami était réveillé. Retournez à vos postes avant qu'on ne remarque votre disparition.

-Je dirais à vos chefs qu'on vous a envoyé sur une autre mission, quelque chose d'urgent, répondit Alès.

-Merci Alès, murmura faiblement Pâris. Je vous revaudrais ça, ajouta t-il également pour l'autre homme. »

Ce dernier, une fois rassuré sur la santé de son camarade, se pressa de retourner à son poste de peur de recevoir une punition. Alès le suivit un instant après.

Luka remercia intérieurement Alès pour son aide précieuse mais n'osa pas le dire tout haut car son orgueil et sa jalousie l'en empêchés. En effet, il voyait d'un mauvais œil l'amitié naissante entre Alès et son amant. La peur que quelqu'un d'autre que lui puisse accaparer l'attention de Pâris, l'angoisser énormément.

Une fois les deux hommes sortis, il étreignit son ami tout en l'embrassant tendrement. Le sentant encore un peu faible, il le fit s'asseoir sur la chaise puis s'assit près de lui.

« Comment se fait-il que tu ne mets pas dit que tu dormais mal ?

-Je...

-C'est pour ça que tu m'évitais ? Continua Luka.

-Tu... je ne voulais pas t'inquiéter inutilement, se défendit Pâris gêné par les yeux scrutateurs de son amant.

-Pâris, dit Luka en l'obligeant à le regarder. Dis moi ce qui se passe. Est ce que cela a un rapport avec ta famille ? Tu as eu des nouvelles ? Je vois bien que tu ne veux pas me le dire. C'est à propos de Moka ? Ajouta t-il d'un ton amère.

-Non ! Moka n'a rien avoir là dedans. Et toi non plus. C'est à propos... de mon autre famille, termina t-il en baissant les yeux.

-Ta vraie famille ?

-Oui... »

Luka se leva de sa chaise pour s'accroupir devant Pâris. Il posa les mains sur ses genoux et chercha son regard.

« Tes cauchemars te rappellent quelque chose de douloureux, c'est cela ? »

Les yeux de l'ancien prince se remplirent de larmes.

« Ce ne sont pas des cauchemars, réussit-il à articuler. C'est autre chose. C'est comme... un mauvais présage ou... quelque chose comme un appel.

-Un appel ? Répéta Luka. Tu rêves que ton père te demande de le rejoindre ? »

Pâris sursauta et lâcha la main de son ami qu'il serrait pour se donner du courage.

« Comment... comment sait tu que c'est mon père ? Bafouilla t-il tremblant.

-Tu l'appelais quand nous sommes arrivés.

-Mon Dieu... gémit Pâris en palissant.

-Qu'est ce qu'il y a ? s'inquiéta Luka.

-Il... il ne faut pas que ça se sache !

-Calme toi, Alès et l'autre garçon ne vont certainement pas répéter à tout le monde qu'ils ont manqué à leur devoir pendant la grande fête.

-La fête ! S'écria Pâris qui réalisa enfin ce qui se passait autour de lui.

-Ne t'inquiète pas, Alès s'est occupé de tout, tu t'en souviens ?

-Oui mais je... j'avais oublié... Il faut absolument qu'on retourne à nos postes ! Nous ne pouvons pas nous absenter aussi longtemps !

-Attend ! Le retient Luka alors qu'il s'élançait vers la porte. Explique moi...

-Luka, fit Pâris en se retournant vers lui, complètement remis de son malaise. Je t'expliquerais plus tard, peut être demain pendant le rangement ou après mais là, nous devons y aller. Et puis j'ai besoin de mettre de l'ordre dans mes pensées avant de t'en parler.

-D'accord, murmura Luka en le laissant partir. »

Toutefois avant d'ouvrir la porte, Pâris se retourna vers son amant et l'embrassa.

« Merci d'être là. Merci d'être avec moi. »

Et il quitta la pièce avant même que son ami n'ait eu le temps de répondre.

o0o

L'aube se levait et les jardins du palais se vidèrent peu à peu. Le prince et sa famille s'étaient retirés dans leurs appartements. Les esclaves et domestiques s'affairaient pour préparer le rangement et démontage des étales. Une douce odeur d'épice flottait dans l'air.

Aidé par un autre esclave, Pâris rangeait des pots en terre cuite de différentes tailles. Il se sentait encore un peu fiévreux même si la fraîcheur de la nuit lui avait fait du bien.

Par un étrange miracle, aucun des quatre compagnons n'avaient été sermonné pour leur petite escapade. Elle avait été noyé par la masse de domestiques et d'esclaves qui travaillaient cette nuit là.

Les deux amants s'étaient croisés à trois reprises mais n'avaient pu se parler. Ils n'avaient que leurs regards pour communiquer. Pâris s'était voulu rassurant mais sans pouvoir cacher à Luka l'immense fatigue qui pesait sur son front.

Alors qu'ils se retrouvaient un instant seul dans une petite cuisine, Alès en avait profité pour donner à Pâris une préparation qui devait lui rendre suffisamment de force pour affronter la dure nuit qui se présentait à eux. C'est ainsi que Pâris réussissait à porter les pots de terre cuite jusqu'à la cave où ils se rangeaient sans défaillir. Cependant l'effet de la potion commençait à s'estomper et le jeune homme sentait que sa tête lui tournait à nouveau.

Au bout d'une heure, un des surveillants le repéra et l'autorisa à aller se reposer. Pâris fut donc envoyer dans une chambre réservée aux esclaves malades pour qu'ils se reposent durant la journée.

À peine couché qu'il s'endormit et plongea dans une ville en flamme où des centaines d'hommes et de femmes rampaient à ses pieds, couverts de sang, parfois avec des membres arrachés, et réclamaient le sang de l'ancien prince, son sang contre leur survie.

Il se réveilla en hurlant et se débattant tant et si bien que l'homme qui veillait les quelques malades dû l'empêcher de tomber de son lit.

Quand le jeune homme fut calmer, le surveillant lui apporta une potion et l'aida à la boire. Quelques minutes plus tard, il se rendormit et, cette fois, plongea dans un lourd sommeil sans rêve.

o0o

Luka sortit de la chambre miteuse qu'il louait dans le quartier pauvre de la ville. Il n'avait dormi que deux heures cependant, il courait presque pour se rendre au palais. C'était sa dernière journée, la dernière fois qu'il pourrait parler à Pâris en entrant légalement dans le palais.

Il savait que Pâris était resté deux jours au repos et qu'il devait sortir ce matin. Grâce à Alès, qui pouvait lui rendre visite, il avait appris que son amant voulait le retrouver dans la petite pièce où il avait eu son malaise, avant qu'il ne commence son service.

Il ralentit l'allure lorsqu'il entra dans les jardins il ne voulait pas attirer l'attention sur lui. Cette dernière journée devait être bien employée, il serait stupide de la gâcher en se faisant repérer.

Lorsqu'il entra dans la pièce, il ne vit rien d'autre que les tables et les chaises qui l'encombraient. S'il n'avait pas participé au démontage, il aurait pu croire qu'il s'était trompé.

Il attendit pendant plusieurs minutes, inquiet, avant d'entendre des pas résonner dans le couloir. Il se redressa, il reconnaissait le pas de son ami. En effet, la porte s'ouvrit et Pâris paru.

« Comment vas tu ? S'empressa t-il.

-Ça va, répondit Pâris avant de l'entraîner dans un coin de la pièce. J'ai compris la signification de mes rêves.

-Et ?

-Il faut que je donne de nouveau mon sang pour Troie, annonça t-il fermement.

-Quoi ? Tu...

-Seulement quelques goûtes, le rassura t-il. Je ne connais pas la raison, je sais seulement que c'est urgent et que je dois me rendre à Troie au plus vite.

-Mais... Pourquoi toi ?

-J'ai... j'avais une place assez important dans ma première v... famille, se rattrapa Pâris qui se rendait compte que son ami ignorait tout de lui. C'est trop long à t'expliquer, conclut-il. »

Luka devina que quelque chose d'extrêmement important, peut être plus encore qu'il ne pouvait se l'imaginer, était en train de se jouer. Il aurait voulu demander plus d'explication mais réalisa que le temps leur manquait. Il fallait parler vite et bien.

« Mais comment comptes tu y aller ?

-Je... répondit Pâris qui n'avait pas réfléchi à cette question. Je dois m'enfuir.

-Ils te rattraperons, dit Luka en se souvenant de ce qu'avait dit Nernica.

-Il faut... il faut absolument... je ne peux pas, il faut que j'essaie ! »

Pâris s'était mis tout d'un coup à pleurer. Des larmes de peur. Il se tordait les mains et tremblait violemment. Luka chercha désespérément une solution quand son regard tomba sur un petit vase.

« Je sais ! Tu vas me donner ton sang dans une fiole et j'irais à Troie. Je suis libre moi, et j'ai gagné un peu d'argent, je peux y aller à ta place ! Et ta famille pourra te libérer ! »

Pâris le regarda sans répondre. Il ne savait pas si l'idée de Luka pouvait marcher ou pas. Il se sentait totalement perdu et impuissant. Mais comment expliquer un tel secret à son amant ? Le croirait-il ? Et s'il le rejetait ? En même temps, il était coincé ici et la situation ne pouvait plus durer.

Soudain, Luka l'embrassa d'un baiser plein d'amour et de tendresse. Il semblait si heureux de son idée que, sans même s'en rendre compte, Pâris hocha la tête. Luka ne sentait plus sa joie : il avait trouvé le moyen de libérer son amant !

« Dis moi le nom de ton père ! S'empressa t-il. Nous allons trouver une fiole et mettre ton sang dedans. Puis je pars pour Troie, je donne la fiole à ton père et lui explique où tu es pour qu'il te libère.

-Je sais pas...

-Quoi ? Qu'est ce qu'il ne vas pas ? Ton père ne peut pas t'abandonner comme ça.

-Non c'est beaucoup trop honteux pour lui, répondit l'ancien prince avec un sourire amère sur les lèvres. Non, le problème c'est que tu auras du mal à l'approcher. Tu n'as aucun titre ou grade qui soit digne de mon très cher et très aimant père.

-Pourquoi ? Il est si important que ça ? Demanda Luka mi vexé, mi apeuré par l'étrange tonalité dans la voix de Pâris.

-Assez important, répondit il simplement.

-Alors qui est-ce ? Donne moi son nom au moins !

-Priam, roi de Troie. »