Ce fut le léger cliquetis des gouttes s'écrasant sur la pierre qui la réveilla. Elle sorti de sa transe haletante et le regard sans expression. Une longue inspiration, puis son regard erra dans la pièce. Vide. Comme sa vie. Elle observa les dernières gouttes tracées sur le mur, à sa gauche. C'était beau. Un arc de cercle qui montait du sol pour y replonger. Ici une fleur carmin, là une trace qui ressemblait aux épées maudites. Plus loin, c'était une fée de sang des marrais sombres. Quelque part, en cherchant bien elle était sûre de pouvoir trouver aussi un arbre. C'était si calme. Elle espérait en avoir fini et recompta ses trouvailles. Quelques fragments bleus de pierres donnant accès au Rifts, des pierres fragments de Sceau des 7 signes, vertes pour l'essentiel. Deux ou trois cordes. Mais rien d'utile pour finir la robe d'Alyenor, et encore moins pour l'aider à reforger sa propre arme. Oh, bien sûr elle ne s'attendait pas a trouve une partie de l'arme elle-même, pas ici. L'objet était trop précieux et raffiné pour avoir été volé par ces horreurs qui régnaient ici. Aucun aventurier n'aurait été assez fou pour venir ici avec une réplique de l'Epée de la Reine fée Sirra. Mais quand même… Pas même un éclat d'acier … Déçue, elle jeta son sac à bas et se retourna. Encore ce grognement. Ces bêtes étaient elle légion ? Rien ne semblait suffisant pour les terrasser toutes. Elle jeta un œil à Alyenor qui haussa les épaules avant d'éclater de rire. Ce rire léger, cristallin, Tety l'aimait. Elles se regardèrent un petit instant et se sourirent à peine, étirant un seul coin de leurs lèvres. Le regard enfiévré d'Alyenor disait à sa place le feu du combat dont-elles appréciaient la jouissance. Même si ca signifiait qu'elle pouvaient mourir. Tety souleva la lourde épée de ses deux mains, et chargea en un cri. Inidil était déjà suspendue à la gorge d'un stakato, grondante, et tentait de la lui arracher. Tety en profita pour s'attaquer aux gardiens des cryptes qui se rassemblaient autour d'elles. Chants, parades, elle compensait la lourdeur de cette épée qui n'était pas la sienne par des reflexes honorables, restes de sa formation d'archer abandonnée. Elle se souvenait quand, comment et pourquoi elle avait abandonné cette carrière prometteuse. Alors elle rappela à sa mémoire chaque évènement de sa vie fantôme depuis qu'IL n'était plus là. Alyenor s'approcha assez pour examiner les yeux de sa compagne de chasse. Vides. Elle soupira puis alla s'assoir dans le couloir en attendant qu'une fois de plus la salle se vide des monstres venus à la rescousse des leurs.

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Tety, dix cycles après la disparition d'Alasturiel

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L'herbe était fraîche, le matin se levait et la rosée mouillait ses bottes et ses genoux. Le feu crépitait, elle avait eu quelques difficultés à l'allumer, les notions de sorcellerie qu'elle avait apprises étaient si loin dans le temps qu'elle ne se rappelait presque plus rien de cet art d'appeler le feu. Son arc était près d'elle, Inidil dormait encore. Elle caressait son arme, une pièce exceptionnelle, même si elle n'était pas de maître. Rosaly avait travaillé avec beaucoup de zèle sur cet arc. Elles avaient hurlé de joie à la vue de l'arme terminée. Elle était d'une beauté si animale. Un arc lourd, long et plutôt lent mais d'une puissance remarquable. Tety s'impatientait, l'heure de son soixante deuxième cercle avait sonné et elle avait hâte de rentrer pour le partager avec son clan. Une fois un bref repas avalé elle ramassa son sac, siffla Inidil, une seule fois, et s'élança vers Rune, la capitale d'Elmore. Elle rendit visite à son maître qui la félicita du travail accompli et courut vers la maison des Laguna Blades, son certificat en poche. Elle arriva dans une maison vide de ses principaux membres, ceux qui étaient les plus souvent appelés par leur chef. Déçue de ne trouver personne à qui annoncer sa grande nouvelle, elle se dirigea vers sa chambre. La pièce était vide et à l'image des chambres qu'elle louait en ville où de celle qu'elle occupait dans la forteresse. Un bazar sans nom ni fin. Elle qui aimait tant l'ordre et la rigueur devenait brouillon. Sa chambre était propre bien sûr, pas un seul vêtement sale ne trainait, et aucune poussière, mis à par celles en suspension dans l'air, qui dansaient dans un rayon du soleil levant qui avait franchit les persiennes. Au mur des traces de cadres décrochés récemment et qui trainaient au fond d'une caisse de bois, les portes de son armoire étaient encore ouvertes, signe qu'elle ne portait plus aucune attention à l'état de sa chambre. Elle se défit de l'armure qu'elle portait et s'assit sur son lit après avoir vidé deux larges sceau d'eau sur la chemise de soie qu'elle portait en dessous. La chemise en question finit au fond du baquet, en boule, et Tety en attrapa une propre dans son armoire. Elle regarda les traces de pas s'imprimer sur le plancher. Des traces d'elle. Sur son lit brillait l'armure qu'elle portait. A côté, reposait celle qu'elle avait reçue en héritage. Elle n'avait pas prit le temps de venir la chercher plus tôt. Et à bien y songer, peut être qu'elle ne le voulait pas. Elle retourna vers son armoire et s'empara un paquet long, enveloppé d'une toile de lin et fermée de cordes fines. Elle savait ce qui se trouvait à l'intérieur. Son arme, son objectif, un autre héritage.

Elle défit la ficelle, la laissa tomber et sortit l'arme de son enveloppe de lin. Un éclat rouge sang captura la lumière et la fit cligner des yeux. Et puis, en elle s'insinua une sensation étrange. Quelque chose lui remua le cœur. Une douleur vieille comme des siècles, usée, fatiguée, remonta du fond de sa mémoire. Ouvrant les vannes d'émotions qu'elle pensait, enfin, disparue. S'était plus qu'elle ne pourrait en supporter. Elle posa l'arc sur son lit, près du sien, avec force de précautions. On aurait dit un objet sacré. Pour elle, il l'était. Plus que les jardins où s'était enfermée Eva, plus que les ruines des villages elfes détruits, plus même que Mère Arbre et ses enfants encore vivants. Cet arc c'était tout ce qui lui restait de lui. Encore une fois elle s'assit à sa table et sortit de son coffret une lettre et un médaillon de bois sur lequel un portait était peint avec des couleurs faites de plantes. Le portrait représentait un elfe, le regard perdu dans ses pensées, un sourire timide sur les lèvres. Il semblait jeune, pour un elfe. Elle emporta le portrait et la lettre et posa son arc sur le plancher. L'autre arc reposait sur le lit, sur le travers, elle s'assit en tailleur devant lui et lut la lettre. La première fois elle sourit, puis au fur et à mesure de chaque relecture ses mains se mirent à trembler, de plus en plus. Elle ne put terminer sa dernière relecture tant ses yeux étaient brouillés de larmes. Elle laissa tomber le papier et essuya ses larmes sur la manche de sa chemise. Il ne fallait plus pleurer. Pourtant des lunes après sa disparition, le souvenir et le manque étaient toujours aussi violents. Elle regarda l'armure et l'arme en ravalant son chagrin. Elle ne pouvait pas continuer ainsi. Chaque pas dans les bois, chaque étape franchie la rapprochait du jour où elle userait de cet arc. Elle le sentait là, dormant, proche et distant. « Veiller sur moi. Se dit elle. Rester liée à un objet comme à toi, à ta place. Jamais … Je ne veux pas d'un fantôme pour guide. » Après une profonde respiration elle se décida. Il fallait qu'elle se défasse de cet arc, sans quoi elle ne pourrait jamais chérir le souvenir de celui qu'elle aimerait à jamais, polluée par la résonnance d'une partie de son âme. Qu'il soit ou non dans l'arc n'était pas important, tout est une question de croyance. Tety croyait qu'il y était, et hallucinations ou vérité, elle sentait sa présence ténue. Oh, bien sûr, elle refusait de faire son deuil. C'est là l'arrogance des elfes, ils s'imaginent tant supérieurs aux autres qu'il se permettent de chérir leur vie durant l'amour perdu et de se perdre dans cette éternelle contemplation du regret. Quitte à en devenir fou. Tety croyait à la pureté des sentiments. Et à partir du moment où cette présence artificielle la hantait, elle ne pouvait se résoudre à se donner à l'amour sincère et fidèle de son souvenir. Car elle se sentait traître au recueillement.

La présence de cette entité qui portait sa trace trahissait jusqu'au plus infime des souvenirs qu'elle avait de lui. C'était la barrière à une autre forme deuil. Impossible de fermer la boîte du vivant pour changer son âme sœur en ange éternel parcourant d'autres lieux. Elle essuya une dernière fois ses larmes et empoigna l'armure pour l'envelopper d'un drap de lin. Un morceau de la tunique de soie s'accrocha à l'arc et se déchira sur les arrêtes décoratives. Elle considéra le pan de tissu un moment. Ce serait bien de garder près d'elle une part de ce qui lui avait appartenu. Elle fit deux tours autour de son poignet avec ce reste, empaqueta l'équipement d'archer qu'il lui avait laissé et avisant les bruits soudains qui emplissaient la maison, sortit et marcha d'un pas résolu vers le bureau de Lhanna. Elle frappa à la porte, attendit quelques secondes puis entra. Le chef de clan, qui étudiait des plans et des listes, leva à peine la tête.

« Assieds toi, je t'en prie. »

Le ton acerbe dénotait une profonde irritation. Tety ne se permettait jamais de s'imposer à elle, surtout quand elle était occupée. Mais là … Si elle ne faisait pas ce qu'elle avait à faire tout de suite, elle n'en aurait plus jamais le courage. Ce qui ne changeait rien à l'agacement de son chef de clan.

« Je ne te dérange pas longtemps, je voulais juste déposer ça à l'armurerie mais …. »

Soudain, la tristesse envahit Tety. Quelque chose en elle hurlait a corps et à cri de ne pas se séparer de l'arc, mais elle devait le faire.

« Mais ?! »

Tety se mura dans le silence.

« Ecoute Tety, je n'ai pas beaucoup de temps, viens en au fait, s'il te plait. »

Cette dernière dégluti et posa l'arc d'Alasturiel sur le bureau, enveloppé avec le plus grand soin, laissa glisser l'anse du sac à bas de son épaule, déposant le sac sur la chaise qui trônait devant le bureau de Lhanna.

« Tu pars. »

Loin de la question, c'était une constatation déçue.

« Non, je fais juste ce que j'aurai dû faire il y à longtemps. Me défaire d'un fantôme. »

« Non, je fais juste ce que j'aurai dû faire il y à longtemps. Me défaire d'un fantôme. »

« Tiens donc…»

Tety regarda Lhanna dans les yeux, posa ses mains sur le bureau, vissa son regard dans les yeux de son leader et sourit. D'un sourire froid. Tety s'était aussi ça, blessée de tout et fatiguée d'un rien elle devenait vite bornée et capricieuse. Et surtout, elle mésinterprétait chaque mot dit en trop proche rapport avec ses propres actes.

« Je ne permettrai à personne de sou entendre que je salirai la mémoire de celui que j'aimais, pas même à toi. Je garde, mes fonctions, ma place, la seule chose dont je me défait est du fardeau d'un hommage stupide et indapté et de cette … » Du regard elle désigna l'arc. « Et de cette aberration. »

« As-tu conscience de la lourdeur du sacrifice qu'il a fait pour toi à travers cet arc ? »

Lhanna était, comme à son habitude, en parfaite maîtrise de ses émotions. Mais Tety savait la rancœur qu'elle pouvait nourrir à son encontre par son manque de respect.

« Ce n'est pas lui. »

« Cet arc contient son savoir de maître Tety, tu en aura besoin »

« Ce donc j'aurai, et ai déjà besoin, c'est de lui, pas d'un arc. Je n'irai pas plus loin dans cette carrière. Je n'en ai pas la force. »

Lhanna claqua de la langue, désapprouvant l'attitude de son officier.

« C'est lâche, je le sais. Mais je ne peux pas entretenir mon deuil, avec … » Elle sembla chercher ses mots. « Cette horreur » Finit elle par dire. « Je trouverai un autre moyen d'être utile au clan. Cet arc appartiendra toujours à Alasturiel. Et à personne d'autre »

Elle se releva soulagée. Elle avait fait le choix le plus évident pour elle. Elle tourna le dos à Lhanna pour sortir et une fois à moitié dans l'encadrement de la porte, elle lui lança.

« Oh, je remplacerait la chemise d'armure, je l'ai abîmée. »

Lhanna eut un soupir exaspéré. Les elfes ….

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A nouveau, Tety revint à la réalité une fois la vague de montres enrayée. D'autres taches de sang décoraient les murs. Encore des dessins. Oui, d'un côté, la mort pouvait être splendide. Certes, c'était du côté le plus obscur. Mais près tout, que cela changeait il ? Tety retouna vers sa compagne humaine, qu'elle trouva assise, le dos contre un mur et la tête posée sur ses bras. De ses petites mains blanches, elle serrait ses genoux. Les yeux clos, on aurait dit qu'elle dormait. A la teinte légèrement bleue de ses lèvres, Tety songeait qu'elle devait avoir froid et avisa son manteau de fourrure, qui malgré le grand soleil au dehors, ne quittait plus son sac. Elle en couvrit la jeune femme. Alyenor, perdue dans ses souvenirs, était plongée dans une sorte de transe. Elle revisitait ses souvenirs et les étudiait. Cherchant si quand elle avait vécu ces moments elle était passée à côté d'un signe ou d'une révélation. La chaleur de son corps, enfermée dans le manteau la réchauffa. Elle frissonna, mais inconsciente, elle ne s'en aperçut pas. Elle était à Oren et revivait, en un sens, sa rencontre avec Tety.

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Alyenor, douze cycles plus tôt.

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Elle observa le profil incertain d'une elfe à travers la vitre. Les carreaux étaient sales et l'échoppe modeste. Oren était une ville de garnison. Carrée, droite, coupée au cordeau. Les pavés martelés pour être mis en place formaient les blasons des rois d'Aden depuis longtemps déchus. Quelque part des rumeurs couraient sur des reliquats de familles liées aux territoires d'Elmore. Mais en ces temps peu sûrs, les hordes de la déesse noire Shilen étaient la préoccupation première des guerriers tout autant que des paysans. Alyénor ne se rappelait pas quand elle avait parlé pour la dernière fois. Tout juste se souvenait elle de ce qu'avait été sa vie d'avant. Avant l'appel. Avant le choc. Elle avait entendu une voix, dans les ténèbres de son songe. Cette voix lui avait raconté comment des horreurs viendraient ravager son village. Comment des créatures privées d'une aile, cruelles et à l'âme aussi noie que leur cœur dévasteraient les quelques huttes qui constituaient le campement de paysans se rendant à Gludin pour y faire commerce. Elle n'avais pas crû son rêve, elle ne faisait pas confiance aux songes, qui sont l'horrible interprétation des évènements de la journée, pour tout enfant. Mais Alyenor n'était pas une enfant comme les autres. Et elle n'en était plus vraiment une de toutes façons. Elle grandissait vite et approchait de l'âge des femmes. Au petit matin elle avait été voir le prêtre qui dirigeait le temple de l'île où elle était née. Elle avait eu si peur qu'elle avait décidé de tout lui raconter. Et il l'écouta. Le visage de plus en plus grave à mesure qu'elle avançait dans son récit. Elle avait laissé le grand prêtre inquiet et dubitatif. Une servante du temple avait proposé de la raccompagner chez elle.

Et là, sur la place, près de l'obélisque qui décorait le centre du village, deux évènements avaient lié Alyenor à son destin. Une violente douleur lui avait étreint le ventre et un garde, affolé, entrant dans le village à moitié démis de son armure et une épaule dégoulinante de sang. Le rêve d'Alyenor avait été une vision du présent et c'était le jour de son passage à l'âge adulte qu'il s'était présenté à elle. Elle rentra chez elle, ignorant qu'on l'appellerait au Temple pour le reste de sa vie. Après un difficile apprentissage, son maître l'avait envoyée à Oren, étudier auprès du grand sage Elfe. Celui qui apprenait aux siens à concentrer ses forces magiques pour devenir plus fort encore, et plus efficace. Les elfes étaient de loin les premiers maîtres de la magie alors si elle pouvait trouver des réponses à ses question sur les visions, qui depuis son Passage ne la quittaient plus, ce ne pouvait être que lui. L'elfe trop occupé pour lui porter attention la renvoya à l'une de ses élèves. Elle n'était pas plus douée qu'une autre mais attentive et patiente. Capable de mettre de côté ses propres apprentissages pour venir en aide à de plus jeunes apprentis. Et surtout avait il ajouté pour lui-même, elle avait besoin de retrouver la foi. Alyenor observait donc, sans jamais l'approcher, celle qui apporterai les réponses à ses propres questions. L'elfe semblait triste en permanence. Elle la suivait depuis quelques jours, cherchant un moyen poli et respectueux d'aborder la prêtresse. Mais elle n'en trouvait aucun. L'elfe sortit de l'échoppe, rajusta une attache de son armure qui luisait au soleil et se dirigea en courant vers la guilde des guerriers. Une armure lourde de type blue wolf, une épée à deux mains, au loin assis à distance, un loup qu'elle savait le sien… Un bien étrange équipement pour une prêtresse. Altière et fière, elle ne pouvait dissimuler une douleur intense qui voilait son regard et alourdissait ses gestes. Elle continua de la suivre une fois qu'elle eut quitté le bâtiment. Et comme elle se dirigea vers le contrôleur de portes elle s'insinua au milieu de la foule qui attendait pour au moins saisir le nom de l'endroit où elle se rendait, espérant que son maigre porte-monnaie lui permettrait de la suivre.

La forêt près d'Oren. Curieux endroit pour une promenade. Mais idéal quand on cherche à en découdre avec les Oel Mahums. Peuple hybride plutôt agressif. Quand son tour arriva, elle déposa son dû dans la main de la contrôleuse et ferma les yeux. Le chant des oiseaux accueillit son arrivée. Elle n'eut pas a chercher bien loin pour trouver l'elfe, qui tentait avec difficulté de repousser un bien trop grand nombre de guerriers. Alyenor décida que l'entrée en matière serait idéale. Acceptée ou refoulée, au moins la conversation s'engagerait d'elle-même. A sa grande surprise, les elfes guerriers étaient plus solide qu'il n'y paraissait. Elle chanta, se protégea et caressa longuement sa louve une fois les opposants à terre. Alyenor la regardait, étonnée.

« Ferme la bouche, c'est peu courtois de regarder quelqu'un avec cette insistance, la bouche grande ouverte. Tu as l'air d'un poisson hors de l'eau. »

Alyenor arrondit les yeux mais ferma la bouche. Honteuse de sa propre attitude.

« Depuis trois semaines, tu me suis, je me demandais quand tu allais te décider à venir me parler. »

Alyenor se pinça les lèvres, déçue d'avoir été si facilement découverte. Mais aucun son ne sortit de sa bouche. L'elfe haussa un sourcil, brièvement, et attendit, les avant bras posés en équilibre sur la garde de son épée à deux mains. Inidil attendait, assise à sa droite. Quelques grondements essoufflés sortaient de sa gueule ouverte sur des crocs démesurés et une arme plus que dangereuse. Des crochets si bien faits qu'ils retenaient la proie pour rendre la prise des crocs plus aisée et plus violente. La jeune prophète se demanda un instant ce qu'on pouvait bien ressentir quand les crochets pénétraient le corps et si la douleur des crocs serait plus forte que celle des harpons de métal.

« Je suppose que tu n'es pas dangereuse, Inidil a l'art d'égorger mes ennemis quand ils dorment. C'est un excellent pisteur. »

Alyenor eut un rictus embrassé mais elle ne parvenait pas à se décider à parler. Les mots avaient beau être là, prêts, au bord de ses lèvres, ses cordes vocales refusaient de vibrer. Ce fut Tety qui la soulagea.

« Sais tu parler au moins ? »

Elle hocha la tête, affirmative, puis tapota sa gorge et enfin secoua la tête.

«Tu ne peux pas. Sais tu écrire ? »

Nouveau mouvement de tête. Tety fouillait déjà le sac attaché au coté droit de l'armure de son loup. Elle en sortit un morceau de tissu usé et sali et un morceau de charbon.

« Ca suffira pour ce que nous allons en faire, dit elle en tendant le tout à Alyenor. Inscrit ton nom et celui de qui t'envoie. »

Elle observa Alyenor s'appliquer et noter ses réponses d'une belle écriture ronde et travaillée. Elle était donc bien instruite. Elle fronça les sourcils en remarquant que la jeune femme notait encore, assise sur ses jambes et les cuisses servant d'écritoire. Bien que peu pratique, la position ne semblait pas la déranger outre mesure. Elle avait du travailler d'une façon où d'une autre à combler son défaut. Elle lut par-dessus son épaule et sourit. La question, un peu insolite, l'amusait.

« Comment on fait pour perdre la foi ? C'est ça ta question ? »

Alyenor hocha la tête.

« Je suppose qu'à trop se poser les mauvaises questions, on finit par oublier qui on est et ce pourquoi on arpente cette terre. Ou bien, peut être, on a perdu confiance en nos croyances et on oublie ce que les dieux sont. »

Tety pencha la tête sur la droite et sourit.

« Je crois que je n'ai pas de réponse à cette question. Pas pour le moment en tout cas, Est-ce pour obtenir cette réponse que tu me suis depuis tout ce temps ? »

Alyenor hocha la tête en tous sens, semblant hésiter entre le oui et le non. Elle griffonna à la hâte des signes interrogatifs autour de sa tête et dessina le maître Elfe doigt tendu en signe de congé. Près de sa tête était inscrit le nom de Tety. Cette dernière sourit, la scénette était pour le moins caricaturée.

« Je vois. Donc, on t'a envoyée à moi sans vraiment te dire ce que tu dois me demander ? »

Alyenor sourit et hocha la tête.

« Et bien …. Je suppose que je vais devoir te garder bon gré mal gré. Je n'aime pas la compagnie et je suis rarement d'humeur à la conversation. Mais puisque tu ne parles pas, je suppose que tu n'attends pas de moi de longues heures d'échanges. »

Alyenor rit. Un bruit doux, comme un millier de papillon aux ailes de cristal qui se serait envolés tout à coup. C'était presque un chant. Et Tety aima ce rire gai. Elle sourit à demi, bien que sincèrement heureuse.

« Bon, j'ai trop à faire pour rester à bavarder, bien que la conversation soit séduisante. Alors je file, sois tu me suis et tu fais ton travail, soit tu rentre à Oren. Je n'attends rien de toi, toi non plus de moi. Tu fais tes propres choix et tu les assumes, de même pour moi et tout ira pour le mieux. »

Alyenor se releva, tendit morceau de charbon et chiffon à l'elfe et empoigna son épée. Elle hocha le tête pour démontrer qu'elle était prête et suivit Tety et Inidil à bonne distance. Depuis elles ne s'étaient plus quittées.

*********

Alyénor ouvrit les yeux. Tety attendait, appuyée sur le mur, que la jeune prophète se réveille. Elle nettoyait son arme avec un chiffon enduit d'huile de lin, pour enlever chaque trace de sang. L'arme brillait et l'huile piquait un peu le nez. Elle passa un second chiffon pour essuyer l'arme et s'employa à en travailler le fil. Si elle était loin de faire un aussi bon travail qu'un forgeron, Hermyrinia, son amie artisan lui avait appris le minimum à connaitre pour entretenir une épée entre deux combats. Ce qui n'empêchait pas l'arme d'afficher de sévères entailles à son fil. Tety grogna. Hermy serait contrariée et Dharly, sa petite apprentie, passerait des heures en réparations. Tant pis, chacun son métier et celui de Tety était de protéger les siens et qui le demandait. Elle ouvrit encore une fois son sac et tendit à Alyenor un morceau de tissu abîmé mais reconnaissable entre tous. Un des morceaux que lui réclamait l'armurier pour faire sa robe. La pièce exacte qui lui manquait pour terminer l'ouvrage. Alyenor, ravie, regarda Tety les yeux étincelants.

« Merci » Dit elle.

Sa voix un peu rauque de ne servir que trop rarement était encore enfantine malgré tout. Tety sourit et son visage s'éclaira. Depuis le départ d'Alasturiel, elle n'avait pas ressentit la joie. La sensation lui sembla étrangère. La joie, simple, gratuite, la réchauffa un peu mais elle recomposa son visage froid et triste presque aussitôt. Elle n'avais de temps à consacrer aux émotions. D'un geste inconscient, mécanique elle caressa le morceau de soie vieilli autour de la garde de son épée. Alyenor empaqueta ses affaires et elle prirent le chemin de la sortie.