Dernier Chapitre

La fin est le commencement

La pluie avait cessé et le jour n'allait pas tarder à se lever sur la montagne qui grondait toujours, signes avant-coureurs d'un effondrement imminent. Mais les tremblements étaient le cadet de mes soucis pour le moment.

La machine à ultrasons...

Une toute petite boîte causait d'incroyables dégâts. Si efficace et si simple idée. Tellement simple que personne n'y avait songé. Pourquoi l'aurions-nous fait d'ailleurs? Pourquoi compter sur des artifices pareils quand on était éternel et quasi indestructible. Effarant de constater à quel point nous autres vampires étions imbus de notre personne. Et voilà qu'une mortelle et sa boîte nous remettaient implacablement en plein visage notre arrogance.

Ma tête allait exploser. Les ondes de cette machine étaient peut-être notre sauf-conduit, je n'en demeurais pas moins certain que la douleur allait me rendre complètement fou.

Je me forçai à garder les yeux ouverts, bien ancrés à la seule silhouette encore debout sur cette montagne maudite. Un bras ballant dans un angle louche parce que brisé, mon miracle se tint d'abord aux aguets, tentant d'analyser la situation autour d'elle. Sa seule vue me faisait oublier la torture que je subissais.

Bella... Ma courageuse Bella...

Que n'aurais-je pas donné pour la rejoindre! Satanée paralysie! Il fallait que la seule façon d'arrêter les Volturi soit aussi la seule façon de m'empêcher de l'atteindre et de l'étreindre jusqu'à me fondre à elle.

Quand seuls des râles de souffrance parvinrent à ses oreilles, elle comprit que sa tactique avait fonctionné. Au lieu de s'en réjouir, sa main valide déposa sur le sol la boîte métallique d'où émanait les ultrasons, et elle fit prudemment quelques pas en avant.

Elle récupéra une partie de son bô cassé et s'en servit pour se guider. La vue du bout de bois me fit comprendre sa réelle fonction dans l'histoire: Bella s'était arrangée pour que les Volturi s'intéressent à son bâton, pour éviter qu'on lorgne de trop près son sac à dos contenant la machine à ultrasons.

Dans mon délire de douleur, mon coeur eut un soubresaut de joie. Pensant qu'elle voulait se diriger vers ma position, je voulus appeler son nom. Je réussis à extorquer de ma gorge autre chose qu'un cri de souffrance.

« Bella! »

Je déchantai rapidement quand je pris conscience qu'elle ne marchait pas vers moi. Pourquoi m'ignorait-elle?

Aidée de son bô cassé, elle enjamba un ou deux corps paralysés par la souffrance avant d'atteindre celui qu'elle cherchait vraiment. Elle se pencha sur Pachacamac, replié sur lui-même. Son bras valide se tendit vers son épaule et la secoua, ou plutôt tenta de la secouer, comme on agiterait en vain un bloc de marbre.

« Chaca! » appela-t-elle. « Chaca, je vous en supplie, reprenez-vous! »

Une plainte d'agonie lui répondit.

« Je suis tellement désolée, tellement désolée... » émit-elle d'une voix chevrotante pleine de remords. « Je suis désolée de vous faire subir ça... C'était le seul moyen d'interrompre ce massacre! Je ne peux pas prendre le risque d'arrêter la machine, mais vous pouvez contrôler qui peut entendre les ondes, non? Faites un effort, faites agir votre don sur les nôtres! »

Sa main intacte alla serrer celle de Pachacamac. De là où j'étais étendu, il m'était impossible de voir le visage du faux dieu, mais je pus entendre sa réponse.

« Blessé... Tête... Peux pas... » grinça-t-il entre ses dents.

Bella tâta le visage de pierre et trouva une faille à sa tempe. Horrifiée par la blessure, sa main couvrit sa bouche pour étouffer un cri. Elle se ressaisit bien vite néanmoins et tenta un sourire moqueur.

« Allons, depuis quand le dieu Pachacamac se laisse-t-il abattre à cause d'une petite égratignure? Un effort, allons, vous pouvez y arriver! »

La provocation sembla fonctionner, car la réponse fut plus cinglante que souffrante.

« Je voudrais bien vous y voir, Lata! » grogna-t-il.

Le visage de Bella s'éclaira.

« Voyez? Vous êtes déjà plus alerte. Concentrez-vous. »

Je l'entendis hurler, comme s'il devait souffrir mille morts, l'effort pour utiliser son don lui demandait toute sa force et son énergie.

« Quel engin infernal! » se plaignit-il tout en se remettant sur ses deux pieds. Bella suivit le mouvement, pleine d'espoir.

« Vous y arrivez! »

Il chancela, la tête dans les mains.

« Qu'est-ce que vous avez manigancé, par le grand Inti!

-C'est une machine à ultrasons, c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour vous sauver.

-Sauver? Se tordre de douleur, vous appelez cela nous sauver?

-Ça vaut mieux que de se faire massacrer.

-Pourquoi n'y réagissez-vous pas, vous?

-Parce que je suis une pauvre humaine à l'ouïe faible. Ça a quelques avantages d'être mortelle, parfois.

-Très drôle! Et vous n'avez pas cru bon de nous faire part de votre plan AVANT de l'exécuter?

-C'est une sortie de secours en cas d'échec, pas un plan. Et je devais absolument garder l'idée pour moi, au cas où Aro vous toucherait ou qu'Edward voie l'idée dans vos esprits. »

Je compris pourquoi Alice avait décidé de se faire mettre hors circuit. Pachacamac ayant quitté Bella au monastère, il n'embrouillait plus son akumaneh. Alice était à nouveau pleinement en mesure de voir ses décisions. Et elle avait vu le plan de Bella... Elle avait vu son succès, elle avait vu qu'elle réussirait à mettre à terre tous les Volturi. Elle était devenue malgré elle complice de son idée. Mais sa seule chance de réussite reposait sur le secret et la surprise. Elle s'était arrangée pour être K.O afin que ni moi ni Aro ne parvenions à savoir ce qui se tramait...

Bella se tourna vivement vers ma position et je sus qu'elle ne m'avait pas ignoré de gaieté de coeur. Elle attendait que je me relève, comme l'avait fait Pachacamac. Mais j'étais toujours paralysé.

« Lève-toi, Edward, je t'en prie...

- Sélectionner des cibles et les isoler des ondes me demande un trop grand effort. » expliqua Chaca.

« S'il vous plait, essayez!

-J'ai déjà du mal à me couper moi-même de cette affreuse machine...

-Concentrez-vous encore. Je sais que vous pouvez y arriver. »

Chaca ferma les yeux et me parut se recueillir un moment. À son front plissé et ses poings serrés, je devinai qu'il tentait d'élargir le dôme qui le coupait des ondes.

Aussi rapide qu'elle s'était manifestée, la douleur disparut de ma tête d'un seul coup. Soulagé et reconnaissant, je me levai d'un bond... pour constater avec horreur que quatre personnes seulement s'étaient levées en même temps que moi dont trois qui ne devaient surtout pas être épargnées: Aro, Marcus, Caïus et Eleazar.

Avec cette blessure à la tête, Pachacamac n'était pas en mesure de contrôler à sa guise son dôme et il n'avait pu que protéger des ondes les personnes qui se trouvaient le plus près de sa position, sans possibilité de trier.

Caïus s'élançait déjà vers la machine pour la détruire d'un coup de pied. Au même moment, je vis la main d'Aro plonger pour attraper Bella cependant que Marcus se ruait vers Pachacamac.

Tandis que je me précipitais vers Bella pour la protéger, Eleazar s'empara de la machine avant que Caïus ne mette la main dessus.

Pachacamac, se sachant d'avance perdant dans un combat physique avec une blessure pareille à la tête, ne trouva d'autre solution que de ramener le dôme que sur lui au moment où Marcus allait refermer sa poigne sur son cou. Ce dernier s'effondra à nouveau, en même temps que moi et les autres.

Je m'écrasai aux pieds de Bella et celle-ci s'agenouilla à mes côtés.

« Qu'est-ce qui s'est passé! » demanda-t-elle.

Pachacamac alla récupérer la machine et la garda dans ses mains. Il la détestait une minute plus tôt et à présent il la contemplait comme un trophée.

« Aro, Caïus, Marcus, Edward et Eleazar sont les seuls que je puisse protéger des ondes. Je n'arrive pas à contrôler mon dôme. » avoua-t-il.

Le contact des doigts de Bella sur ma joue me parut lointain, embrouillé par la souffrance qui pulsait dans ma tête.

« Edward... Pardon... »

J'aurais voulu toucher sa main, son visage. J'aurais voulu la prendre dans mes bras, me noyer dans les deux puits...

Chaca s'avança en chancelant vers les corps recroquevillés de ses frères d'autrefois.

« Alors, mes chers frères, qui l'eût cru, qu'un jour vous vous trouveriez à la merci d'une petite et simple invention humaine? » s'amusa-t-il.

Perfide, il les nargua en promenant la machine au-dessus de leurs têtes immobiles dont seuls les yeux exorbités exprimaient douleur et colère.

« Et l'invention d'une humaine aveugle, qui plus est. Ha!

-Je...Briserai ta machine... vous briserai … tous. » articula péniblement Caïus.

Peu impressionné, Chaca alla remettre la machine entre les bras d'Eleazar, toujours paralysé.

« Vraiment? Mais fais donc, cher frère. »

Le dôme réapparut immédiatement. En un clin d'oeil, je fus debout, devant Bella, avec à mes côtés Eleazar, protégeant la machine, et Pachacamac, un air de défi sur ses traits altiers. Devant nous se tenaient les trois frères à nouveau en possession de leurs moyens.

« Vous faites moins les fiers, sans votre armée pour vous soutenir. » cracha Chaca.

Le trio n'osait bouger, très conscient qu'au moindre mouvement Pachacamac n'hésiterait pas à rétrécir encore une fois son dôme que sur lui.

Un silence hostile régnait sur la montagne en ruines. Les deux camps ennemis se jaugèrent du regard un long moment. Nos amis et notre famille nous observaient; une mer de statues figées par la douleur. Leurs esprits étaient confus, surpris, pleins d'appréhension et de timide espoir.

Aro contempla son clan, une masse difforme de corps vautrés sur eux-mêmes. Même privé de sa garde, il ne perdit rien de sa majesté.

« Très malin. Vraiment très malin. J'ai toujours su apprécier l'ingénierie humaine, contrairement à ce que vous croyez. Ils savent faire preuve d'inventivité là où leurs faiblesses mortelles leur font défaut, c'est tout à leur honneur.

-Qu'attends-tu pour nous tuer, traître, si tel est ton désir! » ajouta sèchement Marcus. Il n'attendait qu'un brutal corps à corps avec lui. Il se fichait du reste tant qu'il pouvait l'achever à mains nues. « Dépêche-toi, cette montagne va bientôt tomber en ruines et je crains que votre machine ne soit endommagée dans les décombres. »

Il avait raison. La terre tremblait toujours sous nos pieds, des pierres tombaient dans le ravin, l'église n'était plus qu'un tas de gravats, le monastère au pied de la montagne était déjà enseveli. Nous n'avions plus beaucoup de temps. Nous devions fuir avec la machine, pour revenir plus tard les achever tous.

Mais ce n'était pas ce que Pachacamac avait en tête. Il voulait en finir. Maintenant. Parce que si nous fuyions avec la machine, nous donnerions une opportunité aux Volturi de s'enfuir et de se disperser dans la nature. Ou pire encore, nous leur donnerions l'occasion de s'en prendre à nouveau aux nôtres restés derrière nous.

« Je ne suis pas là pour tuer qui que ce soit. » répliqua Pachacamac. Il fixa Marcus d'un air désolé. « Je suis là pour la vérité. Tu as entendu l'histoire, Marcus. Tu as vu toi-même comment ton supposé frère a réagi en l'entendant. »

Aro soupira longuement.

« Tu es désespérant. Pourquoi persistes-tu avec ces palabres? Voyez, mes frères, où la perfidie a conduit notre protégé. Il croit pouvoir nous berner, il croit pouvoir nous désunir avec ses propos fantasques. »

Pachacamac maintenait toujours son regard sur Marcus, ignorant Aro.

« Je n'ai pas tué Didyme. »

Marcus siffla avec hargne.

« Je t'interdis de prononcer son nom. Je t'interdis de salir sa mémoire. »

Une faille fit craquer la montagne, déstabilisant Bella. Je la retins contre moi tout en ne lâchant pas des yeux le trio. Caïus riait à la vue de la mortelle incapable de tenir sur ses deux jambes.

« Je ne donne pas cher de sa peau quand la montagne s'effondrera pour de bon. »

Je grinçai des dents.

« C'est inutile, Chaca. Il faut partir, ils ne voudront jamais entendre la vérité.

-La vérité? JE suis la Vérité! » proclama Aro, une lueur dangereuse dans les yeux. « Je l'ai vue en lui. » dit-il, pointant un doigt accusateur sur Chaca. « Et cette Vérité je l'ai révélée à mes frères. Personne ne peut la contester. Ils l'ont vue, telle que je l'ai vue. Votre fable, même si 24 vampires y croient, n'arrivera jamais à mettre en doute les faits véritables.

-Qu'est-ce que ça veut dire? » s'interrogea Chaca.

« Ça veut dire qu'en plus d'avoir le pouvoir de voir les pensées des autres en les touchant, Aro peut aussi transmettre ce qu'il a vu à d'autres qui le touchent à son tour. » expliqua Eleazar.

Aro leur avait fait voir ce qu'il voulait bien qu'ils voient, autrement dit.

L'Ancien sourit, presque avec fierté.

« Cher Eleazar, tu es toujours aussi efficace pour cerner la nature de nos talents. Je suis triste que tu nous aies quittés. Tu étais un atout précieux.

-Si je me souviens bien, j'ai été forcé de partir de mon plein gré.

-Je n'en étais pas moins navré, crois-moi. Et encore aujourd'hui, tu devrais fuir, cher Eleazar, toi et tes nouveaux amis. Fuyez pour vos vies. Cette machine, comme toute mécanique, finira par briser, un jour ou l'autre. Nous vous traquerons, nous vous trouverons et votre sort servira d'exemple à tous ceux qui oseront nous défier. »

« Edward. »

Eleazar m'appela pendant le discours de l'Ancien. Je me concentrai sur son esprit. Il souffrait. Beaucoup. Bella et moi nous touchions et il avait toujours été aveuglé par la lumière qui se dégageait de nous. Lumière qui symbolisait notre troisième don.

« Edward... » pensa-t-il avec difficulté. Il ne pouvait fermer les yeux, il avait toujours la machine à préserver des mains des Volturi. « Écoute-moi attentivement. Vous avez mal analysé votre pouvoir commun. Votre don a encore évolué depuis la dernière fois que je vous ai vu ensemble et je sais maintenant en quoi il consiste vraiment. C'est vrai, à son contact, tu es immunisé contre les pouvoirs psychiques, mais ce n'est pas un bouclier-miroir que vous avez, c'est un bouclier-absorbant. »

Je ne quittais pas des yeux le trio tout en me demandant où Eleazar voulait en venir. Miroir ou absorbant, qu'est-ce que ça pouvait changer? Et à cet instant précis, à quoi ça pouvait bien nous servir?

« Un bouclier absorbant, Edward! » insista-t-il. « Tu peux faire beaucoup plus que renvoyer une attaque psychique à son propriétaire! Tu peux utiliser le don, te l'approprier! »

Bon sang!

Certaines paroles mystiques que l'on m'avait dites me revinrent soudain en tête et j'en compris enfin le sens.

"Misiriti et Chini doivent être ensemble pour vaincre Démon."

Le sol craquela à nouveau. Un monceau de rocher plus gros que les autres se détacha de la montagne et une partie des Volturi fut emportée dans la chute. Ils s'écrasèrent cent mètres plus bas. Aucun vampire ne pouvait succomber à une chute pareille, malheureusement. Je bénis cette chère Angela Weber d'avoir intégré le TOE, le transformateur d'ondes ergonites, qui permettait à la machine d'être efficace jusqu'à 100 mètres de distance. Personne ne pouvait pénétrer le périmètre du champ d'action sans s'écrouler de douleur.

Je ne devais pas attendre plus longtemps. La prochaine secousse serait celle qui nous ferait tomber tous.

Mon corps se tendit, mes membres se contractèrent et Bella sentit que je m'apprêtais à commettre un geste. Elle ignorait quoi, mais elle allait suivre le mouvement. La pression de ses doigts se raffermit autour de ma paume.

« Vas-y. Je te suis quoi qu'il arrive. » semblait me dire la fermeté de son étreinte.

Elle s'abandonna à moi, effrayée et confiante à la fois. Je raffermis ma prise sur elle, essayant de lui communiquer ce que je ne pouvais dire à voix haute. La solution était là depuis le début, dans cette main jointe à la mienne. Notre union, elle était là la clef. La doyenne inca le savait, Arnaud le savait; nous devions rester ensemble...

Enfin, je me lançai.

Le trio étant distrait par le précédent écroulement, je fis un pas en avant. Ma main libre, vive comme l'éclair, s'empara de celle d'Aro. D'abord surpris par l'initiative, il ne tarda pas à succomber à la tentation: il me sonda aussitôt. Cela ne dura qu'une seconde, et j'étais certain qu'au bout de cette seconde il tenterait un coup bas, ou un de ses frères profiterait de ma proximité soudaine pour m'attaquer, mais avant cela il se passa beaucoup de choses durant cette seconde.

Aro échoua. Il voulut ma vie entière, toutes mes pensées en cent ans d'existence, tous mes souvenirs, les instants les plus intimes. Il les chercha en vain, car Bella était là, autour de moi, en moi, puissant bouclier qui le rejeta. Mais il ne fut pas rejeté sans conséquence. Je l'attaquai de la même façon et réussis là où il avait échoué. Je m'emparai de sa vaste existence, j'emprisonnai tous ses souvenirs dans ma conscience, toutes ses pensées, tous ses projets passés et futurs, je lui arrachai tout ce qu'il avait tu, tout ce qu'il avait voulu cacher. Quand il comprit ce que je lui avais volé, ce que je lui avais fait, à la fin de cette seconde, son sourire belliqueux se désintégra tandis que sur mon visage apparaissait le début d'un air triomphal.

« Tu as raison, Aro. Tu représentes la seule, l'unique et incontestable Vérité. » murmurai-je.

« NON! » hurla-t-il alors que je m'arrachais à sa poigne pour toucher à leur tour Marcus et Caïus. La Vérité, la vraie, je la leur assenai à leur esprit, implacable et sans merci. Tellement sonnés par les informations que je leur balançais, ils ne songèrent même pas à m'attaquer ou à s'éloigner.

L'horreur et la rage s'emparèrent d'Aro et il me frappa si fort que je fus arraché des mains de Bella. Le troisième don fut brisé, le pouvoir d'Aro m'échappa, mais qu'importe. J'avais eu le temps d'agir amplement.

Avant qu'Aro ne puisse passer sa rage sur ma compagne, un Marcus complètement hors de lui l'attrapa à la gorge.

« C'était toi... C'ÉTAIT TOI! » hurla-t-il si fort que sa voix résonna en écho.

Caïus, hébété, désabusé, regardait Aro comme si c'était maintenant un étranger, quelqu'un qu'il ne reconnaissait plus. Sa fougue habituelle avait fait place à la désillusion.

« J'ai vu ta froide détermination ce soir-là... J'ai vu...»

Dans sa tête tournait en boucle la scène d'horreur où Aro attaquait par derrière sa propre soeur qui n'avait rien vu venir.

Aro perdit de sa superbe.

« Mes frères. » souffla-t-il, les cordes vocales presque écrasées par les mains vengeresses de Marcus. « Ne vous laissez pas berner. Ce sont de faux souvenirs, des leurres. »

Trop tard. Je n'avais pas transmis aux deux frères une illusion, ces derniers le savaient. Je leur avais transmis 3000 ans de l'existence d'une seule et même personne. On ne pouvait pas inventer de tels souvenirs, on ne pouvait pas monter de toute pièce une conscience aussi obscure que mesquine, aussi âgée que savante, aussi machiavélique que manipulatrice.

La fureur de Marcus fut telle qu'il plaqua Aro au sol déjà extrêmement précaire. Un geste qui fit s'enchaîner les événements de façon dramatique.

Cette fois, toute la montagne dégringola.

J'oubliai les trois frères, j'oubliai la machine à ultrasons, les Volturi, j'oubliai ma famille et mes amis. Tout ce qui m'importa, c'était d'atteindre le corps de Bella qui perdait pied et tombait dans le vide, entraînant avec elle tout un tas de rochers.

Je sautai pour la rejoindre dans sa chute et comme je refermais mes bras sur elle, toute la montagne nous tomba dessus.

Trou noir.

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Je me réveillai, choqué.

Réveillai...? Comment je pouvais m'être endormi? Je ne dormais jamais! C'était impossible!

Ma tête, mon dos, mes jambes étaient comprimés... Par quoi? Où étais-je?

Je mis plusieurs secondes à me remettre les idées en place et soudain mon cerveau se remit en marche.

Nous étions ensevelis sous les débris!

Je ne m'étais pas endormi. J'avais vraisemblablement perdu connaissance. Recevoir une montagne sur la tête avait de quoi sonner même un vampire.

Quand je repris mes esprits pour de bon, le monde était sens dessus dessous. Où était le haut, où était le bas? Tout était noir, je n'y voyais presque rien. Des mètres et des mètres de pierres nous recouvraient. La surface était bien loin.

Sous moi, une silhouette tendre et chaude épousait mes formes.

J'étais étendu de tout mon long sur le corps de ma compagne. J'avais pu lui épargner d'être écrasée, j'avais absorbé une bonne partie du choc, mais je n'avais pas pu tout éviter.

L'odeur du sang était partout.

Épouvanté, je fis un effort pour relever la tête, mais même pour un vampire, soulever des tonnes de pierres n'était pas une mince affaire. Je réussis à me dégager un peu de son corps, tout juste pour avoir le loisir d'observer mieux les dégâts.

Premier constat, elle était consciente. Mais très... très mal en point.

« Bella... Bella, mon amour... » psalmodiai-je, horrifié.

Elle avait beaucoup plus que le bras cassé maintenant. J'avais l'impression de revivre le cauchemar vécu au studio de danse de Phoenix.

« Oh, non... »

Couverte de poussière de pierre, elle toussa. Un filet de sang coula de sa bouche.

Vraiment, vraiment pas bon signe.

Son visage était crispé de douleur, mais elle tenta malgré tout de sourire.

« Hé...

-Hé... » saluai-je.

Je souris à mon tour, ému et catastrophé en même temps. Je ne devais pas céder à la panique, je ne devais pas la laisser croire que son état était alarmant.

Je déposai mon front contre le sien.

Elle m'avait tant manqué... D'abord, j'avais cru ne jamais la revoir vivante en quittant l'ile d'Esmé. Puis, en me rejoignant ici, je croyais qu'elle mourrait assassinée sous mes yeux... Mais voilà que nous étions à nouveau réunis, au-delà de toute espérance, seulement pas dans les circonstances que j'aurais voulues.

« Où sommes-nous? » murmura-t-elle, désorientée.

« Nous sommes coincés sous les débris. Si je bouge, je vais aggraver les choses. Attendons simplement qu'ils creusent pour nous sortir de là.

-Que se passe-t-il, à la surface? »

Je n'avais que faire de ce qui se passait à la surface. Tout ce que je voulais, c'était elle. Mais pour l'empêcher de se concentrer sur la douleur de ses blessures, valait peut-être mieux la distraire. J'ouvris ma seconde écoute à pleine capacité et repérai les esprits à l'extérieur de notre prison de pierres.

« Tout le monde a pu sortir des débris. La machine est détruite. C'est maintenant la débandade totale. Les Volturi ne savent plus à quel saint se vouer. Ils regardent leurs maîtres s'entredéchirer sans se préoccuper des autres. Chaca fait de beaux discours devant eux. Il met déjà en marche sa succession, je crois.

-Qu'as-tu... » grimace de douleur. « Qu'as-tu fait exactement pour qu'ils nous croient enfin? » reprit-elle.

La gorge nouée, j'eus du mal à continuer de parler sans porter attention à sa souffrance.

« Eleazar. C'est grâce à lui. Il a enfin compris ce que nos dons combinés peuvent vraiment faire. »

Je lui expliquai ce qui s'était produit plus tôt.

Je réalisai à mes paroles que ce n'était pas seulement un rapport des événements que je faisais, mais bien une annonce de victoire. Nous avions vaincu les Volturi... C'était un exploit que j'arrivai à peine à réaliser. De toute façon, pour l'heure, je me fichais bien de savoir qui avait gagné ou perdu. Tout ça avait tellement peu d'importance... L'essentiel, il était sous moi, dans mes bras.

« Les autres... vont bien? »

J'embrassai sa tempe bleuie.

« Ils vont bien. Tu les as tous sauvés. Tu as été extraordinaire. »

Elle voulut me sourire, mais fut prise d'une autre quinte de toux.

« Repose-toi, ne parle plus. » la conjurai-je. « Il n'y a presque pas d'oxygène ici alors économise ton air. Les autres ne tarderont pas à nous sortir d'ici. »

Elle ferma les yeux, mais ne consentit pas à se taire.

« Répète-moi tes... tes dernières paroles...

-Mes dernières paroles?

-L'enregistrement. »

Je fronçai les sourcils, contrarié, perdu. Pourquoi voulait-elle réentendre mes paroles d'adieu?

« Bella...

-Répète-moi tes dernières paroles. » insista-t-elle, la voix cassée.

J'obéis à contrecoeur.

« La lune n'est pas faite pour rester dans l'ombre du soleil. Elle est faite pour parcourir librement le ciel. » récitai-je d'une voix rauque.

Elle eut un faible sourire, extorqua sa main non blessée coincée entre son corps et le mien et me caressa la joue. Mille étincelles fourmillèrent sur moi à son touché.

« Cours d'astronomie: tu sais ce qu'est la lune? Tu sais pourquoi elle brille la nuit? »

Je restai muet, conscient qu'elle me l'expliquerait elle-même.

« Elle brille seulement parce qu'elle reflète les rayons du soleil. » chuchota-t-elle. « Sans lui, elle n'est qu'un corps sans vie, gris et terne, qui gravite dans le néant. La lune ne peut pas exister sans le soleil.

-Bella... »

Autant que pouvait me le permettre ma position délicate, j'étreignis son corps, plongeai le nez dans son cou. Je humai son parfum, toujours aussi divin. Mais il avait un arrière-goût de déclin de vie.

« Je l'ai compris. Je reprends ma dernière promesse, je te reprends ta liberté et je te redonne la mienne. C'est fini. Il n'y aura plus d'adieux, plus jamais. »

Seuls les battements faibles de son coeur me répondirent. Elle ne m'entendait plus. Elle avait perdu conscience.

Quand on nous trouva enfin, je refusai de bouger, je refusai de quitter son corps. Des voix amicales et rassurantes me parvinrent de très loin. Tout élément extérieur au corps que je tenais dans mes bras appartenait à une autre dimension. Il faisait jour et la lumière de l'aube ne faisait que mettre tragiquement en valeur toutes les blessures que Bella avait subies. Je berçai son corps, réfugié dans mes pensées torturées...

Était-ce le moment? Était-ce le temps d'agir?

Pas comme ça... Pas de cette façon. Je ne voulais pas que ça se passe de la même manière que moi.

Mais avais-je le choix? Le temps pressait...

Notre survie à cette guerre était tellement amère... Le prix pour sortir vivants des griffes Volturi était si cher payé...

« Edward-san, laissez-moi approcher... »

Des mains me tiraient doucement, des doigts tentaient de me soutirer à sa vue.

« Ne la touchez pas! Ne l'approchez pas! » me braquai-je aussitôt.

Il y avait du sang partout et nous étions cernés par des vampires carnivores.

« Éloignez-vous! Éloignez-vous d'elle!

-Nous restons! » s'écria avec autorité Siobhan.

Je ne consentis qu'à ce moment à lever les yeux du visage inconscient.

Tout le monde nous entourait, inquiet. Alice était mal en point, dans les bras d'un Jasper qui luttait bravement contre ses bas instincts à la vue du sang, aux côtés de ses deux amis nomades. Mon père et ma mère étaient tout près, pleins de fierté et de sollicitude dans leurs regards. Les Horvakia se tenaient aux côtés d'Emmet et Rosalie, anxieux à la vue du corps brisé que je tenais dans mes bras. Nahuel s'accroupit près de moi, un sourire compatissant aux lèvres. Ses tantes surveillaient farouchement les Volturi de loin, prêtes à intervenir s'ils s'approchaient de nous. Les Irlandais, si le sang les affectait, ils n'en montraient aucun signe. Ils me fixaient, l'air buté, me défiant de les chasser encore une fois. Ils n'allaient pas partir. Pas avant de savoir si l'humaine allait s'en sortir.

Pour eux tous aussi, la victoire, ils n'en avaient cure tant elle était amère.

Plus loin les Volturi avaient perdu leur aura de prestige. Ils étaient dispersés, certains attendaient des ordres qui ne viendraient jamais, certains indécis voulaient s'enfuir, d'autres, les plus fidèles et anciens, regardaient confusément leurs maîtres, ce trio autrefois si uni et indissociable, se battre et s'entredéchirer. Nous n'avions plus d'importance pour le groupe. Leur précieuse emprise sur notre univers s'était écroulée en même temps que cette montagne. Chaca était non loin d'eux. Certains se tournaient vers lui, questionneurs, méditatifs, et on le percevait tout à coup sous un nouveau jour. Il resta là, à regarder ses anciens frères récolter ce qu'ils avaient semé; chaos, déchéance, traîtrise. 1500 ans qu'il avait attendu ce jour où justice serait rendue et il en savourait chaque seconde.

« Edward-san. »

Rappelé à l'instant présent, je me rendis compte que les mains qui tentaient de m'éloigner de Bella étaient celles d'Akiko. Agenouillée près de moi, elle plongea son regard dans le mien.

« Edward-san, je peux réparer ce corps. Laissez-moi l'approcher. »

Dieu tout-puissant! J'avais oublié le don de la Japonaise!

« L'Éternité peut attendre. » dit-elle, devinant le dilemme qui me taraudait.

J'obtempérai, mais refusai de cesser tout contact. Alors que les mains d'Akiko frôlaient doucement le corps de Bella, je gardai ses doigts liés aux miens, les amenai à mes lèvres.

Le don miraculeux de la vampire se mit à l'oeuvre. Les plaies se refermèrent, les os cassés se soudèrent, les hématomes firent place à une peau lisse immaculée.

Je n'eus pas de mots suffisamment éloquents pour exprimer toute ma reconnaissance envers Akiko. L'expression de mon visage devait parler pour moi, car elle secoua doucement la tête.

« Pas de merci. Nous vous devons tous la vie. »

Presque aussitôt Bella rouvrit les yeux. Elle était sereine, mais épuisée.

Je la repris contre moi. Il me fallait absorber chaque parcelle d'elle. Soulagée de ses blessures, elle eut tout le loisir de rabattre ses deux bras autour de mon cou pour me rendre mon étreinte. La moindre de mes cellules en contact avec son corps irradiait. Comment étais-je arrivé à survivre à sa non-présence depuis l'ile d'Esmé?

« Est-ce que c'est terminé? C'est fini? » s'enquit-elle, le visage enfoui dans ma poitrine.

Je levai les yeux sur les Voluri qui, lentement, avec réticence et résilience à la fois, se détournaient peu à peu du trio-chef pour aller à la rencontre de Pachacamac. Je regardai ensuite tous ces vampires alliés qui, il n'y avait pas si longtemps, voyaient la race humaine comme du gibier, et soupiraient maintenant de soulagement de savoir cette mortelle-ci saine et sauve. Je jetai un oeil à ma famille qui me renvoya un regard complice tandis qu'ils faisaient le même constat que moi autour d'eux.

Je souris paisiblement.

« Non Bella. Tout ne fait que commencer. »


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4 mois plus tard

Les applaudissements retentissaient sur le terrain de foot transformé pour l'occasion en cérémonie plein-air. Le directeur appelait les élèves un par un et ceux-ci grimpaient sur l'estrade, accompagnés des applaudissements de la foule pour aller récupérer leur diplôme. Alice et moi avions obtenu le nôtre depuis un moment et quand «Isabella Swan » fut annoncé dans les haut-parleurs, je me levai de mon siège et applaudis à tout rompre, secondé par ma soeur qui criait de sa voix flûtée.

Éblouissante dans sa toge, Bella, sans canne, marcha droit vers le directeur, celui-ci presque surpris de ne pas la voir hésiter sur le chemin à suivre pour atteindre sa position. S'il savait que son amoureux de vampire lui avait tout décrit l'emplacement dans les moindres détails, peut-être se serait-il montré moins étonné devant tant d'assurance. Une fois son diplôme en main, Charlie Swan, Phil et Renée Dwyer se levèrent de leurs sièges pour applaudir, émus et fiers, avec le reste des Cullen.

Dans l'assistance, les hourras et les félicitations retentissaient, assourdissants, et personne dans la foule n'entendit les vivas brésiliens, les cris allègres en gaélique et les sifflements joyeux slovaques qui provenaient de la forêt bordant le terrain de foot.

Bella eut un sourire espiègle, salua l'assistance, salua aussi la forêt -pour le plus grand étonnement de la foule- puis reprit sa place dans les rangs.

Je l'admirai, éperdu. Elle avait changé, murie. Son regard sans vie était empli d'épreuves, mais il pétillait davantage de bonheur.

Après des discours pompeux interminables, il y eut le traditionnel lancer de la coiffe dans les airs. Mais quand tout le monde eut récupéré son chapeau, deux coiffes jonchaient toujours le sol, sans avoir été ramassées par leurs propriétaires.

Rigolant allègrement, je m'étais enfui dans la forêt, Bella riant aux éclats sur mon dos. Personne ne s'aperçut de notre absence dans la cohue des nouveaux diplômés. J'entendis quelques ricanements vampiriques dans les buissons, mais je savais qu'on nous laisserait tranquilles. Ils avaient été charmants de se présenter ici pour nous féliciter à leur manière, ce en dépit de leurs nouvelles fonctions au sein de la communauté vampire régnante.

Heureux de fuir les discours interminables et les embrassades larmoyantes, nous nous réfugiâmes au coeur de la forêt, dans ce qui avait été autrefois notre clairière secrète, aujourd'hui dépourvue d'arbres. Je fis descendre Bella au sol et elle prit place sur la souche qui avait été jadis notre vieux chêne tordu complice de nos rencontres.

« Diplômée... » rêvassa-t-elle, caressant le papier roulé en parchemin. « Je ne pensais pas terminer le lycée un jour. » Elle retira sa toge, j'en fis autant et nous nous étendîmes sur l'herbe, faces au ciel.

Instant béni.

Fou comme de petites choses anodines m'apparaissaient aujourd'hui merveilleuses après tout ce que j'avais vécu. Le ciel éternellement gris de Forks en était une.

« Je ne pensais pas non plus qu'ils viendraient si nombreux pour l'occasion! » rit-elle.

« Ils n'auraient manqué cela pour rien au monde. Et puis, c'était l'excuse parfaite pour prendre congé. Ils en ont bien besoin. »

Les Horvakia, les Amazones, le duo nomade et les Irlandais avaient accepté de devenir les bras droits de Pachacamac. Un peu partout sur la planète, la nouvelle s'était répandue que le clan Volturi s'était dissout et, pour éviter les révoltes et calmer les esprits échauffés, ils n'étaient pas de trop pour seconder le nouveau chef de la communauté vampire.

Chaca avait aussi proposé aux Cullen une place de choix à ses côtés, toutefois nous avions refusé. Akiko avait fait de même. Nous étions prêts à offrir notre aide au cours de cette vaste transition de pouvoirs, mais il n'était nullement question de renoncer à l'existence que nous menions. Le pouvoir, le prestige, très peu pour nous. Chaca réitérait souvent la proposition, surtout à Bella et moi, stipulant que le couple qui avait fait basculer Aro se devait d'être parmi les plus hauts dignitaires. Pff! si Pachacamac s'était très bien adapté à l'existence de monarque mondial ( il ne fallait pas s'attendre à moins de la part d'un Dieu inca, après tout) nous, en revanche, ne caressions pas du tout les mêmes ambitions.

Je ne savais pas encore quelle tournure allait prendre ce nouveau règne, par contre je savais qu'il serait fort différent des Ardaléaniens et des Volturi. Cette fois, les chefs n'avaient pas acquis leur place en massacrant le camp opposé, ce qui était du jamais vu. Malgré son égo démesuré, Chaca était ce qui pouvait arriver de meilleur à notre race, j'en étais convaincu.

Pour la première fois, les chefs étaient des vampires qui ne se nourrissaient pas -ou plus maintenant- d'humains (car, oui, même les plus carnivores de nos amis n'arrivaient plus à tuer depuis leur aventure aux côtés de Bella). Ceux qui veillaient à maintenir l'ordre désormais renvoyaient à la société vampire d'aujourd'hui un message différent des chefs prédécesseurs: les humains n'étaient pas des proies et il y avait d'autres alternatives à notre mode de survie.

Qui sait jusqu'où tout cela mènerait? Peut-être qu'un jour il n'y aurait plus de meurtres, d'assassinats. Peut-être qu'un jour le mythe vampire actuel disparaîtrait pour faire place à une nouvelle créature légendaire qui ne serait plus associée aux ténèbres, la cruauté, la mort.

Et tout ça, bien sûr, avait commencé grâce à la petite mortelle à mes côtés qui avaient changé les mentalités. Je savais déjà qu'elle était incroyable, unique, utopique, mais pas au point d'influencer totalement le mode de vie de vampires centenaires, ce même s'ils étaient des amis. Pourtant, j'aurais dû m'y attendre. Un an auparavant, ici même au pied de ce chêne, elle m'avait dit qu'on pouvait changer la situation, qu'il y avait moyen que les vampires traditionnels finissent par voir les humains autrement que comme des proies. Je n'aurais jamais cru, un an plus tard, qu'elle me prouverait qu'elle avait raison.

J'étais fier, j'étais honoré, ému d'avoir le privilège d'être le compagnon de cet être extraordinaire.

« Je n'arrive pas à croire que je n'irai pas à l'université. »

Je roulai des yeux.

Etre extraordinaire qui n'avait pas changé d'un iota. Avec toutes les épreuves qu'elle avait subies, elle aurait pu décider de prendre quelques longues vacances bien méritées, mais non. Obtenir son diplôme et aller à l'université, comme n'importe quel humain normal, restait dans ses priorités.

« Il y a quelques mois encore, l'université était le cadet de tes soucis.

-Oui, mais maintenant que tout est revenu à la normale, ou presque, je...

-Tu as promis, Bella. De toute façon, tu n'as plus le choix; tes parents n'attendent que le moment où tu retourneras voir Akiko au Japon. Tu ne peux plus faire marche arrière. »

Le retour des Cullen avait plutôt passé inaperçu; le docteur Carlisle Cullen avait terminé son stage de perfectionnement et revenait à présent, avec sa famille, au bercail. Notre absence n'avait pas été beaucoup remarquée -on avait l'habitude de nous voir partir et revenir, notre réputation de voyageurs-campeurs-globetrotteurs n'était plus à faire- contrairement à celle de Bella. Pour expliquer à la communauté humaine sa disparition soudaine, nous avions dit qu'elle était allée au Japon passer plusieurs batteries de tests et rencontrer des spécialistes qui pourraient faire quelque chose pour sa cécité. Elle n'avait voulu en parler à personne, pas même à ses parents, pour ne pas leur offrir de faux espoirs si les tests s'avéraient négatifs. Ceci était l'explication officielle à son absence prolongée. Avoir Charlie comme complice de l'affaire nous avait épargné bien des questions dérangeantes, surtout venant de la mère, mais depuis que Renée savait que sa fille avait peut-être l'opportunité de retrouver la vue, sa fugue avait été pardonnée. Dans la foulée, Bella avait pu réintégrer l'école et terminer ses études.

A présent, il fallait que notre mensonge devienne vérité si nous voulions demeurer crédibles: Bella allait donc être opérée cet été. Si l'opération s'avérait fructueuse, de longs mois de convalescence et de réadaptation allaient s'en suivre et l'université devrait attendre.

« Tu as peur? »

Je caressai sa joue, embrassai son front. Ses paupières se fermèrent béatement.

« Bien sûr que j'ai peur. Peur de l'inconnu.

-Cette bonne vieille amie.

-Oui. Mais je dois dire que la terreur qu'inspire une opération m'apparaît aujourd'hui dérisoire quand on a affronté et vaincu les terribles Volturi.

-Tout à fait. Plus rien n'est à ton épreuve maintenant. »

Son rire cristallin vibra à mes oreilles, puis elle redevint pensive.

« Je me demande si c'est bien pertinent de subir tout ça, quand on sait que de toute façon, plus tard... Je risque de rejoindre vos rangs.

-Ne crois-tu pas qu'il serait bien que tu puisses dire adieu à ta vie humaine avec tes deux yeux, que tu prennes le temps d'avoir pleinement conscience du choix que tu fais, que tu puisses emmagasiner le plus de souvenirs possible avant de tourner cette page de ta vie? »

Elle haussa une épaule. Je la ramenai contre mon flanc, posai ma tête dans ses cheveux.

« Avant que tu ne deviennes ce que je suis, j'aimerais que tu voies le monde avec les yeux de la lune, que tu voies ce que je voie à travers toi et ton humanité. »

Elle eut un soupir de résignation.

« Peut-être as-tu raison. A ce propos, tu es certain de ne pas vouloir revenir en arrière?

-En arrière? Je veux que tu voies, mais aveugle ou pas, ça ne changera jamais rien à ce que j'éprouve, allons.

-Je ne faisais pas allusion à la cécité. » Ses doigts erraient nerveusement sur mon torse. « Ces yeux de la lune, ne te manqueront-ils pas quand j'aurai la même vision des choses que toi, la même perspective que toi? »

Elle m'avait connu si dégoûté par ma condition, si catégorique sur mon refus qu'elle devienne ce que je suis, que ma réaction sereine aujourd'hui lui mettait des tas de doutes dans la tête.

Je souris, attendri et exaspéré par ses craintes.

Je choisis de répondre à sa question d'une autre façon.

« Sais-tu pourquoi je t'ai kidnappé et emmené ici ?

-Parce que ce doit être ton cinquantième diplôme que tu reçois et tu avais hâte d'en finir avec cette cérémonie que tu as vécue tout autant de fois?

-Pas que pour ça. » rigolai-je. « Je devais te montrer quelque chose. »

Je pris doucement sa main, toujours ornée de l'alliance d'Elizabeth Masen, et l'amenai tâter l'herbe près de la souche du vieux chêne tordu.

Bella découvrit une petite pousse, toute frêle, sortant à peine de terre. Ses traits s'illuminèrent.

« C'est un rejeton du vieux chêne. Il a été épargné du massacre. » expliquai-je. « Comme quoi, tout espoir n'est jamais perdu, même quand tout n'est que désolation.

-Et toute fin amène un nouveau commencement, dixit ma grand-mère.

-Exactement. » acquiesçai-je.

Je la fis remettre sur ses deux pieds tandis que je portais un genou en terre.

« Accepterais-tu de regarder pousser avec moi ce chêne? » demandai-je, solennel. « De prendre soin de lui, de le voir évoluer pour qu'un jour il devienne aussi grand et aussi fort que son aïeul l'était jusqu'au jour où nous pourrons à nouveau nous réfugier sous ses branches ? »

Confuse, émue, la bouche entrouverte, ses mains tremblèrent.

« Mais... Un chêne, ça prend des années, des décennies, voire des siècles avant d'atteindre la maturité.

-C'est bien l'idée. »

Comprenant ce que ça impliquait, une larme roula sur sa joue avant qu'elle ne s'affale dans mes bras.

Elle avait sa réponse.

Nous avions le temps, bien sûr. Il y aurait bien d'autres aventures avant, bien d'autres découvertes. Et d'ici là, Akiko et Carlisle auraient trouvé un moyen de rendre plus tolérable ce passage vers l'éternité.

Jouissant de notre étreinte, de son parfum, de sa présence tout entière, de notre bonheur, je ne décelai pas sur le moment les consciences qui s'approchaient de notre position.

Quand ces esprits inconnus se firent plus nombreux, je me raidis.

La magie disparut, l'angoisse était de retour.

Je me plantai devant Bella, incertain, méfiant, nerveux, les yeux fixés sur les arbres denses au loin qui entouraient la clairière vide.

« Edward? Que se passe-t-il? » s'inquiéta Bella.

Où était ma famille? Où était nos amis? Pourquoi Alice n'avait pas vu venir ça?

« Ils arrivent... » grognai-je.

Ils étaient nombreux. Je ne les connaissais pas du tout. Ils arrivaient de partout, ils nous encerclaient, nous étions pris au piège!

Ils débarquèrent en silence, certains d'un pas hésitant, d'autres avec curiosité.

« Qui arrive? Qui sont-ils? »

D'abord méfiant, je feulai, les crocs sortis. Ces gens s'avancèrent tout de même, avec prudence, nous encerclant.

Depuis la chute des Volturi, certains partisans fidèles nous en voulaient. En faisaient-ils partie? Étaient-ils là en représailles? En aurions-nous donc jamais fini avec l'ombre de cet ancien clan?

J'étudiai plus à fond leurs esprits... puis tombai des nues.

Je cessai de grogner, me détendis. Bella perçut mon changement d'humeur, perplexe.

« Qui sont-ils? »

Ils s'arrêtèrent, nous regardèrent longuement, se regardèrent entre eux, surpris.

Une vampire, afro-américaine, était sur ses gardes, campée devant un homme, un humain, qui regardait par-dessus son épaule avec un sourire ébahi.

Un jeune vampire d'origine arabique s'avançait main dans la main avec une dame sexagénaire au regard complice.

Une autre vampire, d'origine indienne, et son compagnon humain nous observaient avec insistance comme si nous étions un miracle.

Une humaine d'âge mur, dans l'ombre d'un vampire protecteur, nous contemplait, un grand sourire aux lèvres.

« Edward? »

Je m'écartai, pris doucement la main de Bella pour l'amener à la vue des autres.

Alice les avait vus, pas de doute. Et elle avait choisi de ne pas intervenir, nous réservant la surprise.

L'écho de notre exploit contre les Volturi s'était répandu à travers le monde entier et ces gens étaient venus des quatre coins de la planète pour voir de leurs propres yeux ceux grâce auxquels ils n'étaient plus obligés de se cacher.

Bella se tourna vers les auras qu'elle sentait.

« Qui sont-ils? » répéta-t-elle encore une fois, plus curieuse qu'appréhensive.

Je rendis sourire pour sourire, ébranlé, et pourtant pas si étonné que ça.

« Des lions et des agneaux, Bella. Des lions et des agneaux, comme nous. »

Un monde fascinant qu'était le nôtre.

Fin


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Que dire?

En 10 ans de fanfiction, YDL est seulement la deuxième histoire que je termine. C'est un véritable exploit compte tenu de ma fâcheuse tendance à abandonner les projets que je commence.

Exploit également parce que je ne suis pas vraiment fan de la saga Twilight. Pourtant, j'adore la plume de Meyer, hein. J'adore comment elle écrit. J'adore la relation fusionnelle du couple vedette, mais je déteste la direction que Meyer leur fait prendre alors YDL est un peu l'antithèse de Twilight. En écrivant, je me suis encore plus attachée à Edward et Bella, ils sont devenus mes petits chéris. Avec eux j'ai pu exploiter à fond la romantique gnan-gnan cliché en moi. Ça m'a fait du bien de ne pas avoir à retenir mes élans marysuesques. Je me suis laissée aller et je me suis régalée. Et maintenant il est temps de passer à autre chose. Je vais peut-être publier un épilogue un de ces jours, mais écrire sur Twilight c'est officiellement terminé. Je pense bien prendre une pause de l'écriture en général. J'ai caressé l'ambition de devenir écrivaine, ce grâce à vous, mais j'ai encore des croûtes à manger.

Vous êtes extraordinaires. C'est moi qui tiens la plume, mais l'énergie pour écrire c'est vous qui me l'avez fournie au cours des 5 dernières années. Vous êtes un carburant puissant et merveilleux.

Merci. Merci de m'avoir épaulé, accompagné, critiqué, engueulé. Merci pour vos larmes, je les prends comme un compliment, merci pour vos rires, merci de vous être laissé emporter par cette histoire, merci pour votre confiance.

Merci d'avoir apprécié cette Bella non-voyante. C'est pas le genre de personnage qui attire les foules. Merci de m'avoir donné le bénéfice du doute.

Votre soutien n'a pas de prix. Je ne vous oublierai jamais. Ce fut une aventure extraordinaire à vos côtés. Je suis ravie et honorée d'avoir été complice de vos petits moments de lecture et d'évasion, dans ce monde éreintant et dur qu'est la réalité.