Et non, personne ne rêve, ceci est bien un nouveau chapitre ! Je planche dessus depuis très longtemps, mais je ne savais pas trop comment amener les choses de façon à ce que je puisse pour faire faire ce que je veux à mes personnages. Parce que quand j'ai eu l'idée de cette histoire il y a presque deux ans, il devait être approximativement quatre heures du matin et que je n'ai pas pensé à peaufiner l'intrigue… D'ailleurs, question écriture, je navigue totalement à vue.

Ces derniers temps, j'ai surtout travaillé à la fin. Au début, c'était censé être un épilogue d'une dizaine de pages, simplement pour dire ce que sont devenus les personnages principaux (je déteste les histoires où l'auteur ne nous dit pas comment tous les personnages vont passer le reste de leur vie, non mais !), mais maintenant, mon gentil petit épilogue de rien du tout en a plus de cinquante… Soit presque autant que l'histoire en elle-même. Ça m'a pris beaucoup de temps, et je n'ai toujours pas fini, mais ça m'a permis de mieux cerner leur caractère et de comprendre qui ils étaient vraiment. J'ai aussi pensé à découper mon histoire en trois parties, chacune utilisant un procédé de narration différent (parce que critiquer allègrement un personnage qui parle à la première personne, ce n'est pas du tout évident si on n'a pas envie de l'inscrire au club des Trois Neurones) mais ce n'est pas encore d'actualité…

Je suis maintenant officiellement plus déprimée du tout, hourra ! En relisant le chapitre précédent, je me suis rendu compte qu'écrire quand on a le blues n'est pas forcément une bonne idée et qu'un peu de recul est nécessaire si on ne veut pas réaliser une croûte. Je vais revenir sur le chapitre huit et le modifier un peu.

D'ailleurs, en y repensant, c'est incroyable comme Ben et Angela sont bigots ! Mais bon, je vois mal comment j'aurais pu faire autrement, si son père est pasteur… Il se peut que ça change d'ici quelque temps.

Petit rappel sur la merveilleuse famille d'Angela : le père est pasteur, on le saura. Je l'ai appelé Patrick à défaut de mieux. GraceWeber, a mère est chef de la chorale de l'église, originaire de Louisiane et a tendance à se montrer un chouia hystérique quand sa portée ne rentre pas à l'heure prévue. Simon, vingt ans, est le grand frère parti à la fac (même si on n'en parle pas ici). Tom, treize ans, est le petit frère qui a parfois tendance à se prendre pour une sortie de Superman chargé de protéger sa grande sœur (au grand agacement de la principale intéressée). Enfin, Hannah, neuf ans, use et abuse de sa position de benjamine pour obtenir tout ce qu'elle peut de ses parents, de son frère et de sa sœur. Mme Van Erden est une vieille dame gentille mais très, très légèrement envahissante.

Enfin, si quelqu'un est arrivé au bout de cette note, qu'il se fasse connaître pour que je lui envoie toutes mes félicitations.

Le titre du chapitre est une allusion involontaire à la chanson Au cœur de la nuit de Téléphone. J'ai voulu changer, et puis j'ai décidé que j'avais la flemme alors je n'y ai pas touché.


9

Téléphone de nuit

Mr. Varner leva un sourcil irrité lorsque la sonnerie annonçant la fin des cours de la matinée résonna dans le lycée. Au lieu d'interrompre son cours, il nous garda dans sa classe cinq minutes de plus dans un accès de pur sadisme comme seuls les profs de maths en sont capables. J'avais faim, que diantre ! Dès qu'il ne put plus raisonnablement nous garder enfermés une minute de plus, je jaillis comme un diable en dehors de ma boîte en direction de la cantine.

Un spectacle des plus habituels m'y attendait : Benjamin Cheney se tenait sous le porche de la cantine, appuyé contre un pilier. Quand il me vit émerger du bâtiment dédié aux mathématiques, tout son visage s'éclaira et il se fendit d'un large sourire, que je lui rendis aussitôt. J'accélérai l'allure jusqu'à courir et me jetai dans ses bras tendus.

– Bonjour toi, me salua-t-il après m'avoir embrassée à pleine bouche à deux reprises.

En guise de réponse, il eut droit à un sourire extatique. Je me blottis un peu plus contre son torse et, protégée dans la cage douillette de ses bras, je contemplai le reste du monde. Je vis des doigts pointés sur nous, des mâchoires se décrocher et des filles donner des coups de coude à leurs amies en nous désignant. Nous étions ordinaire enclins à une certaine pudeur en public, qui apparemment ne cessait d'étonner des filles du genre de Lauren. Mike passa devant nous, levant le pouce en signe de victoire à mon attention – il avait le mérite d'être gentil, à sa manière – accompagné de Jessica qui nous considéra d'un air réprobateur – de quoi aurait-elle eût l'air, si quelqu'un lui avait demandé des précisions sur notre réconciliation et que je ne l'en avais même pas informée ?

Lynne Crawford, elle, pila net en nous voyant, la stupéfaction se lisant sur chacun de ses traits. Elle prit le temps de m'adresser un regard mauvais avant de converger vers la cantine comme les autres. Etait-elle en train de me signifier qu'entre nous, la guerre était déclarée ? Et pourquoi, d'ailleurs ? Je n'en avais aucune idée et, pour parler franchement, je m'en moquais éperdument. Cette peste n'avait aucun moyen de m'atteindre tant que Ben était à mes côtés, et il le resterait toujours. Du moins, je l'espérais bien.

Je me tournai vers lui pour lui faire part de cette remarque, quand un gémissement étouffé attira mon attention.

Cramponnée à un poteau dans une position grotesque, Bella nous regardait. Sans même y réfléchir, je me dégageai de l'étreinte de mon petit ami. Le hurlement qu'elle avait poussé mardi dernier, quand elle avait entendu Ben se défendre de ressembler à Edward Cullen, me revint en mémoire. Le tableau d'un couple heureux n'était sans doute pas des plus indiqués dans son cas… Trop de souvenirs. Je me promis à contrecœur d'être à l'avenir plus discrète dans mes démonstrations d'affection et fis signe à Ben de commencer à faire la queue sans moi.

– Ta matinée s'est bien passée ? lui dis-je d'une voix douce.

Bella était trop occupée à maîtriser les tremblements qui agitaient son corps pour me répondre. Sans mot dire, elle me suivit dans la queue de la cantine. Ben voulut m'accueillir d'un baiser sur le front, mais je m'écartai pour ménager Bella. Son sourire disparut pendant un bref instant de son visage et j'éprouvai une sensation de froid glacial, brève mais si intense que j'en frissonnai encore après.

Nous allâmes nous asseoir avec les autres. Bella et Ben réintégrèrent leurs places habituelles à table sous les mots de bienvenue. Tous paraissaient heureux de les revoir. Ben désigna Bella du regard d'un signe interrogateur. Je vérifiai qu'elle regardait ailleurs et pris sa main sous la table.

– Alors comme ça, tu es guérie ? s'informa gentiment Tyler.

Quel crétin, songeai-je. Je suis sûre qu'il pense qu'elle va accepter de sortir avec lui maintenant qu'Edward Cullen est parti et qu'il se moque bien du reste.

Elle lui adressa un vague signe de tête qui pouvait signifier oui comme non. Malheureusement, si elle avait voulu couper court aux questions, elle ne s'y était pas pris de la bonne façon.

– Tu avais bien la grippe, non ? insista Mike.

– Qu'est-ce que tu as maigri ! déplora Samantha.

– Tu faisais un régime ? Il paraît que ça console après les ruptures, mais tu n'en as pas vraiment besoin…

– Oui, pas comme l'autre, là-bas…

Lauren ne termina jamais sa phrase et pouffa de rire.

– Tu ne pouvais vraiment pas venir ou c'était une excuse pour sécher les cours ? dit Eric, goguenard.

– Qu'est-ce que tu as fait pendant que tu étais enfermée chez toi ?

– Tu aurais dû venir samedi. C'était… Tu meurs d'envie de tout savoir, pas vrai ?

Devant son mutisme, ils finirent tous par se décourager, sauf Jessica, qui, comme d'habitude, faisait montre d'une ténacité à toute épreuve. Frustrée de ne pas avoir eu de nouvelles de vive voix pendant toute une semaine, excepté les lancinants « Bella est occupée, elle ne peut pas te parler » de Charlie par téléphone, elle se rattrapait comme elle le pouvait et exigeait le moindre détail de sa semaine consacrée à se morfondre. A intervalles réguliers, Bella hoquetait comme pour se retenir de fondre en larmes en public.

– Jess, laisse-la tranquille, lui intimai-je finalement pour abréger les souffrances de mon amie.

J'eus droit à un regard outré de sa part – quelle impudence, d'autant plus que je ne l'avais même pas mise au courant pour Ben ! – mais au moins j'obtins le résultat escompté et le silence reprit ses droits à la table.

Le sujet le plus intéressant étant maintenant interdit à cause de la gêne manifeste de Bella que même Tyler avait fini par entrevoir, la conversation se rabattit sur le deuxième thème d'actualité : notre réconciliation fraîche de la veille. Plutôt pudique en ce qui concernait mes sentiments – Jessica ne cessait de répéter que c'était un vrai miracle si Ben et moi avions fini par sortir ensemble – je n'en étais pas particulièrement ravie, mais c'était bien mieux que les pénibles questions auxquelles Bella ne pouvait pas répondre… Ben, lui, était assez heureux de l'évènement dont il était question pour n'éprouver aucune gêne. Il répliquait adroitement aux différentes demandes, me laissant tout loisir d'observer Bella du coin de l'œil.

Elle était vêtue d'un énorme pull-over vert émeraude – probablement emprunté à son père – qui lui donnait une carrure fort respectable pour qui ne regardait pas de trop près. Ses manches beaucoup trop longues cachaient en totalité ses doigts filiformes et ses poignets que je savais maigrelets. Par contre, elle n'avait trouvé aucune parade pour dissimuler ses joues émaciés. Dans la lumière des néons de la cantine, ses yeux sombres semblaient plus grands que d'ordinaire sur sa peau blafarde, soulignés par des cernes violets, ce qui lui donnait un air hébété.

En outre, ses macaronis – dégoulinants de beurre et beaucoup trop salés, comme seule la cantine pouvait les préparer – gisaient encore intacts au milieu de son assiette. Pourvu qu'elle n'ait pas décidé de ne plus s'alimenter à cause de lui m'inquiétai-je. Je choisis pourtant de ne pas relever, du moins pas maintenant : mieux valait attirer le moins possible l'attention sur elle, de peur qu'elle ne se mît à hurler comme une démente au milieu du réfectoire. Par contre, elle pouvait compter sur moi pour lui faire avaler une quantité affolante de nourriture non diététique dès la fin des cours, de gré ou de force. Si elle n'engraissait pas un peu, elle finirait par tomber de fatigue, ou même pire.

Au bout d'un moment, même Jessica fut satisfaite de son enquête sur ce qui s'était passé entre Ben et moi la veille. Mon petit ami avait fait un travail d'artiste : sans leur fournir un seul détail qu'un tiers n'eût pu leur apporter, il leur avait donné l'illusion qu'ils savaient effectivement quelque chose sur ce qui s'était passé. De mon côté, je savais que si l'un d'entre eux n'était pas satisfait par le récit de Ben, il m'aurait suffi de préciser que la scène avait eu lieu après le service dominical pour me voir adressé un regard soit condescendant – Jessica ou Lauren – soit amusé – Samantha ou Mike – et refroidir définitivement leurs ardeurs, un tel cadre ne pouvant, à leurs yeux, fournir la moindre anecdote susceptible d'apporter une quelconque distraction. Il fut alors question de la sortie prévue le samedi prochain et autres questions plus triviales.

Quand tout le monde se leva pour rendre son plateau, Bella suivit sans mot dire. Elle n'y avait presque pas touché, mis à part son yaourt et sa salade de betteraves. Une fois les autres partis et la cantine déserte, elle me prit le bras et se mit à pleurer doucement.


Après la fin des cours, je ne pris pas le temps de dire au revoir à quiconque – Ben compris – et interceptai Bella qui rentrait chez elle, offrant de la raccompagner en voiture d'un air angélique. En réalité, j'avais surtout la ferme intention de la forcer à s'empiffrer de tout ce qu'elle pourrait trouver chez elle, du moment que c'était plein de calories et de matières grasses, afin de la remplumer un peu – et Dieu seul savait si elle en avait besoin. Je retins un cri quand elle enleva son pull-over informe et qu'elle se trouva vêtue d'un simple T-shirt. Elle avait toujours eu les coudes anguleux, mais à présent ses os saillaient même sur ses avant-bras.

Je dénichai une quantité impressionnante de pain sec dans un coin et décidai de cuisiner du pain perdu, avec évidemment quelques largesses sur le beurre et le sucre. Assise à la petite table, Bella fixait le fond de son assiette. J'eus à plusieurs reprises l'impression qu'il lui arrivait de cesser de respirer pendant quelques secondes, avant d'inspirer à nouveau. Pourtant, le coin de ses yeux rougis était exempt de toute trace de larmes. Etait-ce une sorte de jeu, alors ?

Quand tout fut prêt, je déposai le fruit de mes efforts en face d'elle. Elle regarda l'assiette d'un air hésitant.

– A ta place, je ne m'en priverais pas, lui dis-je en lui fourrant une fourchette dans la main. Tu as senti cette odeur ?

Sans se faire prier davantage, Bella se jeta alors sur la nourriture et engloutit l'intégralité si prestement que je me demandai si elle n'allait pas s'étouffer. Au bout de trois tartines, elle laissa tomber lourdement ses couverts, désespérée par leur lenteur, et attaqua le reste à main nues. Cela fumait encore, et pourtant, elle ne ralentit pas, bien au contraire. Elle mangeait avec une sorte de rage inquiétante, enfournant tout dans sa bouche aussi vite qu'elle le pouvait, sans même remarquer les petites cloques qui se formaient sur ses doigts au contact du pain trop chaud.

Il n'était pas possible d'en dire autant sur mon compte : j'avais volontairement utilisé plus de beurre que de pain, la graisse suintait de partout et en refroidissait formait de grosses plaques fort peu ragoutantes. Si Bella montrait un tel appétit, cela ne pouvait être que parce qu'elle mourrait littéralement de faim.

Quand elle fut enfin repue, nous montâmes dans sa chambre et nous assîmes sur son lit.

– Alors, cette journée ?

– Pas trop mal, murmura-t-elle à ma grande surprise. Je m'attendais à pire. Au moins, personne n'a parlé de…

Elle s'interrompit et porta sa main à sa poitrine, la respiration haletante.

Le faisait-elle exprès ? Je comprenais qu'elle ne supportât pas la moindre allusion au souvenir douloureux d'Edward Cullen, mais ce n'était pas la peine de s'y mettre elle aussi. Etait-elle masochiste ? Ou peut-être l'aimait-elle trop pour ne pas l'évoquer, même si elle était pour cela obligée de se faire du mal… Peut-être que, d'une certaine façon, ce chagrin d'amour désastreux, en même temps qu'il la faisait plonger dans l'abîme, était le seul lien qui la rattachait à la vie, à la Bella qu'elle avait été, pleine d'espérance et d'entrain – mieux encore : amoureuse ! – et qu'elle refusait de le couper… C'était stupide, sans aucun doute, mais je trouvai cela si beau que j'eus moi aussi envie de pleurer.

Bella et Angela, ou comment romantisme allait de pair avec stupidité.

Elle coula un nouveau regard larmoyant vers sa bibliothèque, puis éclata en pleurs sur moi.

Décontenancée, je ne trouvai rien de mieux à faire qui tapoter doucement le dos en lui répétant « Ça va aller… ça va aller… » en essayant d'insuffler à mes mots la ferme conviction que je n'avais pas.

Au bout d'un moment – qui lui avait pourtant suffi pour tremper mon gilet de ses larmes – elle me relâcha. A présent, ses sanglots s'étaient faits moins bruyants, et elle se balançait d'avant en arrière, telle une marionnette grotesque. Je m'assis sur le bord du lit, avec au creux du ventre la sensation que j'étais parfaitement inutile.

Au même moment, un bruit de moteur se fit entendre dans l'allée. Bella n'émettait plus que de faibles gémissements à intervalles espacés, et j'avais bon espoir que d'ici moins de cinq minutes il ne resterait plus de marques de sa crise de larmes. Ses yeux étaient déjà rouges ce matin, quant à ses pommettes, elle les avait déjà tant frottées que la peau à cet endroit pelait. On ne remarquerait pas la différence…

Je la laissai donc seule et descendit raconter à Charlie la journée de sa fille en omettant sciemment certains détails – comme son arrivée en géographie, le moment où elle s'était écroulée devant moi après le repas de midi ou encore l'état dans lequel elle était encore peu avant son arrivée. Charlie eut l'air de croire que le « bonjour » laconique qu'elle avait adressé à Mike le matin était en réalité une longue conversation passionnante que j'avais résumée pour ne pas l'ennuyer, et je ne fis aucun effort pour l'en détromper. Il me semblait nécessaire que Charlie gardât un minimum d'optimisme. L'inquiétude ne lui réussissait pas : depuis le départ des Cullen, il avait gagné des cheveux blancs et des rides, sans compter qu'il y avait fort à craindre qu'une humeur morose de sa part eût des répercussions néfastes sur celle de sa fille.

Estimant que celle-ci était en sécurité aux mains de son père, je les quittai pour rejoindre ma propre maison. Je ne tenais pas vraiment à revivre la scène de la semaine passée. Dès qu'elle me vit arriver, ma mère mit instinctivement ses mains sur les hanches.

– Angela Weber !

– J'étais chez Bella, indiquai-je précipitamment.

Elle était en train de prendre une grande respiration et je craignais le pire, même s'il n'était pas tard – à peine sept heures et demie – et que sa réaction était plus instinctive qu'autre chose. Aussitôt, elle se radoucit.

– Comment va-t-elle ? s'inquiéta-t-elle.

– Pas terrible, mais beaucoup mieux que la dernière fois que je l'ai vu.

A ces mots, ma mère fut secouée d'un petit rire. Je la dévisageai, choquée.

– Tu me fais penser à ton père quand il rentre certains soirs, c'est tout, s'expliqua-t-elle. Tu as exactement la même tête de trois pieds de long et le même ton abattu que lui, quand il réclame la sympathie universelle de tout le monde pour son métier harassant. A chaque fois que je lui dis qu'il aurait pu être acteur s'il n'avait pas été pasteur, il prend son air offensé et ne m'adresse plus la parole de la journée, conclut-elle avec amusement.

A mon tour, je souris. Elle avait parfaitement raison. Durant mon petit trajet en voiture, je m'étais repassé en boucle toute la journée et j'avais sans le vouloir adopté un air grave qui seyait mieux à une personne chargée de tout le poids du monde qu'à la simple Angela que j'étais, dont le principal problème était mon entêtement à toujours dramatiser au-delà du réaliste. Entre Hannah, mon père et moi, elle avait la lourde tâche de nous faire redescendre sur terre et s'en sortait avec les honneurs.

– Merci, maman, murmurai-je.

Elle me fit entrer dans la cuisine – nous n'utilisions la salle à manger que le week-end. Ma mère appela Hannah et Tom pour dîner et nous nous installâmes autour de la table. En son centre trônait un plat de rutabagas, qui semblait nous lorgner d'un air narquois. Hannah lui lança un regard noir, et nous échangeâmes un grand sourire.

– Votre père sera en retard… Mme Van Erden se sentait seule, alors elle l'a appelé en milieu d'après-midi pour qu'il vienne discuter avec elle de sa foi. Le pauvre n'a pas pu dire non, et je parie qu'il cherche encore une excuse pour se sortir de ses griffes. On va commencer sans lui.

Tom acquiesça, non sans avoir à son tour scruté le saladier avec un dégoût apparent, et nous nous mîmes à manger.

Nous étions sensés en prendre de façon à en laisser au retardataire du jour et en avions profité pour nous servir avec beaucoup plus de parcimonie. Grace Weber venait de froncer les sourcils au vu de l'énorme quantité qui restait au fond du plat. Nous tremblions tous, sachant qu'un orage maternel menaçait d'exploser d'un instant à l'autre, quand la porte s'ouvrit sur le pasteur Weber. A point nommé. Tom et moi fixâmes Hannah avec insistance, laquelle comprit aussitôt.

– Papa ! s'écria-t-elle avant de se jeter sur lui pour l'embrasser.

Aussi surpris que ravis par cet étalage d'affection enfantine – il fallait dire qu'elle était vraiment adorable avec ses yeux trop grands pour son visage et ses mèches blondes qui s'échappaient en tous sens – mes deux parents lui accordèrent toute leur attention. Pendant que mon père la prenait dans ses bras, Tom en profita pour le servir plus que généreusement, ni vu ni connu. Il revint dans la cuisine, sa plus jeune fille accrochée dans ses basques avec sur le visage une expression d'adoration, et ni lui ni ma mère ne pensèrent à s'étonner de ce que son assiette s'était remplie comme par magie. Je félicitai Hannah du regard pour sa prestation – mon père en était encore tout remué – et répondit en faisant le geste d'enlever un chapeau imaginaire pour saluer.

– Je vais me retirer dans mon bureau pour méditer un peu, annonça le pasteur Weber dès qu'il eût fait un sort à tous se rutabagas.

Tous autour de la table arboraient un air amusé. C'était la formule ordinaire qu'il aimait employer au lieu d'avouer comme tout un chacun que les jérémiades de cette vieille bique de Van Erden l'avaient épuisé.

Ma mère profita pour me féliciter pour la énième fois de m'être réconciliée avec Ben, et à mots couverts de m'être rendue chez Bella.

Vers onze heures environ, elle envoya Tom et Hannah au lit d'un air impitoyable. Tom, outré de du traitement de faveur dont je bénéficiais, ne se priva pas de monter l'escalier aussi bruyamment que possible, tandis qu'Hannah escaladait les marches en levant le menton, une attitude qui lui semblait pleine de dignité. Toutefois, quelques minutes plus tard, je fus moi aussi sommée d'aller me coucher d'un ton sans réplique.

Je fermai sans bruit la porte de ma chambre.

Aussitôt – à croire que le timing était parfait – mon téléphone sonna. Je regardai le numéro qui appelait. Pas de chance, celui-là m'était totalement inconnu, et d'après l'indicatif – 907 – il ne provenait même pas de l'état de Washington ou même de Louisiane où vivaient mes grands-parents. Je ne connaissais pas grand monde dans les quarante-huit états restants qui pouvait être susceptible de m'appeler, surtout à une heure pareille. Cela ne pouvait qu'être un faux numéro… Je pris mon courage à deux mains et répondis à l'importun qui se permettait de me déranger à cette heure-ci.

– Allô ?

– Angela ? répondit une voix musicale.

J'éprouvai immédiatement une intense déception. Ce n'était manifestement pas une erreur, ce qui signifiait que je n'avais pas d'excuse pour raccrocher aussi sec au nez de l'odieux personnage qui prenait le risque de m'appeler alors que je m'apprêtais à revêtir mon pyjama.

– Qui est-ce ? chuchotai-je.

– Alice, s'annonça mon interlocuteur.

– Alice ? Quelle Alice ? Alice… Cullen ?

– Elle-même.

Je mis quelques secondes à me remettre du choc. Alice Cullen m'appelait, alors qu'elle avait disparu depuis plusieurs semaines de Forks avec la ferme attention de ne jamais y remettre les pieds, alors aussi qu'elle ne m'avait jamais adressé le moindre signe attestant qu'elle était connaissait mon prénom, mis à part un vague signe de la main occasionnel. Et encore, rien n'indiquait que ces signes avaient valeur de salut, ils auraient tout aussi bien pu signifier « bouge de là, tu bloques le passage ». Un comble. Je ne savais même pas comment elle avait eu mon numéro de portable. Si, prise d'un irrépressible désir de devenir mon amie, elle l'avait demandé à Bella, elle m'aurait appelée avant.

– Alice Cullen. Merveilleux. Et pourquoi appelles-tu ?

J'avais essayé de me montrer cassante, histoire de bien lui laisser voir que personne dans la ville n'avait apprécié leur fuite et, qu'en tant que véritable amie de Bella, je leur en tenais rigueur.

Alice ne se laissa pas démonter par mon agressivité manifeste.

– Pour te parler de Bella, évidemment. C'est… c'était ma meilleure amie, je tiens beaucoup à elle. Et je crois que toi aussi.

– Ta meilleure amie, vraiment ? éclatai-je brusquement en faisant tous les efforts pour me rappeler que, d'un, il était presque minuit, et que de deux, je n'étais pas seule à l'étage. Dans ce cas, pourquoi ne lui as-tu même pas dit au revoir ?

– Edward me l'a interdit.

– Mais bien sûr…

– Je te jure que c'est vrai.

– Et tu lui as obéi ? Tu es…

Un soupir dans le téléphone m'empêcha de dire ce qu'Alice était réellement.

– Ecoute, d'abord, si tu continues de t'énerver, tu vas finir par réveiller un de tes parents et j'ai comme l'impression que tu risques de passer un sale quart d'heure. Et ensuite, si je t'ai appelée, ce n'est pas pour que tu m'expliques à quel point je suis une mauvaise amie – j'ai eu largement le temps d'y penser cette semaine – mais plutôt pour aider Bella. Ce qui pourrait potentiellement être notre objectif commun. Tu es d'accord ?

Elle voulait éviter que je ne me fisse massacrer par mes parents en m'appelant à onze heures et demie, alors qu'elle avait eu parfaitement l'opportunité de le faire pendant la journée entière ? J'aurais dû écouter davantage Jessica : cette fille était véritablement cinglée, même Bella s'y accordait, de temps en temps.

– Bien. Ça marche. Où êtes-vous ?

– En Californie.

– Mais encore ?

– Los Angeles.

– Quel quartier ?

– Pas loin de l'hôpital de… Tu fais partie de la police ?

– Je veux juste comprendre pourquoi tu m'appelles à cette heure-ci. J'ai aussi l'impression que tu ne fais que me mentir depuis que j'ai décroché.

– Je dis pourtant la vérité, déclara-t-elle avec trop de sincérité dans la voix pour être honnête. En plus, j'avais appelé pour Bella, et j'avais cru comprendre en t'observant que tu étais une des rares personnes à t'intéresser vraiment à elle.

– Parce que toi, tu penses qu'observer les gens suffit pour les connaître, sans avoir besoin de leur parler une seule fois ?

– Généralement, ça fonctionne très bien. Et e change pas de sujet, répliqua-t-elle.

Je fus outrée par son toupet.

– Tu sais comment l'aider ? repris-je après un silence.

– Comment Bella l'a-t-elle pris ?

– A ton avis ? Mal.

– Mais encore ? insista Alice.

– Elle s'est perdue dans les bois. Elle a erré pendant quelques heures, et ensuite, elle est revenue dans… un sale état. Elle est revenue aujourd'hui au lycée et elle va beaucoup mieux qu'il y a une semaine. Mon père dit que ça passera. Je ne vois pas ce que tu peux y faire, d'ailleurs. Ce ne sont pas tes oignons.

Je fus surprise – mais pas mécontente – de mes intonations belliqueuses sur les deux dernières phrases.

– Angela, calme-toi. Je n'avais pas la moindre envie de partir, j'y ai été forcée. Et tu n'as pas vu Edward, Angela. Il ne mange pas, il ne dort pas… Il erre comme une âme en peine partout où il va, sans élever la voix pour dire autre chose que nous demander de nous taire. Tu as le droit de m'en vouloir, si ça te plaît, mais ta colère contre moi est mal dirigée. Je veux simplement aider du mieux que je peux et réparer les dégâts de mon frère, dont je ne suis pas responsable.

Je ne répondis pas.

– S'il te plaît, reprit Alice, j'aimerais te demander un service.

Un service. Voyons. Arroser les plantes de son jardin pendant son absence ? Veiller à ce que personne ne vînt pique-niquer sur leur immense pelouse ? Quel style de service pourrait-elle me demander ? J'en étais très curieuse.

Silence.

– Prends soin de Bella, s'il te plaît.

– C'est tout naturel, Alice, me radoucis-je, oubliant notre ébauche de dispute. J'ai déjà décidé de m'occuper d'elle de toute façon.

Je décidai que je pouvais accorder à Alice le bénéfice du doute, puisqu'elle se donnait tout de même la peine de prendre des nouvelles – bien plus tardivement que l'horaire protocolaire, mais c'était mieux que jamais. J'hésitai avant d'ajouter :

– Dommage que ton frère n'en fasse pas autant.

Alice soupira pour la seconde fois.

– Ne le juge pas trop vite. C'est compliqué… Je pense qu'il aurait mieux fait de rester avec Bella, mais je ne peux dénier qu'il a des raisons plus que valables pour s'en aller. C'est son choix, et je suis obligée de le respecter.

– Et quelles sont ces raisons ? Il y a rompre en douceur et jeter une personne sans ménagement, j'espère qu'il a saisi la nuance.

– Je ne peux pas te le dire.

– Alice…

– Stop, me coupa-t-elle. Ça ne te concerne pas.

– Navrée de m'immiscer dans vos secrets de famille, répondis-je du tac au tac.

– Détends-toi, Angela, m'intima Alice d'un ton que je jugeai un brin trop autoritaire. Tu as eu une dure journée et…

– Qu'est-ce que tu en sais ? Je fais de mon mieux. Mais c'est difficile, quand une de ses meilleures amies vient de passer des jours de véritable enfer – tu ne l'as pas vue ! – et qu'elle en gardera probablement des séquelles tout le restant de sa vie, tout ça à cause d'un pauvre crétin qui, à l'heure actuelle…

– Tu vas devenir vulgaire, Angela.

Je respirai de son mieux.

– Tu as raison. Ça n'aurait servi à rien, vu que ce n'est pas à toi que je dois reprocher de l'avoir abandonnée.

– Edward, marmonna Alice d'un ton qui annonçait des promesses de meurtres. Quel imbécile. Mais nous ne sommes pas là pour parler de son cas. Bella va s'en sortir, je te le promets.

– Comment le sais-tu ? Tu ne l'as même pas vue ! Tu ne sais pas à quel point…

J'hésitai à lui décrire ses poignets maigrelets, ses yeux sans vie, ses hurlements de forcenée, son pas pesant, son mutisme et ses sanglots compulsifs.

– L'intuition, dit simplement Alice. Je connais bien Bella. Elle est forte, quand elle le veut.

– Quand elle le veut. C'est bien le problème, repris-je. Moi aussi, j'ai « l'intuition » qu'elle ne veut pas grand-chose, maintenant. Dis-le à Edward.

– C'est déjà fait.

– Et ?

– Il ne me croit pas, lâcha-t-elle à regret.

– Quel…

Je cherchai un synonyme non grossier qui n'avait pas encore été employé dans cette conversation.

– Attardé, me secourut la sœur de l'intéressé.

– Merci. Ton frère est un attardé, Alice.

– Je lui ai dit aussi. Il n'a pas non plus voulu me croire.

Même si c'était improbable, je souris. Avant de me rappeler qui nous insultions et de quoi nous discutions.

– Et qu'est-ce que je suis censée faire, avec toute cette histoire ? demandai-je. Entre les Edward qui se comportent en irréfléchis, les Bella qui font des dépressions et les Alice qui me réveillent à une heure du matin (une minuscule exagération qui ne portait pas à conséquence) je dois t'avouer que je suis perdue. Tu m'as demandé un service, il me semble. Lequel ?

– T'occuper de Bella, je te l'ai dit.

– J'avais compris, merci. Si c'est tout ce que tu as à me conseiller pour qu'elle aille mieux, je suis navrée de t'informe que c'est assez inutile.

– Ne sois pas autant à cran, Angela, rétorqua-t-elle d'un ton agacé.

– Concrètement, ça donne ?

– Est-ce qu'elle régit bien quand elle te voit avec Ben ?

– Non. C'est pourquoi, malgré mon cerveau en piètre état de marche, j'ai décidé de ne pas les avoir en face de moi au même moment.

– Bien. Tu es allée faire un tour dans sa bibliothèque ?

Je me rappelai le regard que Bella avait jeté vers ses livres avant de fondre en larmes.

– Non, pourquoi, qu'est-ce qu'il y a à l'intérieur.

– A ta place, j'enlèverais tous les romans d'amour que tu pourras y trouver et je les remplacerai par des trucs moins sentimentaux. Bella aime bien lire, et ce n'est pas la peine qu'elle se déprime davantage toute seule.

La suggestion était judicieuse, même si quelque chose me chiffonnait un peu.

– « Enlever ses livres »… Tu veux dire voler ?

– Je n'aurais pas dit ça comme ça. Techniquement, ce n'est pas du vol, c'est juste un déplacement non autorisé…

– Ce qu'on appelle un vol.

– Si tu y tiens, oui. Ne sois pas trop à cheval sur tes principes et « tu ne voleras point ». Ce n'est pas si grave, et l'intention est bonne. Tu peux même en parler à Charlie, je suis sûre qu'il ne s'y opposera pas, et puis…

– Je le ferai.

– Tu es sûre ? s'étonna-t-elle.

– Oui. Autre chose ?

– Pas ce soir. C'était juste pour prendre un premier contact. Là, je pense que tu mériterais une bonne nuit de sommeil. Je te rappellerai, tu me feras un compte-rendu détaillé de sa semaine, et je te donnerai des conseils en conséquence.

A quoi sert-elle, alors ? songeai-je, un peu frustrée.

– Pardon ? Pour moi, aider Bella ne signifie pas espionner sa vie privée.

– Hum… éluda Alice, que ce genre de considérations ne devait pas trop torturer. N'ajoute pas ce numéro à ton répertoire. Je te rappellerai d'un autre téléphone dans une semaine ou deux, quand je serais complètement seule et toi aussi. Je changerai de numéro à chaque fois, comme ça, si Bella tombe dessus, elle ne saura pas que nous veillons sur elle.

– J'ai vu sa réaction quand on parle de lui. Je ne tenterai pas de prononcer son nom. Même si j'ai horreur de mentir… et, au fait, si j'ai une urgence, comment faire pour te joindre ?

– Heu… Je t'appellerai suffisamment régulièrement pour que ça n'arrive jamais.

– Hein ?

Peu élégant, je savais. Toujours était-il qu'en ce moment-là, hein ? était le mot qui résumait le mieux ma pensée. Et c'était toujours plus neutre que de souligner la suffisance qu'elle affichait.

Alice ne me répondit pas. A sa guise. J'avais envie de dormir – de préférence en évitant l'option sonnerie de portable au milieu de la nuit – et cette explication, bien que sans aucun doute passionnante, pourrait bien capable d'attendre le lendemain. D'autant plus que je n'étais pas certaine que je l'obtiendrais, vu sa persistance à me mentir sur sa localisation.

Il me restait pourtant une dernière question. Oh, elle aussi pourrait attendre. Seulement, si je n'avais pas de réponse, je ne serai pas capable de me détendre et donc de tomber dans le sommeil. Ce qui entraînerait une mauvaise humeur ce qui serait la cause d'une dispute avec mes amis dont les conséquences seraient…

– Edward sait que tu m'a appelée ?

– Bien sûr que non ! s'exclama Alice, révulsée rien qu'à l'idée. Tu ne l'as peut-être jamais vu quand il est en colère, mais crois-moi, il m'aurait arraché la tête…

J'avais en mémoire quelques réactions d'Edward quand Mike s'approchait d'un peu trop près de sa dulcinée. Là, le beau jeune homme distingué prenait une expression si peu accueillante qu'elle dissuadait quiconque de lui adresser la parole pendant un bon moment. Y compris Bella elle-même.

J'imaginai un instant Edward avec ce visage crispé, sa haine dirigée non pas vers un rival mais vers sa petite sœur d'apparence si fragile.

– Charmante famille, commentai-je.

– On s'y fait. Bref…

Il y eut un silence.

– Je crois qu'on s'est tout dit, décréta Alice. Tu devrais aller dormir.

– Bonne nuit, Alice.

– Bonne nuit, Angela.

– Non, attends ! Une petite minute ! Comment fais-tu pour savoir ce qu'il faut dire à Bella, quand tu vas appeler, tout ?

Mais Alice avait déjà raccroché. Résignée, je me pelotonnai contre mon oreiller et entrepris de tomber aussi vite que possible dans les bras de Morphée.


Et v'là les Cullen qui rappliquent ! Vous ne vous y attendiez pas, hein ? C'était une de mes premières idées et cela fait à peu près un an et demi que ce dialogue traîne sur mon ordinateur. Mais maintenant, je me demande s'il ne faut pas complètement éliminer Alice de l'intrigue. Je n'ai même pas encore tiré sur tous les fils que j'ai mis en place, et pourtant tout est déjà un peu trop compliqué pour une fic.

C'est juste moi, ou est-ce que mettre en page un chapitre sur ce site est presque mission impossible ? Quand je dis que centré, c'est centré et pas autrement, cette sale bête ne veut rien entendre !

Si quelqu'un veut bien me dire ce qu'il pense de l'arrivée soudaine d'Alice dans l'histoire (j'hésite toujours...) je suis preneuse !