The Burrows side

Sara attrapa un disque de coton dans l'écrin en porcelaine posé à côté du lavabo puis elle revint s'asseoir sur le bord de la baignoire. Elle trempa rapidement le coton dans l'eau savonneuse du bain, l'essora légèrement et d'une main placée sous son menton, releva vers elle le visage de son fils occupé à couler son sous-marin en plastique dans les trente centimètres d'eau qui l'entouraient. Elle entreprit d'effacer les deux traits rouges carmin et marron glacé qui ornaient horizontalement chacune de ses petites joues.

- C'était moi que j'étais le chef des indiens ! indiqua Micah.

- Je vois ça.

Sara fronça les sourcils alors que le coton peinait à venir à bout des traits de couleur.

- Qu'est-ce qu'ils t'ont mis sur le visage ? marmonna-t-elle en appuyant un peu plus ses frictions. Ça a du mal à partir…

- Je crois c'était du rouge à lèvres à tata.

Sara se figea et écarquilla les yeux avant de pousser un sifflement.

- Et ben j'en connais quelques uns qui risquent de passer un sale quart d'heure, commenta-t-elle en imaginant sans mal la réaction de Veronica lorsqu'elle découvrirait le pillage qu'avait subi sa trousse à maquillage.

Elle se releva pour prendre un nouveau disque de coton qu'elle enduit de lait démaquillant et revint à l'attaque des marques de rouge à lèvres qui avaient fait de son fils un chef de tribu indienne le temps d'un après-midi.

- Lève-toi maintenant, je vais te rincer.

Micah se mit debout dans la baignoire et Sara saisit la pomme de douche dont elle libéra un doux jet d'eau chaude.

- Et quand… une fois qu'on avait ca'turé tonton, reprit Micah pour poursuivre son récit, on faisait la danse autour de lui, comme ça…

Il se mit à sautiller d'un pied sur l'autre en tapant une main sur sa bouche ouverte pour donner un tempo guerrier et victorieux au son grave qui en sortait. Sara lui attrapa aussitôt le bras pour lui éviter toute chute.

- J'imagine très bien, lui fit-elle savoir. Arrête parce que tu risques de glisser et de te faire mal.

Micah s'immobilisa, ferma les yeux et bascula sa tête en arrière pour se laisser rincer. Sara le sortit en suite de la baignoire, le déposa sur le moelleux tapis de sol et l'enveloppa dans une grande serviette de bain bleu ciel. Accroupie devant lui, elle commença à le frictionner pour le sécher sans tarder.

- Moi je m'appelais Ourson Intrépide, continua Micah, intarissable.

Sara esquissa un sourire alors qu'elle épongeait ses cheveux bruns.

- LJ il était… euh… Cheval Fougueux, et Caleigh elle était Belette Rebelle.

- Et tonton, il était qui ?

- Le méchant Colonel Moustache.

Sara ne put s'empêcher de pouffer grassement de rire.

- Voilà qui explique les drôles de traces noires qu'il avait sous le nez, s'amusa-t-elle en se remémorant Lincoln, la peau noircie, qui avait dû essayer d'enlever le plus gros de son maquillage peu avant qu'elle n'arrive pour récupérer Micah.

Sara sécha tout le petit corps de son fils qui s'agrippa à ses épaules lorsqu'il dut lui donner un pied, puis l'autre, le tout sans jamais cesser de lui expliquer comment il avait voulu faire rôtir le Colonel Moustache pour le manger. Elle l'aida ensuite à enfiler son slip puis attrapa un peigne pour remettre en place ses cheveux ébouriffés.

- C'est bon, déclara-t-elle enfin, te voilà propre comme un sous neuf. Tu vas aller dans ta chambre mettre ton pyjama pendant que je range la salle de bain ?

Micah hocha la tête avec approbation.

- Un bisou ? réclama-t-elle en tendant ses lèvres.

Micah plaqua furtivement sa bouche sur la sienne puis elle lui asséna une petite tape sur les fesses.

- File crapule !

Micah galopa énergiquement hors de la salle de bain et, à présent seule dans la pièce, Sara se redressa et poussa un soupir éreinté. Micah avait fêté ses deux ans à peine deux mois plus tôt mais il affichait déjà la dextérité motrice et intellectuelle d'un enfant d'au moins trois ans et demi. Et c'était loin d'être de tout repos.

Elle vida la baignoire, pendit la serviette humide de son fils au radiateur sèche-serviettes puis ramassa tous ses petits vêtements sales éparpillés sur le carrelage. En arpentant le couloir pour rejoindre la buanderie, elle passa devant la chambre de Micah qu'elle vit agenouillé sur la moquette, en train de farfouiller dans son coffre à jouets, toujours en slip.

- Tu mets ton pyjama avant de faire autre chose s'il te plaît ! lui rappela-t-elle sans interrompre sa route.

Dans la buanderie, elle ouvrit la machine à laver d'une part, souleva le couvercle du panier à linge de l'autre, et enfourna dans le tambour tout le linge clair qu'elle trouva pour lancer une lessive. Elle s'occupa ensuite du séchoir qui avait tourné dans l'après-midi. Elle en sortit le contenu qu'elle tria, déposant les chemises et autres tee-shirt qui auraient besoin d'une petite mise en forme sur la table à repasser, pliant consciencieusement les sous-vêtements qui allaient pouvoir être rangés tels quels. Lors d'un premier voyage elle alla déposer ce qui était à elle et Michael dans la commode de leur chambre puis elle revint s'emparer de ce qui appartenait à Micah.

- Non mais est-ce que je parle chinois ? s'agaça-t-elle en pénétrant dans la chambre de son fils où elle vit que son pyjama gisait toujours, désincarné, sur le lit.

Assis par terre, occupé à réunir le manche et la lame de son tomahawk en plastique, Micah s'immobilisa et leva la tête vers sa mère qu'il fixa avec de grands yeux ronds. Sur le coup il ne semblait pas voir ce qui justifiait ses sourcils froncés.

- Je fais juste…, commença-t-il avant de se faire interrompre.

- Non ! Toi je te connais et une fois que t'es parti à jouer on ne t'arrête plus ! Et comme j'ai eu une journée difficile et que je suis très fatiguée, je vais pas avoir la patience de te répéter dix fois les mêmes choses ce soir ! Donc tu te dépêches de m'enfiler ce pyjama avant que je me fâche et que j'aille glisser tous tes jouets dans le vide-ordures !

- Nan ! Pas la poubelle !

Micah avait lâché sa hachette indienne et s'était levé d'un bond pour s'empresser d'aller mettre son pyjama.

La menace du vide-ordures avait été mise à exécution une fois. Une seule. Et depuis que Michael avait emmené son fils récupérer son Tyrannosaure en plastique au milieu des sacs poubelle de tout un immeuble agglutinés dans un container nauséabond, « vide-ordures » était devenu un mot magique.

Sara eut un hochement de tête satisfait puis elle alla ranger ses quelques pièces de linge dans la penderie avant de quitter la chambre.

oOo

Depuis la cuisine où elle était occupée à peler quelques pommes de terre, Sara pouvait entendre Micah s'agiter dans sa chambre. D'après ce qu'elle percevait, il était en plein combat avec une poignée d'indiens issus d'une tribu aussi rivale qu'imaginaire.

Soudainement elle le vit débouler dans le couloir et traverser le séjour en courant pour venir la voir. En pyjama mais pieds nus, comme bien souvent, il avait orné son crâne de la coiffe à plumes tirée de la panoplie d'indien qu'il avait reçu à son anniversaire. Il avait également pendu le petit carquois dans son dos et tenait l'arc jaune dans une de ses mains.

- J'ai soif, déclara-t-il, le souffle court et les joues rosies.

- Oui, ça m'étonne pas, commenta Sara en lâchant la pomme de terre et l'économe qu'elle avait dans les mains avant de se les essuyer rapidement avec le torchon qui traînait sur le plan de travail.

Elle retira le gobelet de son fils de l'égouttoir, ouvrit le réfrigérateur pour attraper une bouteille d'eau et lui servit de quoi se rafraîchir. Elle le couva d'un regard tendre tandis qu'il avalait d'un trait son gobelet d'eau fraîche.

- Ça t'a pas suffi de jouer aux indiens tout l'après-midi ? lui demanda-t-elle lorsqu'il lui rendit son verre vide.

- Mais c'est encore la guerre, expliqua très sérieusement Micah en pivotant pour déjà repartir au combat.

Sara esquissa un sourire amusé en regardant son fils repartir vers sa chambre dans ce mélange de course et de sautillements dont seuls les jeunes enfants ont le secret.

Quelques minutes plus tard, Micah était de retour dans le salon. Sara avait tourné le dos au reste de l'appartement le temps de mettre ses pommes de terre à cuire dans une casserole et dut protester lorsqu'elle découvrit son fils accroupi derrière le fauteuil, un œil fermé, le bout de sa petite langue sortie d'entre ses lèvres, visant de son arc armé d'une flèche à pointe ventouse l'hippopotame en peluche qui traînait sur le canapé.

- Micah je t'ai déjà dit que je ne voulais pas que tu joues avec ton arc dans le salon, lui rappela-t-elle avec fermeté. Tu risques de casser quelque chose même sans le faire exprès. L'arc c'est pour jouer dehors ou dans ta chambre.

- Mais Ourson Intrépide y doit sacher les bisons pour manger, argua-t-il.

- « Chasser », le reprit machinalement Sara. Et Ourson Intrépide n'a qu'à aller chasser ceux qui sont dans sa chambre.

- Mais y sont là les bisons, insista Micah en désignant sa peluche du bout de son index.

- Non ! s'impatienta Sara. J'ai dit que je ne voulais pas d'arc dans le salon et ne m'oblige pas à te le répéter une deuxième fois sinon je te le confisque et toi tu te retrouveras au coin ! prévint-elle. Je t'ai dit que j'étais pas d'humeur à jouer les perroquets ce soir !

Micah afficha une mine renfrognée et se résigna à regagner sa chambre d'un pas bougon. Arrivé dans la pièce, il la scruta longuement mais ne put y voir aucun bison. Ici c'était le camp avec les tipis, les totems, les feux de bois, les chevaux qui se reposaient… Micah se retourna et se posta à la porte de sa chambre sans en sortir. De là il pouvait apercevoir une partie de salon. Dans son esprit à l'imagination débordante, il ne voyait ni canapé, ni table basse, mais une immense steppe verdoyante et vallonnée. Et son hippopotame lui apparaissait tel un bison isolé de son troupeau. Une proie facile. Que c'était tentant !

Micah sortit de sa chambre à pas feutrés, s'avança dans le couloir jusqu'à voir la cuisine. Retournée à ses occupations culinaires, sa mère lui tournait une fois de plus le dos. Alors aussi léger qu'une brise, il alla reprendre sa place derrière le fauteuil pour se cacher du bison, arma de nouveau sont petit arc, visa la peluche et décocha sa flèche. Malheureusement il manqua de peu sa cible et dut armer une deuxième fois son arc. C'est le moment que choisit Sara pour se retourner.

- Qu'est-ce que j'ai dit ! s'écria-t-elle en retrouvant son fils au salon.

Concentré sur sa proie, Micah sursauta. En moins de deux Sara vint à lui et le saisit par le bras pour le relever.

- Mais je l'ai presque eu ! se justifia-t-il sans réaliser que cela ne servait en rien sa cause.

- Tu me donnes tout ça, exigea Sara en retirant arc, flèches, coiffe et carquois à son fils, et tu vas aller réfléchir au fait que les chefs indiens ne tombent pas du ciel, que même eux ont une maman et qu'ils doivent leur obéir !

Le tenant par la main avec fermeté mais sans brutalité, Sara emmena son fils dans l'entrée de l'appartement et le mit à côté de la porte, dans la carre que formaient le mur et le placard encastré.

- Tu ne bouges pas de là avant que je t'en aie donné l'autorisation ! lui ordonna-t-elle.

Puis elle retourna à ses occupations, déposant au passage les jouets confisqués sur le bar en bois clair qui séparait la cuisine du reste du séjour. Micah n'avait pas l'habitude de protester quand une sentence méritée tombait. Alors seul dans l'entrée, debout dans son coin, il se contenta de baragouiner son mécontentement dans ses moustaches.

oOo

Cinq petites minutes plus tard, la porte de l'appartement s'ouvrit et Michael apparut. Il s'immobilisa et écarquilla légèrement les yeux avec étonnement en découvrant son fils, la mine mi-boudeuse mi-chagrinée, planté face au mur.

- Bah… qu'est-ce que tu fais là bonhomme ? demanda-t-il d'une petite voix.

- J'suis puni, murmura Micah.

Michael fit un pas pour entrer, referma la porte derrière lui et s'accroupit pour se mettre à hauteur de son fils.

- T'as fait une bêtise ? lui demanda-t-il sur le ton de la confidence.

Micah secoua la tête.

- T'as pas été sage avec maman ? tenta alors Michael.

Cette fois Micah hocha la tête.

- J'ai pas obéi, précisa-t-il toujours tout bas.

- Ah, je vois, comprit Michael.

Il afficha un sourire compatissant et déposa un bisou sur la joue de son fils.

- Tu sais, moi aussi elle me punit si je me comporte pas comme il faut, lui confia-t-il ensuite.

Le visage de Micah s'éclaircit. Il semblait étonné mais surtout content de découvrir en son père un compagnon d'infortune.

- Elle t'met au coin pareil ?

- Non, moi elle me prive de… dessert, indiqua Michael.

Micah laissa échapper un petit rire et Michael lui ébouriffa tendrement les cheveux avant de se redresser.

- Aller, je suis sûr qu'elle va pas te laisser là longtemps, assura-t-il à son fils en même temps qu'il retirait son manteau pour ensuite le ranger dans le placard.

- Mais ça fait déjà une heure, rapporta Micah dans une petite moue.

Michael rigola.

- Non, ça m'étonnerait.

Il déposa un bisou sur le sommet du crâne de son fils puis s'avança dans l'appartement. Il pénétra dans la cuisine où Sara l'accueillit d'un sourire. Il l'embrassa puis s'approcha de l'évier pour se laver les mains.

- À quel sujet il a désobéi ? demanda-t-il en ouvrant le robinet.

- Il a joué avec son arc dans le salon alors qu'il sait très bien qu'il n'a pas le droit.

- Et ben tu vois qu'il ne tient pas que de moi. J'étais vachement obéissant comme gamin alors ça, ça vient forcément de ton côté.

- Ou peut-être que ça vient du côté Burrows de ta famille, riposta Sara.

- Non, non, rigola Michael en se retournant vers elle. Contrarier l'autorité de ton père ça a longtemps été ta grande spécialité si je ne m'abuse !

Sara ouvrit la bouche mais resta muette. Elle ne pouvait pas démentir. Elle attrapa le torchon et le donna à Michael pour qu'il se sèche les mains.

- Toujours est-il que c'est bien de la faute aux Burrows s'il est excité comme une puce ce soir, se défendit-elle. Il a passé l'après-midi chez ton frère, avec LJ et Caleigh, et à chaque fois c'est la même chose : quand Veronica n'est pas là pour superviser, ils me le rendent dans un état d'agitation pas possible !

- Pourquoi tu l'as laissé aller là-bas si tu savais que Vee serait absente ?

- Mais je le savais pas ! Parce que normalement elle devait pas travailler aujourd'hui. Elle m'a appelée ce midi pour me dire qu'elle avait un impératif imprévu mais j'allais pas changer le programme au dernier moment. Micah l'attendait comme un matin de Noël son après-midi chez ses cousins alors j'ai laissé Lucena l'y emmener quand même. Et j'ai absolument rien contre le fait qu'il les voie ses cousins, mais le problème c'est que si y a pas un adulte responsable pour canaliser un minimum le truc… T'aurais dû voir l'état de la maison d'ailleurs !

Sara avait écarquillé les yeux en se rappelant le bazar qui régnait dans la maison et témoignait d'un après-midi pour le moins animé.

- Attends… parce que Linc n'était pas là non plus ? s'étonna Michael.

Sara émit un petit ricanement.

- Si. Bien sûr. Mais t'as entendu ce que j'ai dit ? Adulte res-pon-sable, répéta-t-elle en articulant à l'excès.

Michael roula des yeux.

- Bon, en tous cas je suis contente que tu sois enfin rentré, reprit-elle. Tu vas pouvoir prendre le relais. J'ai eu une journée difficile, indiqua-t-elle, le regard fuyant, et j'ai le besoin vital d'un bon bain, très long, très chaud, très parfumé avec beaucoup de mousse et surtout beaucoup de calme.

- D'accord.

- Tu lui fais manger ce qu'il veut. Par contre tu touches pas aux pommes de terre c'est pour demain.

Sara amorça un pas pour quitter la cuisine mais Michael lui attrapa la main pour la retenir.

- Elle a été difficile comment ta journée ? lui demanda-t-il bien qu'il en ait une certaine idée.

Parce que Micah était loin d'être un enfant turbulent et les jours où il se montrait un peu plus agité, Sara avait généralement la patience suffisante pour ne jamais en arriver à une quelconque punition.

Elle releva la tête vers Michael. Ses yeux s'étaient mis à briller et elle afficha un sourire qui n'en était pas vraiment un.

- Difficile comme essayer pendant des heures et par tous les moyens de retenir un souffle de vie pour finalement échouer, souffla-t-elle.

Elle secoua la tête avec désolation.

- Ça fait partie du métier, et ça arrive régulièrement, mais j'arrive pas à m'y faire, déplora-t-elle.

Michael s'approcha plus près d'elle et lui déposa un tendre baiser sur les lèvres.

- Heureusement, murmura-t-il. Sinon ça ferait de toi un monstre.

- Mouais, concéda Sara.

Cette fois c'est elle qui vola un baiser à Michael puis elle sortit de la cuisine pour rejoindre la salle de bain.

- C'est bon chaton, tu peux revenir par ici, lança-t-elle à son fils en passant devant l'entrée. Et tu te souviendras qu'indien ou pas, on obéit toujours à sa maman !

- Oui, promit Micah qui cavalait déjà dans le séjour pour aller retrouver son père à la cuisine.

Il lui sauta dans les bras et Michael le cala sur sa hanche.

- Est-ce que t'as faim ?

Micah hocha vigoureusement la tête.

- Qu'est-ce que tu veux manger ?

- Ça !

Micah avait pointé son doigt en direction du paquet de marshmallows posé à côté de la boîte à cookies.

- Non, non. On dîne pas avec des marshmallows. D'où ils viennent d'ailleurs ? interrogea Michael en saisissant le paquet encore inentamé pour l'observer de plus près. C'est maman qui te les a achetés ?

- Nan, c'est LJ il m'les a donnés aujourd'hui.

- Ah, je vois.

Michael reposa le sachet et ouvrit la porte du réfrigérateur pour en considérer le contenu.

- Il reste du jambon, t'en veux ? Avec de la purée ?

- Non, je veux les bonbons !

- Micah j'ai dit non !

Le petit gourmand ne se démonta pas devant les gros yeux de son père et posa sa petite main sur sa joue.

- Mais tu pourras en manger aussi, murmura-t-il pour tenter de l'amadouer.

Michael n'en crut pas ses oreilles. Il fixa son fils entre amusement et indignation.

- Dis donc ! Ce serait pas là une tentative éhontée de corruption, jeune homme ? suspecta-t-il. Et c'est encore du Tancredi tout craché ça. T'es mûr pour partir en politique comme ton grand-père … Mais promets-moi que tu le feras pas ! supplia-t-il cependant en refermant le frigo.

- Oui, répondit Micah.

Il ne disait pas ça pour rassurer son père mais parce que « politique » était un grand mot dont il ignorait le sens, un mot d'adulte qui ne le concernait en rien et lui paraissait bien ennuyeux.

- Bon. Et si je te faisais des spaghettis ? proposa Michael avec un enthousiasme qu'il espéra communicatif.

- Ouais ! approuva Micah. Avec la bononaise ?

- Oui, avec de la « bononaise », s'amusa Michael.

Il plaqua un bisou sur la joue de son fils et le reposa au sol. Rapidement il sortit du placard le paquet de pâtes et le petit pot de sauce bolognaise et mit une casserole d'eau à chauffer.

oOo

À sa demande, Michael avait rendu les jouets confisqués par Sara à Micah. Et le temps que l'eau des spaghettis arrive à ébullition, il s'était laissé enrôlé dans l'épopée amérindienne de son fils. S'ils avaient commencé à jouer dans la chambre de ce dernier, Michael avait élargi leur territoire en ouvrant également sa chambre pour des courses-poursuites plus intenses.

Attaqué par Faucon Noir, chef d'une tribu rivale, Ourson Intrépide, armé de son seul tomahawk, s'efforçait, entre deux rires, d'échapper à son assaillant géant. Passant d'une chambre à l'autre, se cachant derrière un lit ou une porte, Micah parvenait à éviter les flèches tirées par son père. Mais désireux de reprendre le dessus sur son ennemi juré, Ourson intrépide pénétra en territoire interdit et se cacha derrière un amas de rochers pour surprendre Faucon Noir.

Michael avait vu son fils partir vers le salon. Armé du petit arc en plastique, il arpenta silencieusement le couloir, légèrement baissé pour se faire plus discret, et chercha Micah du regard. Il aperçut l'extrémité des plumes de sa coiffe qui dépassait du dossier du canapé. Alors il s'approcha sans bruit et surgit subitement devant Micah qui poussa un cri surpris avant d'éclater de rire et de se carapater en vitesse. Il alla se réfugier derrière la table de salle à manger mais demeura malgré tout dans le champ de vision de son père qui arma son arc dans sa direction.

La flèche partit.

Micah n'avait pas grand-chose à craindre. Difficile en effet de viser précisément avec un arc en plastique souple. Le projectile passa bien au-dessus de lui et vint se ventouser sur le petit cadre qui ornait le mur du fond. Secoué par le choc, le cadre vibra, se décrocha de son support, tomba sur le meuble qu'il surplombait avant d'en glisser et de s'écraser au sol sans manquer d'emporter dans sa chute le petit vase qui contenait un bouquet de jonquilles sauvages cueillies quelques jours plus tôt. Il y eut le vacarme du verre et de la porcelaine se brisant sur le parquet puis un silence religieux.

Pris dans l'euphorie du jeu, Michael n'avait pas réalisé qu'il avait bravé l'interdiction de Sara, cette interdiction-même qui avait déjà valu une punition à Micah. À présent de retour à la réalité, il ne pouvait que constater impuissamment les dégâts.

- Oups, lâcha-t-il peu avant que Sara débarque, alertée par le raffut.

- C'était quoi ce bruit ? demanda-t-elle tout en finissant de nouer la ceinture du peignoir dans lequel elle s'était enveloppée après être précipitamment sortie de son bain.

Elle eut sa réponse en découvrant les débris de verres, les morceaux de vase, l'eau et les jonquilles éparpillés sur le sol au pied du buffet. Et elle comprit la cause du carnage en voyant la flèche au milieu de tout ça. Ses yeux se portèrent ensuite sur la main de Michael qui tenait toujours l'arc puis elle leva un regard stupéfait vers lui. Un regard qui semblait également bien curieux de savoir ce qu'il allait avoir à dire pour sa défense.

- Je… je montrais très précisément à Micah pourquoi il ne faut surtout pas jouer avec un arc dans le salon, expliqua Michael pour tenter de tourner sa bêtise de grand gamin en leçon d'éducation de père responsable.

Sans succès, bien sûr.

La seule chose qui importait pour Sara, c'était que personne ne soit blessé. Sur ce point elle était rassurée. Le cadre comme le vase n'avaient ni valeur marchande, ni valeur sentimentale. Seulement ils ne méritaient pas pour autant de finir en miettes alors elle n'allait pas non plus applaudir. Elle fixa Michael de son regard le plus consterné et secoua la tête avec désolation.

- Le côté Burrows de la famille, souffla-t-elle, comme résignée à en accepter les inconvénients qui, s'ils ne concernaient pas son fils, concernaient de toute évidence un minimum son mari.

Michael pinça ses lèvres dans un timide sourire d'excuses. Elle repartit vers la salle de bain et Michael alla déposer l'arc sur la table avant de venir s'accroupir devant les morceaux de cadre et de vase dont il commença à ramasser les plus gros. Micah s'approcha de lui.

- Elle est colère maman ? demanda-t-il dans un murmure.

- Bah j'ai fait une bêtise, alors c'est normal qu'elle soit un peu fâchée.

Micah enroula son petit bras autour du cou de son père, peiné pour lui.

- J'te donnera mon dessert si tu veux, proposa-t-il pour le consoler.

Michael rigola et à son tour il enroula son bras autour de la taille de son fils pour l'amener contre lui et lui déposer un gros bisou sur la joue.