Novus vitae

Chapitre 21 : L'exil

Un bruit résonna dans les profondeurs de la nuit, un chat miaula et s'enfuit. Son ombre dansa un moment sur les murs puis s'arrêta, se retourna et observa. À quelques mètres de lui se trouvait la grande place sur laquelle siégeait, avec majesté, le temple d'Athéna. Un autre bruit se fit entendre mais l'ombre ne bougea pas. Le silence écrasait tout.

Un homme en haillons se glissa entre deux colonnades avant d'entrer discrètement dans le temple de la déesse. Une fois à l'intérieur, l'ombre de l'homme fila comme un serpent sur les murs et s'arrêta aux pieds d'Athéna. L'atmosphère pesante aurait suffi à étouffer n'importe quel être vivant, si tout cela était réel.

Quelque chose tinta. Dans la main gigantesque de l'ombre apparut un poignard. Il y eut un cri perçant et le poignard s'abattit sur la statue. Un flot sanglant s'échappa de la pierre et se répandit sur le sol.

Chaque élément se comprima. La blessure ne cessait de saigner, le poignard ne cessait de l'entailler, la voix ne cessait de crier. L'ombre du chat miaula avec douleur avant de disparaître puis, Cassandre se réveilla.

« Arhon... »

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Plusieurs jours étaient passés après la discussion que Pâris avait eu avec son frère et sa sœur. Le mauvais temps était fréquemment revenu frapper la ville et le froid avait commencé à glacer la population. L'hiver s'annonçait vigoureux, l'été finissait à peine et l'automne semblait lui avoir arraché la place de force.

Pâris savait que l'amoncellement de nuages noirs n'était rien d'autre qu'un signe des dieux. Ils voulaient qu'il parte, Cassandre venait une nouvelle fois de le confirmer à la suite d'un songe qu'elle avait fait.

Le jeune homme revenait de chez son frère avec un plan de son imminent voyage. Hélènos connaissait certaines personnes habitants entre Troie et Seline, à la fois discrètes et dignes de confiance. Ces gens là pourraient donc gratuitement, ou sur le compte d'Hélènos, héberger Pâris et Luka.

Luka souhaitait également partir. Cette cité et ses occupants ne l'aimaient pas et il le leur rendait bien. Il se sentait mal à l'aise, même en étant seul avec son amant. Évidemment, sa récente séquestration dans les profondeurs de la prison troyenne ne l'avait pas aidé à s'intégrer. Et, lorsqu'il avait appris que la ville était maudite pour Pâris et lui, il s'était empressé de rassurer son ami sur sa santé : il se sentait capable de repartir sur le champ.

Alors que Pâris s'apprêtait à retrouver Luka, encore endormi, dans leur chambre, il perçut des éclats de voix. Il revint sur ses pas et reconnut la voix affolée de Cassandre et celle, plus calme et teintée d'angoisse, d'Hélènos.

« Il faut en parler à père.

-Mais il va être furieux...

-Je sais, mais si Arhon a ainsi blasphémé les dieux...

-Je... je ne sais pas... je ne comprends pas... Pourquoi tout ce sang ? Je ne suis pas sûre mais... s'il y avait un rapport avec notre résurrection...

-Tu crois...

-Qu'il y avait dans cette potion quelque chose de divin, cela est sûr. Mais selon mon rêve ce pouvoir a été volé !

-Ça veut dire qu'Arhon a volé le sang des dieux ? »

Les jumeaux se retournèrent vers leur frère. Celui ci se tenait dans l'encadrement de la porte par laquelle il avait l'habitude de passer pour se rendre chez son frère tôt le matin ou tard le soir.

« En vérité, j'en suis presque sûre, avoua Cassandre troublée, mais je crains que père ne s'emporte et ne le tue alors qu'il nous a tous sauvé. Je... je ne sais pas quoi faire...

-Mais comment ? Comment a-t-il pu les duper ? Comment se fait-il qu'un simple mortel ait pu leur prendre leur propre sang et qu'ils ne s'en rendent compte qu'aujourd'hui, après près de vingt ans ?

-Je ne pense pas qu'ils l'ignoraient, murmura Pâris après un silence, ou bien Arhon n'est pas humain, peut être est-il l'un d'eux.

-Non, trancha Cassandre, il est fait de chair et de sang comme nous.

-Comment peux-tu en être aussi sûre ?

-Cassandre, moi et d'autres, qui partageaient ce secret, avons longtemps enquêté à son sujet, expliqua Hélènos, à un tel point qu'il nous évite maintenant. Il ne vient au palais que lorsque père fait appel à ses services. Avant, nous le voyons et l'entendions tout le temps !

-Mais il est puissant, chuchota soudainement Cassandre, très puissant. Je le crois même capable de duper les dieux.

-Ce n'est pas possible, ils nous...

-Ils sont tellement humains, coupa t-elle, un rien peut les distraire ! Et ils se mettent si facilement en colère. Un vrai dieu ne serait pas comme ça.

-Je vais trouver Arhon pour lui parler, décida Hélènos visiblement mal à l'aise. Pour l'instant, ne disons rien. Ensuite, nous aviserons. »

Tous trois hochèrent silencieusement la tête avant de se séparer. Cassandre retourna dans ses appartements, Pâris partit rejoindre Luka et Hélènos s'empressa d'aller chez Arhon.

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Une odeur nauséabonde régnait partout dans la maison du devin, à un tel point que les murs décrépis semblaient en être imprégné. Des bocaux alignés sur les étagères et remplis de cadavres d'animaux en putréfaction paraissaient être à l'origine de cette puanteur.

Le jeune prince se força à traverser la pièce en retenant sa respiration et poussa la porte entrouverte, donnant sur une chambre, en espérant ne pas trouver d'autres horreurs. Malheureusement, les effluves de viandes décomposées continuèrent à lui parvenir. Il se demanda alors comment l'homme qu'il trouva sur son lit, pouvait vivre dans un tel endroit.

« Entrez mon enfant, l'accueillit Arhon avec la bienveillance d'un grand père. Je vais ouvrir la fenêtre pour que vous vous sentiez plus à l'aise. Je dois dire que je ne vous attendais pas !

-Oui, merci, excusez mon audace mais je dois vous parler d'une affaire extrêmement importante, répondit Hélènos soulagé par l'air frais qui emplissait la pièce.

-Oh, fit-il simplement, je vois. »

Maintenant que la lumière pénétrait la chambre, le jeune homme pouvait mieux voir son interlocuteur tout en lui expliquant la raison de sa visite. La peau du vieillard était si sèche qu'elle paraissait être celle d'un cadavre. Et s'il décidait d'arrêter de respirer et de bouger, n'importe qui aurait pu croire cet homme mort depuis plusieurs jours. C'est ce que se disait Hélènos alors qu'il attendait une réaction à son discours.

« Vous voulez que je parte ?

-Non, je veux savoir.

-Vous êtes trop naïf...

-Je vous l'ai dit : si mon père apprend quel était le rêve de Cassandre, il vous fera tuer.

-Bien, répondit l'homme avec une simplicité qui fit frissonner le jeune homme, je vais donc partir. Cela ne m'effraie pas d'être ainsi confronté à la mort mais j'aimerais ne pas provoquer de colère à votre père.

-Comment avez vous fait ?

-Fait quoi ?

-Voler l'essence même des dieux ! »

L'homme eut un petit rire méprisant :

« Ce ne sont pas des dieux, ils sont puissants, ils peuvent faire ce qu'ils veulent de vous mais, un jour, on les tuera, on les réduira à néant, ils redeviendront poussière...

-Vous êtes fou, souffla Hélènos avec effroi avant de s'enfuir.

-Oui, soupira Arhon, complètement fou. »

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Le lendemain, à l'aube, il eut une agitation inhabituelle entre les murs du palais royal. Le roi et la reine venaient de se lever pour dire au-revoir à leur fils qui partait dans la matinée, certainement pour toujours. Priam ne s'attendait pas à ce qu'autre chose vienne perturber ce départ quand un de ses serviteurs le prévint que quelqu'un s'était emparé d'or et d'objets précieux dans la salle des trésors.

« Qu'on me trouve le coupable ! tonna le roi.

-Oui, monseigneur. »

Priam s'était ensuite précipité chez son fils Hélènos où il trouva Pâris, Cassandre et Luka. Il ne se préoccupa pas de la présence de ce dernier et raconta ce qu'il venait d'apprendre.

« Arhon... souffla Hélènos avec rage.

-Pardon ?

-Je l'ai vu hier, il avait l'air préoccupé et il a parlé d'un éventuel départ, mentit-il.

-Pourquoi ne m'as tu rien dit ?

-Père, je n'en ai pas eu le temps...

-Que quelqu'un aille me chercher Arhon ! ordonna t-il avec colère à un domestique. »

Priam somma ensuite son fils de lui répéter les exactes paroles du devin, ce qu'il fit avec difficulté, mêlant vérité et mensonge tout en s'efforçant de bien mémoriser sa version des faits. Le roi interrogea les trois autres de la même manière. Quand il arriva à Luka, celui ci bégaya si fort que Priam en devint méfiant.

« Père, s'avança Hélènos, je vous le jure, je suis le seul dans cette pièce à avoir quitté mes appartements hier !

-Bien, accepta Priam toujours soupçonneux, mais que personne ne quitte Troie avant que je ne tire cette affaire au clair. »

Tous acquiescèrent en silence. Priam prit congé en demandant à Cassandre de l'accompagner.

« Il va tenter de savoir si elle peut voir où est Arhon, expliqua Hélènos.

-Est-ce qu'il pense que nous...

-Non, coupa Hélènos, il ne vous aurait pas laissé comme ça sinon. En plus, Arhon est un bon bouc émissaire, père le soupçonne depuis des années de le tromper. »

Ils attendirent plusieurs heures avant que Cassandre ne revienne, épuisée. Entre temps, Hélènos était sorti à la recherche d'informations. Il avait simplement appris qu'Arhon avait disparu et qu'il avait sûrement déjà quitté la ville.

Cassandre avait réussi à avoir une brève vision du devin fuyant à travers les montagnes sur un âne chargé d'or. Elle avait également remarqué qu'il était armé d'une épée mais, rien de plus.

« J'ai aussi dit à père que vous devez partir au plus vite, dit-elle à Pâris et Luka. Je lui ai parlé de la malédiction et il a accepté : vous partez demain avec Hélènos. Il doit rejoindre Déiphobos et sa troupe qui sont déjà à la poursuite d'Arhon. Mais, quand vous les aurez rejoint, vous vous séparez, vous n'approchez pas Arhon.

-Très bien, répondit Pâris un peu vexé par le cruel manque de confiance de son père envers eux. »

Le reste de la journée et la nuit passèrent sans nouveau rebondissement. Troïlos et Polyxène étaient heureux que leur frère reste finalement un jour de plus et Hector était venu lui dire au revoir, car il ne l'avait pas fait la veille.

Malgré tout, Pâris se sentait chanceux d'être accompagné Hélènos une dernière fois. Il ne craignait pas une mauvaise rencontre, surtout sur ces terres qu'il connaissait encore très bien, mais il pourrait profiter une dernière fois de son frère. Il ne se retrouverai pas immédiatement tout seul avec Luka une fois la porte de Troie passée, il sera avec un troyen, quelqu'un de sa première vie, pendant encore une heure ou deux. Et c'est sur cette pensée que l'ancien prince s'endormit pour ses dernières heures dans le palais troyen.

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Un serviteur vérifia que les chevaux étaient fins prêts puis tendit les brides à Pâris et à Luka. Hélènos et quelques hommes arrivèrent accompagnés du roi. Pâris, ne voulant pas avoir l'air de l'attendre, en profita pour aider son ami à monter sur son cheval.

« Eh bien, je n'ai plus qu'à te souhaiter un bon voyage, dit Priam à Pâris sans émotion, j'espère que tu sauras te débrouiller dans ta nouvelle vie sans te rendre dépendant de personne peu méritante. »

En disant cela, le regard de Priam sembla se tourner vers Luka pendant une fraction de seconde. Les deux amis se tendirent, Luka de gêne et Pâris de honte et de colère. Comment osait-il traiter ainsi l'homme qui, par son courage, avait permis la sauvegarde de Troie ? Comment pouvait-il faire subir ça à un fils qu'il ne reverra certainement plus jamais ?

« Père, nous devons partir, intervient Hélènos déjà à cheval.

-Oui. Bonne chance Pâris, conclut-il en offrant à son fils une légère accolade.

-Merci père... répondit Pâris partagé entre la colère et la joie causée par la brusque embrassade d'un père qui ne l'avait jamais aimé. »

Pâris se mit en selle et le petit groupe disparut dans la nuit mais, avant de passer la porte de Troie, l'ancien prince se retourna une dernière fois pour voir son père remonter l'allée principale menant au palais.

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Fin de la partie troyenne et début de la dernière partie ! J'espère que ce chapitre vous a plu. N'hésitez pas à me faire part de vos impressions !