Cour pénale. An 0 de l'ère nouvelle.

Voilà des jours que le silence rode. Qu'il me dévore de l'intérieur, lentement, à redouter les salles trop grandes… Je ne supporte plus. Le bruit. Sa voix. Ses hologrammes d'elle, créés par mon cerveau malade. Tout le temps. Il me semble que j'ai envie de crier mais l'envie bute contre mes lèvres.
Je ne sais plus.

Il n'y a plus assez de livres à déchirer, de meubles à écarteler. Le dernier recours serait de détruire ce corps qui me sert de tombe, histoire de finir le travail. Pour mettre un terme à la torture.
Je retiens le rire dans ma gorge.

Je ne suis plus que l'ombre de moi-même.

Les tintements de l'horloge cadrent mes écarts dans un vrombissement à faire tomber les plâtres. Je redresse alors l'échine. Aller au tribunal est l'unique moment qui me permet de retrouver un pouvoir sur moi-même.

Je ne suis au cœur de la fosse que pour voir Sirius Black crever.

Les pépiements de la masse emplissent la salle, agressifs, comme des bourdonnements dans mes oreilles. Blotti dans un coin de la tribune, enveloppé de ma cape comme d'un linceul, je guette la porte par laquelle il arrivera. La lumière, crue, m'effeuille petit à petit, comme elle me jette nu au milieu de cette foule qui m'épie.
Je me retiens de trembler.

La salle ne désemplit pas. Au cœur du mouvement, les discours s'entrechoquent pour me parvenir par bribes, rêches. C'est professoral, distancié. Révulsant.
Regardez-les, ses pales héros, tous se réclamant d'une miette d'une paix dont ils s'improvisent les artisans… Elle leur a délié la langue et l'esprit pour une verve et quelques piques moralisatrices. Ce nouveau monde plein d'espoir et de sérénité retrouvée me donne la nausée.

Mon cœur vient brusquement battre le tambour à mes oreilles
Une ombre vient caresser le chambranle de la porte.

Le silence s'instaure. Lentement, le corps émacié de Sirius Black s'avance pour prendre place sur la chaise du condamné.

Une douleur fulgurante dans la poitrine. Puis un frémissement. Mes bras se plaquent contre mon torse, tentent de retenir la vague sourde qui monte en moi. Les spasmes s'accélèrent, la bile remonte, la haine enfle… J'étouffe ! Mes mains empoignent déjà les barrières qui nous séparent.

« SALAUD ! ORDURE ! ASSASSIN !

Severus, calmez-vous ! »

NOON ! Que ce vieux fou me lâche, je vais le tuer, il a tué LILY! Cette pourriture ! J'ai mal ! J'ai maaaaal ! Pourquoi elle?!. Dis le moi ordure ! POURQUOI ?! REGARDE-MOI ! Regarde ! Regarde ce que je suis devenu… Je suis misérable, je suis sale, je ne suis plus rien. Plus rien.

Je m'effondre sur un banc, vide. Autour de moi, les regards tournent, les chuchotements viennent résonner à l'intérieur de mon crâne. Doucement, une main sur mon épaule vient me rappeler à moi-même. J'exècre cet homme.

« Vous devriez peut-être rentrer. »

Je dévisage Albus un instant avant de repousser sa main.

« Non. »

Un sourire semble vouloir s'étirer sur mes lèvres. Voir, participer à sa condamnation est aujourd'hui la seule exultation qui me soit possible.

Lente et caverneuse, la voix du juge s'élève et entame sa route, morne. Comme le glas faisant trembler la cathédrale. L'homme semble savourer ses mots, faisant claquer sa langue dans un bruit de succion. Entre les murs, les chefs d'accusations palpitent. Sa bouche molle tremble aux vibrations de sa voix.

Haute trahison envers la couronne, complicité de meurtre.

Partisan du Seigneur des Ténèbres.

Derrière mes cheveux hirsutes, je cherche la peur, l'angoisse, une fierté grotesque. Aucune. Black se tait.

Ca me donne envie de gerber. Cet homme se moque du tribunal, il me crache à la figure, je le vois à ses yeux qui me dévisagent ! Il a voulu me faire payer nos années de discorde... Tu as anéanti ma vie ! Tu as eu ce que tu voulais Black ! Satisfait ?! J'espère que ton corps pourrira à Askaban…

« J'appelle à la barre M. Severus Snape . »

La mention de mon nom me fait l'effet d'un électrochoc. Le corps lourd, les jambes tremblantes d'une usure arrivée trop tôt, je prends difficilement la direction de la tribune. Et leurs voix qui résonnent dans ma tête : « regardez, voyez le mangemort converti ! Une pauvre larve, un opportuniste ! Il a su retourner sa veste à temps. Un vendu, mais toujours un assassin, un mangemort dans l'âme. Je suis sûr qu'il n'a même pas pleuré la mort de son ancienne amie ». Tous des petits parvenus, tous calfeutrés devant l'âtre de leur planque pendant que d'autres crevaient sans bruit.

Comme Lily.

Il me faut une éternité pour atteindre la barre des témoins. Tremblant, mes doigts l'appellent et la serrent à m'en blanchir les phalanges. Mon corps réclame de l'ombre, trop de lumières, trop de regards. Je cherche de la main à remettre mes cheveux en place.

« M. Snape, allez-vous bien ? »

Je me retourne brusquement vers le juge, qui aborde un mouvement de recul à la vue des lèvres retroussées. Vaine tentative d'un rictus.

« On ne peut mieux. »

Qu'on en finisse. Vite. Que je puisse voir son visage déformé par l'horreur.

« M. Snape. Connaissiez-vous Sirius Black ? »

Je tente de me redresser le plus possible. Tenir, ne serait-ce qu'une petite heure, avant de replonger.

« Oui. »

L'avocat de la partie civile se penche au-dessus de ses feuilles, fronçant des sourcils.

« Il semblerait que vous ayez fait votre scolarité ensemble. Comment le décririez-vous ? Etait-il violent ? »

Violent ? J'étouffe un rire pathétique. Lentement, je me penche au-dessus de la barre, le sourire crispé.

« Il était tout ce que représente la famille Black : orgueilleux, brutal… Paré d'un goût prononcé pour la magie noire.

Vous le pensiez donc capable de commettre un tel acte ?

Je ne le pense pas, susurre-je, savourant la portée de ces mots comme du miel, je l'affirme. »

Le silence s'emplit de quelques murmures équivoques envers l'accusé. Entends-tu Black ? La même verve que la tienne lorsque tu te plaisais à me réduire… Qu'on l'enferme, qu'on le brise, vite… Qu'il souffre comme je souffre…

« Avez-vous servi le Seigneur des Ténèbres ?

Oui.

Quand avez-vous quitté ses rangs ? »

Allez-y, dévisagez-moi… Regardez cette pauvre loque de mangemort… Oui. Plus rien d'importance.

« Je ne l'ai jamais quitté.

Faites attention aux termes que vous employez… Etes-vous en train de dire que vous êtes un traître à votre peuple ?

Non non ! » je mets à me frotter compulsivement le visage, « je servais Albus Dumbledore … depuis la découverte de la prophétie… »

Un silence gêné.

Tenir.

« Une… prophétie vous dites ?

Mais qu'est-ce qu'on en a foutre ?! Sirius Black est coupable ! Coupable ! »

Qu'est-ce qu'ils foutent, je suis prêt à leur donner la tête de Black sur un plateau, je viens de leur donner ce qu'ils veulent ! Qu'ils en finissent ! On n'a plus le temps pour les intermèdes … Je n'en aurais pas la force…

Je m'accroche de toutes mes forces à la barre pour étouffer les convulsions qui me gagnent, et la démence qui me guette, toujours…

Tenir… Avant de…

« Dites-le ! Il faisait partie de ses partisans !

Oui ! Arrache-je de moi dans un cri surhumain…

Tenir…

Avez-vous vu le Seigneur des Ténèbres demander à Sirius Black de tuer la famille Potter?

Aaah…

OUI, OUI ! Qu'il crève, qu'il moisisse en taule ! Meurs Black ! MEURS !!! FAITES-LE CREVEEER !!! AAAAH !!!

Ah ah ah ! Qu'il meurt ! Qu'il meurt ! Moisi au fond d'un trou ! Aaaaaaah ! Lily ! LILYYYYYYYYY!!!

J'entends crier au loin, des larmes, des ongles qui s'enfoncent dans un visage, je crois que c'est moi… Je sens des bras qui me tirent hors de la salle, qui me traîne comme un drap sale.

Je vous en supplie…

Laissez-moi mourir…