Premier chapitre d'une première fiction. Ça mérite un petit discours, non ?

Pour commencer, merci à Tata Grimma (qui hélas ne donne plus signe de vie aujourd'hui) et à Effexor pour avoir patiemment écouté mes jérémiades de lamentable scribouillarde pas fichue de trouver seule un titre potable à son histoire.

J'ai choisi de creuser un peu plus le personnage d'Angela Weber. Je n'étais pas du tout satisfaite de la description que nous en faisait Meyer. Elle est la douceur et la gentillesse incarnée… génial, mais un véritable être humain est toujours plus complexe que ça, à moins de vivre chez les Sept Nains et de s'appeler Blanche-Neige (voire même Simplet). Et puis, elle se contredit elle-même : si Angela était vraiment si attentionnée avec tout le monde, pourquoi a-t-elle laissé Bella se transformer en zombie ? Comment a-t-elle pu l'abandonner ? Pour moi, ce n'est pas du tout comme ça que réagissent les vrais amis, même dotés d'un égoïsme plus gros que leur petite personne. Ca m'a frappée dès la première lecture du livre. Meyer a du complètement oublier qu'Angela Weber aussi pouvait être utilisable ! Ou alors, elle a pensé que comme elle n'avait ni grandes quenottes, ni peau d'albâtre, ni fourrure touffue, ni ancêtres légendaires, ni aucune prétention de mannequinat, elle n'était pas le moins du monde digne d'intérêt. Allez savoir…

Bref, vous avez compris, mon histoire décrit ce qui se passerait si Angela avait fait honneur à son blason de sainte en aidant Bella. Je ne dis rien d'autre, histoire de vous laisser réfléchir… Lisez entre les lignes, s'il vous plaît, et mettez ce que vous avez découvert en rapport avec le titre. Je pense que si on se débrouille bien, il est possible de deviner la direction que va prendre Angela dès deux ou trois chapitres. C'est le rêve secret de tout auteur de voir quelqu'un le démasquer avant qu'il ne puisse réaliser ses projets !


1

Toute fin est un début

Il était déjà une heure du matin. Ben était parti depuis longtemps et les Weber étaient déjà tous couchés. Officiellement.

Dans ma chambre, je finissais un devoir de biologie pour la semaine suivante. Ce n'était pas pressé, mais je voulais me tenir éveillée, malgré le fait que je ne serais probablement pas très bien réveillée le lendemain, un lundi. M'avancer dans mon travail scolaire était beaucoup moins amusant qu'écouter de la musique sur mon lit avec un bon livre, mais bien plus productif. Et plus efficace, de loin, pour se retenir de fermer les yeux alors que j'étais rompue de fatigue.

J'étais inquiète. Mon père, le pasteur de Forks, avait été appelé chez les Swan en toute urgence. Il n'avait pas pris le temps d'expliquer à sa famille de quoi il s'agissait. Cependant, vu son empressement à rejoindre la maison du shérif, je pouvais présumer sans grand risque de me tromper que c'était assez grave. J'espérais que Bella, mon amie Bella, allait bien.

Comme en écho à mes pensées, j'entendis la porte d'entrée s'ouvrir. D'un geste impatient, je refermai le volume insipide et descendis au rez-de-chaussée accueillir mon père.

– Encore debout, toi ? dit-il en haussant les sourcils dès qu'il m'aperçut.

Sans lui laisser le temps de se lancer dans un sermon inspiré sur la nécessité de dormir pour être en forme au lycée – il s'était bien assez amusé à l'église le matin même pour se retenir jusqu'au prochain dimanche –, j'enchaînai :

– Papa ! Que s'est-il passé chez Bella ?

Il suspendit son vêtement au portemanteau avant de me répondre.

– Ton amie s'était perdue dans les bois.

Voilà qui ne ressemblait pas à Bella. Non pas que je portasse en très haute estime son sens de l'orientation – après tout, elle avait bien réussi à se perde dans une ville aussi ridiculement petite que Port Angeles –, mais de toutes façons, elle n'était pas particulièrement aventureuse et ne sortait jamais seule. Partout où elle allait, son petit ami Edward l'accompagnait. Et j'avais l'intuition que le sens de l'orientation d'Edward, lui était infaillible… J'en avais eu un brillant exemple à lors de cette même sortie, quand il l'avait retrouvée par un hasard qui tenait du miracle.

Encore que… il me restait toujours des doutes à propos de cette sortie. Il était apparu de manière un peu trop providentielle et avec un air trop heureux pour quelqu'un dont la famille mettait un mot d'ordre à ne surtout adresser la parole à personne. Je soupçonnais qu'il était venu là à Port Angeles uniquement pour Bella. Comment avait-il su qu'elle y serait ? Je l'ignorais… Je me promis de la questionner à ce sujet le lendemain au lycée pour savoir si j'avais deviné juste. Après tout ce temps, ce n'était plus de l'indiscrétion, juste une façon de rire avec une amie d'un bon souvenir commun.

– Tu en sais un peu plus ? pressai-je mon père, impatiente d'éclaircissements supplémentaires.

Il hésita un peu avant d'avouer ce qui s'était passé :

– Je crois qu'elle est en état de choc.

– Et pourquoi ? demandai-je, sidérée.

Il se racla la gorge, mal à l'aise.

– D'après le peu que j'ai entendu… Il semble le docteur Cullen et sa famille aient décidé de partir, et Bella a eu l'air de ne pas bien prendre la nouvelle.

– Pardon ? Les… les Cullen ?

Mon père hocha la tête, pendant que mon cerveau essayait d'encaisser la nouvelle. Les Cullen étaient partis, sans prendre la précaution de prévenir personne d'ailleurs. Cela signifiait que Bella allait devoir être loin d'Edward – de son Edward.

– Pauvre Bella, murmurai-je enfin. Je ne réalise pas vraiment… Pourtant, j'ai parlé à Edward il n'y a pas longtemps et il n'a pas fait mention de son départ. Elle doit toute retournée. Je ne comprends pas. C'est cruel de la part du docteur et de sa femme de s'en aller ainsi…

Mon père haussa les épaules.

– Je n'en sais rien. Mais ton amie est dans un sale état. John a eu vraiment peur qu'elle n'ait attrapé quelque chose de grave.

Jonas Gerandy, médecin à l'hôpital de Forks et père de famille, tenait aussi le rôle de meilleur ami de mon père.

– Et elle n'a rien ?

– Pas que je sache, dit-il lentement. Juste en état de choc, comme je te l'ai expliqué. M. Swan a insisté pour que Gerandy y retourne demain. Mais même autrement, il serait venu, par conscience professionnelle. John est un médecin sérieux… lui.

Le dernier mot avait été murmuré.

– Je vais l'appeler, décidai-je.

– Ça ne servira à rien, m'arrêta mon père. Bella a besoin de repos. Tu passeras la voir plus tard. Je crois qu'elle aura besoin de ses amis, ces prochains jours, ajouta-t-il, songeur. Et puis, tu as vu l'heure qu'il est, jeune fille ? Je te rappelle que tu vas à l'école demain.

Je hochai la tête de haut en bas avec gravité, sans relever la dernière partie de la réplique de mon père. Si débat il y avait, j'étais dores et déjà désignée comme vaincue.

– Je n'en reviens toujours pas, commentai-je.

– Moi non plus, dit-il en se grattant la tête. Tous les Cullen, sans exception, étaient des gens charmants. Jonas a dit que son ex-collègue avait accepté un nouveau travail dans un hôpital de Los Angeles. C'est sûr que, côté carrière, il y a beaucoup plus d'opportunités là-bas qu'à Forks. Pourtant, j'avais cru qu'il resterait… Carlisle m'avait l'air de beaucoup apprécier la ville.

Il avait parlé avec une déception mêlée d'un certain mépris. Je savais pourquoi. Tout d'abord, il savait bien que le départ des Cullen était la cause de la mésaventure de Bella, et, en homme de bien, il ne supportait pas qu'on fît du mal aux autres. De plus, le métier de pasteur et de médecin étaient semblables par bien des aspects : c'était une affaire de vocation, mais aussi d'écoute, de compréhension des autres et de profond respect vis-à-vis de la personne humaine. Mon père avait espéré qu'un homme en apparence aussi bon que Carlisle resterait, simplement parce que lui semblait correspondre parfaitement à l'idéal du médecin tel qu'il se le représentait. Mais, comme les autres, il était parti… Le pasteur l'avait pris comme une insulte personnelle.

– Pauvre Bella, répétai-je pour moi-même. Elle l'aime tant, c'est visible même en étant complètement borné. Et du côté d'Edward, c'était la même chose. Il la regarde – regardait – comme si elle était son soleil personnel. Je n'arrive pas à comprendre comment il a pu laisser tomber Bella. Car c'est ce qui s'est passé, n'est-ce pas ?

– M. Swan n'a pas été très explicite à ce sujet, tu peux t'en douter… Elle avait laissé un mot comme quoi elle était partie se promener avec lui. Il suffisait de prononcer le nom de Cullen pour qu'il se mette dans une rage noire. J'ai préféré ne pas tenter le diable en lui demandant plus de renseignements. Il est véritablement furieux contre eux.

– C'est horrible, papa, dis-je, au bord des larmes. J'ai du mal à imaginer Bella sans Edward. C'est comme si… Je ne sais pas. Ils étaient pourtant inséparables, avant, et…

– Un chagrin d'amour, c'est tout, tempéra-t-il en haussant les épaules. Tout le monde est déjà passé par là… Elle survivra sans problèmes, comme des milliers d'adolescentes avant elle. Tu n'as aucune raison de t'inquiéter, juste à être présente. Bella va déprimer un peu pendant une semaine environ, puis tout ira mieux et la vie reprendra son cours. Ce n'est pas si terrible. Quand elle en sortira, elle sera plus grande et plus forte… C'est même une bonne chose pour elle, au fond.

J'acquiesçai d'un signe de tête, bien que je ne fusse absolument pas d'accord. Bella était constante, c'était une des choses que j'avais remarquées depuis que nous nous fréquentions. Elle n'oublierait pas Edward aussi facilement, j'en étais convaincue.

Mon père jeta un coup œil à sa montre.

– Il est tard, Angela. Tu devrais aller te coucher.

– Oui, papa. Et toi aussi.

Il sourit.

– Bonne nuit. Et ne t'inquiète pas trop, surtout, d'accord ?

Je lui fis la bise avant de remonter dans ma chambre sur la pointe des pieds, afin de ne pas réveiller ma mère, mon petit frère et ma sœur. Je me glissai sous les couvertures et pensai longuement à mon amie. Comme l'avait dit mon père, elle passerait sans doute quelques moments difficiles avant de revenir à la normale… Oui. Je n'arrivais pas à envisager Bella sans Edward plus que la nuit sans les étoiles ou les arbres sans les feuilles, mais c'était peut-être parce que je ne l'avais pas connue sans qu'il ne fût quelque part dans les parages.

Il avait dit que toutes les adolescentes devaient y passer. Cela signifiait-il que moi aussi, j'allais vivre un chagrin d'amour ? Que Ben partirait loin de moi ? J'étais surprise de la vitesse avec laquelle les sentiments d'Edward pour Bella avaient changé, du jour au lendemain. Vendredi encore, elle le contemplait toujours avec les yeux de l'adoration, peinée que les siens ne reflétassent que froideur. Et puis, il s'en était allé… Ben pouvait-il lui aussi vivre un tel revirement ?

Un amour en apparence indestructible pouvait être inconstant…

J'essayai de me représenter ma vie sans mon formidable petit ami. Je n'y parvins pas, et pour cause : il était toute ma vie. J'espérais pouvoir la passer entièrement auprès de lui. Sans le lui avouer, sans même oser me l'avouer de peur de me sentir ridicule, j'avais déjà tout prévu : le mariage où mon père officierait, radieux, l'âge auquel j'attendrais mon premier enfant…

Je laissai mon imagination vagabonder et fermai les yeux. L'image de deux petits enfants dans mes bras envahit mon esprit. Je resserrai une étreinte imaginaire. Mon cœur se gonfla d'amour pour ces deux êtres et me jurai de les faire exister, un jour. Une larme d'émotion roula sur ma joue. Non, ce futur ne serait pas brisé… Je ne laisserais personne m'en priver, Ben y compris.

Mais si c'était moi qui, d'un seul coup, le laissais tomber ?

Toute tremblante, je me redressai et m'assis au milieu de mon lit. En proie à une angoisse sourde, je faillis appeler Ben mais, me rappelant brusquement l'heure, je me ravisai. A la place, je lui envoyai un message composé avec soin : « Bella a des ennuis. Je suis inquiète. Je t'aime. »

Puis, je m'emmitouflai dans les draps et tombai d'un sommeil lourd.

*

Le lendemain matin, je fus réveillée par les cris de mon petit frère Thomas et par le bruit de ses poings tapant contre sa porte. Tant d'enthousiasme de bon matin… Cela me dépassait de très loin.

– Angela ! C'est l'heure !

– L'heure de quoi ? bougonnai-je.

Je savais surtout qu'il n'était pas encore temps de me séparer de mon oreiller bien-aimé. Nous avions encore une quantité de choses à nous dire.

– D'aller à l'école, feignasse !

Ecole.

Se lever.

Lundi.

Mon cerveau encore endormi mit un moment à faire la connexion entre ces trois éléments. Une fois les bons neurones activés, je sautai littéralement du lit.

– J'ai compris ! Il est quelle heure ?

– Huit heures moins le quart. Je pense que tu devrais…

– …me dépêcher ! finis-je à sa place, en proie à une véritable panique.

Je m'habillai sans vérifier si mes vêtements allaient ou non ensemble, fis un passage éclair dans la cuisine en attrapant au vol un croissant sur la table du petit-déjeuner et entrai en trombe dans ma voiture.

– Les clés ! m'exclamai-je en réalisant que je ne les avais pas prises.

Ma mère sortit alors en toute hâte sur le perron pour me tendre les malheureuses clés, tout en récoltant au passage une dizaine de bénédictions toutes plus ferventes les unes que les autres de ma part.

– Et la prochaine fois, n'oublie pas ta tête ! me lança-t-elle, visiblement très fière de sa répartie.

Je ne pris même pas le temps de soupirer à sa mauvaise blague. Déjà, j'étais partie.

Malgré tous mes efforts et quelques limitations de vitesses que j'avais parfois presque respectées par pur instinct de survie, j'arrivai en retard au lycée. Rien de terrible, seulement quelques minutes… J'avais Mme Jacobs, la prof d'économie, qui était relativement sévère dans ce domaine. J'anticipai déjà la suite : l'heure de colle, la sortie avec Ben que je serais obligée de reporter, le…

– Tu peux t'asseoir, Angela. Mais essaye d'arriver un peu plus tôt la prochaine fois, d'accord ?

Elle m'adressa un sourire encourageant. Sans doute pour m'enjoindre à m'asseoir au lieu de rester là comme une idiote mal à l'aise à me tortiller sous le regard de tous.

– Merci, madame, la remerciai-je.

Je me félicitai d'être la deuxième meilleure élève de la classe en économie et allai m'installer au fond de la classe, à côté de Jessica Stanley.

– Salut, Jess, murmurai-je.

– Salut. Tu as vu ?

Elle désigna du menton la chaise vide, deux rangs plus loin, occupée d'ordinaire par Edward Cullen.

J'étais désormais la première de la classe…

Jusqu'à présent, je n'avais pas réellement pris conscience de la nouvelle. Mais là, elle était on ne pouvait plus tangible : une place vide. Un élève manquant à l'appel. Et, je le savais, un cœur brisé.

– Je suis au courant, répondis-je de mauvaise grâce. Tu as vu Bella aujourd'hui ?

– Non. Elle a géographie le lundi matin. C'est dans le bâtiment 8.

Notre cours d'économie, quant à lui, se déroulait dans le bâtiment 2. A l'exact opposé de l'endroit où se trouvait Bella.

Mme Jacobs continuait de monologuer sur la théorie keynésienne en ponctuant son exposé de gloussements de contentement. D'ordinaire, je me serais intéressée au cours, mais là, il m'était impossible de me concentrer.

– J'espère vraiment qu'elle va bien, dis-je seulement.

Pour toute réponse, Jessica haussa les épaules en soupirant, signe qu'elle aurait du mal à se lancer dans un de ses grands discours sur elle-même en partant de ce sujet-là, et même en y consacrant tous les rouages de son imagination bien affûtée. Cette pensée m'arracha – de force, eus-je l'impression – un sourire.

L'heure passa lentement, mais elle passa. Nous nous séparâmes pour aller dans nos cours respectifs – espagnol pour elle et français pour moi.

Trois heures plus tard, la sonnerie annonçant la pause déjeuner retentit dans le lycée de Forks. Tous les élèves se levèrent de leur chaise et prirent la direction de la cantine, comme un seul homme.

Sur le chemin de la cafétéria, mon regard fut attiré par une silhouette familière, qui m'attendait, comme tous les jours.

– Ben ! m'écriai-je. Tu vas bien aujourd'hui ?

– Très bien, princesse, me répondit-il avec un baiser sur la joue.

Nous allâmes ensemble dans la queue puis nous assîmes à notre table habituelle. En jetant un regard circulaire, je vis deux nouvelles choses. La première était prévisible : l'extrémité n'était plus occupée par Bella, Alice et Edward Cullen, le petit clan à part de notre groupe. Le deuxième élément nouveau l'était aussi, bien que teintée d'une note effrayante : Bella n'était tout simplement pas assise à table avec les autres, contrairement à son habitude quand la famille de son petit ami partait en randonnée. Je la cherchai du regard dans toute la salle mais ne l'aperçus pas.

– Quelque chose ne va pas, Angie ? s'alarma Ben.

– Personne n'a vu Bella aujourd'hui ? demandai-je.

Un à un, mes camarades de classe secouèrent la tête de gauche à droite en signe de négation.

Je soupirai. Nous empoignâmes nos couteaux et fourchettes et entamâmes notre repas dans un silence peu habituel. Ça n'aurait pourtant pas été si dérangeant en d'autres circonstances, songeai-je avec une férocité qui me déconcerta.

– Tous les Cullen sont désormais partis, commença Jessica au bout d'un moment.

L'absence de brouhaha devait certainement lui peser.

– Personnellement, ça ne me gêne pas plus que ça, dit Tyler. Je n'ai jamais été leur plus grand fan.

Je lui adressai un regard totalement dépourvu de bienveillance.

D'une façon générale, j'avais beaucoup de mal à éprouver de la bienveillance pour Tyler Crowley, entre les plaisanteries dont le niveau rasait souvent celui du sol, sa manie de se prendre pour l'homme le plus séduisant du comté, sa désinvolture permanente et tous les nombreux autres efforts qu'il faisait pour se montrer méprisable et insupportable au quotidien. Par respect pour les autres qui semblaient pour une raison obscure le considérer comme une personne digne d'intérêt, je n'en laissais rien transparaître.

– Moi non plus, enchaîna Mike. La petite brune n'était pas désagréable à regarder, même si la blonde était bien mieux fichue.

Tyler, Eric et Austin Marks éclatèrent de rire. Jessica, elle, petite amie officielle de Mike Newton, lui expédia un coup d'œil assassin. Elle n'appréciait certainement pas de le voir fantasmer aussi ouvertement sur d'autres filles.

– Euh… Edward Cullen me flanquait la frousse, se rattrapa Mike, conscient d'avoir commis un impair. Il y a des fois où j'ai vraiment eu l'impression d'avoir affaire à un psychopathe prêt à me démembrer.

De nouveaux rires accueillirent sa remarque et Jessica se détendit, soulagée.

– Je ne rigole pas ! se défendit-il.

Cependant, les coins de sa bouche, soulevés dans ce qui ressemblait à un sourire, contredisaient formellement sa dernière allégation. Il avait l'air fou de bonheur de leur départ… mais il n'avait manifestement pas pris le temps de penser aux pots cassés. Les rires étaient bienvenus quand les objets des cancans étaient loin…

– Je me demande pourquoi Bella n'est pas là, s'interrogea Austin, amenant de manière ô combien subtile le sujet sur le tapis.

– Oui. C'est plutôt lui qui séchait… fit remarquer Lauren. Je me demande ce qu'ils pouvaient bien fabriquer. Aimer le grand air, d'accord, mais au point de partir en randonnée systématiquement, je ne crois pas. A votre avis, est-ce qu'ils étaient…

– Je m'en fiche, la coupai-je, soudain excédée. Très franchement, ça m'est égal.

Lauren m'adressa un regard offensé. Ben préféra un sourire chaleureux, histoire de me calmer un peu. Mon intervention ayant un peu douché l'enthousiasme général – ce dont je n'étais, réflexion faite, pas peu fière – le silence régna alors sur notre table. La tranquillité était un luxe auquel j'avais rarement la possibilité de goûter dans cette cafétéria.

Une fois l'ange disparu loin derrière l'horizon brumeux qu'on apercevait par la fenêtre embuée, Mike reprit la parole :

– Vous auriez du voir ça… dimanche dernier…

Toutes les têtes se tournèrent automatiquement vers lui. Un sourire satisfait lutta pour se dessiner sur sa bouche. Il avait maintenant l'attention exclusive de toute la tablée.

– Tu étais là ? le questionnai-je. Comment était-elle ?

– Que s'est-il passé au juste ? Tout le monde n'est pas au courant de tous les détails, intervint Jessica. Et au fait, de qui on parle ?

Mike prit une grande inspiration et se lança dans son récit.

– Bella a laissé un mot sur la table de la cuisine comme quoi elle était partie se promener avec Edward dans la forêt. Son père ne s'est pas inquiété. Puis, il a trouvé qu'elle était partie depuis longtemps. Il a essayé de les appeler, mais aucun n'a répondu. Il a cru qu'ils avaient fait une fugue ensemble, et j'ai cru comprendre que, sur le moment, ça l'a passablement énervé.

Des petits rires s'élevèrent – de ceux qui ne connaissaient pas le dénouement de l'histoire.

– Pendant ce temps, poursuivit-il, Bella était toujours dans la forêt. Sam Uley, le gars de La Push qui l'a retrouvée, a dit qu'elle était couchée par terre sous la pluie et qu'il avait vraiment eu de la chance de la remarquer. Il l'a portée jusqu'à sa maison. Presque tout le monde avait déjà abandonné les recherches. On avait parcouru la forêt de long et large, et on ne voyait vraiment pas où elle pouvait se cacher ! Tous les gars crevaient de faim, on venait d'improviser un barbecue dehors avec les poissons que son père va pêcher presque tous les dimanches… Délicieux, au fait. J'en ai rarement mangé d'aussi bons. Bref, elle est apparue dans les bras d'Uley. Elle pleurait comme une petite fille. Mais je ne l'ai pas tellement vue, il y avait beaucoup trop de monde devant elle. Le docteur l'a auscultée, comme si elle était malade. J'ai trouvé ça bizarre, vu qu'elle n'avait pas l'air d'avoir attrapé froid dans la forêt et qu'elle ne toussait pas. A minuit et demi, M. Swan nous a tous expliqué qu'on ferait mieux de rentrer chez nous et de les laisser tranquilles…

Mike se tut. Les autres méditèrent les informations qu'il venait de leur donner.

– Sacrée histoire, chuchota enfin Tyler. Je ne pensais pas qu'elle était réellement amoureuse d'Edward Cullen. Je croyais que c'était juste parce que… Enfin… Parce qu'il est beau, quoi.

Je réprimai un reniflement dédaigneux. Je n'appréciais pas particulièrement que l'on dénigrât ainsi mon amie, surtout de la part de Tyler Crowley.

– Beau, ça tu peux le dire, dit Jessica, les yeux dans le vague. Il était si…

Elle soupira, comme si aucun mot du dictionnaire n'était adapté pour rendre la perfection sculpturale d'Edward.

– Oui, on a compris, la coupa Mike en la gratifiant d'un regard peu amène, un brin agressif. Le mannequin du lycée. Mais il est parti, d'accord ?

Visiblement, Mike préférait sa petite amie quand elle ne rêvassait pas aux bras d'un autre. Attitude tout à fait logique pour un garçon, mais quelque peu hypocrite si l'on considérait qu'il avait des pensées exactement similaires à l'égard d'Isabella Swan, même quand son attirance – amour ? – pour Edward Cullen s'était montrée de façon claire et réciproque. Et encore plus hypocrite vu les paroles qu'il venait de formuler au sujet des deux sœurs de celui-ci, Alice Cullen et Rosalie Hale.

Une à une, les conversations redémarrèrent.

Je repensai aux révélations que venait de faire Mike. Il n'avait pas semblé très préoccupé, contrairement à Gerandy et au père de Bella. Entre un élève de terminale pas toujours très… Mike, quoi, un docteur réputé et un shérif aimé de toute la ville, qui croire ? J'avais tendance, par une intuition naturelle, à pencher pour le docteur et le shérif. Son état pouvait très bien être « passager », comme le disait si bien mon père, mais il n'en était pas moins grave pour autant…

– Je passerai chez Bella après les cours, chuchotai-je à Ben, qui était aussi mon voisin de table.

Comme quoi le « hasard » qui nous forçait à nous asseoir l'un à côté de l'autre pouvait s'avérer bien pratique lorsqu'il s'agissait de conversations privées.

– Non, objecta-t-il.

Je le regardai, stupéfaite.

– D'abord, tu attendras demain pour lui rendre visite, c'est plus poli. Elle est restée longtemps par terre, tu te souviens ? Elle a peut-être attrapé la grippe ou quelque chose de ce genre. Et ensuite, tu n'y iras pas toute seule. Je t'accompagne. Moi aussi, je m'inquiète pour elle.

Je ne m'étais pas attendue à voir chez Ben une angoisse comparable à la mienne. Bella n'avait jamais été très proche de lui : son attention était déjà accaparée toute entière par Edward Cullen quand j'avais officiellement présenté Ben au groupe. Et puis, d'une manière générale, la psychologie – rien que le mot me répugnait – était plus une affaire de filles quand il s'agissait de réconforter une amie. Surtout si l'amie en question souffrait d'une peine de cœur.

– Tu as l'air de te faire beaucoup de soucis pour elle, poursuivit Ben. Tu prends tellement les choses qui concernent les gens que tu aimes à cœur que je suis sûr que si tu y allais toute seule, tu exagèrerais la chose et tu me reviendrais complètement paniquée avec des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête… Tu as besoin de quelqu'un pour te faire relativiser, et je suis ton homme. Si tu veux de moi, bien sûr, ajouta-t-il précipitamment.

Je lui souris.

– Tu sais que je t'aime, toi ?

Ben en profita pour me faire fondre d'un magnifique sourire dont il avait le secret.

– Oui. En grande partie parce que j'avais gardé l'alarme sonore de mon portable et que j'ai été réveillé à une heure et demie du matin dans la joie et la bonne humeur, cette nuit.

– Oups… m'excusai-je.

– Pas de problème, dit-il d'un ton enjoué en m'embrassant rapidement sur les lèvres. Si c'est pour me dire ça, tu as le droit de me bombarder de messages pendant toute la nuit.

A côté de nous, Tyler nous interrompit en riant.

– La forme, les tourtereaux ?

– Parfaitement, répondit Ben sur le même ton.

Gênée, je proposai de quitter la cafétéria pour aller en cours. Les autres me suivirent docilement. L'image de moi en bergère vigilante gardant un troupeau d'adolescents rebelles-mais-pas-tant-que-ça s'imposa à moi en voyant la bouche si délicatement ouverte de Tyler et l'air effrayé de Samantha quand Jessica lui exposa avec force détails et grands gestes toute l'horreur de la nouvelle coupe de Mme Goff. Je ne pus plus m'empêcher de faire le rapprochement avec une bande de moutons blancs gambadant joyeusement dans de verts pâturages. J'étouffai un rire.


Voilà pour ce premier chapitre… Le bureau des pleurs est disponible pour toutes vos réclamations !