Note d'auteur (Décembre 2012)

Avertissement: Ce site présente plusieurs incompatibilités avec certains logiciels de traitement de texte et ces anomalies semblent s'être multipliées récemment, allant jusqu'à estropier mes histoires. Si des mots sont manquants/coupés dans certaines phrases, je m'en excuse, mais c'est un problème hors de mon contrôle. Il m'est possible de corriger ces mots manquants/coupés, mais étant donné que cette histoire fait plus de 700 000 mots étalés sur plus de 3 ans de publication, il est plutôt difficile pour moi de repérer chaque phrase touchée par ce problème. Alors, si vous en trouvez, ne vous gênez pas pour me les signaler, merci.

Suggestion: J'apprécie beaucoup qu'on relève mes fautes d'orthographe, d'accord, de syntaxe. Je n'ai pas de beta reader et je n'en veux pas non plus. Attendre après quelqu'un que mes chapitres soient corrigés me rebute, va savoir pourquoi. Je crois que, quand j'ai fini un chapitre, j'aime qu'il soit publié, là, maintenant, j'ai pas envie d'attendre que quelqu'un ait du temps à m'accorder pour me corriger. Je n'aime pas dépendre d'une personne en particulier, j'aime le travail en solitaire et surtout, pardon pour le caprice, je n'aime pas partager ce que j'écris avec quelqu'un qui aurait un droit de regard avant les autres. C'est un peu comme un peintre qui ne veut montrer l'évolution de sa toile à personne et qui attend qu'elle soit terminée pour la dévoiler au public. Bref, je préfère publier et que les lecteurs me disent ce qui ne va pas par après. Alors ne vous gênez pas.

Place à l'histoire!


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Et si on changeait un détail, un seul, à l'oeuvre de Meyer? Et si ce tout petit détail faisait en sorte que l'histoire que vous connaissez déjà prenne une toute autre dimension


Résumé: L'Agneau est faible, vulnérable, fragile, mais il a un don: celui de "voir" au delà des apparences. Et il parviendra à apprivoiser celui qu'il devrait craindre par dessus tout: le Lion.


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TOME 1: LES YEUX DE LA LUNE

Chapitre 1

Premier regard

Le déjeuner à la cantine était le moment que je détestais par-dessus tout. Tous ces esprits rassemblés dans la même salle m'irritaient. Ce mélange de pensées insipides m'ennuyait chaque jour davantage. Il fut un temps où cette cacophonie me distrayait des journées longues et interminables du lycée. Avec les années, j'avais appris à fermer mon propre esprit à ceux des autres, par politesse, mais surtout par ennui que représentaient ces idées banales et insignifiantes au fil du temps. C'était toujours pareil, année après année, décennie après décennie. Les générations passaient, mais se ressemblaient toutes. Il devint très vite lassant d'entendre les mêmes questions, les mêmes doutes, les mêmes pensées qui préoccupent l'adolescent moyen. J'avais fini par me désintéresser et les ignorer.

Mais ce jour-là, le flot d'esprits en ébullition qui envahissait la salle fut si assourdissant, si chaotique, qu'il me fut impossible de ne pas en tenir compte. Tout ça à cause de la nouvelle élève.

Isabella Marie Swan. Fille unique du Chef de police de Forks et nouvelle attraction du lycée. Je plaignais déjà la fille de sa situation tout en me réjouissant du fait que, pour une fois, les Cullen ne seraient pas le centre d'attention des élèves. L'attrait de la nouveauté n'allait pas durer, je le savais, et, inévitablement, ma famille recommencerait à susciter les ragots, éternelles litanies sur notre bizarrerie légendaire. Litanies innocentes tant que personne ne se poserait trop de questions sur notre compte, évidemment. Pour l'instant, toutefois, l'attention était rivée sur cette nouvelle élève. Elle aurait débarqué tout droit de Mars qu'elle n'aurait pas provoqué autant de curiosité. Il en fallait vraiment peu pour éveiller l'intérêt des jeunes âmes de Forks High School.

Je n'avais croisé la fille Swan qu'une seule fois depuis le matin. Emmett et moi allions en Espagnol. Nous étions en retard, la cloche avait sonné depuis quelques minutes. Nous savions que la prof ne nous ferait aucun sermon. Nous maîtrisions trop bien la matière –mieux qu'elle, même- pour qu'elle se formalise de notre retard. Nous étions seuls, mais le peu d'intérêt que nous portions au cours d'espagnol ne nous encourageait pas à nous dépêcher, à aller d'un pas normal vampirique, pour rattraper notre retard. Heureusement d'ailleurs, car, au détour d'un couloir désert, nous avions surpris une élève longeant les murs, les rasant même. Je fus surpris de n'avoir pas su détecter sa présence auparavant. Pas Emmett. Il y avait trop d'odeurs humaines mélangées dans les couloirs, certaines traces récentes, d'autres plus anciennes, pour qu'il puisse s'apercevoir qu'il y avait encore une personne hors des classes. Moi j'avais une longueur d'avance. Du moins, j'étais supposé avoir une longueur d'avance. Puisque les pensées des gens erraient dans l'école, je localisais l'esprit bien avant son propriétaire. Normalement. Mais ce ne fut pas le cas ce matin-là. Que serait-il arrivé si Emmett et moi avions opté pour un pas normal –normal pour nous mais non naturel pour le commun des mortels ? Cette fille nous aurait vu et les ennuis auraient commencé.

Je m'en voulus. C'était mon devoir de protéger ma famille et lire les pensées des autres constituait un sacré avantage pour prévenir les faux pas qui joueraient contre notre sécurité. Alice aurait pu prédire que cette fille serait dans le couloir et qu'il fallait veiller à adopter une démarche humaine, mais elle était trop concentrée sur Jasper ce jour-là. Il se mettait à l'épreuve. Voilà plus de deux semaines qu'il n'avait pas chassé histoire de voir jusqu'où la soif pouvait avoir le contrôle sur lui. Il testait son seuil de tolérance au risque de faire une rechute parmi tous ces élèves au sang chaud et bouillant. Il n'y avait rien de plus appétissant que des adolescents en pleine crise d'hormones. Alice focalisait toute ses pensées sur la moindre parcelle d'avenir qui lui révèlerait si Jasper allait succomber à sa soif ou non. Elle avait confiance en lui, mais Jasper était le moins résistant de notre famille. Il en était conscient et pour lui c'était une faiblesse. Il luttait contre sa nature avec férocité, mais les erreurs étaient parfois impossibles à éviter. Enfin, seraient impossibles à éviter si Alice n'était pas avec lui pour le prévenir et l'éloigner des risques de la tentation.

Je me concentrai sur la fille et je sus immédiatement que c'était la nouvelle élève dont tout le monde parlait et à laquelle tout le monde pensait. Je le sus, car je n'avais pas reconnu son visage. Tous les élèves de Forks m'étaient familier, devoir oblige. A notre arrivée, il y avait deux ans, j'avais scanné tous les visages, scruté chaque esprit, afin d'être certain qu'aucun d'entre eux ne se montrerait trop imaginatif à la vue de ma famille et qu'aucune rumeur sur notre compte n'irait au-delà de notre étrange beauté et de nos liens familiaux particuliers.

Isabella Swan agissait de manière étrange, si bien que j'en oubliai le malaise ressenti en découvrant que ses pensées ne m'étaient pas parvenues. Elle marchait lentement tout en laissant sa main se promener sur les casiers, les portes, les abreuvoirs. Elle caressait tout ce qu'elle touchait. Emmett n'avait rien dit, mais il était difficile d'échapper à ses pensées moqueuses : « Dingo, celle-là. » Mon frère jugeait rapidement les gens et les classait d'ordinaire dans une catégorie inférieure à la sienne, ce que je désapprouvais. Mais c'était Emmett ; un être simple doté d'un jugement simpliste. Pourtant, ce matin-là, je dus admettre que Emmett n'avait pas tort. La fille Swan avait un comportement vraiment curieux. Il était évident qu'elle se croyait seule dans le couloir. En temps normal, ma famille captivait les regards. Nous ne laissions personne indifférent, volontairement ou pas. Ce matin-là, cependant, Isabella Swan avait dérogé à cette règle instinctive qui voulait que tout être humain soit attiré par nous comme un aimant. Elle nous avait ignoré, allant son chemin, déambulant dans les couloirs vides.

Emmett et moi avions aussi continué notre chemin. Elle voulait nous ignorer ? À sa guise. Nous n'allions pas le lui reprocher ; passer inaperçue, se fondre dans la masse, c'était ce que ma famille désirait le plus après tout. Inutile de s'attarder sur elle. Son esprit m'était illisible, mais c'était sans doute parce qu'il était vide, sans fond, rien à y voir, rien à y lire de consistant. Je ne m'étais pas attardé davantage sur la nouveauté de l'école et le cours d'espagnol, ainsi que tous les autres de l'avant-midi, se déroulèrent comme toujours dans la morosité et l'ennui.

À midi, ma famille et moi nous étions donc retrouvés à notre table habituelle avec nos plateaux habituels ainsi que nos habituels faux-repas. La densité des esprits surexcités par la nouvelle élève m'agaçait au plus haut point. Je ne cherchai cependant pas à comprendre pourquoi elle était si spéciale à leurs yeux. Ça ne m'intéressait pas. Pour mes frères et sœurs, c'était un moment de répit agréable où notre concentration à paraître normaux devant tout le monde pouvait se relâcher quelque peu. À toujours être le centre d'attention de l'école, nous devions redoubler de prudence et surveiller nos moindres faits et gestes afin de ne pas trahir notre véritable nature. L'arrivée de la fille Swan à Forks était une pause bienvenue. Pause que seule Rosalie n'appréciait pas. Elle adorait être le centre d'attention, être admirée et crainte à la fois.

« Elle est là !

-La voilà !

-C'est elle ! »

Inutile de se demander de qui ces pensées générales parlaient. Isabella fit son entrée dans la cantine d'un pas hésitant. Je jetai un coup d'œil distrait à ce qui m'avait échappé le matin même. Elle avait un physique plutôt banal. Sans intérêt. Une peau translucide où on devinait des veines bleues apparentes sous la délicate membrane de sa chair. Elle était presque aussi pâle que nous et ses yeux chocolat étaient fades, sans vie. Je devinai sa nervosité à se trouver parmi une grande foule, car son cœur battit plus vite et sa respiration se fit plus saccadée.

Un seul avant-midi s'était écoulé depuis son arrivée et la fille Swan s'était déjà trouvé un chevalier servant. Mike Newton l'escortait jusqu'à sa table et Isabella le suivit d'un pas incertain, lent, voire maladroit. Mike la présenta à ses camarades. Elle souriait. Son visage se voulait avenant. Ses yeux mornes contrastaient avec le reste de l'éclat de son expression.

Par automatisme, comme un mécanisme de défense anticipée contre d'éventuels soupçons non formulés sur le compte de ma famille, je tentai de lire en cette jeune fille. Mais je me butai encore une fois à un mur invisible. J'en fus grandement frustré. Jamais je n'avais échoué à me faufiler dans la tête de quelqu'un. Jamais. Je me concentrai davantage et ouvris au maximum mon esprit ce qui ne donna pour résultat que d'amplifier la cacophonie mentale qui régnait dans la cafétéria.

« Elle aurait pu être jolie...

-C'est triste.

-Quel dommage. Quel gâchis.

-Comment elle va faire ? Elle ne survivra pas une semaine dans cette jungle.

-La veinarde, on va sûrement lui épargner le cours de gym. »

Toutes les pensées ambiantes étaient pour Isabella Swan et je me demandai ce qu'elles signifiaient. Leur teneur était étrange. Je pouvais sentir un sentiment collectif d'intrigue et … de pitié ? J'étais cependant trop irrité de n'entendre rien de l'esprit que je voulais saisir pour prêter davantage attention aux étranges pensées des autres. Je la dévisageai, l'étudiai pour percer son mur mental infranchissable. Échec encore une fois.

Isabella tâtait ses couverts et répondait aux questions anodines de ses camarades de table. Elle rectifiait tout le monde sur son prénom : « Je préfère qu'on m'appelle Bella. » Elle avait une toute petite voix, à peine un murmure. Elle restait polie, attentive, aimable, mais je n'avais pas besoin de lire ses pensées pour deviner son profond malaise face à toute l'attention qu'on lui témoignait. Elle se mordait la lèvre inférieure, signe d'une grande timidité. Ses doigts tremblaient en tenant ses couverts et ses épaules frêles étaient courbées.

Je la fixais avec tant d'insistance que mes frères et sœurs en furent étonnés.

« Qu'est-ce que t'as ? » pensa Emmett.

« Qu'est ce qu'elle a la nouvelle ? » renchérit Rosalie.

J'haussai les épaules, les encourageant à ne pas faire attention à moi. Je ne voulais pas alerter ma famille. Le cerveau inaccessible de cette fille n'allait pas le rester bien longtemps. J'étais fermement décidé à percer son esprit et j'allais y arriver. Ce n'était qu'une question de temps.

Alice se replongea dans ses songes, inspectant Jasper qui luttait toujours intérieurement contre sa soif brûlante. Emmett se remit à penser aux nouvelles prises de catch qu'il comptait bien tester sur moi ou Jasper ce soir. Rosalie, fidèle à elle-même, pensait à son illustre personne.

Moi je me concentrais plus que jamais sur la fille Swan. Et je commis l'erreur d'attirer cette fois le regard de Mike Newton et Jessica Stanley.

« Qu'est-ce qui lui prend, Cullen, de la fixer comme ça ? » s'indigna Mike.

« La petite nouvelle attire son lot de curieux. » persifla Jessica. « Même l'intouchable Edward Cullen suscite son attention. À croire que l'impotence chronique est devenue un critère de séduction. Pff… »

La remarque mesquine me déconcentra.

Impotence chronique ?

J'avais noté le pas incertain et maladroit de Bella Swan, mais je n'y voyais pas matière à moqueries.

Jessica Stanley avait toujours eu un esprit égoïste et hypocrite et elle atteignait des sommets de fourberies aujourd'hui. Elle restait accueillante et aimable en surface alors que tout ce qu'elle cherchait c'était la visibilité que lui procurait la proximité de la nouvelle élève au reste de l'école. Elle jouait bien son jeu et j'eus une bouffée de compassion pour cette pauvre fille Swan qui ne doutait rien de la méchanceté puérile de sa voisine de table.

Je réprimai bien vite ce sentiment inopportun. Je ne devais pas me laisser attendrir par l'apparente fragilité de Bella Swan. Elle avait peut-être un esprit aussi tordu que celui de Jessica, après tout.

Je poursuivis mon incessant assaut contre le mur mental de Bella alors qu'une nouvelle venue se présentait à sa table.

« Salut Bella ! » Angela Weber s'annonça d'un ton plein d'entrain. Bella leva à peine les yeux vers sa nouvelle interlocutrice. C'aurait pu être un signe de désintérêt et d'ennui si son visage ne s'était pas éclairé d'un sourire franc : « Angela, c'est ça ?

-Tu as bonne mémoire ! Le cours d'anglais s'est bien passé ?

-Oui, merci de m'avoir aidé à trouver mon chemin ce matin. »

« Par chance qu'il fallait que j'aille aux toilettes ! Combien de temps aurait-elle erré dans les couloirs vides à chercher le bon local si je ne l'avais pas croisé par hasard? La pauvre… »

Ah, voilà donc ce que fabriquait cette fille dans le couloir, ce matin. Elle était perdue. Mh. Pourquoi n'avait-elle pas demandé notre aide à Emmett et moi en premier lieu? Je nous savais intimidants, mais pas au point de faire raser les murs à une nouvelle étudiante perdue…

« Pas de quoi. » répondit Angela. « Je t'escorterai au prochain cours, si tu veux.

-Merci, j'apprécie. Dans deux jours, je n'aurai plus besoin d'aide, tu verras. Je saurai trouver mon chemin toute seule. »

Je perçus une note d'agacement à travers son timbre doux. La fille Swan était touchée qu'on veuille l'aider, mais elle voulait se débrouiller seule le plus vite possible. Ne dépendre de personne. N'avoir de compte à rendre à qui que ce soit. Tout en me questionnant sur ce besoin virulent d'être autonome, je me félicitai de parvenir à déchiffrer autant de choses chez elle même sans avoir eu l'accès à son esprit.

« Assieds-toi, je t'en prie. » poursuivit Bella en recouvrant son enthousiasme. « Enfin… S'il reste de la place. »

Angela rejoignit le petit groupe et échangea des banalités avec eux. Jessica eut une moue boudeuse tandis que je continuais à fixer Bella.

« Compte-toi chanceuse, Bella. Dès ton premier jour à Forks High, tu attires le regard d'un Cullen ! » Cette tirade se voulait condescendante, mais cela échappa à tout le monde, évidemment.

La concernée fronça les sourcils.

« Un Cullen ? »

Jessica déploya tout le baratin habituel sur le compte de ma famille. Rien d'étonnant à ça. Chaque nouvelle tête du lycée avait droit à une version plus ou moins loufoque de l'histoire des étranges Cullen. J'attendis l'inévitable coup d'œil dans notre direction où s'y mêlerait fascination et doute. Mais ce regard ne vint pas. Bella Swan se contenta d'hausser les épaules avec un sourire en coin adressé à Jessica.

« C'est une famille plutôt particulière d'après ce que tu me dis, mais quelle famille n'a pas son compte de bizarreries ? »

J'aurais ri si je n'avais pas tant été agacé de ne pouvoir lire dans sa tête ce qu'elle pensait vraiment de nous. Après tout, mon don servait à nous préserver, à déceler ceux qui se poseraient trop de questions. Ne pas pouvoir en faire usage sur la nouvelle m'énervait au plus haut point.

Toujours le néant, le vide.

En entendant le nom de Cullen, mes frères et sœurs prêtèrent une oreille à la conversation que j'épiais. Eux aussi ils s'attendaient à l'inéluctable regard ébahi dans notre direction. Ils furent étonnés que la fille Swan ne tourne même pas la tête vers nous, mais peut-être était-elle seulement d'une extrême politesse. J'imaginais déjà l'hypothétique mère réprimandant sa fillette : « Ce n'est pas bien de dévisager les gens à leur insu, Bella chérie. » La fille Swan était peut-être juste trop bien élevée pour nous regarder. C'est ce que pensèrent mes frères et sœurs et ils retournèrent à leurs occupations sans plus se soucier de la nouvelle élève.

J'étais le seul de ma famille profondément préoccupé par elle, et tout cela parce que son esprit m'était inaccessible.

L'heure passa sans que j'obtienne plus de succès. Je quittai la cantine avant les autres, ennuyé d'être dans la même salle que cette fille énigmatique. J'arrivai au cours de bio et pris place sur ma paillasse. Je posai mon menton au creux de ma paume et je me perdis dans mes pensées en contemplant la forêt par la fenêtre. Je ne fis pas attention aux autres élèves qui entraient peu à peu en classe. Comme d'habitudes, personne ne vint s'asseoir à côté de moi. Tant mieux. Je me sentais plus asocial que jamais aujourd'hui.

Banner arriva avec sa mallette et mit en marche son ventilateur. Il restait à chasser quelques bouffées de vapeurs chimiques du dernier cours de l'avant-midi. Un seul reniflement suffit à analyser ce que contenait l'air : acide sulfurique, nitrate de carbone et phosphate trisodique. Le cours d'avant concernait donc les différents taux de Ph du sol. Le ventilo balaya les effluves rapidement, ce qui n'était pas pour me déplaire ; je détestais toutes ces odeurs agressives artificielles.

«Oh, voilà la fille de Charlie. Misère… Comment je dois me comporter ? Allons, John Banner, ressaisis-toi. Traite-la comme n'importe quelle autre élève. C'est ce qu'elle veut sans doute. »

Je tournai malgré moi la tête vers la porte. Bella Swan entrait de son pas que je commençais à deviner typique chez elle : incertain et lent. Il semblait que je n'en avais pas fini avec elle. Je devrais aussi la supporter dans mon cours de bio. Génial. Vraiment génial.

Pourquoi son arrivée provoquait un élan de nervosité chez Banner ? Parce que c'était la fille du chef de police ? Banner avait-il quelque chose à se reprocher ? Avait-il enfreint une loi quelconque et il avait peur de se trahir devant la fille d'un représentant de l'ordre ?

Non. Impossible.

Mon don était inefficace sur la fille Swan, mais sur les autres je me montrais infaillible : Banner était un type moyen, sans histoire et il n'avait aucun travers. Alors pourquoi cette nervosité ?

C'était plutôt à Bella d'être nerveuse. C'était elle la nouvelle, non ?

Angela l'escortait tel que convenu au déjeuner. Avant d'aller prendre place sur sa paillasse habituelle, elle lui présenta Banner. Celui-ci déglutit péniblement pour ensuite s'efforcer d'accueillir la nouvelle venue comme tout bon prof le ferait.

« Bienvenue à toi Isabella.

-Bella.

-Si tu veux. Bon, as-tu pu te procurer un manuel adapté ?

-Oui.

-Bien. Si je ne suis pas clair, si tu as des questions sur la matière, n'hésite pas à venir me voir à la fin du cours.

-Pas de problème. Ne vous en faites pas, j'ai l'habitude. J'ai tout ce qu'il me faut là-dedans. »

Bella tapota son sac à dos tenu en bandoulière.

L'habitude ? L'habitude de quoi ? De changer de lycée au milieu de l'année scolaire ?

« D'accord. Dans ce cas, il ne te reste plus qu'à t'asseoir. »

S'asseoir.

Je retins un grand sourire. Il n'y avait qu'une place disponible et c'était celle à côté de moi. Je jubilai en silence. On allait voir si la fille Swan perdrait tous ses moyens aux côtés d'un Cullen. Tout à coup, la perspective de l'avoir si près de moi me réjouissait. Je pourrais sans doute arriver à transpercer ses défenses mentales si je me trouvais à distance réduite.

« Tu n'as qu'à t'asseoir à côté d'Edward. Tout droit, deuxième rangée. » dit Banner en regagnant son bureau.

Bella obéit, son sac sous le bras, et je notai qu'elle comptait ses pas d'une voix inaudible. Bizarre. Elle passa alors devant le ventilo encore en marche et je fus happé de plein fouet par son odeur.

À cet instant précis, tout bascula.

Le Edward que j'avais construit durant les dernières décennies fut anéanti et remplacé par le monstre qui sommeillait en moi depuis toujours. J'eus l'impression que ce monstre avait attendu son heure pour surgir, qu'il avait attendu de trouver LA bonne odeur pour apparaître et détruire le peu d'humanité qu'il me restait. J'eus la certitude d'avoir cherché toute ma vie cet effluve, de n'avoir survécu que pour la trouver, la goûter, la saper.

Ma gorge s'enflamma, le venin afflua dans ma bouche, prêt à se répandre dans les veines de ma prochaine victime. Tous mes muscles se tendirent dans l'attente de sauter sur ma proie. Bella Swan n'existait plus. Elle n'était que le support, l'enveloppe dans laquelle circulait une substance pourpre salivante, enivrante et unique. Il s'échappait de cette enveloppe un arôme horriblement délicieux et tentateur. Mon corps se rebella contre les derniers lambeaux d'humanité qui me clouaient à mon siège et qui m'empêchaient d'agir. Le monstre en moi criait, protestait, salivait. «Prends-la ! » m'ordonnait-il. « Saisis-la, abreuve-toi à elle, étanche ta soif comme jamais ! »

Non !

Pourquoi fallait-il que cette odeur existe ? Pourquoi fallait-il que cette fille sente si bon ? Pourquoi avait-elle choisi fatalement de fréquenter la même école que moi ? !

Je maudis le destin et je me maudis moi-même d'être si faible.

Je n'allais pas laisser cette humaine détruire un siècle d'abstinence et de discipline.

Je la haïssais d'exister, d'ébranler l'équilibre que j'avais si difficilement atteint.

Mon combat intérieur ne durait que depuis deux secondes. Les deux secondes les plus abominables de ma vie. Je m'agrippai à ma table et m'efforçai de faire face à ma proie, de la regarder dans les yeux, de trouver en elle l'être humain et non la nourriture ; la fille et non la proie. Elle avançait vers moi et je crus croiser son regard avant qu'elle ne s'assoie, mais elle resta indifférente à mes yeux de tueur. Elle prit place à côté de moi, mine de rien, inconsciente du danger qui la guettait. Elle sortit son matériel alors que je luttais de toutes mes forces contre l'envie –non, le besoin plutôt- de la mordre. Je la fixais, incapable de détourner les yeux de sa gorge. Je me savais bon comédien, mais il était indéniable que ma conduite se ferait remarquer. Mon regard ne l'avait pourtant absolument pas effrayé et je me demandai pourquoi. Je la dévisageai, elle et son air innocent tandis qu'elle installait un pc sur la table. Nous étions à l'ère des grandes technologies, mais dans un lycée il était encore peu usuel qu'un élève remplace son matériel scolaire par un ordinateur.

Elle parut enfin s'apercevoir que je la scrutais comme la scruterait un prédateur sur le point de se fondre sur sa proie. Mais au lieu de lire sur ses traits un sentiment de peur et d'appréhension à la vue du monstre à côté d'elle, je n'y vis qu'un sourire affable, chaleureux. Son regard tourna dans ma direction, mais ne trouva pas mes yeux. Bizarre. Elle tendit la main.

« Salut. Je suis Bella. Toi, c'est Edward, n'est ce pas ? »

La question courtoise ne masquait aucune peur réprimée. Elle était sincère. Sereine.

Totalement ahuri, déboussolé, je parvins à oublier son fumet si appétissant l'espace d'un instant et je mesurai plus attentivement son visage. Le monstre en moi se tapit, intrigué. Il n'avait pas l'habitude qu'on soit indifférent à sa présence et il ne sut pas comment réagir. Le Edward que je voulais être, celui qui se battait contre son infâme nature depuis toujours, refit surface le temps d'analyser ce visage délicat à l'expression si avenante, accueillante. Une gentillesse non feinte, déconcertante, émanait de ce visage doux. Une gentillesse que je ne méritais pas.

Ses salutations n'étaient pas une formalité d'usage. Elles étaient franches. Toute son expression était une invitation à la communication, à l'ouverture. Toute son expression excepté une partie de son visage : ses yeux. Elle avait un regard vide, sans vie.

Je pris soudain conscience de ma stupidité. Je compris pourquoi elle plus qu'aucun autre nouvel élève ordinaire suscitait tant d'émoi dans cette école, pourquoi le monstre en moi ne l'effrayait pas.

Isabella Marie Swan était aveugle.

A suivre