Novus vitae

Chapitre 18 : Le sang des retrouvailles

Un lourd silence s'abattit sur la pièce tandis que le père et le fils continuaient de se dévisager. Lentement, le roi de Troie descendit une des marches qui menaient à son trône tout en faisant signe au soldat de se retirer. Pourtant la tension resta palpable une fois l'homme sortit.

« Où étais tu ? Demanda subitement Priam s'arrêtant à quelques mètres de son fils.

-A Seline... répondit Pâris surpris. »

L'échange aurait paru banal à n'importe quelle personne qui ignorait le rapport qu'entretenait ces deux protagonistes. La question de Priam sonnait comme de la curiosité et non comme de la crainte ou de la colère. Pâris avait répondu sur le même ton, ne sachant pas quelle était la meilleure manière de se sortir de cette atmosphère étouffante.

Priam fixait Pâris comme hypnotisé mettant ce dernier mal à l'aise. Quelque chose dans cette ambiance lui rappelait ses cauchemars. Mais avant toute chose, il voulait savoir ce qu'il était advenu de son ami.

« Où est Luka ? Je l'ai envoyé ici pour me précéder... »

Malgré sa préparation, sa phrase lui semblait totalement absurde. Il essayait de parler tel que son rang l'exigeait mais n'en avait pas la carrure.

« Pourquoi n'es tu pas venu toi même ? Comment veux tu que nous croyons un étranger en guenilles en ces temps sombres ?

-Je... j'étais... prisonnier... souffla Pâris intimidé par le regard du roi. Je vous ai envoyé Luka ! Où est il ?

-A sa place, coupa sèchement Priam. Es-tu assez stupide pour croire que j'allais verser un mauvais sang dans la cuve et détruire ainsi Troie ?

-Mauvais sang... répéta t-il pour lui même.

-Il suffit d'une goutte d'un faux sang, d'un sang autre que celui de notre famille, pour anéantir tout ce que nous avons de plus cher, tout ce que nos ancêtres et moi même avions bâti tout au long de nos vies ! Crois-tu sincèrement que j'allais courir ce risque ? Je t'ai fais appeler, repris Priam. Pourquoi n'es-tu pas venu...

-J'étais esclave du prince de Seline ! Hurla Pâris les larmes aux yeux. Je ne POUVAIS PAS partir ! J'ai fait ce que je pouvais en vous transmettant la seule chose que vous désirez de moi...

-Je t'avais confié au juge Ham...

-Il m'a vendu ! Il m'a vendu comme du bétail ! Et vous, vous n'avez rien fait pour me sauver ! Vous...

-Cesse de pleurer, on dirait ta sœur, ordonna le roi agacé de voir ce garçon de son rang s'humilier autant. Et c'est moi qui t'ai libéré. Tu pourrais me remercier...

-Non... souffla t-il avec rage sans avoir essuyé ses larmes. Non, ce n'est pas vous... Vous ne m'avez pas libéré... Vous êtes... Vous êtes... »

Pâris ne pu continuer. La peine et la rancœur lui brûlaient la gorge et le faisaient trembler. Il n'avait qu'une envie : retrouver Luka et s'enfuir. S'enfuir pour ne plus jamais revoir le visage de cet homme. Cet homme qui s'acharnait à le détruire.

Pourtant, l'homme en question semblait avoir été touché par les mots du jeune homme ou, du moins, il semblait y réfléchir. Il regarda le garçon face à lui tenter de se calmer, de ne pas céder devant lui. Il semblait si jeune, si perdu...

« J'ignorais où tu étais, repris Priam plus calmement. Le juge m'a dit que tu avais tué son fils pour le voler et que tu t'étais enfui avec un... amant.

-Je n'ai rien volé... et je ne me suis pas enfui... Je ne voulais pas le tuer... C'était un accident. C'était lui ou nous. »

Priam ne répondit rien mais continua de l'observer. Il lui importait peu de la mort, accidentelle ou non, du fils Hamandrys. Mais son fils avait un amant et cela le répugnait.

Pâris avait compris cela. Il avait pu le lire dans les yeux de son père ou, en tout cas, de son géniteur. Il ne lui faisait pas confiance. Il savait de quoi il était capable. Il avait vu sa sœur Cassandre se faire rabaisser de nombreuses fois alors qu'elle tentait de sauver son peuple. Elle avait toujours raison mais jamais son père ne s'était remis en cause. Pourtant les autres non plus ne la croyaient pas, mais Priam semblait prendre plaisir à contredire sa fille et à l'humilier devant la cour et le peuple.

Pâris chercha alors un moyen de savoir où était Luka sans brusquer Priam. Il devait lui faire oublier l'idée qu'ils étaient amants.

« Pourquoi... tenta Pâris plus calme. Pourquoi n'avez-vous pas simplement vérifié le sang ? Arhon peut le faire.

-Et il l'a fait.

-Et le résultat n'était pas satisfaisant ? Demanda Pâris avec réserve.

-Si, mais il y a maintenant quelques temps que je n'ai plus une entière confiance en Arhon. Il semble me cacher quelque chose. »

Pâris se tut quelques instant. Il ne savait que répondre. Arhon lui avait toujours paru étrange mais il ne pouvait l'imaginer en traite. Le jeune homme attendit donc que son roi de père daigne reprendre la parole en premier, mais il se contenta de fixer Pâris comme s'il attendait que quelque chose vienne de lui. N'y tenant plus, le jeune homme tendit brutalement son bras devant lui. On pouvait voir la peau trop claire et les veines saillantes du garçon trop longtemps gardé captif.

« Maintenant que je suis là, pourquoi attendons-nous ?

-Oui, murmura le roi. Il est temps d'en finir. »

Sur ces mots, il frappa deux fois dans ses mains et un serviteur apparu dans l'encadrement d'une petite porte cachée par l'ombre de deux piliers. L'homme s'avança avant de s'incliner respectueusement, attendant les ordres.

« Conduis nous à la cuve. »

A peine ces mots prononcés, l'homme pivota et disparu dans l'ouverture. Priam fit signe à Pâris de le suivre. Ils descendirent ainsi de longues volées de marches et parcoururent de nombreux couloirs sombres et étroits. Au fur et à mesure du voyage, Pâris se remémora ce qui avait été ces derniers instants en tant que prince de Troie. Sentant les larmes monter, il ferma les yeux avec force et força son esprit à se concentrer sur autre chose. Sur Luka...

Brusquement, un courant d'air glacial le fit trembler de tous ses membres. Ses yeux se rouvrirent avec difficulté sur une immense salle voûtée ne contenant qu'une sorte de grand bac en pierre en son centre.

« La cuve... murmura solennellement Priam. Laisse nous et préviens Arhon, ordonna t-il à leur guide. »

Celui ci s'inclina une nouvelle fois puis sortit en fermant la porte derrière lui. Pendant ce temps, Priam se dirigea vers la cuve. Il regarda longuement à l'intérieur sans se préoccuper de son fils resté près de la porte. Ce dernier ne se sentait pas très bien. Cet endroit l'étouffait. Il pouvait voir le long couteau aiguisé et renvoyant les reflets des flammes brûlants dans les torches comme d'immenses ombres menaçantes sur les parois froides de la pièce.

Pâris respira un grand coup. C'était cette arme qui allait entailler sa peau pour lui dérober quelques gouttes de son sang. C'était cela qu'allait apporter Arhon.

La porte derrière lui s'ouvrir brusquement et laissa apparaît un homme décharné, le visage creux et le corps simplement couvert de haillons.

« Enfin te voilà ! Tonna une voix dans les profondeurs de la salle. »

Pâris sursauta avant de se rendre compte que cette voix était évidemment celle de Priam.

« Pardonnez moi mon roi, répondit Arhon en fixant sur Pâris un regard affable.

-Ne perdons pas de temps, pressa Priam agacé par l'attente. »

Sans attendre, Arhon attrapa brutalement le bras de Pâris et l'entraîna jusqu'à la bassine de pierre. Le jeune homme fut choqué par son geste avant de se rappeler que l'homme avait toujours été aussi lunatique. Il se massa inconsciemment le bras tandis que son regard dérivait vers le contenu de la cuve. Celui ci le dégoûta, une nouvelle fois... Elle était remplie au tiers par un liquide d'un rouge si sombre qu'il paraissait noir. Le sang de sa famille... Et peut être autre chose, comme ce qu'avait rajouté Arhon il y a des années.

Hypnotisé par la substance, Pâris n'entendit pas son père lui demander de tendre son bras au dessus de la cuve. Arhon le poussa alors amicalement du coude pour le réveiller avant qu'une nouvelle colère n'éclate. Surpris, le jeune homme tourna la tête vers le sorcier qui l'enjoignait de lui montrer son bras avec un regard bienveillant. Malgré l'aspect hideux de cet homme et l'ambiance glauque de la pièce, Pâris se sentit rassurer et tendit son bras trop maigre pour que son sang aille rejoindre celui de ceux qui avaient autrefois été sa famille.

Il ne put se retenir un gémissement de douleur lorsque le sorcier lui entailla brusquement la peau. Du sang noir jaillit et on lui pressa le bras pour le faire couler dans la cuve.

Une fois cela fait, Arhon lui tendit un tissu dont la propreté laissait à désirer pour qu'il panse la plaie. Pâris trembla un peu en essuyant le sang en trop et en pressant son bras pour arrêter l'hémorragie.

« Ainsi la colère des dieux sera apaisée, déclara solennellement Arhon.

-Pourquoi ne se passe t-il rien ?

-Il s'est passé quelque chose mon roi, les dieux bénissent de nouveau Troie. Et l'épidémie qui la malmenait depuis des mois va bientôt disparaître, le blé repoussera et la guerre sera gagnée.

-Laisse nous, ordonna Priam en se tournant vers Pâris.

-D'accord, mais dis moi d'abord où est Luka. J'ai fait mon devoir... »

Priam grogna mais appela tout de même deux serviteurs. Le premier reçu l'ordre d'aller chercher Luka et le deuxième de conduire et soigner Pâris dans une chambre d'invité.

o0o

Les deux soldats traînèrent, plutôt qu'ils ne conduisirent, Luka jusqu'à la chambre grise. Une fois arrivé, ils le laissèrent s'écrouler à terre et sortirent de la pièce en prenant bien soin de verrouiller la porte derrière eux.

Le jeune homme se redressa comme il put, à la force de ses coudes. Il était dans une petite pièce sans aucun mobilier, faiblement éclairée par quelques torches aux murs de pierre grise. Bien qu'il faisait froid, le corps de Luka apprécia la chaleur de la pièce, comparé à sa cellule glaciale.

Il attendit longtemps, très longtemps avant que la porte ne s'ouvre sur un serviteur et un garde. Le premier entra avec un bol de soupe, le posa par terre à quelques pas de Luka et lui dit de manger avant de sortir.

Luka regarda un instant ébahi le bol de soupe. Il s'était attendu à une exécution et voilà qu'on le nourrissait ! À moins que se soit cela l'exécution... Après tout, un empoisonnement salissait moins qu'une décapitation. Il resta encore quelques minutes à observer le bol avant que la faim gagne la bataille. Pourquoi l'avaient-ils amenés ici alors qu'ils auraient pu le tuer directement dans sa cellule ?

Il commença à boire prudemment et, ne sentant pas d'autres goûts que celui des légumes, il termina le bol sans même sans rendre compte. Il ne l'avait pas reposé que l'homme revient avec, cette fois, une bassine d'eau, une serviette et une éponge.

*Ils veulent que je fasse le ménage ? S'étonna Luka.*

Toutefois, l'homme posa la bassine près de lui, poussa le bol un peu plus loin et ordonna au prisonnier d'enlever sa tunique, du moins ce qu'il en restait, et de se laver. Ce dernier obéit sans rien dire. Il ne voulait pas trop espérer et préféra se persuader qu'ils ne mettaient à mort que des condamnés propre et repus.

Une fois lavé, l'homme lui tendit la serviette, prit la bassine, l'éponge et le bol puis sortit de nouveau. Il rentra quelques minutes plus tard avec une tunique propre, des sandales et un peigne. Luka s'habilla et se coiffa de plus en plus étonné. Enfin l'homme le conduisit dans une autre pièce, plus chaleureuse que la première et meublée de quelques chaises et d'une table. Son guide l'abandonna derechef et derechef, Luka attendu.

Assis sur une chaise, il allait s'endormir quand il entendit des pas précipités dans le couloir et la porte s'ouvrir et se refermer.

« Luka... »

Il sentit quelqu'un l'étreindre et verser quelques larmes sur son épaule.

Il n'en croyait pas ses yeux, celui qu'il avait tant espérer pendant des mois était là, devant lui, le serrant contre son cœur et pleurant de joie.

« Pâris... réussit-il enfin à articuler. Pâris, je...

-Je suis là maintenant. Ils ne te feront plus de mal, je te le promets. »

Ils restèrent de longues minutes ainsi avant de se décider à sortir affronter le monde extérieur. Pâris comptait demander à son père qu'il leur accorde de dormir au palais cette nuit. Effectivement, la nuit était tombée sur la ville et malgré son envie de fuir au plus vite, il souhaitait pouvoir dormir au chaud et dans un endroit sûr, pour lui comme pour Luka. Le jeune homme sera même peut être trop faible pour prendre la route le lendemain. Et puis, après tout, ils pouvaient bien rester encore quelques jours à Troie. Ce n'était certainement pas Priam qui allait les en empêcher. Mais surtout, Pâris avait des comptes à régler avec sa famille et un frère à visiter.

ooo0ooo

Je suis vraiment désolée ! Ça fait bien une semaine que ce chapitre est prêt mais j'ai complètement oublié de le poster (c'est drôle non ? (pas taper !)). Bref, comme excuse, je vais vous sortir que j'ai commencé une nouvelle fiction (que j'ai posté sur FF si ça vous dit) et que je suis un peu plus dedans que dans NV pour l'instant. Mais je vous rassure, c'est une mini fiction (enfin c'est prévu comme ça ^^ Parce qu'à la base, c'était sensé être un os XD).

J'espère que ce chapitre vous a tout de même plu. Cette partie est assez importante pour l'histoire donc je ne peux pas faire ça à la légère. Mais je vais quand même faire en sorte que vous n'attendiez pas trop longtemps (pas six mois quoi ^^).