Merci pour tous vos commentaires. J'espère que cet OS répondra à vos attentes.

Sinon, je ne suis pas médécin donc il est probable que toutes les données médicales soient peu crédibles... A ce propos d'ailleurs, je conseille aux âmes sensibles d'éviter quelques passages, même si ce n'est pas décrit en détail, il y a quelques allusions plutôt violentes.

Bonne lecture !

J'avais dix-sept ans…

Tony détestait la morphine. Elle lui embrouillait l'esprit et elle le coupait de ses sensations corporelles. La douleur était bien plus supportable. Et en tout cas, ce n'était pas la douleur qui le conduisait à se promener dans les couloirs d'un hôpital alors qu'il n'était même pas censé pouvoir marcher ! La douleur avait une utilité : elle était une indication de l'état de son corps et permettait ainsi de prendre les meilleures décisions possibles. Alors que la morphine non seulement engourdissait son esprit mais en plus envoyait des signaux disant que tout allait bien pour son corps, or c'était loin d'être le cas ! Certes, il réagissait plus que la plupart des gens à la morphine ; il n'était pas exactement allergique mais c'était plus simple de l'expliquer comme cela. En fait, Tony avait l'habitude de la douleur. C'était un indicateur fiable. Déjà, la douleur permettait le plus souvent, en tout cas en ce qui le concernait, de rester conscient et cohérent et puis surtout, s'il sentait que ses jambes étaient brisées, il ne risquait pas d'aller se promener à moins que sa survie en dépendît ! Et, bien qu'il détestât les hôpitaux, il devait reconnaître qu'il y était en sécurité sans compter que Gibbs jouait les chiens de garde… Il avait donc fait plusieurs mètres dans les couloirs, aggravant probablement ses blessures sans qu'il ne pût encore déterminer à quel point, la morphine agissant toujours.

Tony souffla de soulagement en comprenant que Gibbs essayait de convaincre les médecins de ne plus lui donner de morphine. La douleur allait pouvoir revenir et alors il pourrait à nouveau contrôler les choses. Tony écouta, amusé, Gibbs menacer les médecins d'à peu près tous les maux de la terre puis finir par déclarer qu'il était son père. Aussi, quand les médecins quittèrent enfin sa chambre, Tony voulut répondre mais les premières tentatives furent des échecs complets et, au vu de l'attitude de Gibbs, il devait sembler inconscient. Tony pesta, s'énerva, en vain. Il n'avait aucun contrôle sur son corps. Il détestait la morphine. A force de lutter, il finit par articuler quelques mots :

« T'es pas mon père. »

C'était à peine intelligible et Tony fut obligé de faire une pause, le reste de la phrase refusant de sortir. Mais ce n'était pas parce qu'il n'arrivait pas à s'exprimer qu'il n'était pas conscient de ce qui se passait autour de lui. Il ne manqua donc pas la réaction de Gibbs qui se dirigea vers la porte, l'air abattu. Si Tony n'avait pas été incapable de s'exprimer à cause de son état, il l'aurait été de surprise. Ce n'était pas dans les habitudes de Gibbs de montrer autant ses émotions. Tony supposa qu'il se donnait moins de peine pour les dissimuler parce qu'il le pensait à moitié inconscient. Mais il ne l'était pas et Tony fut bien obligé de reconnaître que Gibbs avait l'air blessé. Se pouvait-il vraiment que ce fût à cause de ce qu'il avait dit ? Tony supposa que la morphine agissait aussi sur ses propres émotions. Jamais sinon il n'aurait imaginé que Gibbs pouvait être blessé par ce qu'il disait et encore moins si ce qu'il disait était une telle évidence. Il fallait qu'il en soit sûr. Tony se força à formuler des mots, grognant contre son incapacité à s'exprimer.

« T'es pas mon père, répéta-t-il. »

Gibbs se figea devant la porte, la main posée sur la poignée et semblant porter tout le poids du monde sur son dos. Waouh ! Gibbs était vraiment blessé que Tony ait dit qu'il n'était pas son père. Et manifestement, la morphine le rendait euphorique ; un autre méfait de ce dangereux produit.

Tony força encore. Il finirait bien par réussir à terminer sa phrase ! De préférence avant que Gibbs ne quittât sa chambre…

« Mon père est un salaud. »

Ce n'était pas exactement le terme qu'il voulait employer mais même dans son état normal, Tony ne savait pas quel mot utiliser pour désigner son père : monstre sonnait un peu trop mélodramatique, démon était ridicule et aligner les insultes sans intérêt. Ce qui en avait plus, en revanche, fut que Gibbs retira sa main de la poignée et retourna s'asseoir à côté du lit de Tony. Bien. Désormais, il allait pouvoir se reposer et laisser la morphine s'éliminer de son sang.

Tony n'avait aucune idée du temps qu'il avait passé à dormir quand il reprit à nouveau conscience. Il était bien incapable de savoir si on était le jour ou la nuit alors l'heure ! Mais Gibbs était toujours là, assis à côté de son lit, un café à la main et une dizaine de gobelets vides sur la table. Il était vraiment drogué !

La morphine semblait faire un peu moins d'effet : son esprit était plus clair et la douleur était à nouveau perceptible. Pas encore significative de son état physique mais il était sur la bonne voie. Il avait mal partout. Ce qui signifiait probablement qu'il était bien parti pour passer plusieurs jours, voir plus, à l'hôpital. Merde !

« Encore là ? »

Sa voix était pâteuse, rauque, faible, hachée. Tony se demanda si c'était l'effet de la morphine, du coma ou parce qu'il avait la mâchoire brisée ou au moins salement amochée. Sans doute un mélange des trois. Il était probable qu'il valait mieux qu'il évite les miroirs pendant un certain temps…

Gibbs le fixait d'une drôle de façon, semblant détailler la moindre de ses blessures. Ça risquait de prendre du temps ! Tony essaya son sourire « tout va bien » mais entre la douleur que ce simple geste provoqua et la réaction de Gibbs, ce fut un échec complet. Bien, il avait probablement une tête de déterré.

« Je suis désolé, Tony. J'aurais dû te croire. C'est de ma faute si tu es dans cet état… »

Tony écarquilla les yeux. Gibbs s'excusait ?! Il s'excusait auprès de lui ?! Bon, il devait être mort, il n'y avait pas d'autres explications possibles.

« Désolé, répéta Gibbs. »

Est-ce qu'il attendait vraiment une réponse ou est-ce qu'il essayait de provoquer une crise cardiaque ?

« Je croyais que les excuses étaient une preuve de faiblesse ? »

Waouh ! Il avait réussi à prononcer cette phrase de manière intelligible, c'était impressionnant ! De toute évidence, la morphine agissait toujours sur son euphorie…

« C'est vrai… »

Tony cligna des yeux. Il ne savait pas si c'était la morphine, le coma ou les coups mais il ne comprenait absolument pas où Gibbs voulait en venir. Est-ce que la morphine provoquait aussi des hallucinations ? C'était nouveau…

« S'excuser est une preuve de faiblesse, continua Gibbs, sans doute pour répondre à l'air étonné de Tony. »

Tony voulut demander davantage d'explications mais les mots ne voulaient pas venir. C'était horriblement frustrant. Son corps ne voulait pas lui répondre ! Bon sang, il détestait être blessé, cloué dans un lit, prisonnier de son propre corps !

« Tu es… une de mes faiblesses… »

OK, cette fois-ci c'était certain, il était victime d'hallucinations. Gibbs ne pouvait pas avoir dit ça ! Ni être en train de rougir ! Il voulait une caméra sinon personne ne le croirait jamais ! Son étonnement devait se voir sur son visage, entre les bandages, les cicatrices et les bleus, car Gibbs grogna :

« Et tu le sais ! Tu sais que je ne me comporte pas avec toi comme avec les autres ! »

Tony acquiesça. Il voulut hocher la tête mais en fut incapable. Il dut se contenter de cligner des yeux. Fichues blessures ! Il était vrai qu'il était la seule personne qui osait défier l'autorité de Gibbs aussi souvent et pour des choses aussi futiles mais jusqu'à présent, Tony pensait juste que c'était parce que les autres n'osaient pas et pas parce qu'il avait un traitement de faveur. Il savait bien qu'il avait un besoin pathologique de transgresser les ordres même ceux de la personne en qui il avait le plus confiance. Et il avait vraiment du mal à accorder sa confiance à quelqu'un…

« Pas… besoin… t'excuser…, ahana-t-il ».

Apparemment, il n'arrivait même plus à faire des phrases complètes. Heureusement, il pouvait encore penser. Et il pensait vraiment que Gibbs n'avait pas à s'excuser. Il n'avait pas de raisons de lui faire plus confiance qu'au général Sam Je-suis-un-connard-psychopathe Pullock parce qu'il ne lui avait pas expliqué pourquoi il savait qu'il était un criminel. Plutôt mourir que de le lui dire ! C'était déjà suffisamment humiliant qu'il sût pour son enfance – et encore Tony savait qu'il n'avait rien à se reprocher : son père était un connard adepte du contrôle et lui ne voyait aucune raison de lui obéir. Il avait toujours résisté, n'avait jamais cédé et il en avait payé les conséquences. Son père n'était pas un alcoolique ou un homme violent qui le frappait pour laisser libre cours à ses passions. C'était un homme froid, parfaitement maître de lui-même qui ne supportait pas que quiconque lui résiste et qui était prêt à tout pour obtenir ce qu'il voulait : que tous plient l'échine devant lui. Tony avait toujours refusé de céder : plutôt mourir debout que vivre à genoux ! A ce qu'il savait, il était le seul à lui avoir toujours résisté et il pouvait en être fier ! Alors bien sûr, il aurait préféré que Gibbs n'en sût jamais rien mais il pouvait le supporter. Il n'avait pas à avoir honte. – mais c'était bien pire de penser que Gibbs pouvait savoir l'histoire dans laquelle Sam Pullock avait joué un rôle, mineur d'ailleurs. Il avait été stupide. C'était de sa faute. Il avait dix-sept ans… Et son âge n'était pas une excuse !

« Est-ce que tout va bien ? s'inquiéta Gibbs, il devait faire une sale tête, enfin une encore plus sale tête.

_ J'ai… mal… simplifia Tony. »

C'était la vérité et il préférait mentir le moins possible à Gibbs. Et de toute façon, il ne se sentait pas vraiment capable de formuler une phrase plus longue.

« Je vais appeler les médecins…

_ Pas morphine ! Pas calmant… »

Super, on aurait dit un débile mental.

« J'préfère… mal. »

Ok, maintenant c'était certain, si sa mâchoire n'était pas brisée, elle devait tout de même être dans un sale état. Le moindre mouvement lui arrachait des grimaces de douleur qui provoquaient d'autres grimaces de douleur et ainsi de suite.

Tony ne croyait pas à toutes ces histoires de karma. Vu tout ce qui lui arrivait, s'il y avait crû, il aurait dû concevoir d'avoir été un type du genre de son père dans une autre vie. Inadmissible !

Gibbs sembla hésiter quelques secondes avant de poser une main réconfortante sur son bras, entre l'intraveineuse et un bandage. Il devait vraiment avoir l'air mourant !

Tout cela n'empêchait pas Tony d'être contrarié. Non pas parce qu'il était encore une fois blessé et à l'hôpital, même pas vraiment parce qu'un connard venu de son passé l'avait torturé, pas même parce que l'équipe et Gibbs, ces personnes qu'ils considéraient comme sa famille, ne lui avaient pas fait aveuglément confiance. Tony n'avait jamais crû en la confiance aveugle. Il avait confiance en l'équipe et en Gibbs mais ce n'était pas venu tout seul. Ils lui avaient prouvé, chacun à leur façon, plus d'une fois, qu'il pouvait avoir confiance en eux et la réciproque était vraie. C'était la première fois de toute sa vie que Tony avait vraiment confiance en quelqu'un et il n'allait pas leur en vouloir parce qu'ils avaient refusé de croire qu'il y avait un problème alors que lui-même avait refusé de leur expliquer en quoi consistait le problème en question. C'était bien ce qui le contrariait. Aussi étrange que cela pût être pour quelqu'un qui ne le connaissait pas vraiment, Gibbs se sentait coupable. Coupable au point de s'excuser ! Et cela ne convenait absolument pas à Tony. Il ne voulait pas que Gibbs s'excuse. Il voulait que Gibbs reste la pierre de fondation qu'il avait l'habitude d'être : dur, solide, immuable. Et peu importe que cette pierre fût fissurée et remplie d'un matériau tendre et mouvant. Tony voulait le Gibbs rassurant, pas le Gibbs bégayant et culpabilisant !

« J'ai dit, pas besoin de t'excuser ! »

Tony grimaça. La phrase était à peu près sortie correctement mais le ton n'allait pas du tout. Il avait l'air en colère. Ce à quoi Gibbs ne manqua pas de réagir : il eut un sursaut de recul et une lueur d'inquiétude s'alluma dans ses yeux. Tony soupira. Déjà en temps normal, ils n'étaient ni l'un ni l'autre des adeptes des grandes discussions où on étale ses sentiments alors là qu'il avait des difficultés à s'exprimer…

« Je ne t'en veux pas. »

Bon, en parlant lentement, en articulant consciencieusement, les mots sortaient et le ton restait neutre. C'était plutôt douloureux mais cela restait acceptable.

Gibbs n'avait pas l'air convaincu. De moins semblait-il toujours inquiet. Tony fronça les sourcils, qu'y avait-il encore ? Bon sang, il n'avait pas de doctorat en déchiffrement de Gibbs ! Il n'en avait même pas en déchiffrement de Tony alors… Qu'est-ce qui pouvait bien inquiéter Gibbs ? Il n'avait peur de rien ! Sauf de perdre des agents peut-être… Tony eut une illumination.

« Je ne vais pas mourir. Et je ne vais pas partir non plus ! »

Gibbs lui adressa un regard dubitatif.

« Aucune chance que tu réussisses à te débarrasser de moi comme ça ! »

Heureusement, la morphine semblait ne plus faire d'effet. Il n'avait plus qu'à gérer la douleur que provoquait la moindre parole. Génial… Mais le sourire moqueur qu'il avait voulu faire pour accompagner ces quelques mots ne passa pas, ce que ne manqua pas de remarquer Gibbs. Tony soupira. Il allait falloir mettre les points sur les i apparemment…

« Tu n'as jamais compris pourquoi j'ai soudainement décidé de rester au NCIS, n'est-ce pas ? »

Gibbs prit une profonde inspiration et hocha la tête. Tony soupira. Il n'avait aucune envie de parler de ça, encore moins en ce moment, mais c'était nécessaire. Il avait choisi, plusieurs fois même – la première fois quand il avait décidé d'accepter Gibbs comme patron, ensuite lorsque Gibbs était parti et encore une fois lorsqu'il était revenu, et d'une certaine manière il choisissait à chaque fois qu'il se rendait au NCIS – de rester au NCIS, d'appartenir à cette équipe. Maintenant, il fallait juste que Gibbs le comprenne !

« Est-ce que tu te souviens de cette nuit-là ? »

C'était à peine un murmure mais les mots parvenaient à sortir sans être trop hachés et Gibbs avait l'air suffisamment attentif pour que cela suffît.

L'ancien marine hocha la tête.

« Je me suis planté cette nuit-là et j'aurai pu mourir. Je serais mort si tu n'étais pas intervenu. Tu es venu m'aider alors que je m'étais trompé et que je t'avais désobéi. Personne n'avait jamais fait ça pour moi. Ma famille ou mes anciens supérieurs en auraient profité pour se débarrasser de moi. Quand je me suis retrouvé avec cette arme braquée sur moi, je n'ai même pas espéré que quelqu'un vienne à mon secours… »

Gibbs allait répliquer quelque chose mais Tony ne lui en laissa pas le temps. S'il l'interrompais maintenant, il doutait pouvoir continuer.

« Oui, je sais les marines n'abandonnent jamais l'un des leurs mais personne n'avait jamais considéré que j'étais l'un des siens. Et même si tu ne m'avais sauvé la vie que parce que tu es un homme bien – et ne m'oblige pas à le répéter ! – tu aurais dû me virer. Bon sang, tu aurais dû me virer depuis longtemps ! Et au lieu de ça, tu t'es assuré que je n'avais rien de sérieux et tu m'as ordonné de ne pas être en retard le lendemain…

_ Tu es arrivé en retard, remarqua Gibbs, la voix légèrement rauque.

_ J'ai toujours eu un peu de mal avec les ordres directs ! »

Tony voulut sourire pour illustrer sa réponse mais son sourire se changea en grimace de douleur. Aussitôt Gibbs se rapprocha, posant une main sur son épaule.

« Ça va, murmura Tony. J'ai choisi de rester ce jour-là. Je ne vais pas partir maintenant. Pourquoi est-ce que je ferais ça ? »

Gibbs s'apprêtait à répondre quand il fut interrompu par quelques coups frappés à la porte. Un médecin entra. Il vérifia les constantes de Tony et ses perfusions puis expliqua que quelqu'un viendrait l'ausculter en fin de journée.

« Puisque vous êtes conscient, désirez-vous connaître le détail de vos blessures et des soins que nous y avons apportés ? »

Tony hocha la tête même s'il pensait avoir une assez bonne idée de l'étendue de ses blessures.

« Tu veux que je m'en aille ? demanda Gibbs qui s'était déjà levé en vue de quitter la pièce. »

Tony secoua la tête.

« Reste. De toute façon, vous aurez besoin du dossier pour boucler l'enquête. »

Gibbs hocha la tête et se rassit, son regard passant alternativement du médecin à Tony. Le médecin hésita quelques instants puis commença :

« On va essayer de faire ça de façon logique, histoire de ne rien oublier, ça vous convient ? Très bien alors si on laisse de côté la déshydratation et le manque de nourriture, de bas en haut, vous avez eu les deux jambes brisées : le tibia droit a été brisé en un seul endroit et il s'agissait d'une cassure fermée, pour la jambe gauche, en revanche, les brisures ont été multiples, je n'irais pas jusqu'à dire que votre tibia est en miettes mais vous n'êtes pas passé loin, et il y a eu de nombreuses fractures ouvertes… »

Tony ne montra aucune réaction. Il s'en doutait et se rappelait parfaitement de ce qui s'était passé : la jambe droite avait été brisée d'un grand coup de pied particulièrement violent et bien placé alors que Sam la-torture-est-ma-passion Pullock lui avait explosé la jambe gauche à coups de masse. De merveilleux souvenirs !

« Votre petit périple dans les couloirs n'a pas vraiment arrangé les choses mais rien de grave car vous étiez déjà plâtré et que votre jambe gauche avait été opérée… Trois côtes cassées mais aucun organe n'a été touché. Vous avez eu de la chance (est-ce que Tony pouvait lui mettre son poing dans la gueule pour avoir osé prononcer ce mot ? Probablement pas, il aurait fallu pouvoir bouger pour cela…), votre poumon droit y a échappé de justesse et nous avons pu soigner les nombreuses hémorragies internes, heureusement peu importantes. Quant à votre cœur, malgré les deux arrêts cardiaques faits sur la table d'opération, il fonctionne parfaitement ! L'épaule gauche était seulement (sans commentaire, merci !) démise, nous l'avons remise en place et vous pourrez bientôt vous servir de votre bras gauche sans problème. Le bras droit en revanche… Une cassure ouverte au niveau de l'humérus, le coude est étonnamment intacte, trois cassures fermées pour les os de l'avant-bras, poignet brisé et entièrement écorché, de même sur ce point que l'autre poignet, et tous les doigts de la main droite ont été cassés en plusieurs endroits… »

Tony ferma les yeux alors qu'il se rappelait la douleur provoquée par toutes ces petites cassures successives. Heureusement ! les menottes étaient tellement serrées et il avait tellement tiré dessus qu'il avait fini par ne plus sentir ses doigts… Il devait probablement s'estimer heureux qu'ils aient pu sauver sa main.

« Bien entendu, la guérison va être longue et nécessiter beaucoup de rééducation mais vous devriez pouvoir retrouver toute la mobilité de votre bras d'ici quelque temps. Vous êtes gaucher ?

_ Droitier, grogna Tony. »

Quelle question stupide. Quel intérêt y aurait-il eu à s'acharner sur la main qu'il n'avait pas l'habitude d'utiliser ?!

« Vous allez pouvoir en profiter pour devenir ambidextre… »

Il allait vraiment finir par tuer ce médecin !

« Votre mâchoire a été sérieusement touchée (sans blague ?) mais pas brisée, idem pour le nez. Par contre, l'arcade sourcilière et la pommette droites ont nécessité chacune plusieurs points de suture (il devait probablement ressembler au monstre de Frankenstein). La commotion cérébrale nous a inquiétés mais tout semble être rentré dans l'ordre à ce niveau-là, votre dernier scanner ne montre aucune lésion ni hémorragie et les tests que nous vous avons fait passer n'ont révélé aucune séquelle. A tout ceci vous pouvez rajouter les multiples hématomes (coups de poings, de pieds ou de divers objets contendants), coupures (diverses lames, fouet et ceinture) peu profondes et brûlures superficielles (Tony s'était juré de faire bouffer sa clope au premier fumeur qu'il croiserait) qui émaillent votre peau… »

Super, il allait pouvoir postuler au musée des horreurs !

« Mais vous semblez cicatriser mieux que la moyenne des gens alors vous ne devriez garder que peu de cicatrices… »

Il devrait probablement remercier son père pour avoir habituer si jeune son corps à devoir cicatriser. Plutôt mourir !

« Quand pourrais-je sortir et reprendre le travail ? le coupa Tony. »

Le médecin le regarda comme s'il venait de dire que les extraterrestres avaient débarqué dans le traîneau du père Noël.

« Je doute que qui que ce soit vous laisse sortir de l'hôpital avant au moins trois semaines. Et quand je dis trois semaines, c'est vraiment l'estimation la plus optimiste possible ! Et ensuite, il vous faudra faire de la rééducation. Si dans six mois vous avez retrouvé votre mobilité complète, peut-être vous sera-t-il possible de reprendre le travail mais même avec beaucoup de volonté, je vous conseille de tabler plutôt sur un an… »

Tony écarquilla démesurément les yeux, tirant sur ses points. Un an ? Un an ! Il ne tiendrait jamais…

Le médecin sortit rapidement, manifestement peu tenté de continuer de converser avec un type qui ressemblait à un zombi et se préoccupait uniquement de quand il pourrait reprendre le boulot.

« Je suppose que l'équipe réussira à fonctionner à trois pendant quelque temps, dit Gibbs, le regard tourné vers ses mains posées sur ses genoux, alors que le médecin venait de refermer la porte derrière lui.

_ Quoi ?

_ Et puis, il y a d'autres équipes au NCIS. La directrice va devoir se le rappeler… »

Cela mit un peu de temps à monter au cerveau mais Tony finit par sourire, du moins il essaya, quand il comprit que c'était la manière de Gibbs de lui dire qu'il l'attendrait et qu'il pourrait récupérer son poste dès qu'il serait prêt. C'était tellement étrange d'avoir la certitude d'appartenir à un groupe, de compter pour quelqu'un… Tony décida de faire lui-aussi un pas en avant.

« Décidément, à chaque fois que je rencontre ce type, j'ai besoin de plusieurs mois pour me remettre… »

Gibbs se redressa brusquement et fixa son regard sur lui. Tony prit une profonde inspiration qui le fit grimacer de douleur à cause de ses côtes.

« J'avais dix-sept ans et… Merde ! »

La douleur était trop forte pour que Tony envisage une longue conversation et c'était assez difficile sans avoir des problèmes pour parler !

« Ce n'est pas grave Tony, tu me raconteras plus tard…

_ Non, je… »

Tony souffla de contrariété. S'il avait pu, il aurait jeté quelque chose à travers la pièce juste pour le plaisir de voir ladite chose s'écraser et se briser en mille morceaux. Mais s'il en avait été capable, il ne serait pas aussi en colère… Il tournait en rond.

« Au NCIS, sur mon ordinateur… Un dossier appelé 03/08/91. Le mot de passe est Rimbaud. Lis-le. Ensuite, je t'expliquerai le reste… »

Gibbs sembla hésiter mais l'état d'épuisement de Tony dut le convaincre.

« Je reviens très vite. »

Tony regarda Gibbs partir, incapable de dormir malgré la fatigue et la douleur. Il ne pouvait s'empêcher de penser à ce que Gibbs allait trouver dans son ordinateur. Il y aurait les rapports de police, ceux des légistes et des médecins, les photos des victimes et surtout d'une en particuliers, ses notes écrites bien des années plus tard… toutes ces choses qui étaient censées être classées secret défense et dont la possession lui avait assuré sa tranquillité pendant des années… Il y avait aussi les vidéos… Les vidéos ! Tony étouffa un cri. Même Gibbs était capable d'appuyer sur play pour lire une vidéo mais même Gibbs ne pourrait supporter ce qu'il y verrait…

Il avait dix-sept ans et il venait de réussir son bac avec une années d'avance. Ce n'était pas qu'il était particulièrement doué, il était passé de classe en classe au lycée avec des notes correctes sans plus, mais son père lui avait fait sauter sa première année d'école. Il fallait avouer qu'à l'époque, Tony cherchait encore à se soustraire aux coups en contentant au moins parfois son père. Ça n'avait pas duré très longtemps… Toujours était-il qu'après son bac, Tony s'était arrangé pour quitter la maison en utilisant l'héritage, énorme, de son grand-père paternel. Qu'on ne s'y trompe pas, le vieux n'avait pas fait de lui son héritier parce qu'il l'appréciait mais uniquement parce qu'il détestait son fils. Ainsi, non seulement il déshéritait son fils haï mais en plus en en faisant profiter son petit-fils détesté par son père, il augmentait ainsi la haine du père contre le fils. Une famille charmante, vraiment ! Et après on s'étonnait que Tony ne tienne pas particulièrement à devenir père…

Tony s'était installé à New York sans trop savoir quoi faire de sa vie. Très vite, un voisin qui lui avait dit être un policier s'était pris d'amitié pour lui et avait entamé de « l'apprivoiser » selon ses propres mots. C'était la première fois que quelqu'un s'intéressait à lui et Tony l'avait laissé se faire une place dans sa vie. Il n'avait commencé à se douter de quelque chose que beaucoup trop tard, à comprendre que l'homme était le tueur en série qu'il était censé rechercher que lorsqu'il l'avait capturé. Il enlevait de jeune homme d'une vingtaine d'années, Tony avait été le plus jeune, les torturait pendant deux semaines et les tuait.

Cela avait été deux semaines d'horreur et Tony ne se souvenait plus de la manière dont il avait réussi à s'enfuir, amnésie psychologique ? Sans doute était-il plus résistant aux tortures que la plupart des gens… Il avait récupéré les films, parce qu'en plus il filmait tout ! Et c'était sur ses vidéos que Gibbs allait tomber !

Il avait eu de la chance, d'une certaine façon, même si le premier médecin urgentiste qu'il avait croisé alors qu'il s'était traîné jusqu'à l'hôpital le plus proche, avait failli tomber dans les pommes. Là encore, aucun organe n'avait été touché et il avait moins d'os brisés que cette fois-ci. Quelque-uns tout de même. Il avait plus de coupures. L'homme aimait dessiner sur sa peau avec un couteau denté peu aiguisé (c'était plus douloureux) avant de badigeonner les coupures avec du sel ou de l'alcool. Cela avait au moins évité que ses brûlures ne s'infectassent… Il aimait dépecer ses victimes. Pas entièrement bien sûr ! Mais par petites parcelles sur lesquelles il appliquait de l'alcool à coup de pinceaux. Il aimait arracher la peau en la frottant avec de la paille de fer. Il aimait des tas de choses horribles pour lesquelles il utilisait des objets banals ce qui avait nécessité un énorme travail sur lui-même pour que Tony ne panique pas à leur simple vision…

La guérison, la cicatrisation et la rééducation avaient occupé tout le reste de l'année (près de dix mois) ce qui l'avait conduit à rentrer à la fac à dix-huit ans, comme tout le monde.

Mais le pire n'avait pas été les tortures physiques exercées sur lui par un psychopathe qui l'avait manipulé. Même la honte de s'être laissé manipuler n'était pas la pire chose qu'il avait vécu cette fois-là. Non, le pire avait été la trahison. Les trahisons. Celles qui l'avaient définitivement convaincu qu'il ne pouvait avoir confiance en personne et qu'il serait toujours rejeté, à l'écart. Jusqu'à ce qu'il rencontrât Gibbs bien sûr…

Le pseudo policier et tueur psychopathe était un protégé de la CIA et d'un groupe de militaires dont faisait partie Sam Pullock, une sorte de transfuge cubain censé leur apporter des informations sur le régime de Castro. Un grand malade surtout ! Tony ne pensait pas que les agents de la CIA ni les militaires chargés de cet homme avaient su qu'il était un tueur en série jusqu'à ce que Tony ne le révélât. Il ne fallait pas exagérer ! Mais quand ils l'avaient su, leur première action avait été de s'arranger pour que rien ne transparût. Et donc, il avait fallu faire taire Tony. Ils n'avaient pas cherché à l'éliminer, du moins physiquement. Les Etats-Unis étaient tout de même censés être un état de droit ! Mais ils avaient voulu le faire interner[1]. De toute façon, après un traumatisme pareil, un soutien psychologique était plus que nécessaire, n'est-ce pas ?! Etant mineur, ils avaient eu besoin de l'accord de son père. Tony savait que les agents avaient préparé tout un discours, émaillé de propositions financières, pour convaincre son père de l'interner. Il savait aussi que son père s'était empressé d'accéder à leur demande sans demander aucune compensation financière, trop heureux de se débarrasser de son fils… Cela avait été la trahison de trop, Tony n'avait jamais revu son père depuis cette époque, et il ne s'en était sorti qu'en faisant chanter les membres du groupe de protection, menaçant de révéler tout ce qu'il savait, et notamment de faire parvenir les vidéos à la presse, si jamais il lui arrivait quelque chose. Cela avait marché et, l'opération de la CIA étant secrète à un niveau exceptionnel, presque personne même à l'agence n'était au courant (les preuves écrites ayant été détruites pour autant qu'elles eussent existé) ce qui expliquait que Tony avait pu devenir agent gouvernemental et gardé son passé secret ; c'était la CIA elle-même qui l'avait effacé ! Quand au tueur en série, Tony n'en avait plus jamais entendu parler. Il était probable que la CIA avait estimé qu'il apportait plus de problèmes que d'informations…

Mais après cela, sa vision de l'humanité avait terminé de se dégrader. Depuis son plus jeune âge, il n'avait rencontré que des hommes trop lâches ou trop cupides pour s'opposer à son père et prendre la défense d'un enfant – parce que tout le monde était au courant, évidemment ! – et même pire : toutes ces personnes qu'il avait rencontrées le détestait car il leur renvoyait leur propre lâcheté à la figure… Qu'on lui parle d'amour de son prochain après ça !

La porte de sa chambre s'ouvrit, le sortant de ses pensées. Ducky entra, son sourire doux et rassurant aux lèvres.

« Gibbs t'a demandé de me surveiller ? réussit à demander Tony.

_ Pas de te surveiller ! Mais il avait quelque chose à faire au NCIS et il a demandé à ce qu'on ne te laisse pas seul. De toute façon, étant donné que Gibbs ne voulait pas nous laisser entrer tant qu'il était là, tout le monde s'est précipité. C'est Abby qui a gagné le premier tour mais j'ai réussi à la convaincre de me laisser entrer avant. Pour te préparer. Nous ne voudrions pas que notre jeune amie si dynamique ne t'étouffe, n'est-ce pas ? »

Tony tenta un sourire, en pure perte. Ducky commença l'une de ses histoires et Tony s'endormit, bercé par la voix du légiste.

Quand Tony se réveilla, Gibbs était à nouveau assis à côté de son lit. Il leva immédiatement les yeux vers Tony. Il ne dit rien. Il n'y avait rien à dire. Il se contenta de poser une main sur son bras bandé en guise de soutien. Il savait. Ils n'en parleraient jamais, qu'est-ce que cela aurait apporté ? Ce n'était pas des mots qui changeraient quelque chose. Quant à la vengeance, Tony n'y voyait aucun intérêt. Mais Gibbs savait et cela signifiait beaucoup. Pour tous les deux.

« Pourquoi Rimbaud ? demanda finalement Gibbs.

_ On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans, murmura Tony, en français. »

Gibbs lui adressa un regard interrogatif.

« Rimbaud est un poète français que je lisais à ce moment-là. Je préfère garder ce souvenir de cette époque… »

Gibbs hocha la tête.

« Je ne savais pas que tu lisais de la littérature française. Ni que tu comprenais le français ! »

Tony parvint à esquisser un petit sourire moqueur.

« Il y a plein de choses que tu ignores sur moi, patron ! »

Gibbs acquiesça et le silence s'installa. C'était un silence confortable, intime et chaleureux, bien plus que ne le seraient des mots pour ces deux hommes incapables de s'épancher.

« Tu comptes rester ici tout le temps de ma convalescence ? demanda Tony, mi-moqueur mi-ému.

_ Tu as un bon livre à me conseiller ? répondit Gibbs en avalant une gorgée de son n-ième café ».


[1] Toute ressemblance avec l'histoire de Millenium serait… pas fortuite ?!

Dernier OS que j'avais prévu, mais il fait presque le double des précédents. Peut-être aurai-je de nouvelles idées avec la saison 6 qui commence en France ou peut-être que vous aurez des questions dont les réponses n'auront pas été traitées dans ces quatre OS. Dans ce cas, j'essaierai d'y remédier...