"On ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux. [...] Mais les yeux sont aveugles. Il faut chercher avec le coeur. " Le petit Prince. Saint-Exupéry

Chapitre 2

Confrontation

Je n'avais pas serré sa main. Ne pouvait-elle pas comprendre qu'elle se condamnait à mort si elle me touchait ? Un seul effleurement charnel et j'aurais été pris d'assaut par la chaleur de sa peau, fine couche recouvrant le plus délectable des nectars.

Fantasmer sur son goût m'écoeura, me révulsa. Le monstre en moi jubilait d'apprendre le handicap de ma victime –car elle serait ma victime, c'était inexorable. « Parfait ! » se dit le monstre. « Elle sera encore plus facile à attraper ! Elle ne se rendra compte de rien. Elle sera morte avant de comprendre ! ». Et le Edward en moi -le faible, celui qui perdrait son combat- se terrerait au fond d'un gouffre avec pour seule consolation le fait que Bella Swan n'aurait jamais vu le monstre. Elle aurait cru, jusqu'à la dernière goûte de sa vie, que j'étais un étudiant normal, inoffensif, comme les autres. Le dernier souvenir qu'elle emporterait dans sa mort ne concernerait pas l'abominable vampire Edward Cullen. Elle ne me détesterait pas dans son trépas.

NON !

Je ne pouvais pas permettre au monstre de gagner du terrain. Il fallait partir. Certes, je pouvais retenir ma respiration, me couper de cette odeur exquise, mais le souvenir de son parfum resterait quand même imprégné dans mon cerveau de tueur. La tentation de la prendre resterait malgré tout trop forte. Elle était trop près. Alors je partis. Je me levai, notai à peine la surprise sur les traits de la fille en entendant le raclement de ma chaise. Je marmonnai une vague excuse à Banner et partis sans même avoir son assentiment. Quel prétexte avais-je trouvé ? Je ne m'en souvenais toujours pas une semaine plus tard tandis que je broyais du noir à Denali ; seul autre endroit où je me sentais chez moi après Forks.

On m'avait accueilli là-bas sans poser de questions, bien qu'on se doutât que quelque chose de grave s'était produit- avait failli se produire. Ma famille m'avait laissé partir sans me juger, sans rien me reprocher. On comprenait ma réaction. De nous sept, j'étais celui qui acceptait le moins bien sa condition et ils savaient que la seule perspective d'avoir pu succomber à la soif de tuer me torturait atrocement. Je savais qu'eux ne m'en voudraient jamais d'échouer, qu'ils se montreraient compatissants, que tout le monde pouvait faire une erreur. On allait me le pardonner. Mais moi jamais je ne me le pardonnerais.

Quelques jours loin d'elle, de son odeur, m'avaient permis de faire le point. Je manquais à ma famille, mais on respectait mon éloignement. Je leur causais du chagrin malgré tout et ce fut en partie pour cette raison que je décidai d'écourter ma retraite. L'autre partie de cette raison concernait Elle. Je n'allais pas laisser cette humaine mener inconsciemment mon existence. Je ne la laisserais pas me dominer. Je n'allais pas déchirer ma famille à cause de ça -car c'est ce qui se produirait ; certains voudraient me suivre si le seul moyen d'éviter un meurtre était de partir définitivement. D'autres voudraient rester. Nous venions à peine de (re)commencer ce petit cycle de vie après tout. Nous étions installés, nous aimions Forks plus qu'aucun autre endroit. Nous nous y sentions chez nous.

Non, je n'allais pas imposer ça à ma famille.

Carlisle avait confiance en moi. Je devais me montrer digne de cette confiance. C'est lui qui m'avait tout appris. C'est lui qui m'avait aidé à conserver mon humanité -du moins ce qu'il en restait. Je n'allais pas le décevoir.

Alors, je revins. Pour de bon. J'allais affronter l'objet de ma torture, le dominer et triompher. Non, une humaine n'aurait pas raison de moi. Je le refusais.

J'étais prêt à reprendre les cours. J'avais chassé plus que nécessaire la veille de mon retour. J'étais saturé. Paré. Mes frères et sœurs veillaient sur moi. Je détestai être le centre de leurs tracas, mais ils faisaient ce que la fraternité qui nous liait leur dictait ; ils me soutenaient.

Alice se concentrait cette fois sur moi et non Jasper. Elle était sûre à 90% que je ne commettrais pas l'irréparable aujourd'hui. Je m'efforçai de ne pas songer aux 10% qui restait ; une probabilité encore trop élevée pour me rassurer.

Je ne respirais pas. Je bloquais tout courant d'air de ma bouche et de mes narines, juste au cas où de vieilles traces de son odeur y seraient imprégnées.

Toutes les précautions furent prises sauf celle la plus logique que j'aurais dû appliquer : la fuite. Attendre deux ans qu'elle finisse ses études et parte. Mais je n'étais pas un lâche alors j'oubliai cette option.

Ce matin-là, nous primes place à notre table habituelle dans la cafétéria, aux aguets. Prudents. Les cours ne commenceraient que dans une demi-heure.

« Elle arrive dans 15 minutes. » prédit Alice.

Je me préparai mentalement, puis j'occupai les minutes qui restaient à scanner tous les esprits présents, histoire de voir si mon départ précipité de la semaine dernière suscitait des questionnements.

Rien.

J'étais de retour, mais personne n'y prêta attention. Les élèves étaient trop accoutumés à nos fréquentes absences, mais la fille Swan aurait pu raconter à qui l'entendait que je m'étais comporté de façon bizarre avant de partir. Pourtant, rien dans la tête des autres ne m'indiqua que la fille avait dit quelque chose de compromettant sur moi. Quoique, à bien y penser, il n'y avait rien de compromettant à dire puisqu'elle n'avait rien vu du tueur assoiffé qui l'avait épié en bio. Je n'avais donc pas à redouter une rumeur lancée sur mon compte- une rumeur qui finirait par éveiller les soupçons, les craintes… Pour elle, je m'étais montré malpoli en ignorant ses salutations, rien de plus.

« La voilà ! Dans dix secondes, elle franchit la porte. » chuchota Alice.

Ma famille se resserra autour de moi, mine de rien, pour servir de rempart.

Je fixai la porte, les dents serrés, prêt à l'affronter, cette fille que je haïssais, cet être humain inconscient de l'attraction qu'il exerçait sur moi. Je la haïssais de sentir si bon. Je vis son ombre se dessiner dans le châssis et, quand je voulus, par réflexe, pénétrer son esprit, je la haïs encore plus d'être toujours si énigmatique, si impossible à percer.

Elle entra. A sa vue, le monstre en moi se souvint précisément de son parfum. Je ne respirais pas, mais la mémoire était une faculté traîtresse. Je sentis son cœur battre d'un rythme paisible, régulier. Je vis son sang sous sa mince peau translucide, doux ruisseau pourpre qui circulait tranquillement dans son corps. Un ruisseau tentant, mais je n'allais pas m'y abreuver. Jamais.

Je me forçai à observer son visage, l'enveloppe charnelle ; le contenant et non le contenu. Et j'eus un choc. En voyant ses traits délicats, frêles, son sourire débonnaire, ses paupières entrouvertes, son teint pâle, ses épaules chétives et ses iris tristement inanimés, la haine qui me consumait à son égard s'évanouit instantanément. Comment pouvais-je détester un être si innocent, si fragile? Il était impossible de croire qu'une personne aussi vulnérable puisse faire un jour l'objet de la haine de qui que ce soit. Ce n'était pas sa faute si j'étais faible. Elle ne contrôlait pas ce qu'elle était, ce qu'elle sentait.

Alors il ne resta en moi que la haine que j'éprouvais envers moi-même.

Comment ses yeux morts avaient-ils pu m'échapper le premier jour ? C'était l'évidence même. J'étais meilleur observateur que toute cette école, meilleur que mes frères et sœurs même, et sa cécité m'avait échappé. Peut-être étais-je trop concentré à percer son esprit pour me rendre compte de quoi que ce soit ce jour là…

Elle s'avança. Seule. Plus de chevalier servant ?

Elle marchait d'un pas plus sûr, aidée cette fois d'une de ces longues tiges métalliques typique chez les non-voyants. Pourquoi ne l'avait-elle pas le premier jour ? Et pourquoi me posais-je la question ? En quoi ça me concernait ?

Elle alla s'acheter de quoi manger au comptoir. Aucun regard ne se tourna vers elle. Malgré ce handicap qui la différenciait des autres, on avait déjà oublié la nouvelle élève. Elle faisait maintenant partie du décor. L'attrait de la nouveauté s'était estompé. Même le cercle de camarades qui l'avait intégrée ne s'occupait presque plus d'elle. On la salua brièvement quand elle s'assit, sans plus. Seules les pensées de Angela, Mike et Jessica étaient tournées vers la fille Swan.

« Elle a failli m'écraser le pied avec son foutu bâton. » râla Jessica.

« Je me demande si elle peut m'aider pour le devoir d'anglais… » se demanda Angela.

« Sortir avec elle ou pas ? » questionna Mike. « Je suis sûr que personne ne lui demandera d'être sa cavalière pour le bal de promo. Si Jessica ne se décide pas, je me rabattrai sur Bella. »

Je fus étrangement agacé par les intentions non formulées de Newton. Je me demandai pourquoi.

Bella commença à décapsuler une bouteille de liquide blanc (du lait?) et déballa une pâtisserie (on appelait ça un muffin, non ?). Elle semblait moins timide que la dernière fois. Les gens qui l'agglutinaient l'autre jour l'avaient embarrassée et aujourd'hui elle parut soulagée qu'on l'ignore. Elle se tenait un peu en retrait des trois autres et cela sembla très bien lui convenir. Bella Swan était une solitaire.

Mike regarda son propre muffin avec une grimace, puis jeta un œil à celui de Bella d'un air envieux. « Elle a pris le dernier aux raisins. » Je lus en lui son raisonnement tandis qu'il regardait alternativement les deux muffins : « Elle y verra que du feu. Elle croira que c'est elle qui s'est trompée en faisant son choix au comptoir. » Sa décision prise, il profita du fait que Bella prenait une gorgée de lait pour chaparder son muffin furtivement et le remplacer par le sien.

Angela formula une exclamation de reproche muet tandis que Jessica étouffait un rire.

Je me raidis sur ma chaise et lâchai de ma gorge un feulement inaudible pour les humains, mais clairement distinct pour ma famille. Emmet m'agrippa l'épaule, méjugeant ma réaction. Les autres se tenaient aussi prêts à me retenir, leurs corps tendus dans ma direction. D'un œil extérieur, on aurait cru qu'ils se penchaient sur la table pour entendre une confidence.

« Ce n'est pas ce que vous croyez. » marmonnai-je.

Pourquoi avais-je réagi ainsi ? Tout ça pour un morceau de nourriture humaine sans importance. Pourquoi ce brusque élan de colère ? Mike voulait se moquer de la fille Swan ? Grand bien lui fasse. Elle n'aurait pas été la première.

Je réfléchis à mon attitude, puis je compris. Que Mike abuse de son infirmité était méprisable. Aussi méprisable que le prédateur en moi qui la voulait désespérément. Ne voulais-je pas abuser d'elle moi aussi, d'une certaine façon ?

Je fus offusqué d'être sur le même pied d'égalité que cette crapule de Newton et je pris conscience que cette colère ressentie était dirigée vers moi et non vers lui.

Bella reposa sa bouteille à coté du muffin dont elle venait d'hériter à son insu. Elle sourit dans le vide. « Je n'aime pas non plus les bleuets, Mike. Peux-tu me rendre celui aux raisins s'il te plait ? »

Newton laissa tomber sa mâchoire grande ouverte, Jessica et Angela firent un pathétique « Oh! » synchronisé et moi je me surpris à réprimer un grand rire mutin.

Mes frères et sœurs s'étaient eux aussi concentrés sur la conversation. Ils ne rirent pas, mais affichèrent tous différents degrés de surprise et d'incrédulité.

Bella Swan était aveugle, mais maligne.

Et ça me plut.

Je cessai de ricaner à ce constat. Rien chez elle ne devait me plaire. Son sang était déjà une chose qui me plaisait trop.

Mike cafouilla.

« Comment t'as fait pour…

-J'ai senti l'odeur de raisin disparaître pour être remplacée par celle des bleuets. Et ton après-rasage est venu chatouillé mes narines. Odeur plutôt entêtante d'ailleurs. »

Trahi par son après-rasage.

L'humiliation et la honte se lurent sur le visage décomposé de Newton.

« Désolé, Bella » couina-t-il, penaud.

« Pas de problèmes. Ce n'est pas la première fois qu'on me fait le coup. »

Elle tendit la main vers Newton et ce dernier lui rendit son bien. Elle mordit à pleines dents dans le muffin, le visage espiègle.

Jessica haussa les épaules et Angela félicitait Bella in petto.

Bella souriait toujours et j'aurais donné n'importe quoi pour savoir ce à quoi elle pensait. Cachait-elle sa colère derrière ce sourire ? Traitait-elle mentalement Newton de tous les noms ? Elle ne fit du moins aucun reproche verbal. Elle parut même prendre la chose avec humour.

« Tiens, Edward Cullen nous accorde l'honneur de sa présence. »

Jessica avait tout à coup remarqué que j'étais de retour à l'école –et que je dévisageais toujours la même fille.

Bella eut un air surpris et… inquiet ?

Était-elle inquiète de me savoir dans les parages ? À notre dernière rencontre, avait-elle pu finalement sentir, d'une manière ou d'une autre, le tueur en moi ? Après tout, elle avait réussi à détecter la mauvaise blague de Newton donc sans doute était-elle assez intuitive pour sentir le danger que je représentais.

« Oh, il est de retour… J'espère qu'il va mieux. Il ne se sentait pas très bien, je crois. »

Je fus ahuri. Bella n'était pas inquiète par le tueur. Elle était inquiète pour le tueur!

« Pff, à mon avis, il a fait semblant d'être malade pour manquer les cours. » supposa Jessica. «Les Cullen sont tellement brillants qu'ils peuvent se permettre de sécher plusieurs jours d'école.

-Pourtant, je n'ai pas eu l'impression qu'il jouait la comédie. Il avait vraiment l'air de souffrir… »

Elle n'avait pas vu le tueur en moi, mais avait perçu ma souffrance…

« Il te mate encore une fois. » ajouta discrètement Angela sans oser jeter de trop fréquents coups d'œil vers ma table.

Bella leva un sourcil.

« Vraiment ? J'ai peut-être une moustache de lait.

-Tu n'as rien du tout. À mon avis, tu lui plais. »

Me plaire! Oh si. Elle me plaisait mortellement…

Soudain, le rire de Bella retentit à mes oreilles de façon étrangement séduisante. Un rire cristallin, léger, allègre.

« À mon avis, il n'a simplement pas l'habitude de côtoyer une aveugle. C'est normal. Ce qui est hors de la masse attire le regard des curieux. C'est comme ça. » rectifia-t-elle avec un petit haussement d'épaule et un sourire en coin, contrit.

À son ton, je sus que je n'étais pas le premier à la dévisager sans arrêt. Seulement, moi c'était pour de toutes autres raisons que son handicap.

Quand l'heure des cours débuta, je restai à ma place. Les humains sortaient et je me surpris à essayer de distinguer le bruit de ses pas parmi ceux des autres élèves, comme s'il y avait quelque chose d'important et d'inhabituel chez eux. C'était stupide.

Ma famille ne fit aucun mouvement. Ils attendaient de voir ce que j'allais faire.

Irais-je en classe, m'asseoir à côté de la fille, là où je pourrais sentir la puissance absurde du parfum de son sang, et sentir la chaleur de son pouls contre ma peau ? Étais-je assez fort pour ça ? Ou en avais-je eu assez pour un seul jour ?

« Je... pense que ça va aller. » dit Alice, hésitante. «Tu es décidé. Je pense que tu vas arriver au bout de cette heure sans encombres. »

Mais Alice savait bien à quelle vitesse un esprit pouvait changer.

« Pourquoi tenter le diable, Edward ? » demanda Jasper.

Même s'il ne voulait pas se sentir suffisant du fait que je sois pour une fois celui qui était faible, je pouvais l'entendre l'être, juste un tout petit peu.

« Rentre à la maison. Vas-y doucement.

-C'est quoi le problème? » dit Emmett, pas d'accord. « Soit il la tue, soit il ne la tue pas. Autant en finir maintenant, quoi qu'il se passe.

-Je ne veux pas déménager aussi tôt. » se plaignit Rosalie. « Je ne veux pas tout recommencer. On a presque fini le lycée, Emmett. Enfin...»

J'étais tout aussi divisé sur cette décision. Je voulais, vraiment, avoir cette confrontation plutôt que de la fuir. Mais je ne voulais pas aller trop loin non plus. Cela avait été une erreur la semaine dernière que Jasper tienne si longtemps sans aller chasser; étais-je en train de commettre une erreur aussi bête ?

Je ne voulais pas déraciner ma famille. Aucun d'entre eux ne m'en serait reconnaissant. Mais je voulais aller en biologie. Je réalisai que je voulais revoir son visage.

Ce fut cela qui me décida. La curiosité. Je ne voulais pas que le silence de l'esprit de cette fille me rende excessivement intéressé par elle. Et pourtant, j'étais là, excessivement intéressé. Je voulais savoir ce qu'elle pensait, mais ma seconde écoute ne me serait d'aucune utilité. Je devrais apprendre à interpréter tous les indices que me révèleraient son visage, son corps, sa voix et mêmes ses silences.

Pourquoi ce désir de la connaître ? Jamais aucun humain avait suscité un quelconque intérêt chez moi. Jamais. Alors pourquoi je tenais tant à la revoir ? Quel était le moteur, la motivation qui me poussait à en savoir davantage ? Qu'est-ce que ça m'apporterait de la connaître ?

La part rationnelle de mon esprit répondit à cette question : si j'en apprenais plus sur elle, je serais apte à voir l'être humain derrière la proie. Si j'en savais plus, j'arriverais à la percevoir comme une personne à part entière, un être doté d'émotions, d'aspirations, de rêves. Ainsi, peu à peu, avec prudence, la proie s'effacerait à mes yeux et je puiserais dans son humanité la force de ne pas la détruire.

Une autre part de mon esprit –une part cachée, que je ne soupçonnais pas d'exister- trouva une autre réponse à cette question : si je désirais tant la connaître, c'était parce qu'elle avait éveillé en moi quelque chose qui dormait depuis un siècle.

Je me raidis et ignorai mes dernières pensées.

« Non, Rose. Je pense vraiment que ça va bien se passer. » dit Alice. « Ça... s'affirme. Je suis sûre que rien de mauvais ne va arriver s'il va en classe. »

Elle me regarda, intriguée, se demandant ce qui avait changé dans mes pensées pour que ses visions du futur soient à ce point sans risque.

La curiosité suffirait-elle à garder Bella Swan en vie ?

« Allez en classe. » ordonnai-je.

Je me levai et m'éloignai d'eux à grands pas sans regarder derrière moi. Je pouvais entendre l'inquiétude d'Alice, le mécontentement de Jasper, l'approbation d'Emmett et l'irritation de Rosalie me poursuivre.

Je pris une dernière bouffée d'air près de la porte de la classe et je la retins dans mes poumons tandis que je marchais dans la petite pièce chaude.

Je n'étais pas en retard. Mr. Banner préparait toujours l'expérience d'aujourd'hui. La fille était assise à ma –à notre– table, en train de sortir son ordinateur portable. J'examinai son matériel en m'approchant. Certains détails m'avaient échappé la dernière fois tant son odeur m'avait ensorcelé. Je remarquai que son clavier était différent. Il n'y avait aucune lettre sur les touches, seulement différents assemblages de points en relief. Le braille.

Je tirai ma chaise en arrière avec plus de force que nécessaire, la faisant racler sur le sol. Je voulais annoncer mon arrivée. Qu'elle comprenne que j'étais là. Je sus qu'elle m'entendait lorsqu'elle s'arrêta une seconde dans son affairement, mais elle continua aussitôt à installer son matériel sans s'occuper de moi.

Elle ne me salua pas comme la dernière fois, ne montra pas de visage avenant et aimable, ne me tendit pas sa main pour se présenter. Elle avait été refroidie par mon impolitesse de l'autre jour, assurément. Elle craignait une autre rebuffade si elle tentait à nouveau de sympathiser.

Je devais m'assurer de lui faire une autre impression cette fois-ci.

« Bonjour. » dis-je d'une voix douce, celle que j'utilisais pour mettre les humains à l'aise, et affichant un sourire poli, sans toutefois montrer mes dents –quoique je me demandais pourquoi je prenais cette peine puisqu'elle ne me voyait pas.

Elle leva la tête, intriguée, la pivota vers ce qu'elle jugeait être l'emplacement de mon visage.

« Salut. » répondit-elle. Elle souriait, mais se montrait prudente.

« Bella, c'est ça ?

-Oui.

-Je suis Edward Cullen. Excuse moi de ne pas t'avoir salué la semaine dernière. J'avais quelques ennuis de santé.

-Ce n'est pas grave. »

Silence.

Quoi dire d'autre ? Je n'avais pas l'habitude de créer des conversations. Mes principaux et seuls interlocuteurs étaient ma famille et je n'avais jamais besoin d'entrée en matière puisque je n'avais qu'à sonder leurs esprits.

« Alors, comment c'est de vivre à Forks ? » trouvai-je après une seconde de réflexion.

« Oh, c'est moins étourdissant que Phoenix. »

Je fixai ses yeux éteints.

« Ce doit être étourdissant où que tu ailles de toute façon. » laissai-je échapper.

Je me damnai. Quelle belle manière de débuter un échange courtois. Je ne pouvais pas mieux trouver que de me montrer narquois sur son handicap. Comme si ça pouvait être un sujet de plaisanterie !

« Je veux dire… »

Je balbutiais. Je n'en revenais pas. D'ordinaire, c'était les humains qui hésitaient, bégayaient, bafouillaient quand la nécessité de s'adresser à moi s'imposait !

Elle perçut mon embarras et secoua la tête avec un sourire rassurant.

« Hé, ma cécité n'est pas tabou, tu sais. »

Je ne pus donner suite à ses paroles, car Banner réclama l'attention de tout le monde. Il donna de brèves instructions sur l'expérience d'aujourd'hui. Un microscope par table était installé et nous devions procéder à l'identification des différentes phases de mitose sur des cellules d'oignon. On devait travailler à deux, mais ma collègue n'était pas en mesure de faire cet exercice.

« Toi, Bella, rédige-moi un papier où tu me décris le phénomène. »

Ah. Banner compensait en lui donnant un travail théorique.

« Bien, monsieur. »

Elle commença à écrire un truc sur son clavier à points en reliefs. Ce qui apparut à son écran fut en écriture normale. Son logiciel traduisait automatiquement le braille en langage commun.

Banner commença sa ronde parmi les élèves. Il me donna les cinq lamelles à identifier au microscope avec un soupir résigné. « Je me demande pourquoi je me donne la peine de lui faire faire ce labo. Il aura terminé en dix minutes. » Dix minutes ? Je pouvais le faire en deux minutes, si je le voulais. Je retins un sourire et commençai à m'exécuter. Peut-être fallait-il que je fasse une ou deux erreurs délibérées pour rassurer Banner ? Éveiller la curiosité et les soupçons était à éviter à tout prix. Mieux valait adopter un profil bas et commettre quelques fautes comme le ferait tout étudiant normal de mon « âge ».

Je remplis ma fiche rapidement, sans me soucier de ma vitesse. Ma voisine ne me voyait pas; à quoi bon maintenir un rythme humain.

« Tu as terminé ? » demanda-t-elle en lâchant son clavier. Ce n'était pas une question. Plutôt une demande de confirmation à sa supposition.

Je ne répondis pas tout de suite, étonné. Comment pouvait-elle savoir ? Mhh. Sans doute ne m'entendait-elle plus manipuler le microscope et elle en avait déduit que j'avais terminé. J'aurais dû maintenir un rythme humain tout compte fait ; elle allait trouver étrange ma rapidité d'analyse.

Je me dis que je pouvais mentir et prétendre que je n'avais pas encore fini. Je jouerais avec les instruments pour appuyer le mensonge.

« J'ai fini, oui. »

Les mots étaient sortis tout seuls. Je réalisai que je n'avais pas envie de lui mentir. Je voulais être aussi honnête que le secret de mon état pouvait me le permettre.

Je fus troublé par ce désir soudain de franchise.

« Bien. » fit-elle. Elle ne sembla pas le moins du monde impressionnée par ma rapidité.

Elle aussi, apparemment, avait terminé. Sur son écran se trouvait un long texte élaboré et précis qui décrivait parfaitement le phénomène de la mitose.

« Est-ce que tu peux me rendre un service ? »

Un élève qui demande un service à un Cullen ? Jamais vu ça. L'instinct de préservation des humains leur indiquait inconsciemment qu'il ne fallait accorder aucune confiance à notre égard et nous étions trop intimidants pour qu'on ose nous demander quoi que ce soit, ne serait-ce qu'un bout d'efface. Mais Bella Swan avait un atout en moins ; son subconscient ne pouvait lui imposer la prudence puisqu'elle ne pouvait voir le prédateur en moi.

« J'aimerais beaucoup faire ce labo.

-Oh. »

Quelque chose à l'intérieur de moi me pinça la poitrine et j'eus du mal à en identifier la nature. De la pitié ? Bella voulait faire comme les autres, être traitée comme les autres. N'était-ce pas ce que ma famille et moi cherchions aussi ? Être le plus humain possible, être normal.

Me découvrir un point commun avec cette fille me fit tressaillir. Sursaut imperceptible pour ceux qui m'entouraient, heureusement. Il se passa une longue seconde où ce constat me bouleversa. Le chasseur aspirait au même idéal que sa proie… Quelle ironie.

Je regardai le profil délicat, mais droit et fier, de ma voisine. Bella Swan n'avait pas besoin de pitié et n'en voulait pas. Elle assumait son état. Ça, c'était quelque chose que je n'avais pas en commun avec elle ; après 90 ans, j'étais encore répugné par moi-même et ma rencontre avec la fille Swan ne m'avait fait que détester davantage le monstre que je représentais.

« Peux-tu passer en revue chaque lamelle pour moi ? »

Je sortis de mes songes pour me concentrer sur ma voisine.

« Passer en revue ?

-Oui. Décris moi ce que tu vois sur chaque lamelle, j'essaierai de deviner quelle phase de mitose il s'agit. »

Silence.

Son sourire se fana et elle le traduisit sans doute comme un malaise de ma part. En fait, j'étais interloqué : aucun élève de cette classe n'était enchanté à l'idée de faire une expérience si difficile et on enviait -je le lisais dans les pensées collectives- Bella Swan d'être épargnée de cet exercice. Or, la seule élève de la classe qui pouvait passer outre le labo tenait énormément à le faire et j'en fus amusé.

Les épaules de Bella s'affaissèrent et je supposai –pas le choix de faire autrement- qu'elle se croyait embêtante. « Tu veux bien ? » ajouta-t-elle, plus timidement.

Je ne vis aucune raison de refuser.

« D'accord. » dis-je d'une voix veloutée pour qu'elle sente vraiment que j'étais loin de la trouver embêtante.

Je ne pris pas la peine de regarder dans le microscope. J'avais déjà en tête chaque étape, chaque particule, chaque cellule, chaque chromosome correspondant aux différentes phases. Je commençai à lui décrire la métaphase. Un haussement de sourcils m'apprit que ma description l'étonnait de par sa précision scientifique. Être diplômé deux fois en médecine avait ses avantages. Bien vite mon vocabulaire digne d'un master ne l'étonna plus. Elle écouta attentivement ce que je lui disais et je vis une lueur d'intelligence passer dans son regard mort ; Bella Swan était étonnée par les notions que je possédais, mais pas déroutée. Je sus à ses traits attentifs qu'elle saisissait chaque mot qui aurait normalement sonné comme une langue étrangère aux oreilles d'un lycéen moyen.

« Métaphase. » me coupa-t-elle bientôt alors que je n'avais pas terminé mon petit discours.

Je souris. Bella Swan était brillante.

« C'est aussi la conclusion que j'en ai tirée. » lui répondis-je.

Je lui décrivis les autres phases et elle trouva chacune d'elle avec une rapidité déconcertante.

« Nous sommes arrivés à la même conclusion pour chaque lamelle. Je peux inscrire ton nom sur la fiche de labo, si tu veux. »

Un sourire de plaisir orna son visage translucide. Ma proposition la touchait. Elle était contente de pouvoir faire ce labo, de faire comme tous les autres élèves.

« Si ça ne te dérange pas. »

Je fis non de la tête avant de me souvenir bêtement qu'elle n'y voyait rien.

« Pas du tout. »

J'inscrivis son prénom, ce après quoi je corrigeai les deux mauvaises réponses que j'avais précédemment rédigées pour calmer la conscience soupçonneuse de Banner. À deux, il était tout à fait crédible que notre labo soit parfait. Après tout, depuis une semaine, Banner s'était sûrement aperçu que sa nouvelle élève était presque aussi douée que moi en biologie.

Elle m'adressa un dernier sourire, puis s'éloigna de moi. Je fus curieusement déçu qu'elle se détourne soudainement. Avais-je été désagréable sans m'en rendre compte ?

Alors, je compris qu'elle ne voulait pas m'ennuyer davantage. Elle pensait encore que j'avais accepté de l'aider par politesse, voire par pitié, et elle tenait à me faire savoir qu'elle ne m'importunerait plus à l'avenir. Je cherchai un moyen de retenir son attention tandis que, pour passer le temps en attendant que les autres aient terminé, Bella retournait à son clavier adapté pour ouvrir un autre logiciel. Elle commença à écrire autre chose, mais impossible de lire ce qu'il y avait à l'écran ; cette fois tout était en pointillé, en braille. Tout comme son esprit, ce langage m'était impossible à déchiffrer et j'en fus horripilé. C'était totalement absurde d'être irrité à ce point par une chose somme toute banale. Je n'étais pas le seul à ne pas connaître le braille après tout. Pourquoi ça me dérangeait ? Parce qu'il y avait déjà suffisamment de mystères dans la tête de Bella sans qu'en plus je n'arrive à lire ce qu'elle écrivait ? Je connaissais des dizaines de langues, j'avais appris pour me distraire plusieurs dialectes, mais jamais il ne m'était venu à l'esprit jusqu'ici d'apprendre le braille. Je me promis d'y remédier le plus tôt possible. Pourquoi ? Je l'ignorais.

Je secouai la tête, agacé de ne pas comprendre mon propre comportement. Je voulus la tirer de sa bulle et trouver un moyen de la faire parler, d'en apprendre plus. Il y avait sûrement un élément dans ses révélations, quelles qu'elles soient, qui m'aiderait à la saisir mieux, à comprendre comment son esprit se fermait au mien –et comment elle arrivait à me fasciner autant.

Toutefois, il y avait un problème ; je n'avais plus d'air. Respirer m'était inutile, mais pour parler, il me fallait faire vibrer mes cordes vocales à l'aide d'air. Je m'écartai d'elle autant que je le pus, sans bouger de mon siège, tournant ma tête vers l'allée. Je m'arc-boutai, verrouillant mes muscles, et pris une rapide bouffée d'air, à travers ma bouche seulement.

Ahh!

Ce fut vraiment douloureux. Même sans la sentir, j'eus son goût sur ma langue. Ma gorge fut de nouveau en feu, désirant chaque morceau aussi fort que la première fois où j'avais senti son odeur, la semaine passée. Je serrai les dents, tentant de me ressaisir.

J'eus l'impression d'utiliser chaque once de contrôle que j'avais acquis durant 70 ans de dur labeur pour me retourner vers la fille.

Je réprimai la douleur et me concentrai sur ma curiosité que je voulais tant satisfaire. J'optai pour une approche classique chez les humains : la météo.

« Alors, contente d'être sous la pluie ? »

Elle redressa la tête, mesurant quelques secondes mes paroles, se demandant peut-être si elles s'adressaient réellement à sa personne. Puis, elle fronça les sourcils en pivotant son corps vers le mien ; signe qu'elle était ouverte à une imminente conversation même si le sujet choisi l'étonnait.

« Tu veux vraiment parler de météo ? »

Je voulais surtout lui prouver que je pouvais avoir une conversation normale avec elle et me prouver à moi-même que je pouvais ignorer le prédateur avide de son sang, que je pouvais le contrôler et adopter un comportement humain à ses côtés.

« On dirait que oui. »

Elle haussa les épaules.

« J'aime bien la pluie. »

Tous les élèves de cette école -en fait, tous les jeunes gens de cette ville- se plaignaient du climat éternellement pluvieux de Forks qui limitaient leurs activités, mais Bella Swan, elle, l'appréciait. De plus en plus intéressant.

« Alors tu vas te plaire ici.

-Je l'espère. En tout cas, les gens sont sympas. »

Il était évident qu'elle m'incluait dans ce nombre.

Erreur !

Méfie-toi, Bella. Méfie-toi de moi. Facilite-moi la tâche ; ne sois pas si intéressante ! Si facile à parler, si encline à sympathiser ! Fuie-moi !

Je me mettais mentalement en garde et je LA mettais mentalement en garde, pourtant je continuai la conversation. Tout bonnement.

« Il faut dire que tu as eu droit à un vrai comité d'accueil. » répliquai-je avec une certaine raillerie, me rappelant l'effervescence que son arrivée avait provoquée.

« Oh, les premiers jours on te prend en charge, par courtoisie, par dévotion, par sacrifice, mais ça s'estompe après quelques semaines. Les gens se lassent vite de jouer les bons samaritains.

-Qu'est-ce que tu veux dire ?

-Bah, je fais plutôt fuir les gens, en général. Les gens ne savent pas comment se comporter avec moi. »

Comme la vie était ironique. Tout comme moi, les gens ordinaires la fuyaient parce qu'elle était hors normes, dans une catégorie à part. Tout comme moi, on était mal à l'aise avec elle. Moi, au moins, je pouvais me tourner vers ma famille puisque nous étions dans la même condition. Elle, vers qui pouvait-elle se tourner ?

« Oh, je t'en prie, ne me prends pas en pitié pour ça. Je déteste ça. »

Elle interprétait assez bien mon silence, cette fois. Enfin, presque bien. Ce n'était pas de la pitié que je ressentais, mais plutôt… de la tristesse.

Manquait plus que ça !

Le lion était triste pour l'agneau !

Je me trouvai de plus en plus horripilant.

« Je m'en tire bien, tu sais. » continua-t-elle, ignorant mon autodérision intérieure. « Il y a longtemps que je fais avec. Et puis, y a pas mal d'avantages à être comme moi. »

Je me fis sceptique. Le vampire que j'étais ne voyait déjà pas beaucoup d'avantages à être un agneau ordinaire alors il fut encore plus difficile de trouver de bons côtés à être un agneau aveugle.

« Excuse-moi, mais je ne vois pas lesquels.

-Tiens, par exemple, je n'ai pas à craindre qu'on me pose une question théorique devant tout le monde ; les profs ont tendance à éviter les interrogations subites avec moi. Ils ont peur que je me sente embarrassée, inférieure, si jamais je ne connais pas la réponse à leur question. Autre avantage : je peux faire semblant de prendre des notes de cours en classe. Quand je mets mon écran en mode braille » dit-elle en montrant son portable « personne ne peut savoir ce que j'écris vraiment. Je peux faire n'importe quoi sur mon pc sans que le prof ne s'aperçoive que ça n'a aucun lien avec la matière.»

Je réalisai que ce que Bella écrivait n'était pas secret pour moi. Elle ne tenait pas nécessairement à me cacher ce qu'elle faisait. Cette précaution était plutôt destinée à Banner au cas où il passerait et inspecterait son écran.

Je souris à nouveau, ridiculement soulagé.

« Et là, en ce moment, ce que tu écris n'a rien à voir avec la biologie.

-Bien vu.

-Et qu'est-ce que tu écris ? » demandai-je, étonné moi-même d'être si curieux.

Elle marqua un moment d'hésitation. Une ride creusa son front et une fois de plus j'aurais tout donné pour savoir à quoi elle réfléchissait. Je me contentai d'observer son visage, son corps, en quête d'un indice physique qui m'aiderait à comprendre son hésitation. Elle baissa la tête, courba les épaules, se tordit les mains…

Et enfin je saisis. Bella Swan était ouverte aux autres quand il s'agissait d'expliquer son état, de mettre les gens à l'aise en ce qui concernait sa cécité, de satisfaire la curiosité des autres qui se posaient des questions, mais elle n'était pas du tout accoutumée aux questions qui la concernaient elle. Personne ne s'était jamais intéressé à l'être humain derrière le handicap. Une fois la curiosité des gens satisfaite, on se désintéressait du reste.

Je pris conscience qu'au-delà de l'envie de percer son cerveau, j'avais aussi envie d'en savoir plus sur le personnage, la fille derrière l'infirme, derrière l'agneau. Et ce désir n'était pas motivé seulement par ma conscience qui cherchait à humaniser la fille pour mieux réprimer le monstre. J'avais vraiment envie de la connaître.

Je trouvai donc, par l'humour, une façon de l'encourager à s'ouvrir.

« Promis, je ne te dénoncerai pas à Banner. » dis-je d'un ton léger et conspirateur.

Elle se pencha vers moi pour chuchoter sans qu'on entende autour et je m'assurai de verrouiller mes conduits nasaux comme son haleine me touchait le visage.

« C'est une partition. » révéla-t-elle. Et je fus soulagé qu'elle ne puisse voir la grimace que je faisais à la torture que représentait sa subite proximité. Pour oublier ma souffrance, je me concentrai sur sa voix. Je perçus une touche d'embarras, comme si elle redoutait que je trouve son passe-temps ridicule.

« Tu composes des chansons ? » dis-je d'un ton qui se voulut neutre.

« Ça m'arrive. » Elle rougit et ce brusque afflue de sang à son visage aurait pu me faire saliver si ses paroles ne m'avaient pas tant ébranlé.

Une musicienne…

« Tu joues d'un instrument en particulier? »

Elle parut stupéfiée que je pose cette question. A croire qu'elle avait cru que je me moquerais de sa passion au lieu de m'y intéresser.

« Euh... Le piano. » murmura-t-elle.

Pourquoi j'étais secoué? Ce n'était pourtant pas la seule fille de son âge à jouer du piano. Me découvrir un autre point en commun avec elle n'aurait vraiment pas dû me choquer ainsi.

« C'est aussi l'instrument que je préfère. » ne pus-je m'empêcher d'ajouter.

Ses yeux fixes s'arrondirent.

« Tu aimes le piano? »

Elle aussi le point en commun la secouait, remarquai-je.

Banner arriva à cet instant et j'inhalai avec plaisir une bouffée de son odeur banale et sans intérêt pour enfoncer un peu plus le monstre au fond de moi.

« Tu as terminé Edward ?

-Oui, monsieur Banner. »

Il prit la fiche que je lui tendais et la survola. Il fronça les sourcils en lisant l'entête.

« Edward, je suis certain que tu avais les meilleures intentions du monde en inscrivant le nom de Isabella sur ta fiche, mais… » Il eut un regard désolé pour ma voisine et continua sa réponse dans sa tête. « Elle ne peut pas avoir de traitement de faveur parce qu'elle est aveugle. Faire le boulot à sa place par pitié, par sympathie, ce n'est pas ça qui la fera avancer dans la vie. » Même s'il se trompait sur mes motivations, j'eus beaucoup de respect envers cet homme qui tenait à ce qu'une élève, infirme mais douée, parcourt son propre chemin scolaire sans passe droit, en faisant un pas après l'autre, seule. Mais je déchantai quand j'entendis la suite de ses pensées. « Je parie que c'est elle qui lui a demandé de mettre son nom sur cette fiche. Difficile de refuser une faveur de ce genre à une handicapée. Elle s'est peut-être arrangée pour lui faire pitié. Si elle persiste sur cette voie, il va falloir que j'aie une bonne discussion avec cette demoiselle et mettre les points sur les i. Pas question d'utiliser son handicap pour manipuler les autres élèves et faire faire le boulot à sa place. »

Je voulus protester sans donner l'impression d'avoir compris les conclusions fausses que Banner avait tirées dans son esprit. Curieusement, je fus très irrité qu'il prête de si viles intentions à ma voisine. Je ne supportais pas qu'on l'accuse de cette façon, même en pensée.

Bella prit le relais avant que je puisse répliquer.

« J'ai fait ce que vous m'aviez demandé, monsieur Banner. »

Ses doigts hésitants cherchèrent son écran de portable. Elle cliqua une icône qui la ramena à son texte de bio et elle tourna l'ordinateur pour que Banner jette un coup d'œil.

« Je vois. Imprime ça, dans ce cas. Je le corrigerai avec les autres fiches de labo. » Il se tourna ensuite une dernière fois vers moi. « Efface le nom de mademoiselle Swan de ton travail, Edward. »

Je voulus expliquer que Bella avait identifié correctement toutes les phases et qu'elle avait autant le droit que moi d'inscrire son nom sur cette satanée fiche, mais Banner s'en alla s'occuper d'autres élèves qui, eux, en étaient encore à scruter les lamelles.

Bella haussa les épaules. Elle ne chercha même pas à dire qu'elle avait fait le labo. D'une manière différente, mais elle l'avait fait. Elle se contenta de fouiller à tâtons dans son sac et en tirer une petite imprimante portative qu'elle brancha à son portable. Elle y inséra une feuille vierge et appuya sur la touche Print. La petite machine avala son papier et le recracha noirci d'encre.

« Pourquoi tu ne lui dis rien ? » voulus-je savoir.

« Bah, c'est inutile d'insister. Tu m'as fait faire ce labo, je sais que je l'ai bien réussi, je n'ai pas besoin que Banner m'approuve. Je voulais seulement me tester, voir si je pouvais y arriver. J'ai réussi, c'est tout ce qui compte pour moi. Je n'ai pas besoin de le prouver aux autres.

-Comment sais-tu que tu as identifié correctement chaque phase ?

-Tu as souris chaque fois que j'ai donné mon verdict. »

C'était vrai mais comment pouvait-elle le savoir ? Et comment en était-elle arrivé à croire qu'un sourire correspondait à une bonne réponse ? J'étais qu'un élève comme les autres, après tout. Je pouvais moi aussi faire des erreurs. Pourquoi accorderait-elle plus de crédit à mon jugement qu'à celui du professeur sensé être plus calé que moi en la matière ? M'étais-je trahi sans le savoir ?

Comme je restais silencieux, Bella eut un petit ricanement malicieux.

« Ça surprend hein ? »

Elle ne savait pas à quel point.

« Je n'y vois rien, mais je sais analyser le ton d'une voix et y associer l'expression faciale qui s'y rattache. Là, maintenant, tu ne dis rien, mais je sais que tu as de grands yeux ronds surpris, les sourcils arqués et la bouche entrouverte. »

Elle avait tout vrai encore une fois.

« Quand tu m'as décrit les phases, ton débit était rapide, ton intonation pleine d'assurance. Tu n'as bafouillé aucun mot scientifique de plus de trois syllabes. Ta diction était naturelle, tu ne m'as pas donné l'impression de réciter par cœur un dictionnaire de biologie. Tu savais de quoi tu parlais, tout simplement. C'est pour ça que je me suis fié à ton jugement quand j'ai énoncé mes verdicts. J'ai su dès le premier jour que tu étais doué en bio, de toute façon.

-Depuis le premier jour ?

-Oui. Un élève seul à une paillasse de cours de bio où les travaux d'équipe sont fréquents, c'est plutôt rare. Si Monsieur Banner t'a laissé faire la moitié du semestre seul, c'est forcément parce qu'il savait que tu n'avais besoin de personne d'autre pour t'aider. Les travaux d'équipe, tu n'en avais pas besoin. Tu pouvais tout faire toi-même.

-Tu es bien perspicace, Bella.

-Non, juste attentive. »

Nos deux visages étaient tournés l'un vers l'autre et nous échangeâmes le même sourire. Elle ne me voyait pas et pourtant elle sourit en même temps que moi. Je n'avais pas à me soucier de mes canines tranchantes comme des rasoirs qui, normalement, faisaient reculer les gens lorsque je souriais à pleines dents. Avec Bella, je n'avais pas besoin de me retenir. J'avais envie de sourire -de sourire vraiment, pas de me contenter d'un haussement de lèvres fermées- et c'est ce que je fis.

Un silence complice s'installa entre nous au terme duquel je voulus encore l'interroger sur sa personne.

« Je peux te poser une question ?

-Vas-y.

-Pourquoi n'avais-tu pas ta canne au premier jour ? »

Elle eut une petite mine assombrie.

« J'ai surestimé mes capacités.

-Je ne comprends pas.

-J'ai cru que j'y arriverais sans artifice, en me fiant qu'à mes quatre sens en bon état. J'arrive de Phoenix ; une grande métropole où je fréquentais un lycée immense. J'ai donc bêtement cru qu'ici, à Forks, tout étant plus petit, je me retrouverais sans difficulté. Mais, même à plus petite échelle, il y a autant d'obstacles.

-Un chien guide ne serait pas mieux approprié ?

Elle éclata d'un rire plus cristallin encore que celui lâché à la cafétéria et j'en frissonnai.

« J'ai essayé. » dit elle une fois calmée.

« Ah ?

-À 13 ans. Au bout de deux mois, ça s'est terminé à l'hôpital.

-Comment ça ? » demandai-je avec inquiétude.

De l'inquiétude ?

Pourquoi ce sentiment ? Tout ce dont je pouvais me permettre de m'inquiéter c'était de ne pas planter mes crocs dans sa gorge. Rien d'autre.

« Je suis allergique aux poils d'animaux. » expliqua-t-elle.

« Oh, pas de veine.

-J'ai trouvé d'autres moyens pour être indépendante. » dit-elle en tapotant sa canne appuyé contre son siège. « Mais ça n'a pas suffi… »

Elle se mordit la lèvre comme pour ravaler ses dernières paroles. Elle en avait dit plus qu'elle ne le voulait. Bella était ouverte jusqu'à un certain point. Je réalisai qu'elle n'avait aucun mal à parler de son infirmité – pour évoluer en société, elle n'avait pas eu le choix d'apprendre à en parler ouvertement pour mettre à l'aise ceux qui l'entouraient- toutefois, elle n'était pas encline à parler de sa propre personne.

Et j'étais trop avide d'en savoir plus pour respecter sa réserve.

« Pourquoi ? »

Elle inspira, résolue à poursuivre puisqu'elle avait commencé.

« Ma mère s'est remariée.

-Et tu n'aimes pas le type.

-Non, ce n'est pas ça. Phil est gentil. C'est un joueur de base ball… plutôt médiocre. Mais Renée l'adore. Il était toujours en tournée et ils se manquaient. Ma mère aurait pu l'accompagner, mais elle est restée parce qu'elle ne voulait pas me laisser seule. J'ai bien vu que c'était difficile pour elle, alors j'ai décidé qu'il était temps de venir embêter Charlie un peu… »

Embêter… Manière humoristique de dire qu'elle se voyait comme un boulet, un fardeau qu'elle avait désisté des bras de sa mère pour le remettre à son père. Visiblement, Bella Swan assumait son état, mais ne supportait pas d'être une charge pour les autres, une responsabilité.

« Elle était malheureuse alors je me suis dit qu'elle méritait bien un peu de répit avec Phil.

-Et maintenant, c'est toi qui es malheureuse.

-Non.

-Vraiment ? »

Elle se renfrogna. Elle n'aimait pas que j'aie touché dans le mile.

« Et toi ?

-Moi ?

-C'est quoi ta petite histoire ? »

Bella éludait ma question et je n'insistai pas. Je ne voulais pas qu'elle se ferme à moi. Je ne voulais pas l'effaroucher.

« Je suis certain qu'on t'a déjà fait le topo. » dis-je, aussi peu désireux qu'elle à parler de ma personne.

Elle eut une moue offensée.

« Je n'ai pas l'habitude d'accorder de l'importance au cancanage. Si j'ai envie de connaître quelqu'un, je m'adresse au principal concerné. »

Je me rétractai, prenant subitement conscience que tout ce qui venait de se passer dans la dernière heure était une erreur. J'avais eu une conversation allant au-delà des banalités d'usage telle que la météo. Elle avait parlé d'elle et s'attendait maintenant à ce que j'en fasse autant.

Erreur.

Il était hors de question de parler de moi. Biensûr, je pouvais inventer n'importe quoi d'humain à mon sujet, mais c'aurait été trahir ce désir inexplicable de ne pas lui mentir. Alors, j'optai pour l'abandon. Je battis en retraite. Je détournai mon corps qui s'était inconsciemment incliné vers elle et je pris une voix délibérément butée.

« Crois-moi, tu n'as pas envie de me connaître. »

D'un coup, je détruisis le début de camaraderie qui s'était créé entre nous. Ma voix tranchante la fit tressaillir et elle comprit que notre conversation se terminait. Son visage se fit questionneur et… dépité. Je m'efforçai d'ignorer la pointe de culpabilité qui me serra la poitrine.

Elle s'éloigna d'un mouvement brusque et ses cheveux épais s'agitèrent, juste au moment où je m'autorisais à prendre une bouffée d'air. Une vague particulièrement concentrée de son parfum frappa le fond de ma gorge.

Ce fut comme au premier jour – comme une boule de feu. La douleur de cette brûlure sèche me tourna la tête. Je dus agripper la table pour rester sur mon siège. Au moins, cette fois, j'avais légèrement plus de contrôle. Le monstre grogna à l'intérieur, mais ne prit aucun plaisir à cette douleur. Il était trop bien attaché. Pour le moment.

J'arrêtai complètement de respirer et m'éloignai aussi loin de la fille que possible.

Non, je ne pouvais pas me permettre de la trouver fascinante. Notre entretien avait vraiment été une divagation, un égarement qui ne devait plus se produire. Car plus je lui parlerais, plus je la trouverais intéressante et plus j'avais de chances de la tuer.

Je remerciai le ciel quand la cloche sonna.

Je partis en coup de vent, sûrement d'un pas trop rapide pour les autres, mais je n'en avais cure. Je tenais à mettre le plus de distance possible entre nous. Je pris une grande bouffée d'air frais une fois dehors. Il pleuvait et j'accueillis avec délice la pluie sur mon visage. Comme si elle pouvait laver la haine que je ressentais envers moi-même. Comme si elle pouvait chasser le monstre en moi. Comme si elle pouvait la chasser de mes pensées…

Une fois plus ou moins calmé, je pris le chemin de mon prochain cours. La journée se passa sans que je ne revoie la fille. Je ne me montrai pas à la cafétéria à l'heure du déjeuner. Je croisai néanmoins mes frères et sœurs et je lus le soulagement dans leurs esprits. Alice était contente bien que ses visions me concernant se faisaient plutôt nébuleuses. Je compris que tout n'était pas encore joué, qu'il ne fallait pas relâcher ma vigilance même si j'avais remporté la première épreuve.

À la fin de la journée, je fus le premier arrivé à ma volvo et j'attendis le reste de ma famille. Tout le monde se déplaçait à petits pas prudents dans le parking et j'en fus intrigué. Je me rendis soudain compte que le temps s'était rafraîchit après la pluie et une couche de verglas recouvrait maintenant la chaussée.

Je voulus rire de la maladresse des humains –comment pouvait-ce être si ardu de marcher sur la glace ? Je n'avais jamais bien saisi cette incapacité à adhérer au sol. Mais je n'eus pas le loisir de me laisser distraire bien longtemps quand je vis le fourgon de Tyler démarrer sur les chapeaux de roues. Il eut tôt fait de perdre le contrôle du véhicule.

L'idiot.

Il allait s'écraser tout droit sur une voiture garée à l'autre bout du parking. Le fourgon dérapa heureusement du côté passager ; Tyler serait tout au plus sonné par le choc. Ce serait le véhicule stationné qui serait le plus endommagé.

Je me désintéressais déjà de la scène imminente quand je vis surgir au loin une canne blanche dans mon champ de vision, suivie d'une silhouette qui marchait d'un pas hésitant en s'accrochant d'une main aux devantures des véhicules stationnées pour assurer son équilibre.

Isabella Marie Swan se retrouva en plein milieu de la trajectoire du fourgon incontrôlable.


A suivre