Novus vitae

Chapitre 20 : La prophétie

Pâris embrassa doucement la joue de Luka avant de sortir du lit sans faire de bruit. Son ami grogna dans son sommeil mais ne se réveilla pas.

Les deux garçons ne s'étaient pas encore totalement remis de leurs précédentes aventures. Mais si Luka dormait comme une masse, Pâris lui, prenait des heures pour s'endormir. L'angoisse l'empêchant de fermer l'œil provenait de ses relations avec sa famille. D'un côté, son père, Hector et la majorité de sa famille souhaitaient qu'il parte et de l'autre, Troïlos, Polyxène et les jumeaux voulaient qu'il reste. Cependant, les jumeaux pensaient qu'il valait mieux qu'il quitte Troie dans les prochains jours avec Luka. Hélènos lui avait suggéré de réfléchir à un endroit sûr où aller si jamais Priam se décidait à les chasser.

C'était justement Hélènos que Pâris allait visiter de si bon matin. Les deux frères avaient décidé de se voir en secret pour préparer le départ du blond.

« Ah ! te voilà, le salua Hélènos. Viens assis toi là et mange. J'ai l'impression que tu es plus maigre qu'à ton arrivée, plaisanta t-il.

-Merci, dit Pâris en s'asseyant. Je suis désolé, je m'inquiète un peu...

-C'est normal. Je comprends que l'ambiance n'est pas à la fête avec père qui te presse de partir, mais c'est à cause de la malédiction.

-Je sais... Mais je m'inquiète surtout pour Luka. Hector a raison, il n'est pas en état de voyager, pas maintenant. Mais si père décide de nous bannir, il ne lui laissera pas le temps de se remettre...

-Il ne vous bannira pas, le rassura Hélènos. Tu es son fils... »

Pâris grimaça et secoua tristement la tête.

« Il a assez de fils comme ça. Je ne suis pas grand chose pour lui, surtout comparé à Hector ou Déiphobe. Il a totalement arrêté de prendre de mes nouvelles lorsque l'épidémie a touché Troïlos. Il a dit que c'était de ma faute... encore...

-Pâris...

-Je comprends pour Hélène, je n'aurais pas dû me mêler de ça. Je n'aurais pas dû lui parler. Mais Troïlos... Je n'avais rien fait ! Comment aurais-je pu rendre mon frère malade en étant à des centaines de kilomètres de lui ?

-Pâris, calme toi... Il était très inquiet, nous l'étions tous. Je suis sûr qu'au fond, il ne le pensait pas.

-Il me haït. Il me haït et tout ce qui se passera de mal à Troie sera de ma faute, où que je sois. Tout ça parce que j'ai pris une femme, prisonnière d'un tyran, en pitié.

-Mais...

-Je sais ce que tu vas dire, le coupa t-il. La guerre que ça a engendré, les morts et...

-Pâris, ce n'était pas de ta faute. »

Hélènos le prit dans ses bras en lui chuchotant ces mots. Quand ces derniers furent assimilés par son cerveau, Pâris lui demanda de les répéter. Hélènos s'exécuta, trois fois. À la troisième fois, son frère se dégagea doucement de son étreinte et le regarda, les yeux encore embrumés.

« Tu... tu le penses vraiment ?

-Je vois beaucoup de choses, pas autant que Cassandre, mais plus que la plupart des autres hommes. Et toi, je ne te vois pas en assassin. »

Il lui passa gentiment la main dans les cheveux avant de continuer :

« Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé avec Hélène, pourquoi et de quoi tu as voulu la libérer. Tu as agi sans réfléchir, c'est sûr. Mais tu n'avais pas d'expérience en tant que prince. Père a eu tort de t'envoyer si tôt là-bas, alors que nous t'avions à peine retrouvé et alors que Cassandre avait prédit un grand malheur. Mais je comprends à présent que tu as enlevé Hélène, non pas pour ton plaisir ou pour ta vanité, mais pour son bonheur. »

Plusieurs secondes s'écoulèrent après la déclaration d'Hélènos. Pâris avait les yeux dans le vague et semblait réfléchir tandis que son frère attendait qu'il réagisse à ce qu'il venait de dire.

« Quel intérêt y a t-il à être prince si l'on ne peut pas aider ceux qui souffrent ? demanda Pâris comme s'il s'agissait d'une prière. Je pensais qu'être prince, avoir tant de pouvoir, permettait au moins ça. Mais je m'étais trompé, un prince n'aide que ce qui l'aide.

-Personne n'aurait pu aider Hélène, murmura doucement Hélènos. Elle était mariée à l'un des rois les plus puissants.

-Aphrodite m'a trahi, dit-il en hochant la tête.

-Quoi ? Je pensais que tu ne l'aimais pas.

-En échange de la pomme d'or, Aphrodite m'avait promis le cœur d'Hélène. Je lui ai dit que j'aimais seulement les hommes. Et elle le savait, c'est la déesse de l'Amour ! Mais elle a dû penser que son merveilleux cadeau ne se refusait pas et elle m'a tout de même conduit à Sparte, près d'Hélène. Cependant, elle n'a pas changé nos cœurs : je ne ressentais rien pour cette femme, excepté de la compassion, et Hélène voulait seulement quitter cette vie.

-Elle...

-Non, elle ne voulait pas mourir. Juste vivre. Vivre sans être une ombre, un trésor dont on admire la beauté sans vouloir connaître son cœur. Vivre pour elle. »

Pâris fit une pause, se remémorant ce qui c'était passé ce soir là. Son frère ne chercha pas à le brusquer et attendit patiemment.

« Nous étions pareil, reprit-il. Nous étions tous deux que des images pour les autres. Personne ne voulait nous comprendre. Ils préféraient rester à ce que nous représentions, elle la femme parfaite d'un grand guerrier et moi l'enfant perdu qui n'avait pas eu de bonne éducation et que l'on venait de retrouver.

-Pâris...

-C'est vrai. Seuls des enfants comme Troïlos ou Polyxène ne m'ont pas jugé. Et encore, la première fois que nous nous sommes retrouvés seuls, c'est parce que les jeunes s'étaient égarés dans les jardins où je me promenais.

-Déiphobe était en colère contre toi parce que tu l'avais battu aux jeux, continua le rouquin. Du coup, Hector aussi, vu qu'ils sont inséparables. Puis Cassandre a eu cette vision et nous a révélé qui tu étais. Personne ne savait comment réagir, ce qu'il fallait te dire. Tu étais notre frère mais nous n'étions pas du même monde. Et moi, je suivais Cassandre. Pour elle, tu allais causer la chute de Troie. Elle ne dormait plus, ses visions la rendaient folle et personne ne la croyait. C'est pour ça que je te détestais. Parce que tu faisais du mal à ma sœur.

-Je sais Hélènos, dit Pâris le visage blême. Je ne te blâme pas. »

Hélènos posa la main sur l'épaule de son frère et se tut car il savait que Pâris avait besoin de calme. Se souvenir de ce qui avait été leur première vie les bouleversait aussi bien l'un que l'autre.

o0o

Luka ouvrit les yeux avec difficulté. Le soleil, pénétrant dans la pièce à travers les rideaux de soie, l'éblouit et le força à refermer les yeux. Il les rouvrit quelques instant plus tard, plus doucement pour les habituer à la lumière. Il ne sortit pas pour autant du grand lit et resta encore plusieurs minutes calé entre les couvertures et les coussins, les yeux papillonnants sans cesse.

Il faillit se rendormir, jamais il n'avait connu de lit aussi confortable, mais la sensation de vide à ses côtés l'en empêcha. Il tourna paresseusement la tête : Pâris n'était plus là. Le jeune homme se redressa lentement et bailla à s'en décrocher la mâchoire. Il mit encore quelques minutes à se lever. Il s'étira longuement puis s'habilla.

« Pâris ? »

N'obtenant aucune réponse, Luka entra dans la salle d'eau pour se débarbouiller et se raser. Une fois présentable, il se dirigea vers le petit salon d'Hélènos où ils avaient l'habitude de prendre le petit-déjeuner. Une servante l'appela doucement avant qu'il ne frappe à la porte et l'invita à la suivre dans un autre salon.

« Installez vous ici, Monsieur, dit-elle en lui montrant une belle table en bois verni, je vous apporte tout de suite votre repas.

-Merci, répondit-il timidement, peu habitué à cette politesse. Mais... savez vous où se trouve Pâris ?

-Oui, Monsieur. Il parle avec le prince Hélènos. Ils ne souhaitent pas être dérangés.

-Oui, bien sûr. Merci, Mademoiselle. »

La jeune femme s'inclina et quitta la pièce pendant que Luka prit place à la grande table encore impressionné. Lui, l'ancien prostitué, était traité comme un prince par cette jeune servante.

*Elle ne sait pas vraiment qui tu es, lui glissa une petite voix dans sa tête. Pour elle, tu es l'invité du prince Hélènos.*

Il ne savait même pas si les domestiques d'Hélènos, qui étaient donc les plus proches d'eux, savaient que Pâris était lui aussi prince de Troie. À la réflexion, il ne se rappelait pas avoir entendu un domestique nommer Pâris « Prince » mais toujours « Monsieur », tout comme lui. Cela paraissait évident : Pâris n'avait pas été publiquement présenté au peuple troyen et le roi Priam ne souhaitait peut être pas que cela se sache.

La servante revint avec un plateau couvert de nourriture. Luka mangea pensivement. Lorsqu'il eut terminé, une porte s'ouvrit derrière lui. Il se retourna et fut soulagé de voir son ami. Il se leva pour l'étreindre mais le léger mouvement de recul que fit Pâris l'en dissuada. Du coin de l'œil, il vit la jeune femme débarrasser et sortir avec le plateau.

« Viens ! »

Pâris l'entraîna dans leur chambre et referma soigneusement la porte derrière eux.

« Tu veux me parler ? demanda Luka un peu inquiet en s'asseyant sur le lit.

-Non, sourit-il en se rapprochant. »

Luka comprit et sourit en laissant son amant le faire tomber sur le lit avant de le surplomber pour l'embrasser.

o0o

Des nuages noirs s'accumulèrent au dessus de la ville malgré le vent qui s'était levé. Il faisait si sombre que cet après-midi parut soir. Les rafales, qui soufflaient de plus en plus fort, ne laissaient présager rien de bon. Les magasins fermaient leurs portes et les gens se pressaient de rentrer chez eux, craignant une tempête.

Les premières gouttes de pluie s'écrasèrent sur la balustrade du balcon de pierre où Cassandre semblait contempler la ville, les cheveux au vent. Ses mains s'agrippèrent soudainement à la pierre et, la tête légèrement rejetée en arrière, comme pour que la pluie rafraîchisse son visage, elle inspira un grand coup. Au loin, le tonnerre gronda et fit trembler la terre, cependant la princesse fut parcouru d'un frisson étranger à la tempête. Lentement, elle redressa la tête, les yeux fixant un point imaginaire loin devant elle.

« Cassandre ! »

Quelqu'un venait d'entrer dans la pièce et se précipita vers le balcon où il attrapa fermement la jeune femme pour la mettre à l'abri.

« Pourquoi tu restes sous la pluie comme ça ? Tu vas attraper du mal.

-Hélènos... va chercher Pâris... »

Cassandre se laissa tomber sur le divan, à bout de force. Inquiet, son frère s'empressa d'envelopper sa jumelle avec une couverture.

« Qu'as-tu vu ?

-Va chercher Pâris...

-Il est sûrement avec Luka.

-Je ne pense pas qu'il doive venir. Pas encore...

-Va te changer. Je reviens tout de suite avec Pâris. »

Hélènos mit un certain temps à trouver son frère mais il lui fut facile de l'enlever à Luka sans que celui ci se doute de ce qu'il se tramait. Polyxène était venue voir son frère et sympathisait maintenant avec son ami, Pâris n'eut qu'à prétexter une visite chez Troïlos avec Hélènos.

Quand ils entrèrent dans les appartements de Cassandre, celle ci n'avait pas changé ses habits encore gorgés d'eau et tenait toujours la couverture sur ses épaules en tremblant. Elle était déjà debout, face à eux, prête à leur parler, avant même qu'ils n'entrent.

« Pâris... la malédiction... »

Pâris se précipita vers sa sœur et la prit par les épaules pour pouvoir la regarder dans les yeux :

« Je suis là, parle.

-Il faut que tu quittes Troie... La malédiction est toujours sur toi... Luka doit partir aussi... Sinon, la guerre reprendra, les troyens mourront et Troie sera de nouveau perdue, mais pour toujours cette fois.

-Pour... pourquoi ? répondit faiblement Pâris.

-Car les dieux en ont décidé ainsi, répondit la bouche de la jeune femme en transe. Les déesses Athéna et Héra réclament vengeance et la déesse de l'Amour, Aphrodite, t'accuse d'avoir refusé son présent. Pour te punir, elles t'ont interdit d'aimer ou d'être aimé lorsque tu es à Troie et dans tout lieu où Priam peut régner.

-Mais elles se sont déjà vengées ! Elles m'ont déjà brisé, humilié, fait de moi un traite et un vaurien ! Que veulent-elles de plus ? Pourquoi s'acharner alors que je ne suis plus rien pour mon propre père, que ma mère refuse de me voir et que... »

Sa voix se brisa, Hélènos posa sa main sur son épaule pour l'apaiser.

« Elles refusent ton amour pour Luka, reprit la voix de Cassandre. Même séparé de lui, tu ne peux rester à Troie. Tu l'aimes et les déesses le refusent. »

Le silence s'imposa après ces paroles. Les mains du jeune homme tremblèrent, il les laissa choir le long de son corps, impuissant.

Il allait se laisser tomber sur le divan, abattu par la prophétie de sa sœur, mais, à cet instant, quelque chose lui vint à l'esprit :

« Mais alors, pourquoi... pourquoi Troie a pu être détruite une première fois ? Je n'aimais personne, j'étais seul.

-On t'a aimé, répondit-elle calmement.

-Hélène ne m'aimait pas et elle n'était pas là. Elle n'est jamais venue jusqu'à Troie !

-Un homme t'a aimé, très fort. Mais il a toujours gardé le secret, il n'a jamais fait un quelconque signe qui aurait pu le trahir.

-Qui ? demanda Pâris la bouche soudainement sèche et le cœur battant.

-On l'ignore, murmura Hélènos, mais il n'est plus de ce monde. »

Pâris recula d'un pas, fixant son frère et sa sœur avec effroi. Il tremblait de tout son corps, il voulut parler mais aucun mot ne vint. Il ne resta ainsi que quelques secondes car, quand Hélènos fit un pas vers lui, il se précipita hors de la pièce en sentant la nausée toute proche.

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Et oui, je ne pouvais parler de Cassandre dans cette histoire sans lui faire faire une petite prophétie ! D'ailleurs, j'aimerais préciser qu'en tant que jumeaux, Cassandre et Hélènos se comprennent sans se parler et savent tout l'un de l'autre.

J'espère que ce chapitre vous a plu ! N'hésitez pas à me faire part de vos impressions, questions et autres.