Note de l'auteure : Et voilà enfin la suite tant retardée de What we are, intitulée comme vous le voyez What we will be. Si cela vous plaît, je ferais peut-être une suite. Les OS ne sont en aucun cas une histoire suivie et peuvent être lus individuellement. On suppose dans ce récit, comme vous pourrez le voir, l'existence passée et présente d'une liaison entre Josef et Mick. Mais c'est très suggéré.

Pairing : Josef/Mick sans lemon (je sais que vous pensiez que ce n'était pas possible, mais si, j'ai réussi à être encore plus prude que dans le précédent -Apllaudissez-).

Rating : K+

What we will be

Que seraient-ils? Demain, frères ou amants?

Que seraient-ils? Séparés, ensemble?

Que seraient-ils? Dos à dos, face à face.

Comme toutes les histoires d'amour tragiques, celle-ci s'était mal finie. Entourés d'un halo de flammes qui leur faisait comme un manteau ou un linceul, flamboyant dans l'air nauséabond du garage, le couple brûlait, lentement, sans un cri, dans le silence paisible de l'agonie. Criminels. Parce que, malgré tout, même si leurs derniers mots avaient été une promesse d'amour éternel, d'amour même dans le royaume qu'il leur était pourtant impossible de connaître, là-bas derrière le fleuve bouillonnant, ils étaient des criminels. Josef serra les dents. Il ne croyait pas à l'amour. Il ne croyait pas à la justice. Il ne croyait en rien. Alors pourquoi avait-il mal à regarder les pointes dorées lécher le plafond et la fumée envelopper les immortels sacrifiés?

-

C'était trop dur. Trop dur de les voir se serrer plus fort alors que les langues incandescentes semblaient vouloir les séparer à tout prix, trop dur d'être le témoin consentant de cette tuerie, trop dur de sentir entre ses côtes le muscle rouillé battre, à grands coups puissants qui lui déchiraient la poitrine. Trop dur d'avoir mal, de sentir le vent glacial effleurer son visage d'éternel solitaire, de sentir Mick, à ses côtés, de sentir sa peine et son obstination à ne pas lâcher des yeux l'abomination. Mick n'avait jamais eu peur. Non. Il avait toujours eu ce courage bravache, cette témérité crâne de petit enfant. Le héros basique, avec ses bras musculeux et son incapacité à cacher ses sentiments. Mick et lui étaient tellement différents que c'en était presque indécent. Comment arrivaient-ils à rester côte à côte malgré leur façons si radicalement opposées de considérer l'existence? Josef se l'était toujours demandé. Mais il préférait ne pas trop y penser, de peur de gâcher la chance, de briser l'harmonie fragile qui, malgré tout, sauvegardait leur semblant d'amitié.

-Nous n'avons pas à regarder ça.

Oui, il n'y pouvait rien, Josef Kostan était un lâche. Il ne voulait pas souffrir. Plus jamais. Pas après ce qui était arrivé.

-Je ...

-Non.

Sa machoire se contracta et il se tourna vers Mick pour rechercher dans ses traits la pâle copie de celui qu'il avait été. Mais il ne trouva qu'une statue, le menton levé, les épaules dures, un reflet de flammes dans les yeux. Tout le désastre de l'exécution était là, dans l'étendue trop sombre de sa prunelle vampirique, à demi noyé dans les éclats dorés de la couleur, un serpent palpitant qui semblait le ronger, doucement, petit à petit.

-

-Ensemble.

Le mot avait agressé Mick dès qu'il avait franchi les lèvres de la femme. Pourquoi avait-elle à dire précisément ce mot? Qu'y avait-il de si merveilleux à être ensemble, contre vents et marées, typhons et naufrages? Non, ne nous voilons pas la face, bien sûr qu'il y croyait. Ensemble. Toujours, encore et toujours ensemble, si profondément ensemble qu'on ne pouvait plus distinguer l'essence des deux êtres. La vision furtive d'une bouche rosée tendue dans sa direction l'assaillit. Beth. Quand cela avait-il commencé à dériver de cette manière? Il aimait Beth. Bien sûr qu'il l'aimait. Et voilà qu'il se perdait dans ses pensées, encore. Il jeta un regard vers son ami, debout à côté de lui, droit et raide dans ce qu'il appelait son "costume de scène".

La discussion de l'après-midi lui revint à l'esprit. Innocents. Ils étaient tout, sauf innocents. Plus maintenant. Ce que Josef impliquait ... il valait mieux ne pas y penser. De peur de perdre son ami. De peur de ne pas vouloir. De peur d'être tenté. Sa propre voix résonna entre ses tempes. Le souvenir était remarquablement clair.

-Alors, avait-il demandé d'un ton presque détaché en plongeant le nez dans son verre de sang, si bien qu'il avait l'air presque indifférent, et cela sonnait si faux chez lui, quand est-ce que tu vas rompre?

Josef ... Josef avait hésité. Hésité. Comment ... avait-il oublié?

-Je ne sais pas encore.

Ce devait être pour jouer. Pour le faire languir, pour qu'il comprenne combien il tenait à lui, mais il le savait déjà, oh oui, bien trop d'ailleurs, pour faire semblant de le trahir avant de, de nouveau, se ranger à ses côtés comme un petit soldat de plomb, immuable.

Mick avait froncé les sourcils et s'était dirigé vers lui comme un très mauvais acteur, la voix trop grave et pleine d'emphase, avant de demander, parce qu'il ne voulait pas briser le jeu avant d'être sûr qu'il s'agissait bien d'un jeu -mais ce devait être ça ... qu'aurait-ce pu être d'autre?- :

-Oh, tu tiens vraiment à cette personne.

C'était presque caricatural. Grotesque.

-Tu sais que c'est une ... -il avait fait une pause, dramatique, comme s'il cherchait ses mots; mais il ne les cherchait pas- humaine?

Josef avait toujours la tête baissée, et Mick avait failli perdre son assurance. Non. Non. Mais il avait levé les yeux et esquissé un sourire, un de ces adorables sourires de playboy taquin, tendre, délicieux, et Mick avait hoché la tête, un instant rassuré :

-Ah.

Avaient-ils besoin de plus pour se comprendre que d'onomatopées fébriles?

-Je ...

-Oui ...

-Viens ...

Mick avait pris une gorgée de sang avant de se reconcentrer sur son ami, le regard dur. Celui-ci s'était agité avant de cracher sa confidence.

-Nous étions dehors, un soir, d'accord nous avions bu quelques martinis, mais elle a sous-entendu qu'elle n'était peut-être pas contre le fait de ne plus être humaine.

Mick avait levé les yeux, les lèvres encore rouges d'un reste de sang.

-Quoi, tu veux dire que tu envisages vraiment de la transformer?

Vaguement inquiet. Mais non. Josef ne ferait pas ça. Pas avec elle, pas avec n'importe qui d'autre. Il avait toujours été là. Immuable, un roc au milieu des décennies, alors que Mick, lui, n'avait pu s'empêcher de vaciller au rythme des vagues, Josef était resté le même, constant, un sourire égal aux lèvres. Il ne s'en irait pas, pas comme ça, si soudainement, pour une nouvelle venue. Il n'y avait pas de quoi avoir peur. Josef l'avait toujours veillé avec une constance étonnante, surveillant d'un œil calme et peut-être parfois infimement triste ses histoires d'amour, le calmant dans les tempêtes et les coups de sang, l'apaisant, le guidant. Il avait toujours été là. Depuis la nuit des temps. A quoi cela rimerait-t-il s'il partait maintenant? A rien.

La réponse de son ami le sortit de ses réflexions.

-Je n'y ai même pas pensé depuis ce qu'il s'est passé avec Sarah. Tu sais bien comment ça s'est fini.

Il était inhabituellement tendu, la mâchoire serrée, le regard ailleurs. Évoquer Sarah le mettait toujours dans tous ses états, et, comme il ne pouvait pas supporter ni Coraline ni sa pensée, Mick éprouvait toujours une pointe de jalousie à la mention de l'ancien amour de Josef. Comment rivaliser avec une morte, éternellement là, dans sa chambre, androïde superbe, comment rivaliser avec son corps éternellement jeune? Voilà où ils en étaient. Brouiller les frontières. Amour, amitié, passion et intérêt ... tout se mêlait.

Et lui, il avait fait cette petite moue d'enfant gâté, et, en essayant de toutes ses forces de mettre de côté sa jalousie ou du moins de faire semblant, parce qu'il était quand même sensé être avec Beth, il avait dit avec cette voix irritante de psychologue raté :

-Alors ... tu as peur parce que tu pourrais la tuer?

Josef avait eu un petit sursaut face au mot qui était sans doute trop fort pour lui, et, méchamment, Mick en avait éprouvé une joie malsaine. Mais c'était Josef, et le temps que Mick puisse le remarquer il s'était déjà ressaisi, visage de pierre, impassible. Il avait répondu les yeux dans le vague, encore. Mick n'avait pas aimé ça. Mais le petit sourire qui jouait sur les lèvres de son ami l'avait rassuré.

-Peut-être que j'ai juste peur.

Il avait relevé des yeux magnifiques, pleins de doutes, et malgré le sourire qui s'étalait sur son visage, Mick avait ressenti le besoin impérieux de l'enlacer. Il n'avait pas bougé. Et Josef avait continué, les pupilles perdues, jouant des sourcils et portant son verre à ses lèvres.

-L'éternité c'est long, tu sais.

Oh oui, il savait. Mieux que personne. D'eux deux, c'est d'ailleurs lui qui en avait le plus souffert, de cette soi-disant merveilleuse éternité. Mais c'était parce qu'il était un héros dans l'âme. Il ne pouvait pas s'empêcher d'être torturé. Il avait eu un petit rire qui s'était étouffé dans le liquide épais et pourpre, et cela lui avait fait penser à Beth. Sans raison. Sans avant-propos. Son visage rondelet, sa chevelure blonde, son obsession pour la justice, à tout prix. Mais il avait noyé sa culpabilité dans le reflet des yeux verts de son ami. Profiter du moment. C'était tout ce qui comptait. Il y repenserait après. Il serait toujours temps, après.

Puis, comme il savait si bien le faire, Josef avait repris son visage moitié impassible moitié rieur de faune sylvestre, et il avait dit très sérieusement :

-J'ai des problèmes d'engagement.

Longue rasade de sang. De qui parlait-il? De Sarah? De sa nouvelle freshie? De lui? Dans le doute, Mick s'était contenté de soupirer profondément, et, les yeux dans le vide, de répondre :

-Oui. Moi aussi.

Lui-même ne savait pas à qui il s'adressait.

Ils avaient bu ensemble, à la santé du mal invisible qui rongeait leurs carcasses immortelles. Le regard qu'ils s'étaient lancés aurait pu couper l'acier et brûler le diable en personne, dont ils étaient, paraît-il, les enfants.

Et voilà où ils en étaient, si loin déjà de ce moment qui s'était pourtant déroulé quelques heures auparavant, réchauffés par la flamme constante d'un chalumeau dirigé sur un couple de criminels, ensemble. Paralysés par la peur, la chaleur, et cette chose qui s'agitait quelque part entre leurs estomacs et leurs reins et leur criait une complainte inaudible.

-

Un flash voila les yeux de Mick.

-Je t' ...

Et l'autre, déjà parti, un petit sourire triste aux lèvres :

-Trop tard.

Souvenirs. Souvenirs bercés par le chant du chalumeau, atroces souvenirs, mémoires du temps auquel il valait mieux ne pas penser pour ne pas réveiller cette cicatrice, là, à fleur de peau, béante comme la gueule d'un monstre antique. La mâchoire de Mick se serra, et il leva la tête plus haut pour bien recevoir dans le creux de ses pupilles l'éclat meurtrier des flammes.

De la souffrance. Il voulait de la souffrance, puis l'oubli.

-

Il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir peur, de trembler devant la cruauté qui faisait que ces femmes, là, à son côté, avec qui il se battait, toutes gansés dans le cuir brillant de leurs costumes ridicules, pouvaient sacrifier deux vampires au nom de la justice de leur ethnie. Oui, ils avaient eu tort, mais comment pouvaient-elles ne pas détourner les yeux, ne pas rester horrifiées par le fantôme de leurs cris et l'effluve de leur chair rongée par le feu?

Sa joue était brûlante, comme sous la fièvre, mais ce n'était que la lance géante d'une arme incandescente. La musique montait en crescendo, comme si elle les pressait de partir, cette musique-là, cachée, qui s'apprêtait à les submerger comme une vague de magma rougeoyant. Et Mick restait debout, avec toute sa dignité de héros, sans trembler, sans tressaillir, et la seule trace de douleur qu'on pouvait voir sur sa face d'ange déchue était celle, lancinante, que faisait l'ombre des l'autel enflammé sur son front et dans ses orbes éteintes. Un instant, il n'y eut plus que ça, ce regard et les flammes, les flammes qui montaient toujours plus haut, toujours plus fort, comme si elles ne devaient jamais s'arrêter, comme si elles étaient destinées à brûler ainsi pour le reste de l'éternité.

Trop dur. C'était trop dur. Mais il ne pouvait pas en détacher ses yeux.

-

Il ne put pas se retenir. Etait-ce parce qu'il avait senti dans le profil de son ami le sillon qu'y traçait la vague des souvenirs, ou seulement son instinct sauvage de prédateur passionnel? Peu importait. Il ne put pas se retenir. Il glissa sa main entre leurs corps, sa grande paume d'homme puissant en manque de réconfort, et offrit ses doigts à son compagnon d'infortune. Celui-ci les accepta sans un mot, sans même le regarder. Josef ne s'en formalisa pas. Il ne savait pas ce qu'il aurait pu dire, s'il avait eu les pupilles de Mick ancrées dans les siennes. Rien. Cela faisait longtemps qu'il ne s'étaient pas dit quelque chose de vrai, et d'ailleurs ce ne serait peut-être plus jamais possible. Tout était trop loin, à présent. Le passé. Le futur. Ils resteraient sans doute ainsi, amis pour le meilleur et pour le pire, réunis par de brèves étreintes occasionnelles. Cela valait sans doute mieux. Alors il serra la main abandonnée, fort, de toute sa force d'ami, d'amant, d'inconnu et d'ennemi, il la serra et il essaya de dire à travers cette poignée qui aurait pu paraître anodine tout ce qu'il avait échoué à avouer sous le joug des iris sombres, tous ces mots qu'il ne dirait pas et ces baisers qu'il n'oserait pas initier. Tous ces regrets. Toutes ces joies. Mick trembla sous sa poigne, et cela lui rappela des temps où il savait encore le faire se convulser sous ses caresses et se liquéfier à son toucher. Toutes ces premières fois. Le château. La bibliothèque. Cette fois-là. Cette autre. Les séparations. Les serments. Il le soigna, il le blessa, il lui fit l'amour une dernière fois. Il lui dit adieu. Des doigts serrés aux phalanges livides, dissimulés dans le dos de deux hommes immobiles, témoins du pire des massacres.

Voilà ce qu'il restait d'eux.

-

Mick savait qu'il n'aurait pas du. Pas vrai? Mais au nom de quelle loi? Ah, oui, la fidélité. Eh bien pour une fois il se sentait l'âme d'un fourbe, d'un traître, d'un lâche, et le pire c'est qu'il était heureux avec cela, l'embrassade douce, le chant de la chair. Marre d'être un héros. Celui qui. Le fier. Marre de lever la tête mais de baisser les yeux, marre de se battre contre cette condition à laquelle il ne pouvait pas échapper. Ras le bol. Assez. Alors il laissa sa main s'abandonner dans celle de son ami, et il se pardonna d'avance pour toutes les infidélités qu'il ferait à Beth. Parce que c'était compliqué d'être avec elle, avec lui aussi d'ailleurs mais parce ... parce qu'il en avait besoin. Lui fallait-il une raison pour aimer s'éveiller dans les bras de son meilleur ami?

-

Mais il ne pouvait pas résister. Il ne voulait pas. L'appel était trop fort, la chaleur dans ses reins, l'osmose de leurs vampiresques personnes, tout ce sang, bouillant, là, juste sous la surface, qu'ils s'offraient sans remords ni complications. Oh, bien sûr, c'était toujours plus dur après, quand Morphée les exposait au tribunal de l'aube et que les lumières nouvelles-nées peignaient sur leurs faces des airs de coupables. Quand il fallait partir alors qu'on aurait voulu rester, mais que quelque chose, cette chose-là, vous rongeait l'intérieur du ventre. Et puis ce n'était rien, de toute façon, pas vrai? Ce n'était pas comme s'il était vraiment ... comme ça. Après tout, cela se passait toujours dans une obscurité si profonde qu'on pouvait à peine distinguer leurs visages, juste une partition de râles embués et de caresses entrechoquées. C'était seulement une amitié un peu particulière entérinée dans les ridules de leurs abdomens. Ce genre d'amitié là, dont on ne parle pas, incestueuse, délicieuse, brûlante. Et ce serait comme ça, il en était sûr, toujours, jusqu'à la fin des temps, parce qu'il ne pouvait pas imaginer la vie sans cette poigne dans son dos, sur son épaule, au creux de ses hanches, oublier cette voix, cette odeur, froide et hautaine et pourtant si douloureusement sensuelle quand on apprenait à la humer dans la courbe d'un cou ou d'une mâchoire.

Une demi-étreinte désespérée, un pacte secret conclu sous la lueur rouge des flammes d'un bûcher d'immortels.

C'est tout ce qu'il resterait deux.

-

Il prit la parole, mais les mots n'avaient pas d'importance. Il connaissait la question, et la réponse. Il ne savait pas pourquoi il parlait. Pour ne pas le tirer de cette pièce en pleurant et lui faire l'amour sur le prochain trottoir, sans doute. Combattre le désir, la nausée, la peur, l'écrasant pressentiment, le joug de l'avenir. Il n'était plus lâche, puisque vouloir s'échapper avec lui n'était que de la folie. Puisque le reste n'importait pas, n'avait pas d'existence. Il n'était plus lâche, mais les mots faisaient partie de son personnage.

-Nous n'avons pas à regarder ça.

La réponse fut immédiate. Mick avait les yeux au loin, perdus dans la danse érotique des langues bouillantes, comme s'il voulait lui faire croire qu'il était parti, absent, déjà, mais Josef le sentait, moite contre sa paume, les doigts pleins de sueur, terrorisé.

-Si.

Si. Ils devaient regarder. La douleur était insupportable, mais quelque part, la chaleur de leurs mains liées les aidait à la supporter. Ou la rendait plus cuisante encore. Mais peu importait le lendemain, désormais. Parce qu'ils étaient ensemble. Ensemble.

-Si.

Une flamme les éblouit.