CHAPITRE 3 : CLAIR OBSCUR

C'était la vie qui était revenue. Dans le frémissement discret de ce mois de Mars, c'était la vie qui revenait. C'était un souffle nouveau dans les poumons d'Alix et un sang nouveau dans ses veines. Ses yeux revoyaient, ses oreilles entendaient ce qui s'était tu. Elle retrouvait le goût, l'odorat, le toucher. Sous le regard de Remus, son cœur martelait la jouissance exaltante d'être vivante.

Ils se donnaient rendez-vous chez Remus à Claratown – elle s'était arrangée pour que la cheminée puisse être utilisable - puis transplanaient, cherchant la solitude pour abriter leur plaisir d'être ensemble.

Quelquefois, ils parlaient peu. D'autres fois, les mots bouillonnaient, débordaient, ruisselaient. Le plus souvent, leurs conversations prenaient mille détours pour s'arrêter au bord tremblant des confidences.

Parler de Lucius était impossible. Elle louvoyait, évitait de prononcer son nom, mais il s'imposait à travers ses silences. Un jour qu'elle s'était tue brusquement pour ne pas l'évoquer, Remus soupira et dit doucement :

« Et si vous me parliez de Lucius Malfoy, Alix ? »

Ils étaient tous les deux assis sur une plage déserte du Norfolk. Remus avait créé une nouvelle bulle de chaleur et elle avait allumé un feu magique pour les éclairer.

Elle détourna la tête.

« Non, je n'en n'ai pas envie. »

L'angoisse, la tristesse, la honte se disputaient un coin de sa gorge pour mieux l'étrangler. Elle ne voulait pas lui faire mal. Elle voulait que chaque moment qu'il passe avec elle soit doux et chaud… Il soupira à nouveau :

« Je suis prêt à vous entendre. Je sais que cela va me faire mal… mais au moins tout sera dit. Et nous pourrons prendre cette réalité en compte. Vous savez bien qu'il ne sert à rien de se cacher… Cela aussi, je le tiens de vous.

- Que voulez-vous savoir ? murmura-t-elle après un silence.

- Si vous l'aimez… S'il vous rend heureuse… Enfin non… Je sais que vous ne l'êtes pas. Mais je voudrais, au moins, qu'il ne vous fasse pas de mal. »

Elle ne le regardait toujours pas. Elle finit par répondre :

« Je l'ai aimé. Mais je ne l'aime plus. Lui m'aime – et plantant son regard dans le sien – ne me dites pas que c'est impossible et qu'il est incapable d'amour, je sais mieux que quiconque ce qu'il en est ! »

Remus sourit tristement.

« Je n'aurais pas dit cela. Qu'un peu d'amour ait réussi à pousser dans le cœur de Lucius Malfoy est un message d'espoir pour l'humanité toute entière. »

Il avait mis un peu d'ironie dans sa voix mais il reprit plus gravement :

« Et que vous soyez celle qui ait réussi ce tour de force, cela ne m'étonne pas non plus. »

Après un court silence, il continua :

« Si vous ne l'aimez plus, pourquoi ne le quittez-vous pas ?

- Je ne peux pas pour le moment. Je me suis engagée… Je ne peux pas vous en dire plus. Simplement, je dois rester avec lui.

- Il vous menace ? demanda-t-il avec anxiété.

- Non.

- Mais vous savez qu'il est dangereux ?

- Oui. Mais pour le moment, il ne me menace pas.

- Mais vous êtes sa prisonnière ? Comment Alix ? Comment…? Vous qui étiez si éprise de liberté ? »

Les larmes commencèrent à rouler sur les joues de la jeune fille. Voilà ! Le moment des reproches était arrivé. Et celui du jugement. Elle avait toujours su qu'elle aurait des comptes à lui rendre.

« Il vous a manipulée ? Il vous a tendu un piège ? »

Et elle avait su aussi intimement qu'il en serait ainsi : qu'il lui trouverait des excuses ! Mais non ! Cela ne s'était pas passé de cette façon. Elle secoua la tête et signe de dénégation et essuya ses larmes d'un geste agacé :

« Non… Vous voyez les choses à travers votre code de valeurs… Lucius ne m'a pas plus manipulée que vous l'auriez fait si je vous avais suivi il y a deux ans. Le problème, c'est qu'on veut toujours changer les autres en fonction de ce que l'on est. Il ne m'a pas manipulée. Il m'a guidée. Il m'a mise sur le chemin que lui considère comme le bon. Il m'a consacré du temps, il m'a aidée, il m'a protégée. A sa façon à lui. Pour faire de moi ce qu'il estimait que je devais être… ce que je méritais d'être.

- Moi, je vous ai laissé le choix, Alix ! s'exclama Remus, blessé. Le choix de faire votre vie comme vous vouliez ! Vous a-t-il jamais laissé ce choix ?

- On a toujours le choix de dire non. Cela demande un courage que je n'ai pas eu. Parce que j'avais envie de le suivre.

- Vous étiez une petite fille perdue dans la jungle du Ministère ! Cela a dû être si facile pour lui de susciter cette envie ! »

Elle hésita et dit très vite :

« Mais si j'étais vraiment mauvaise tout au fond de moi… ? Cela a été si vite… Je n'ai pas résisté du tout… Et j'ai été lâche aussi… »

Il poussa une exclamation, repoussa d'un geste de la main le feu qui les séparait, vint s'agenouiller près d'elle et la prit par les épaules.

« Je vous interdis de dire cela, Alix ! Vous n'êtes pas mauvaise ! Et certainement pas lâche !

- Vous m'aviez dit que je ferais une parfaite mangemort…

- Je n'ai pas dit cela parce que je pensais que vous étiez mauvaise ! Mais parce que je sentais que vous pouviez être une proie facile pour… ces gens-là ! Et vous n'êtes pas une mangemort, n'est-ce pas ?

- Non.

- Alix, vous vous êtes trompée. Vous vous êtes perdue. Et même, vous avez failli à ce que vous vouliez être… Mais rien n'est irrémédiable ! Jamais ! »

Impressionnée par cette violence inhabituelle, elle souffla :

« C'est vous qui dites cela ?

- Vous m'avez donné tant d'espoir ! Depuis deux ans, j'ai puisé tout mon courage dans cet espoir ! Je me suis fait des amis. Quand j'ai eu des problèmes… au travail notamment, je ne me suis pas enfui. J'ai fait face. Je me suis battu pour m'imposer. Quand il y a eu ce problème à Claratown, j'ai pris les choses en main, je n'ai pas baissé la tête. Et c'est vous qui avez fait tout cela. Je vous sentais en moi, comme une énergie qui m'avait manquée jusque-là. Jamais je n'accepterais que vous disiez que vous êtes mauvaise ! Jamais ! »

Il la dévisageait, éperdu.

« Quand j'ai su que vous étiez avec Malfoy… Chaque jour depuis, chaque jour, j'ai regretté de ne pas vous avoir emmenée ! »

Elle sourit tristement.

« Oui… pour me guider, vous aussi.

- Je ne vous aurais jamais mise dans une cage. Vous seriez partie quand vous auriez voulu. »

Sa voix basse s'étranglait un peu. Il la regardait avec une telle intensité qu'elle crut qu'il allait l'embrasser. Et en effet, il posa ses lèvres sur son front avant de l'attirer contre lui. Elle entendit son cœur qui battait la chamade contre sa joue. Et puis, lointaine, sa voix qui murmurait :

« Alix.

- Oui ? » demanda-t-elle.

Mais il se contenta de répéter :

« Alix. »

... ... ... ... ...

Sirius lui avait fortement déconseillé de parler de Claratown à Lucius.

« Tu n'es pas sensée connaître les contrats qu'il passe avec les crapules du coin, lui avait-il rappelé. Laisse-nous agir. Tu nous en as dit assez… on a déjà des pistes. On les neutralisera vite. »

Et il avait ajouté avec un soupir :

« Ce n'est qu'un conseil mais… il me semble que tu devrais rester un peu « naïve » pour lui. Si tu montres que tu en sais trop, que tu en comprends trop… j'ai peur qu'il se doute de quelque chose. Fais attention, Alix.

- Je ne suis pas si stupide ! Bien sûr que je fais attention !

- Je n'ai pas dit que tu étais stupide ! Mais qu'est-ce que tu as, en ce moment ? On ne peut rien te dire ? »

Il y avait que la duplicité était devenue lourde à porter. Accueillir Lucius avec l'enthousiasme qui se devait… avoir l'air amoureuse, soumettre son corps au sien… D'amère la comédie était devenue répugnante. Et elle était devenue si difficile à jouer qu'Alix forçait le trait. Elle s'appliquait à retrouver et à garder les expressions et les gestes qu'elle avait eus, autrefois, spontanément. Elle creusait sa mémoire à la recherche des sensations enfuies qui auraient pu l'aider à tromper Lucius. Comment était-ce, déjà, quand elle souffrait à cause de lui ? Quand son sourire faisait chavirer son cœur ? Quand il ligotait sa volonté d'un seul regard ?

Elle ne s'était pas posée une seule de ces questions depuis qu'elle avait pratiqué le Sortilège de Fusion. Elle avait seulement continué… sans la moindre difficulté. Mais maintenant que son souffle était suspendu à un autre sourire… qu'un autre regard arrêtait les battements de son cœur… qu'une autre douleur – si semblable et si différente – l'habitait toute entière, elle avait l'impression de « jouer faux » son personnage d'amante. Alors, elle s'imitait elle-même, s'étonnant qu'il n'y voie que du feu… et y trouvant une espèce de satisfaction grinçante, dans le même temps : quel était donc cet amour qu'il lui portait et qui se contentait des apparences ? Remus, lui, savait toujours. Il voyait au-delà de ses apparences. Il la devinait.

Remus… c'était à cause de lui que tout était devenu insupportable. Elle n'aurait pas dû continuer à le voir. Mais elle n'essayait même pas de s'en empêcher. Elle vivait cet amour dans une espèce d'état d'urgence. Elle voulait le vivre jusqu'au bout de ce qu'il pouvait lui apporter de joies, d'angoisses et de douleurs. Il lui semblait confusément qu'y renoncer aurait été un premier pas – un pas de plus ? un pas de trop ? - vers la mort ou la folie qui l'attendait. Elle était encore vivante, dans son cœur, dans sa tête et dans son corps. Elle ne pouvait pas envisager de repousser la vie… elle attendrait que celle-ci vienne d'elle-même à lui manquer.

Pourtant, elle n'ignorait pas qu'elle mettait Remus en danger. Parfois, elle se disait qu'il fallait lui parler, lui expliquer quelle était exactement sa situation… sans pouvoir s'y résoudre. Elle avait la certitude que leur bonheur d'être ensemble en serait gâché, qu'il voudrait l'empêcher de mener à bien sa mission. Qu'il voudrait la protéger, coûte que coûte…même si elle basculait du côté des ennemis.

Elle ne voulait pas lui dire. Elle voulait que leur histoire à eux ne soit pas mêlée à son histoire à elle… ou le moins possible.

Par contre, elle ne pouvait empêcher l'influence de Remus dans le déroulement de ses missions. Non seulement elle trouvait plus difficile de mentir à Lucius, mais son Mens Praestes gorgé d'amour, repoussait les Forces du Mal de son esprit beaucoup plus énergiquement qu'elle ne l'aurait souhaité ! Les flammes du Sortilège de Fusion lui ouvraient toujours la porte de l'esprit de son amant... mais Alix trouvait douloureux et plus difficile d'y rester. Elle avait peur de devenir plus facilement repérable. Aussi, elle y allait moins et s'y attardait moins.

Ses rapports étaient donc moins constants et moins précis.

« Je ne te trouve plus aussi régulière… ni aussi précise, remarqua, un jour, Sirius.

- Je fais ce que je peux.

- Ce n'est pas un reproche… Je ne me permettrais pas … C'est juste… une constatation. »

Elle haussa les épaules mais répondit d'un ton d'excuse :

« J'ai un peu de mal, ces derniers temps, à mobiliser les Forces du Mal… Et je reste moins longtemps dans l'esprit de Lucius… Je vais essayer de faire mieux…

- C'est plutôt une bonne nouvelle alors ? Moi qui t'ai vu prête à basculer… il n'y a pas si longtemps. Mais c'est vrai que tu as un Mens Praestes en or…

- Il est solide oui. »

Il hocha la tête et dit négligemment :

« Tu m'avais dit que tu aurais des choses à me dire hier… je t'ai attendue !

- Je suis désolée… un imprévu.

- Oui… c'est drôle comme on attend… et on se fait des idées quand on attend.

- Vraiment ?

- Oui… surtout quand j'ai vu débarquer un des membres qui n'avait rien à faire là mais qui remplaçait … Remus… au pied levé ?

- Ah oui ? »

Alix gardait un air dégagé. Il hocha frénétiquement la tête :

« Oui … Et figure-toi que ce n'est pas la première fois… depuis bientôt un mois… Alors que d'habitude, cela ne lui arrivait jamais ! Je suis très inquiet pour lui… il a l'air préoccupé. » finit-il avec une expression exagérément inquiète sur le visage.

Alix ne put s'empêcher de rire.

« Où veux-tu en venir, Sirius ?

- D'après toi ? »

Elle soupira et passa une main sur son front. Elle était grave maintenant. Elle approcha son visage du miroir et dit, pour le convaincre :

« Je sais que je ne devrais pas mais… Je suis si bien avec lui… Il m'empêche de remplir ma mission correctement mais…

- Il s'agit bien de ta mission, Alix ! Dis-moi ce qui se passe… si ce n'est pas trop indiscret…

- On se voit et on parle…

- Et vous vous aimez ?

- Oui… enfin… moi, je l'aime. Et je crois qu'il m'aime aussi. »

Elle avait rougi.

« Et comment comptes-tu t'en sortir ? Tu sais qu'il ne te partagera pas avec Lucius Malfoy ?

- Oui. »

Elle avait chuchoté sa réponse. Elle se sentait misérable tout à coup. En général, elle évitait de penser à cela mais Sirius la ramenait à la dure réalité sans beaucoup de ménagement. Elle ajouta :

« Je ne compte pas m'en sortir. Le plus douloureux, c'est de lui faire du mal. Je sais que je ne devrais pas le voir… pour lui éviter de souffrir… mais je n'arrive pas à renoncer… Je suis trop égoïste… Je me dis que… nous aurons au moins vécu ces moments-là… »

Elle hésita et plantant un regard intense dans celui de son oncle, elle ajouta avec une espèce de fièvre :

« Tu lui diras… quand ce sera fini pour moi… tu lui diras que je n'étais pas mauvaise… pas complètement… Je ne veux pas qu'il croie que… Tu lui diras que je l'aimais… qu'il est le seul que j'aie vraiment aimé.

- Tu es folle ! Jamais je ne te laisserai aller au bout Alix ! Je fais des recherches pour te tirer de là ! Je te jure que je vais trouver comment annihiler le Sortilège de Fusion ! gronda Sirius.

- Mais je ne veux pas ! J'irai au bout de ma mission, Sirius !

- Permets-moi d'en parler à Dumbledore !

- Non ! Nous en avons parlé des centaines de fois et c'est hors de question ! Ce n'est pas son problème…

- Je ne comprends pas à quel jeu tu joues, Alix !

- Je ne te demande pas de comprendre. Tu ne dis rien à Dumbledore. Et tu ne dis rien à Remus.

- Tu ne crois pas qu'il a le droit de savoir ?

- C'est à moi d'en décider ! »

Le ton était péremptoire. Sirius soupira :

« Tu es une petite entêtée ! Nous en reparlerons ! Pour le moment… - il baissa la voix et dit d'un ton inquiet – faites attention à vous. Si Lucius ou n'importe qui… Alix, j'ai peur pour toi… pour lui aussi bien sûr mais… j'ai peur pour toi. Que tu le veuilles ou non, tu es dans les griffes de Malfoy. Il pourrait facilement te faire du mal… et je n'en saurais rien. »

Elle hocha la tête. Il fronça les sourcils :

« Tu as peur ? »

Elle prit un air assuré :

« Non. Bien sûr que non… Pourquoi aurais-je peur ? Lucius ne me fait pas suivre… Il a confiance en moi…

- Mais tu as peur… Je vois que tu as peur… Parle-moi, Alix… Qu'est-ce qu'il y a ? »

Elle hésita et demanda d'une petite voix :

« Ca se voit tant que ça que je suis amoureuse ? »

Il rit doucement :

« Ce n'est pas écrit sur ton front… Mais je ne sais pas dans quelle mesure Malfoy est perspicace… Si tu t'y prends bien, il pourra toujours croire que c'est de lui que tu es amoureuse. »

Il la vit se tasser sur sa chaise et soupira :

« Mais c'est difficile n'est-ce pas ? »

Elle fit oui de la tête. Il s'agaça :

« Oh ! Dans quel pétrin es-tu allée te fourrer ! Mais… - il lui sourit d'un air encourageant – je vais trouver… je vais te tirer de là ! Je te le promets ! »

Elle haussa les épaules. Elle se sentait fatiguée tout d'un coup. Demain elle retournerait voir Remus… mais cette perspective n'arrivait même pas à lui réchauffer le cœur.

Pourtant, elle abrégea la visite de chantier qu'elle avait prévue à Claratown juste avant le moment de le retrouver. L'humidité de l'endroit, les plans fastidieux qu'on lui mettait sous le nez, les problèmes à régler… Tous ces gens qui lui parlaient, qui attendaient des réponses, qui la sollicitaient… tous ces gens étaient autant d'obstacles sur son chemin vers la maison de l'homme qu'elle aimait, là-bas, à l'autre bout de la rue. Elle la regardait du coin de l'œil. L'attendait-il ? Peut-être même la guettait-il derrière ses rideaux ? Et s'il n'était pas là ? Et s'il avait eu un empêchement ?

Oui… tout à fait… Je suis d'accord avec vous… Mieux vaut refaire cette partie-ci et laisser l'autre pour le moment…

Après tout, Sirius avait eu l'air de dire qu'à cause d'elle, Remus manquait à ses missions pour l'Ordre ? Et si on lui en avait fait le reproche ? Et si il n'avait pas pu se dégager pour cet après-midi ?

Oui, la surveillance a été renforcée… Je suis allée voir le chantier N°3… On va faire la même chose…

Si Dumbledore lui avait fait des remarques ? Ou quelqu'un d'autre ? S'il se faisait remplacer tout le temps… On allait forcément s'en apercevoir… Dans quelle situation serait-il alors ?

Non… Cela on ne peut pas se le permettre… Ce sera pour la deuxième tranche de travaux…

Il avait un tel sens du devoir… il avait sûrement suffisamment de force de caractère pour renoncer à la voir… Il a peut-être renoncé d'ailleurs… avant même que…

Pour le moment, il faut se concentrer sur les toitures et les modes de chauffage… Ensuite nous verrons…

Le connaissant, il aura senti les reproches qu'on se préparait à lui faire… et il n'est sûrement pas venu… Il n'est probablement pas là… Non… il n'est probablement pas là...

Une vague d'angoisse absolument irraisonnée emplissait sa tête de panique. Elle entendait son cœur battre dans ses oreilles. Il fallait qu'il soit là ! Elle tint un moment encore et trancha soudain sèchement :

« Je suis désolée, il faut que j'y aille… J'ai un autre rendez-vous. Continuez sans moi. Je reviens demain. »

Elle salua rapidement ses interlocuteurs médusés, et les planta là, sortant de la maison en rénovation comme si celle-ci avait été en flamme.

Les larmes de panique l'étouffaient à moitié. Il fallait qu'il soit là ! Elle remonta la rue presque en courant, insensible à la pluie qui battait drue sa tête et ses épaules. Puis elle s'arrêta devant la maison et hésita, terrassée soudain par l'absurde certitude que tout était fini. Elle le sentait. Elle en était sûre. On l'avait empêché… pour toujours… sûrement. Remus… Une seconde, elle crut que la folie s'était emparée d'elle… elle était prête au pire… prête, là, maintenant, tout de suite, à mourir… plutôt que souffrir cette absence…

« Mais que faites-vous sous cette pluie ! »

C'était lui ! C'était lui, sur le pas de la maison, qui la regardait avec inquiétude. C'était lui qui avançait à sa rencontre, qui la prenait par les épaules, qui l'entraînait à l'intérieur en grommelant :

« Vous voulez attraper la mort ou quoi ? J'ai cru que vous ne rentreriez jamais ! Que faisiez-vous debout sous la pluie ? »

Il l'aida à retirer sa cape trempée et la posa sur le dossier d'une chaise. Elle ne répondait pas. Elle se sentait encore hagarde du cauchemar éveillé qu'elle venait de faire.

« Alix ? »

Il lui souriait mais son regard était inquiet.

« Vous n'allez pas bien ?

- Si. »

Oui … tout allait bien… Il était là. Il était là.

Il toucha ses cheveux.

« Vous êtes trempée ! Vos cheveux sont tout mouillés. La salle de bain est au bout, à gauche. »

Il avait ouvert la seule porte qui donnait sur le séjour. Elle entra dans une chambre meublée sobrement.

« Vous trouverez des serviettes pour vous essuyer. Je vais préparer un thé. Vous devez avoir froid ? »

Elle se dirigea vers la salle de bain, prit une serviette, retira l'épingle qui retenait son chignon et commença à essuyer sa longue chevelure noire. Puis, elle sortit dans la chambre. La cheminée était là. Il y avait un lit. Il y avait une commode aussi. Et au-dessus de la commode un dessin au pastel qui représentait une mouette qui survolait une mer d'un bleu étincelant.

Elle s'arrêta. Sa serviette dans les mains, elle ne sentait soudain plus la force d'aller plus loin. Elle l'entendait, dans la cuisine qui préparait la boisson qu'il lui avait promis. Elle, elle était debout, au milieu de cette chambre, bouleversée, les yeux fixés sur l'oiseau qui battait des ailes dans le soleil, éternellement. Enfin au bout d'un moment, il appela :

« Alix ? »

Il entra. Et il la vit, debout, la serviette dans les mains, perdue. Il parut hésiter une seconde puis il s'approcha d'elle. Prit la serviette doucement et commença à essuyer ses cheveux. Elle ferma les yeux. Il était si près. Leurs corps se frôlaient. Elle avait envie jusqu'au vertige de s'y appuyer, de se laisser aller contre lui. Elle ne respirait presque plus. Il ne bougeait plus, lui non plus. Elle devinait qu'il la regardait, les bras le long du corps et la serviette pendant au bout d'une main. L'entendit-elle réellement murmurer son prénom ? En tout cas, elle ouvrit les yeux et elle leva son visage vers lui. Remus paraissait bouleversé. Elle referma les paupières. Elle sentit son souffle qui se rapprochait. Et ses lèvres sur les siennes. Elle accrocha ses mains au revers de sa robe de sorcier et tandis que ses bras se refermaient sur elle.

Quand leurs bouches se séparèrent, elle resta blottie contre lui, silencieuse, trop émue pour pouvoir dire quoi que ce soit. Ce fut lui qui dit d'une voix basse et sourde :

« Alix, vous savez que je vous aime, n'est-ce pas ? Vous le savez ? »

Elle secoua la tête. Mais il la força à le regarder à nouveau :

« Alix, j'ai besoin de savoir… j'ai besoin que vous me disiez si vous m'aimez… comme moi je vous aime… »

Cela lui paraissait si difficile de parler. Ne sentait-il pas cet amour qui l'étouffait, qui l'empêchait de respirer, qui lui résonnait dans les oreilles, qui tendait son corps, qui offrait son esprit ? Comment ? Quels aveux attendait-il qui réduiraient cette violence à la banalité des mots ? Elle prit sa main et l'appuya contre sa poitrine, bien à plat, pour qu'il sente, qu'il sente lui-même à quel point il était impossible de décrire ce qu'elle ressentait à ce moment. Il reprit :

« Je vous aime, Alix. Je vous aime depuis si longtemps.

- Moi aussi, je vous aime. »

Elle avait presque chuchoté. Elle voulut à nouveau se blottir contre lui mais il la maintint éloignée en la tenant par les épaules. Elle savait déjà que ce serait difficile et qu'elle ne voulait pas entendre… Elle supplia :

« Ne me repoussez pas… pas cette fois, Remus, je vous en prie.

- Quittez-le, Alix. Si vous m'aimez… quittez-le.

- C'est impossible – sa voix était presque inaudible – je vous assure que c'est impossible.

- Je ne peux pas envisager de vous partager avec un autre. Vous n'êtes pas mariée avec cet homme. Si vous m'aimez autant que vous le dites, il n'est rien pour vous.

- Je ne peux pas. Je vous en prie… vous ne pouvez pas comprendre…

- Je sais qui il est… Je sais qu'il est dangereux… mais je vous protégerai… je ne laisserai jamais personne vous faire du mal. Il est puissant mais… faites-moi confiance… Moi aussi, je peux l'être !

- J'ai confiance en vous. Mais c'est impossible, répéta-t-elle.

- Je pourrais le tuer Alix si… »

Il avait parlé d'une voix sourde et dure qu'elle ne lui connaissait pas.

Elle cria presque :

« Non ! S'il meurt, je mourrais… Je vous en prie, Remus… Ne faites pas ça ! »

Il fit un pas en arrière, blessé.

« Ce qui vous unit est donc si fort ?

- Vous ne pouvez pas comprendre… Je vous demande de ne pas essayer de comprendre… - elle cherchait ses mots… comment pouvait-elle définir sa relation à Lucius pour qu'il comprenne qu'il ne s'agissait pas d'amour mais juste d'une dépendance et d'une obligation – J'ai besoin de lui. »

Elle vit tout de suite qu'elle avait fait une erreur. Il avait pâli.

Inutile. C'était inutile de se battre. Une immense lassitude l'envahit soudain. Il n'y avait rien à faire. Que pouvait-il croire d'autres que ce qu'il voyait ? Elle eut un pauvre sourire :

« Décidément, vous arrivez toujours trop tard. Il y a deux ans, c'était après Severus, aujourd'hui c'est après Lucius.

- Vous pourriez toujours choisir de le quitter. Mais il est évident que je vous serais beaucoup moins utile.

- Il faut croire que j'ai d'autres priorités et que… je ne me contente pas d'avoir un seul homme dans ma vie à la fois. » répliqua-t-elle avec une impertinence amère.

Elle se sentait soudain comme détachée de tout cela. Elle se sentait vide. Elle dit simplement :

« Je vais m'en aller. Je n'aurais pas dû venir. Je suis désolée. Pardonnez-moi. »

Elle sortit de la chambre et se dirigea vers la porte d'entrée.

Elle avait la main sur la poignée quand elle l'entendit derrière elle :

« Je vous en prie Alix. J'ai bien senti que vous m'aimiez alors… Je ... »

Elle ne se retourna pas. Elle se mordit la lèvre puis répondit :

« Il faut croire que nous ne nous aimons pas assez pour nous trouver vraiment, Remus. C'est peut-être que nous ne nous aimons pas assez ? »

Elle sortit et avança dans la cour. La pluie n'avait pas faibli. Mais elle ne la sentait même pas. Un gouffre sans fond s'était ouvert dans sa tête. Et son cœur ne battait plus. Un vêtement chaud l'enveloppa soudain.

« Vous avez oublié votre manteau. Votre baguette est dedans … protégez-vous de la pluie au moins !

- Merci. »

Elle ne l'avait pas regardé. Elle avait à peine ralenti. Mais il lui mit la main sur l'épaule et l'obligea à se tourner vers lui :

« Vous ne pouvez pas dire que je ne vous aime pas assez, Alix ! Depuis deux ans, il ne s'est pas passé une journée sans que je pense à vous. Chaque nuit, je me vois sur le quai de la gare de Pré-au-Lard. Chaque nuit, le quai est vide, je vous attends et vous ne venez jamais…

- J'y étais.

- Pardon ?

- J'étais sur le quai à Pré-au-Lard. Et vous ne m'avez pas vue. J'étais appuyée contre le mur… parce que mes jambes tremblaient tellement que je craignais de tomber. Vous êtes passé devant moi… et j'ai manqué de courage. Je ne vous ai pas appelé. Mais j'aurais aimé, tellement aimé que vous vous retourniez. Vous n'avez pas regardé sur le quai. Il n'était pas vide. »

La pluie ruisselait sur leurs visages, plaquant leurs cheveux, détrempant leurs vêtements. Un long silence accueillit cette révélation. Remus la regardait sans comprendre, comme si elle avait soudain parlé une langue étrangère. Et brusquement, il l'attira à lui, la serra dans ses bras, si fort qu'elle en eut le souffle coupé :

« Pardonne-moi ! Oh ! Par Merlin, pardonne-moi ! Mon amour… je ne savais pas… je … - et sans doute à bout de mot – viens ! »

Elle se laissa entraîner vers l'appartement.

« Oh tu es transie ! »

Il n'était pas beaucoup plus sec qu'elle !

Il l'attira dans la chambre, pointa sa baguette magique vers la cheminée et les bûches qui étaient préparées dans l'âtre s'enflammèrent aussitôt.

« Voilà ! Déshabille-toi… Attends, je vais t'apporter quelque chose… des serviettes et un peignoir »

Mais elle regarda le lit qui aussitôt s'approcha de la cheminée.

« Mais comment tu fais ça ? » demanda-t-il.

Elle n'avait pas l'intention de lui répondre. D'ailleurs, peu lui importait. Elle était en train de dégrafer sa robe, qui gouttait par terre. Il la regarda, d'un air incertain. Elle leva la tête. Il murmura :

« Non, Alix. S'il te plait… Je ne veux pas avant que… Il faut parler d'abord de… »

Mais elle l'interrompit :

« Je t'aime, Remus. Et c'est la seule chose qui compte. C'est la seule chose qui doit compter. »

Il souffla imperceptiblement. Il se sentait tellement fragile. Elle était si frêle et si déterminée. Elle était si blanche dans sa robe noire entrouverte. Elle était si belle. Il essaya à nouveau de résister :

« Non, ce n'est pas si simple… »

Mais il lisait déjà sa défaite dans les yeux argentés qui ne quittaient pas les siens. Elle n'avait pas bougé. Elle répéta seulement, à voix très basse :

« Je t'aime. »

Et la prière qu'il y avait dans cet aveu eut raison de sa résistance. La passion le submergea. Il franchit les trois pas qui le séparaient d'elle, prit son visage entre ses mains et l'embrassa avec une telle fougue qu'il l'entendit gémir contre sa bouche.

Alix, Alix… tu me rends fous… Alix… Je n'en peux plus de t'aimer… Alix, je t'en prie…

Il entendait dans sa tête supplier tous les mots qu'il ne lui disait pas. Et il les sentait bouillonner dans ses veines, et embraser son corps et le tendre jusqu'à en avoir mal de désir comme il avait mal d'aimer.

Il l'aida à repousser sa robe qui tomba sur le sol.

« Tu es toute mouillée. »

Elle lui sourit. Mais son regard restait grave. L'émotion la faisait trembler, elle aussi. Elle commença à déboutonner sa robe à lui ainsi que de la chemise qu'il portait en dessous. Alors seulement, elle posa les doigts sur la cicatrice de l'épaule, la suivit puis les fit courir dans une longue caresse jusqu'à sa taille, avant d'écraser son visage contre son torse, prête à s'enivrer de son odeur, de sa douceur, de sa chaleur.

« Oh ! murmura-t-elle, alors… Je te promets que je n'oublierai pas ce moment… Je n'oublierai jamais… »

Il ne comprit pas le sens de ces paroles. Il n'en entendit que la vibration amoureuse qui le bouleversa.

Ils continuèrent à se déshabiller, mêlant caresses et baisers, et lorsqu'elle fut complètement nue, elle s'assit sur le bord du lit et se laissa aller en arrière, les bras au-dessus de la tête, les yeux fermés, dans un abandon total de son corps et de son esprit. La panique le prit … Non, ce n'était pas comme ça… Il n'était pas si sûr soudain que ce soit bien lui… pas sûr qu'elle se rende compte… Il gémit :

« Je t'en prie, regarde-moi… »

Elle ouvrit les yeux et sembla comprendre immédiatement… elle sourit doucement, lui tendit la main et murmura :

« Viens. Je suis à toi. Je t'aime. Viens. »

Il s'allongea sur elle, frémissant d'amour et de désir, et prit la bouche qu'elle lui tendait.

Ils fermèrent les yeux en même temps.

Ils suspendirent leurs souffles en même temps.

Et ils s'unirent longuement, froissant à peine le silence de la chambre de leurs soupirs étouffés et de leurs mots d'amour.