Novus vitae

Chapitre 17 : Le voyage du prince

Le vieil homme resta un long moment à observer le coucher de soleil. Une lueur rougeoyante semblait recouvrir toute la ville qui s'étendait à ses pieds. La vision était à la fois magnifique et terrifiante. Elle rappela aux vieux roi combien sa ville était en danger s'il n'agissait pas. Mais que faire ? Croire un garçon qui, il en était certain, travaillait pour le compte de l'ennemi ? Ou le faire mettre à mort et ignorer ses revendications ?

« Raedel ! Envoyez moi Arhon. »

L'homme qui était apparu dans l'encadrement de la porte, disparu aussitôt que l'ordre fut donner. Le roi se retrouva de nouveau seul. Il resta là, immobile, jusqu'à ce que le dernier rayon du jour fut éteint. Dans l'obscurité derrière le roi, apparu un homme, tout aussi vieux que Priam. Il s'avança lentement comme s'il hésitait à s'approcher trop près du roi.

« Avance, lui dit le roi sans se retourner.

-Vous m'avez fait appeler...

-Oui, je dois savoir si le garçon disait vrai en ce qui concerne Pâris.

-Il serait bon d'envoyé quelqu'un à Seline pour en être sûr, mon roi. Le sang de votre fils est la seule chose qu'il nous manque pour sauver Troie. Et s'il s'agit d'un guêpe happent, nous n'aurions sacrifié qu'un seul homme.

-Oui, tu as raison, murmura Priam. Je vais envoyer un simple soldat quelqu'un qui ne sera rien d'autre que ce à quoi ressemble Pâris. En attendant, je veux que tu me vérifies le contenu de ce flacon, reprit-il en sortant la fiole de sang de son manteau.

-Bien sûr, mon roi, répondit humblement Ahron en prenant la fiole.

-Et maintenant, retire toi, j'ai à faire. »

Ahron disparu tout de suite dans l'ombre tandis que Priam resta encore un moment à observer la ville à présent totalement plongée dans la nuit, puis il rentra dans ses appartements d'un pas rapide.

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Le jeune homme priait. Il ne priait plus pour que son ami revienne mais pour qu'il soit encore en vie. Les cauchemars n'avaient pas cessé, au contraire, ils s'étaient amplifiés. Il lui arrivait même de voir des flashs et de s'évanouir en pleine journée. Les rêves n'avaient pas changés mais une phrase que son père disait depuis plus d'un mois maintenant, en parlant d'une tentative de l'ennemi pour détruire Troie en donnant un faux sang, lui hurlait que Luka était en danger. Malheureusement, il ne pouvait rien faire. Ces nombreuses tentatives pour convaincre la princesse de le laisser partir à sa recherche avaient lamentablement échoué. Pire, elles avaient provoqué la colère de la princesse qui mettait maintenant tout en œuvre pour que Pâris soit le plus brimé possible.

« Ahrg ! S'exclama t-il avec rage en se redressant. Et dire que je me suis vendu pour elle ! »

Il jura plusieurs fois dans le silence de la chambre de repos. Ses évanouissements fréquents obligeaient ses supérieurs à le laisser se reposer une ou deux heures de plus par jour, de peur qu'ils ne perdent leur argent si jamais il passait l'arme à gauche.

Comme fréquemment, la tête lui tourna et il fut obligé de s'asseoir sur le lit le temps que ça lui passe. Il resta quelques minutes ainsi, luttant contre son envie de vomir. Puis, alors qu'il se sentait mieux et se préparait à retourner travailler, la porte de la salle de repos s'ouvrit en grand et plusieurs hommes parurent.

« Monsieur Pâris ? »

Choqué, le jeune homme reconnu l'uniforme de l'armée troyenne. Il resta muet de stupeur pendant quelques secondes. Il avait pourtant cru ne jamais revoir cet habit.

« Luka, murmura si faiblement Pâris que personne ne l'entendit. Il a réussi... »

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Dans son cachot humide et sombre, Luka s'était amaigri. Cela faisait maintenant des semaines qu'il croupissait ainsi dans la lugubre prison troyenne. Même s'il continuait à compter désespérément les jours malgré sa cellule sans fenêtre, il avait perdu tout espoir. Plus personne n'irait venir l'interroger maintenant. Et si le roi de Troie aurait dénié l'écouter, Pâris aurait pu être là, à ses côtés.

Luka s'écroula sur le sol glacial, secoué de sanglots. Il le savait : jamais il ne reverrait son Pâris. Il allait mourir ici, prisonnier de Troie et Pâris là bas, prisonnier de Seline. Lui qui s'était bêtement persuadé que son amant délirait et que cette deuxième vie n'était qu'un songe. En réalité, tout ce que lui avait dit le jeune homme était vrai, ainsi que la haine de son père...

« Pardon, pardon... murmura faiblement Luka étendu sur le sol du cachot. Pardon... »

Quelques jours après son enfermement, il l'avait d'abord accusé d'être l'origine de ses maux. Il avait déversé sa colère en flot continu pendant des semaines puis il s'était réveillé un jour, en ignorant si c'était le jour ou la nuit, et l'avait pardonné. Pardonné de ne pas être à ses côtés, pardonné de ne pas venir le sauver. Maintenant, c'était à lui de s'excuser.

Brusquement, il se redressa et tendit l'oreille, il entendit des pas précipités dans les cachots et des cliquetis d'armes. Le bruit se rapprocha.

« Quelqu'un vient... murmura Luka soulagé à l'idée que son cauchemar se termine. »

Deux soldats entrèrent dans le réduit et forcèrent Luka à se lever.

« Adieu... murmura t-il faiblement, espérant voir la lumière du jour une dernière fois. »

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Pâris avait perdu l'habitude de monter à cheval et surtout de rester en selle lors du galop. Bien sûr il montait autrefois quand son juge ne l'avait pas encore transformé en sous-homme. Mais depuis qu'il connaissait Luka, il ne s'était jamais remis en selle.

« Ah merde ! Jura t-il lorsqu'il manqua de tomber pour la énième fois depuis qu'ils avaient quitté Seline.

-Tout va bien Monsieur ? Demanda son protecteur en ralentissant.

-Oui merci, répondit-il honteux qu'il ait remarqué son manque d'expérience.

*Décidément, tu ne sais pas faire grand chose, à part trouver les ennuis, murmura une petite voix dans sa tête.*

-Tais toi ! Grommela Pâris en poussant plus fort son cheval sous le coup de la colère.

-Pardon Monsieur... Je pensais que vous vouliez de l'aide... »

Pâris ralentit sous le coup de la surprise.

« Oh non ! Ce n'est pas à vous que je disais cela... fit il gêné.

-Bien Monsieur, répondit le second soulagé de ne pas être la cause de la mauvaise humeur du jeune prince. »

Encore une fois, Pâris se sentit honteux mais il se reprit bien vite en pensant à son ami. Son gardien ne lui avait pas dit grand chose sur sa venue et lorsqu'il l'avait interrogé sur le sort de Luka, il avait étrangement éludé la question.

La princesse avait brusquement changé d'attitude envers le jeune esclave lorsqu'elle avait compris que son sang l'élevait plus haut qu'elle. Pour l'amadouer un peu plus, Pâris lui avait promis de repasser par Seline lorsqu'il aura réglé ses affaires à Troie. Il avait vu juste et quelques paroles bien placées avaient fini de convaincre la princesse.

Depuis leur l'accord sexuel passé le mois dernier, elle se montrait plus tendre envers le jeune homme et celui ci se disait en soupirant, que c'était toujours ça de gagner. Cependant, il notait parfois de brusques changements d'humeurs, comme si au plaisir se mélangeait la frustration.

*Sûrement celle de savoir que je ne ferais plus jamais une telle chose, pensa Pâris les dents serrées.*

Il se concentra de nouveau sur la route et sur sa monture. Rêvasser en ce moment n'était pas ce qu'on pourrait appeler une bonne idée.

Cependant, la nuit commença à tomber. Les derniers rayons de soleil rasaient à présent le sol, faisant miroiter les milliers de grains de sable s'envolant avec le passage des deux cavaliers et aveuglant ces derniers. Le soldat ralentit considérablement sa monture, forçant ainsi Pâris à faire de même, et se retourna vers le jeune prince.

« Nous arrivons à Gagerum, lui cria t-il pour couvrir le bruit de course des chevaux. Nous pouvons nous y arrêter pour la nuit. Mais restez sur vos gardes, Monsieur. Je suis seul pour vous protéger. »

Pâris répondit d'un simple mouvement de tête, il était trop faible pour parler et peu lui importait du danger qu'ils risquaient tant qu'ils pouvaient dormir. Son accompagnateur parut satisfait car il relança de nouveau son cheval vers un point noir que l'on distinguait à peine à l'horizon. Pâris eut du mal à le suivre et l'homme dû derechef ralentir pour ne pas le semer.

Il finirent par atteindre Gagerum. C'était une petite ville, dépendante d'autres cités plus importantes. Les rues étaient étroites et ils durent descendre de cheval pour rejoindre une auberge où le soldat troyen avait passé la nuit à l'aller. Sur le chemin, Pâris eut la désagréable impression que les habitants les dévisageaient avec méfiance. Il fut soulager lorsqu'ils arrivèrent enfin dans une cour mal entretenue où de maigres volatiles gambadaient. L'auberge était miteuse mais cela n'effrayait en rien le jeune homme, habitué à bien pire.

« Ici, personne ne pensera à nous chercher, lui murmura son guide à l'oreille.

-Je crois que toute la ville sait que nous sommes ici, marmonna Pâris qui ne souhaiter que dormir. Cet endroit me semble désert. »

Sans ajouter quoi que se soit, il se dirigea vers l'aubergiste qui les observait et demanda deux chambres pour la nuit et qu'on leur monte le dîner dans leurs chambres. Son guide fut surpris de sa brusque prise d'engagement. Il lui avait paru timide et taciturne voire même soumis. Cependant, toute sa royauté, son panache et son prestige venaient de refaire surface à cet instant précis.

L'aubergiste leur indiqua leurs chambres et leur monta le repas quelques minutes après. Le soldat mangea rapidement puis sortit discrètement pour vérifier que son prince ne manquait de rien. Mais à peine sortit dans le couloir, des rires attirèrent son attention. Il se dirigea vers l'escalier et écouta de manière à ce que l'on ne le surprenne pas.

« … Et elle m'demandé si j'pouvais lancé mon arme de l'autre côté de la rive, alors je m'suis pas démonté, hein ! J'lui ai balancé ça ! Elle n'en revenait pas la coquine et...

-Des soldats ! Murmura le troyen paniqué. »

Il tenta de se rendre chez Pâris mais, au même moment, quelqu'un passa près des escaliers un étage plus bas. Il resta donc à sa place et attendit que la voie se libère tout en écoutant la conversation des soldats. Au bruits de couverts, ceux ci devaient manger. Le troyen en compta trois mais il avait beau écouté, rien ne laissait présager qu'ils étaient là pour eux. Toutefois, il savait les achéens rusés et ne voulait pas tomber dans leur piège si près du but.

« Eh ! Fait bien nuit maintenant ! Faudrait p'être y aller, proposa l'un deux sans grande motivation. On va s'faire engueuler sinon...

-Ouais ! On y va ! Grogna un autre. »

Les chaises raclèrent le sol quand ils se levèrent de table. Ils payèrent l'aubergiste et sortirent en riant grassement. Le troyen se redressa lentement avec soulagement. Cependant, il hésita encore à informer Pâris de la présence de soldats étrangers si près d'eux. Mais il se ravisa en se remémorant la mauvaise humeur du prince dû à la fatigue. Il ne voulait pas risquer de mettre en colère son souverain s'il le réveillait pour rien.

Il ne pu pourtant dormir que d'un œil, tant l'angoisse le tiraillait. Et, dès que l'aube vint le réveiller, il s'empressa de préparer leur départ. Pâris était levé lui aussi et en meilleure forme que la veille.

« Hier, tu me disais que cette ville était sûre et aujourd'hui, tu veux la quitter au plus vite. Il s'est passé quelque chose ? Demanda le jeune prince surpris par son attitude.

-Non, mon prince, mentit le soldat. Mais nous devons ne pas perdre de temps... »

Il finissait à peine sa phrase, qu'il grimpa sur sa monture. Pâris l'imita tout en se demandant qu'est ce qui l'avait inquiété autant.

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Le soleil lui brûla les yeux mais il lutta. Ils pouvaient enfin voir la silhouette de la cité troyenne se dessiner à l'horizon.

« Nous arrivons ! Annonça inutilement le troyen aussi soulagé que Pâris de voir enfin leur destination. Si nous continuons à cette allure, nous atteindrons la porte principale dans trente minutes. »

À ces mots, Pâris accéléra l'allure et dépassa son compagnon de voyage, prenant ainsi la tête de l'équipage. Quelque chose de plus fort que la peur d'être de nouveau confronté à son père, le poussait en avant.

Ils galopèrent tant et si bien qu'ils arrivèrent aux pieds de la ville en moins d'un quart d'heure. Le soldat arrêta un instant Pâris pour lui demander de se couvrir le visage. Déjà vêtu d'un habit de page, il passerait ainsi inaperçu. Il le fit ensuite passer par la porte de service et l'amena dans les appartements du roi là où, quelques mois auparavant, Luka s'était vu privé de la lumière du soleil.

Priam apparu dans une aura de magnificence, effrayant Pâris qui recula dans l'ombre d'un pilier. Le roi ne reconnu pas son fils dans son costume de page et se tourna vers son envoyé presque étonné de le voir :

« L'as tu trouvé ? Ou est ce que le garçon mentait ?

-Seigneur... répondit le troyen surpris en relevant les yeux vers le roi. Vous le voyez là, près de moi. Le garçon n'a pas menti et je vous l'ai ramené selon vos ordres... »

Il continua à parler mais ni Priam ni Pâris ne l'écoutèrent. Tous deux se fixèrent maintenant, et une expression étrange, impossible à décrypter, se peignit sur leurs visages.

« Pâris... souffla Priam du bout des lèvres. Tu es là.

-Oui, père, je suis de retour. »

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Pour une fois, j'ai pas mis quatre mois ^^ Espérons que ça dure ! Dites moi ce que vous en pensez (du chapitre hein ^^) dans une petite review ;D