Titre : Les Chroniques d'Ermengardis

Introduction : Imaginez…

Un monde où le Sanctuaire d'Athéna n'existe plus, supplanté par le « Sanctuaire Terrestre de l'Olympe », sorte de ghetto doré pour réincarnations divines et gouverné par un Zeus qui aurait pris la décision de ne plus interférer avec le sort des humains.

Un monde dont la sécurité repose désormais sur une organisation millénaire, l'Ordre d'Ermengardis. Ses représentants, disséminés à travers le monde, veillent à ce que cette trêve Dieux/humains soit respectée, mais aussi à ce qu'aucune créature, venue de mondes parallèles ou des tréfonds des ténèbres de cette bonne vieille planète, ne menace une vie humaine…

Un monde ou il ne faut jamais croire les choses acquises, ni que la réalité soit vraiment réalité…

Le récit commence à la fin 2003… 11 ans après l'instauration de ce nouvel ordre, force est de constater que la paix instaurée entre Dieux et humains n'est qu'une illusion et ne demande qu'à voler en éclat. Depuis le "Sanctuaire Terrestre", Apollon n'a de cesse de comploter pour renverser l'Ordre d'Ermengardis et le nouvel ordre établi. Et les premiers pions à être placés sur ce gigantesque jeu d'échecs où tous les coups sont permis, vont être les défunts chevaliers d'or d'Athéna...

Catégorie : aventure, science fiction glissant parfois vers l'horreur, suspens, romance… et surtout univers alternatif.

Disclaimer : La présente fiction s'inspire des personnages et de la trame scénaristique de Saint Seiya, œuvre originale de Masami Kurumada. Les personnages et situations décrites dans l'histoire de Saint Seiya sont copyrights Masami Kurumada/Shueisha, Toei Animation Co. Ltd and Shonen Jump. Les personnages et situations ayant trait au "Chroniques d' ERMENGARDIS" ont été créés par Megara.

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Note de l'auteur : cette fiction n'est pas toute neuve, puisque j'ai commencé à la publier sur un site dédié en 2004. C'est par contre la première fois qu'elle est publiée en français sur FFnet. Le récit a connu quelques adaptations par rapport à la mouture originale. Il ne tient pas compte de "Saint Seiya, Épisode G" ou de "Lost Canvas".


Chronique I : Résurrection (1/4)

Grèce, Sanctuaire Terrestre – 15 décembre 2003, 16 h (December 15, 2:00 PM GMT +02 :00)

Trônant sur d'imposants sièges en marbre blanc, Apollon et Athéna affectaient toute la dignité et la noblesse requise à des porte-parole du Sanctuaire Terrestre de l'Olympe. Le dieu et la déesse n'esquissèrent aucun geste lorsque des bruits de pas résonnèrent sur les dalles froides du temple. Leur regard resta de pierre, si comparable à celui des statues à leur effigie qui se comptaient par dizaines en ce lieu sacré.

Deux ombres se précisèrent dans la pénombre des colonnades. Apollon fit un signe de la main, intimant à ces gardes l'ordre de s'éloigner à une distance respectueuse d'où ils ne pourraient pas saisir la conversation. Puis il retourna à son immobilité, mains posées à plat sur ses cuisses, regard perçant rivé sur l'obscurité. Les visiteurs qui s'approchaient étaient tous les deux vêtus de riches tenues en velours ; rouge sombre pour la femme, violet pour l'homme. Leurs plastrons brodés s'ornaient du symbole de l'Ordre, cet étrange enlacement de trois lettres gothiques. Ces costumes foncés rehaussaient parfaitement la pâleur cadavérique de leur teint et la blondeur irréelle de leurs cheveux.

Glissant sans bruit sur le marbre blanc, tels des fantômes d'un autre âge, James Gladstone et Eleny de Wessex, les Grands Maîtres de l'Ordre d'Ermengardis, s'arrêtèrent au bas de l'estrade où trônaient les deux divinités.

L'homme et la femme s'inclinèrent devant eux, commettant sciemment une première provocation à l'égard de leurs divins hôtes. Au lieu de faire une profonde révérence, comme toute créature humaine se devait d'accomplir en présence de deux divinités de l'Olympe, ils se contentèrent d'une légère inclinaison du buste.

« Nous vous saluons, Ô Dieu Apollon et Déesse Athéna !

– Nous vous saluons également, Grands Maîtres de l'Ordre d'Ermengardis… »

Apollon avait prononcé ces mots sans leur rendre leur salut. À ses côtés, Athéna gardait son port de statue.

« Votre envoyé nous a exprimé le caractère urgent de cette réunion. Pouvons-nous avoir un éclaircissement sur la raison de cette hâte ? »

Comme venue d'outre-tombe, la voix grave et profonde de James résonna dans la vaste salle. Le visage d'Apollon quitta son inexpressivité pour afficher sans retenue la haine qui bouillonnait dans ses veines. Ne pouvant se contrôler davantage, il hurla :

« Je vous interdis de toucher encore une fois à une créature de l'Olympe ! »

Eleny le foudroya du regard et répliqua d'une voix acide :

« Vous voulez parler du Minotaure, je suppose ? »

James leva sa main en signe d'apaisement vers son épouse avant de s'adresser de nouveau au Dieu.

« Il avait outrepassé les règles.

– Quelles règles ? Pas les nôtres en tout cas ! »

La voix d'Apollon dissimulait de plus en plus mal sa vindicte. Sa main se crispa sur sa cuisse lorsque son regard croisa celui d'Eleny. Les yeux bleus de la jeune femme reflétaient parfaitement sa colère et le toisaient sans ciller. Quelle impudence !

« Les règles que nous nous sommes communément fixées. Celles qui sont mentionnées dans le Traité… Sa Divinité aurait-elle la mémoire courte ? »

James regarda sa compagne, lui intimant silencieusement du regard de se taire. Le ton d'Eleny était désormais hargneux, laissant présager d'une issue violente à cette discussion.

« Il était sorti des limites de son territoire et s'était attaqué à des humains. Nous avons dû le remettre dans « le droit chemin », continua Eleny d'une voix glaciale.

– Vous l'avez assassiné ! »

Apollon n'était visiblement plus très loin de perdre toute retenue.

« Non, juste châtié… Et il en sera de même pour toute créature venant de l'Olympe ou de tout Sanctuaire affilié, et qui outrepasserait ses droits » James l'informa d'une voix ferme.

Le dieu se leva et dardant ses prunelles pourpres, rugit :

« Comment osez-vous ! C'est vous qui allez être châtiés pour cette impudence !

– Vraiment ? » S'étonna James, lui faisant face sans trembler. « Et par quel moyen allez-vous nous punir ? En ordonnant à Chronos d'agir sur le temps ? Mais nous ne vieillissons pas… En exigeant des Parques qu'elles coupent le fil de nos vies? Il a déjà été tranché, mais nous sommes vivants par delà la mort. » Il s'interrompit, plongeant son regard dans celui du Dieu. Une fois qu'il fut certain de son effet, il lança : « Que comptez-vous faire contre nous ? Nous ne sommes pas humains… Nous sommes immortels ! »

Apollon ne trouva pas les mots pour répliquer et serra les poings, faisant blanchir ses articulations. Il se rassit, contenant dans un ultime effort sa rage envers ces créatures qu'il jugeait abominables.

« Est-il besoin de vous rappeler que vous avez besoin de l'aide de l'Ordre d'Ermengardis ? » renchérit Eleny. Elle dévisagea Athéna, forçant la déesse à détourner les yeux et poursuivit d'une voix tranchante : « Les Dieux de l'Olympe ne règnent plus sur la Terre, et des milliers de mondes parallèles échappent à leur contrôle. Le Sanctuaire Terrestre a toujours été heureux de se tourner vers l'Ordre d'Ermengardis pour endiguer les intrusions de mondes hostiles sur son territoire. Que ferez-vous la prochaine fois qu'une armée de démons envahira vos temples ? »

La femme vampire fixa Apollon droit dans les yeux en un ultime défi. Celui-ci soutint son regard, outré par son comportement.

« Taisez-vous ! Vous n'êtes rien à nos yeux… Rien d'autre que d'ignobles créatures !

– Ignobles créatures, dîtes-vous ? »

Furieuse de l'insulte d'Apollon, Lady de Wessex décida de laisser parler sa véritable nature. Ses arcades sourcilières saillirent, ses yeux bleus devinrent rouge sang. Ses traits se creusèrent davantage, alors que sa bouche entre ouverte révéla des dents pointues et carnassières. Son compagnon la saisit par les poignets, juste à temps pour la retenir de bondir sur le dieu qui avait causé son courroux, et ne la relâcha que lorsqu'il vit le visage d'Eleny retrouver sa beauté et son calme. Dès qu'il fut certain de la sérénité retrouvée de sa compagne, il se tourna de nouveau vers les deux divinités.

« Dieu Apollon. Déesse Athéna… Puis-je vous rappeler les accords qui ont été passés entre Ermengardis et les Sanctuaires de l'Olympe ?

– C'est inutile ! Apollon et moi-même connaissons ces règles, et nous nous engageons à les faire respecter à l'avenir. »

Apollon jeta un regard interloqué à sa voisine : malgré son interdiction formelle de prendre la parole, Athéna venait de parler en sa défaveur et ne semblait pas vouloir en rester là.

« Grands maîtres d'Ermengardis, nous vous devons des excuses, et nous veillerons désormais à ce que de tels incidents ne se reproduisent pas » ajouta la déesse d'une voix sincère.

Apollon serra les poings, refoulant son envie de frapper sa désobéissante demi-sœur. La traîtresse !

« Merci, Déesse Athéna » répondit James en s'inclinant.

À ses côtés, Eleny resta droite, foudroyant d'un regard glacé la Déesse.

« Le traité prévoyait que les chevaliers et les armures d'Athéna reviendraient à Ermengardis, pour aider l'Ordre à repousser les forces maléfiques qui se manifesteraient sur Terre. Cependant, les armures d'or se trouvent toujours au Sanctuaire Terrestre, et rares sont les chevaliers à avoir été autorisés à rejoindre notre Ordre ! »

Les yeux d'Apollon s'illuminèrent d'une lueur rougeoyante, alors qu'une envie de meurtre le saisit. Comment cette créature avait-elle l'affront de réclamer des guerriers d'Athéna – en d'autres termes, des soldats de l'Olympe – et de remettre sur le tapis cet odieux traité ? Un accord signé arbitrairement et sans sa concertation entre le sanctuaire d'Athéna, Zeus et l'Ordre d'Ermengardis, que lui, Apollon, jamais n'accepterait.

À son grand damne, Athéna inclina la tête en signe d'approbation.

« Les circonstances ont fait que jusqu'à présent, je n'ai pu honorer cet accord. Ce retard sera vite comblé, Grande Prêtresse Eleny.

– Taisez-vous ! Pas un mot de plus ! »

Indigné, Apollon étendit le bras devant Athéna, la forçant à se taire. La Déesse recula contre son trône et baissa les yeux, admettant silencieusement sa défaite et sa soumission.

O

Eleny et James parurent sur le perron de l'entrée du temple, restant prudemment dans l'ombre des imposants piliers. Au bas des marches en marbre blanc, une centaine de leurs hommes les attendaient tels des soldats de plomb vêtus de noir, insensibles aux morsures du soleil de Grèce. Deux jeunes femmes se détachèrent de la troupe, et vinrent à la rencontre des deux Grands Maîtres. L'une avait des cheveux d'un roux vif et l'autre arborait une magnifique chevelure blonde. Elles tenaient dans leurs mains de longues capes noires, dont elles recouvrirent James et Eleny, puis elles les guidèrent dans leur descente des immenses escaliers du temple.

Au bout de quelques minutes, ils atteignirent la limousine noire qui les attendait sur la place principale. Les deux jeunes femmes aidèrent leurs compagnons à monter dans la voiture et s'y engouffrèrent à leur suite.

Eleny rejeta la cape de son visage d'un geste excédé.

« Quelle bouffonnerie !

– Eleny je t'en prie, tu devrais être plus prudente ! Apollon est un dieu… Même s'il ne peut rien contre nous, il peut porter préjudice à Ermengardis » répondit James en lui prenant affectueusement la main.

« S'il avait un tant soit peu d'intelligence pour nuire, il nous frapperait dans les escaliers de son temple, là où nous sommes faibles, à la lumière du jour ! railla Eleny.

– Et l'affaire du Minotaure ? » risqua la jeune femme rousse.

« Apollon n'a pas vraiment apprécié que nous le brûlions vivant.

– Quels sont les ordres pour la suite ? » demanda sa comparse aux cheveux blonds.

« Vous poursuivez vos missions, comme tout le monde à Ermengardis. Shina, les règles sont les mêmes pour tous, que l'on vienne de l'Olympe ou non ! » Eleny conclut en jetant un dernier regard au Sanctuaire à travers la vitre de la limousine.

O

Apollon écumait de rage, ressassant les paroles venimeuses que lui avait jetées le Grand Maître d'Ermengardis. Aucune créature ne lui avait jamais fait un tel affront sans avoir à endurer son courroux ! Malheureusement, Eleny n'était pas humaine, et se trouvant hors de portée de ses foudres, il ne pouvait pas lui faire payer son manque de respect. Pas directement tout du moins, car il pouvait tout de même lui montrer combien il méprisait Ermengardis et ce qu'il représentait. Et signifier à Athéna qu'il ne tolérait plus ses prises de position. Il leva les yeux sur la colonne décorée de corps de pierre qui se dressait à quelques pas de lui. Son sourire se figea, puis une expression de joie presque inquiétante apparut sur son visage.

« Cyparissus ! »

Un garde s'approcha d'Apollon.

« Oui, Seigneur !

– Cyparissus, va prévenir Perséphone que je demande une audience immédiate auprès d'elle. » Apollon ricana alors que dans son esprit prenait forme un cruel et diabolique plan de vengeance.

« Ermengardis veut de nouveaux guerriers, des chevaliers d'Athéna. Parfait ! Que sa volonté soit exhaussée ! »

O

Une heure ne s'était pas écoulée depuis la demande d'audience formulée par Apollon que celui-ci se présenta devant Perséphone, dans son Palais d'Élision. Celui-ci avait été baptisé ainsi en hommage au domaine d'Hadès, détruit par les chevaliers d'Athéna durant la dernière Guerre Sainte. Le dieu attendit que les lourdes portes de la salle soient totalement ouvertes pour pénétrer dans les lieux, et se dirigea d'un pas ferme vers le trône surmonté d'un dais rouge sang, derrière le rideau duquel se dessinait une forme féminine.

« Je vous salue ma chère tante ! »

Apollon s'appliqua dans sa révérence, inclinant le buste et pliant les genoux pour marquer sa déférence et son respect envers la déesse. Il détestait montrer tout signe d'infériorité à un autre dieu, mais il n'avait pas le choix : il était là pour demander un service.

« Je vous salue, Ô Dieu Apollon, mon neveu ! Que me vaut l'honneur de votre visite ? »

La voix était douce et suave. Trop au goût d'Apollon.

« Je viens vous proposer un moyen de vous venger de la disparition de votre époux, le Seigneur Hadès, et par la même, infliger un cinglant avertissement à cette chère Athéna et à cet orgueilleux Ordre d'Ermengardis. »

Perséphone ne répondit pas, toujours cachée derrière l'épais rideau. Apollon crut reconnaître le froissement d'un éventail, agité trop vivement.

« Vous n'êtes pas sans savoir que le honteux traité, signé entre mon père et les représentants de la race humaine, prévoit qu'Athéna cède ses chevaliers à l'Ordre d'Ermengardis. Je considère que ces combattants et leurs armures appartiennent à l'Olympe, et font partie d'une certaine élite. Il est ainsi absolument hors de question que nous laissions ces guerriers rejoindre l'Ordre, dirigé par deux monstres !

– Je ne vous suis pas très bien, cher neveu… Comment comptez-vous aller à l'encontre du traité, et surtout, de la volonté de votre père ?

– En cédant à ce stupide Ordre d'Ermengardis d'autres chevaliers… Ceux qui avaient été punis par les Dieux pour s'être opposés à votre époux, il y a dix-sept années terrestres. Leurs âmes ont été changées en statues et emprisonnées dans une colonne de pierre. Ils sont la preuve tangible que les humains ne doivent pas s'opposer aux divinités du Sanctuaire de l'Olympe.

– Vous voulez que je ramène à la vie ces hommes ? Il en est hors de question ! Ils sont en partie la cause de la défaite de mon époux ! »

Perséphone s'agita derrière son rideau comme preuve de son indignation. Apollon sut qu'il avait marqué des points et que la déesse était prête à accéder à sa demande.

« Songez, chère Perséphone… Quelle pire punition pour un Chevalier d'Or que d'être ressuscité, dans un corps étranger et faible ? Quelle déchéance pour ceux qui ont cru pouvoir défier les Dieux ! De plus… » Apollon baissa la voix et fit un pas en direction du trône, dont il n'était plus qu'à quelques mètres. Avec un sourire machiavélique, il porta le coup de grâce aux hésitations de sa tante. « De plus, je vous laisse le choix de la façon de les faire revenir à la vie… Faites-les souffrir autant qu'il vous plaira ! »


France, Paris 9 janvier 2004, 22 h (January 9, 9:00 PM GMT +01 :00)

L'immeuble était silencieux lorsque Gabriel de Rivaux rentra chez lui après une longue journée de travail. Ce jeune homme de vingt-huit ans était habitué aux horaires à rallonge depuis qu'il avait été embauché dans le bureau d'études d'un grand constructeur automobile. Alors que beaucoup de ses collègues s'en retournaient chez eux vers 17 h 30, Gabriel restait jusque tard le soir. La plupart du temps 21 h, parfois plus comme ce soir-là. Pas étonnant que sa dernière petite amie l'ait plaqué en claquant la porte...

Gabriel pendit son lourd manteau sur un cintre, secouant les flocons de neige qui y étaient accrochés. Il neigeait ce jour-là, la température ayant brusquement baissé en cours de journée. Il enleva sa veste, défit sa cravate, et s'assit sur son divan, un verre de cognac à la main, contemplant le paysage de Paris recouvert de son linceul blanc. De son studio, il voyait les toits qui s'étaient teintés de blanc, avec des reflets orange, créés par l'éclairage particulier des lanternes. Surplombant cette mer de cheminées et de tuiles, la Tour Eiffel resplendissait d'un rouge criard.

« Une chose est sûre : j'ai bien fait de choisir cet appartement, à deux pas du Champ de Mars ! » se félicita-t-il.

Fort de cette certitude, le jeune homme se carra plus confortablement dans son divan, rejetant en arrière ses longues mèches qui lui tombaient sur ses épaules, et but une gorgée de cognac. Le liquide lui brûla la gorge lorsqu'il l'avala, sensation qui fit très vite place à un sentiment de bien-être, alors que l'alcool se diffusait dans ses veines.

Son téléphone portable résonna au son d'une musique électrique. Sur l'écran, le nom de Marie clignota en vert fluo. Il sourit immédiatement d'aise.

« Allô ! » Au bout du fil, une douce voix féminine l'invitait à le rejoindre au Tanja, où la jeune femme comptait se rendre à partir de minuit. « Merci, Marie, je pense que je vais faire un saut... » Gabriel répondit avant de raccrocher, l'air ravi. « Petite sortie avec la belle Marie ! La chance me sourit pour une fois ! » Il éclata de rire, passant une main nerveuse dans ses cheveux, et jeta son téléphone sur le divan.

Souriant béatement, Gabriel s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit. Les rues étaient désertes, l'atmosphère était silencieuse et calme. Une sorte de magie régnait en cette nuit.

« La magie de la neige ? Bon ! Ce n'est pas tout, il faut penser à la tenue de ce soir ! »

Il entendit un bruit de pas et de cliquetis derrière lui, si sinistre et tranchant avec l'ambiance pleine de sérénité qu'il se retourna. Gabriel n'eut pas le temps de prononcer un mot qu'une main gantée de fer s'abattit sur sa gorge, et une autre lui saisit le bras droit, le tordant violemment. Il laissa tomber son verre qui roula à ses pieds, et essaya de se dégager. Vaine tentative ; la pression se fit plus forte sur son cou et son bras. Mais qui pouvait être son assaillant pour le maintenir immobilisé ainsi, comme un pantin sans force ? Il était pourtant lui-même un gaillard solidement bâti !

Gabriel se sentit soudain projeté dans les airs et s'écrasa contre un mur de son appartement, retombant sur le sol dans un fracas d'étagères brisées. Hébété, il ne put se relever tout de suite. Il entendit des voix murmurer autour de lui, mais ses oreilles bruissaient trop pour qu'il puisse saisir quoique ce fût. Il fut alors soulevé de terre et comprit que son agresseur l'avait empoigné fermement et le remettait debout.

Gabriel ouvrit les yeux et vit tout d'abord le bourreau qui le maltraitait ainsi : il était incroyablement grand, le corps couvert d'une sorte de cuirasse noire d'un autre âge. Derrière lui, une femme aux longs cheveux de jais le regardait d'un air amusé, tenant une petite amphore à la main. Dans un effort surhumain pour son état, il parvint péniblement à articuler :

« Qui -? Qui êtes-vous ? Que- ? »

Gabriel n'eut pas le temps de terminer sa phrase qu'il reçut un coup violent en pleine poitrine. Il sentit le sang lui monter à la tête, et ses oreilles se remirent à bruire de plus belle. Puis tout s'assombrit autour de lui : son esprit était comme happé dans un grand trou noir. La chute était inexorable, terrifiante.

O

La tête du jeune homme pencha sur le côté, inerte.

« Il s'est évanoui, Maîtresse. » informa le géant en tournant le corps de sa victime de façon à ce qu'il soit face à sa complice. Celle-ci s'était approchée et dodelinait de la tête.

« Pauvre jeune homme » se lamenta la jeune femme en caressant une joue pâle. « Mais de son sacrifice découlera le salut de mon Amalric. » Sa main gauche s'enfonça dans les longs cheveux, et elle déposa un tendre baiser sur les lèvres. Elle se dégagea lentement et contempla le visage endormi avec un certain étonnement. « N'est-ce point le doux visage de Gàbor, frère de Bàlint ? » demanda-t-elle en adressant un regard interrogateur à son complice.

« C'est une coïncidence, Maîtresse. Il lui ressemble, mais ce n'est pas lui » le centurion répondit, impassible.

Les yeux de l'inconnue brillèrent d'une lumière trouble, et ses lèvres se tordirent en un étrange rictus. Elle caressa d'un geste tendre la joue du jeune homme.

« Mon beau guerrier, je ne pensais jamais te revoir. Me pardonneras-tu un jour de t'avoir tant fait souffrir ? »

Elle passa sa main sous la nuque de l'endormi, comme pour le bercer.

« Maîtresse ? demanda le géant, tentant de ramener doucement la femme à la réalité.

– Oui, la mission... »

Elle ouvrit l'amphore en or qu'elle tenait dans sa main droite. Il s'en échappa des volutes de poussières dorées, qui tournoyèrent autour du col ciselé. La jeune femme ferma les yeux et se mit à psalmodier dans une langue étrange, sorte de mélange de grec et de latin. Elle dirigea l'amphore vers le visage privé de conscience, priant avec une ferveur grandissante. Les volutes recouvrirent entièrement le visage de Gabriel, le faisant resplendir de mille feux. Puis, leur éclat faiblit, et elles disparurent lentement.

La femme approcha son visage de celui du jeune homme toujours inconscient, et y déposa un nouveau baiser.

« Te voilà de nouveau parmi les vivants, Camus, chevalier du Verseau.

– Maîtresse ?

– Viens, il faut partir… Notre mission ne fait que commencer » lui répondit la femme en esquissant une sorte de danse, faisant onduler gracieusement sa longue robe et ses voiles noirs.

Le géant en armure laissa tomber sa proie à terre et s'évapora comme par enchantement, à l'instar de celle qu'il appelait « Maîtresse ».

O

Ce fut un courant d'air froid qui réveilla Camus. Il ouvrit péniblement les yeux, et comprit qu'il était tombé sur le côté, près d'une fenêtre d'où lui parvenait un vent glacial. Au travers de la vitre, il devina les contours des toits et une lumière aveuglante, orange vif. Il tenta de bouger, mais la douleur lui arracha un cri : son dos était comme brisé, tout comme ses jambes et ses bras. Il sentait le sang s'échapper d'une plaie à la tête, coulant sur son front et sur sa joue.

Où était-il ? Dans quel corps était-il ? La seule pensée qui traversa l'esprit de Camus en cet instant était que ce n'était pas sa propre enveloppe charnelle qu'il avait réintégrée.

Il n'eut pas le temps de se poser davantage de questions et s'évanouit.


Espagne, Barcelone 9 janvier 2004, 21 h 50 (January 9, 9:50 PM - GMT +1:00)

Armando Delavega tapotait frénétiquement sur son clavier d'ordinateur, à la recherche de ce maudit bogue qui bloquait une partie de son site Internet.

« Bon sang, mais d'où il vient ce problème ! »

À vingt-sept ans, ce jeune Barcelonais avait plaqué l'entreprise où il travaillait depuis trois ans et avait créé sa propre boîte d'IT avec deux de ses amis de faculté. Trois mois avaient passé depuis le début de son aventure et il avait déjà compris que ses prochaines soirées pendant un ou deux ans se passeraient là, devant son ordinateur. Mais qu'importe, il se sentait enfin mettre de sa propre destinée. D'habitude, il n'était pas seul, car ses deux amis restaient eux aussi à travailler tard. Mais ce soir, ils étaient partis chasser le sponsor dans une soirée de la Chambre de Commerce de Barcelone.

« Il faut que cela arrive le soir où je me retrouve tout seul ! »

Armando attrapa la bouteille de soda qui était posée à côté de son clavier, les yeux toujours rivés sur son écran. Il détourna la tête, ayant cru entendre un crissement dans son dos. Mais il n'y avait personne d'autre que lui dans le petit bureau.

« Mon vieux, tu deviens paranoïaque... Temps de mettre un peu de musique ! »

Il se leva et heurta sa tête à la petite étagère remplie de livres, au-dessus de son bureau. Il soupira, songeant une fois de plus que ce poste de travail était trop étriqué pour son mètre quatre-vingt-six. Vivement qu'il fasse fortune et puisse se payer un local digne de ce nom ! Fort de cette pensée, il attrapa une pile de CDs, choisit son préféré et le mit dans le petit lecteur qu'il avait apporté en prévision des longues soirées. La voix chaude de la chanteuse et les guitares électriques interrompirent le silence qui régnait jusqu'à présent dans le bureau.

"How can you see into my eyes like open doors

leading you down into my core

where I've become so numb without a soul..."1

Détendu, Armando se remit au travail.

Soudain, sa tête heurta violemment son écran alors qu'une force incroyable le plaquait contre son bureau. Une main s'était abattue dans son dos et le maintenait immobilisé. Il tenta de se dégager en poussant sur ses avant-bras, mais en vain. Armando hurla de rage, puis de douleur : une autre main venait de s'abattre d'un coup sec sur ses omoplates. Il sentit le sang lui remonter à la bouche, envahir son cerveau, puis couper net sa respiration. Il tenta d'aspirer de l'air, mais ces poumons ne semblaient plus fonctionner. Sa vision se brouilla et l'écran bleu de l'ordinateur s'assombrit.

"Don't let me die here there must be something more

Bring me to life"1

Ces paroles résonnèrent dans la tête d'Armando, avant qu'il ne se laisse happer par l'obscurité.

O

« Il a perdu conscience, maîtresse. » fit le géant, en s'écartant respectueusement du corps d'Armando pour laisser place à sa complice.

Elle s'approcha d'un pas lent et posa l'amphore près du jeune homme. Elle appuya sa propre tête contre la table et regarda le visage d'Armando, dont les yeux bruns, cachés par quelques mèches noires, étaient toujours ouverts. Elle passa une main joueuse dans la chevelure sombre, l'ébouriffant tendrement. Elle se mit à rire joyeusement, comme enchantée par ce jeu.

Le géant la regardait s'amuser, sans bouger.

« Maîtresse Ishara ?

La jeune femme lui jeta un regard amusé où toute raison était absente.

– Je sais, il est temps d'accomplir le rituel… »

O

Shura bascula de la chaise, et heurta violemment le sol. Il aurait voulu hurler, tant respirer lui était douloureux et surtout effrayant. C'était un acte qu'il n'aurait jamais imaginé pouvoir se reproduire, si tant est que de là où il venait, il ait eu conscience de quoi que ce fût. Comment était-il arrivé ici, dans ce corps ? Pourquoi était-il revenu à la vie ?

Une lumière blanche l'aveugla et il entendit la douce mélodie de violons, soudain couverts par des bruits métalliques qui lui vrillèrent le cerveau.


Japon, Quartier Général d'Ermengardis 10 janvier 2004, 7 h 50 (January 9, 10:50 PM - GMT +09 :00)

Les volets étaient fermés et aucune lumière ne filtrait à l'intérieur du bureau où travaillaient les deux Grands Maîtres d'Ermengardis. Eleny s'était assise sur l'un des divans et consultait avec grande attention les grands titres de journaux du monde entier. James, quant à lui, était assis à son secrétaire et lisait son courrier électronique. Il était d'ailleurs presque arrivé à bout de ses nombreux e-mails lorsqu'un nouveau message arriva. L'expéditeur était le Grand Chancelier du Sanctuaire Terrestre. Si le cœur de James avait encore battu, il se serait peut-être arrêté, car ce genre de communication était totalement inhabituel de la part de l'ancien Sanctuaire d'Athéna.

Fébrile, James ouvrit le message. Ses yeux parurent de plus en plus exorbités au fur et à mesure qu'il le déchiffrait ligne par ligne. Il abattit finalement un poing de rage sur son bureau, brisant la vitre en verre qui le recouvrait.

Eleny sursauta devant cette colère imprévisible.

« Comment ose-t-il ? » gronda James entre ses dents.

Sa compagne s'approcha de lui et regarda l'écran ; ses traits se crispèrent à la lecture des premières lignes.

« Grand Maître James Gladstone, Grand Maître Eleny de Wessex,

Permettez-moi de vous informer au nom de sa divinité Apollon, Dieu de la Musique et du Soleil, que votre requête portant sur le transfert des chevaliers d'Athéna à l'Ordre d'Ermengardis a été acceptée. Nos envoyés sont déjà à pied d'œuvre dans plusieurs pays, à la recherche des vaisseaux qui recevront les âmes des chevaliers d'or impliqués dans la dernière Guerre Sainte opposant Hadès à Athéna. Nul n'est besoin de préciser que le crime dont ils se sont rendus coupables dix-sept années terrestres auparavant requiert le maintien d'une sanction exemplaire à leur encontre.

Par ce geste de bienveillance à l'égard de l'Ordre d'Ermengardis, le Dieu Apollon estime clore le contentieux existant avec le Sanctuaire Terrestre. »

S'en suivait une formule de politesse au style ampoulé, et un long nota bene où étaient listés les quatorze noms des futures victimes ainsi que leur ville de résidence.

« C'est horrible ! » murmura Eleny, choquée par le subtil mélange de provocation et de sadisme de cette missive.

« Il faut contacter nos équipes les plus proches. » James saisit le combiné du téléphone qui était posé sur le bureau et composa fébrilement un numéro. « Allô, Shina? Il se passe quelque de chose d'imprévu en ce moment même à Paris. »


Italie, Naples 10 janvier 2004, 0 h00 (January 9, 11:00 PM - GMT +1 :00)

Le jeune détective Lorenzo Mastroianni salua ses collègues de la main. Il s'apprêtait à sortir lorsque son supérieur, le commissaire Tognazzi, le héla joyeusement.

« Lorenzo ! N'oublie pas de te peigner demain matin ! On n'est pas dans un opéra rock ici ! »

Lorenzo sourit à la boutade. Sa coiffure en bataille, aux cheveux dressés sur la tête, lui valait de la part de ses compagnons de travail de fréquentes plaisanteries, et divers surnoms, dont le plus usité était le « porc-épic ». Blagues dont il ne s'offusquait jamais ; au contraire, il les trouvait drôles.

« Je vais y penser chef ! Ciao ! A domani! »

Il sortit sur le perron du commissariat et releva le col de son manteau contre son visage pour se protéger du froid brouillard qui enveloppait Naples. Il tira son étui à cigarettes et son briquet d'une poche de son manteau. La lumière de la flamme éclaira légèrement son visage, révélant deux yeux bleus rieurs, un nez droit et des lèvres minces. Il tira une bouffée sur sa cigarette et releva les yeux sur la cour du commissariat, à demi dissimulée par la brume glacée.

Ce jeune napolitain de vingt-sept ans n'était pratiquement jamais sorti de sa ville natale, sauf pour faire une école de police à Rome pendant trois ans. Dernier garçon d'une famille de quatre enfants, il avait rapidement appris à aimer cette ville, aussi bien qu'à en voir les dangers. Ses parents avaient particulièrement veillé à l'éducation de sa progéniture, et surtout à ce qu'elle ne tombe pas dans les mains des recruteurs de la mafia locale. La belle ville de Naples souffrait depuis des décennies de cette gangrène, et de nombreux camarades de classe de Lorenzo étaient passés du mauvais côté de la barrière dès le lycée, voire le collège. Peut-être en réaction à ce qui se passait autour de lui, le jeune Lorenzo se mit à développer un sens aigu de la justice, et décida qu'il rentrerait dans la police quand il serait grand. Ce qu'il fit à l'âge de vingt-deux ans, contre l'avis de sa famille.

Lorenzo sortit de la cour du commissariat, et se dirigea vers le parking couvert où il avait laissé sa voiture. Celui-ci était désert à cette heure avancée de la nuit, et il se dégageait une atmosphère mystérieuse et oppressante. Le jeune inspecteur n'était pourtant guère impressionné. Grand et solidement bâti, il portait également son arme de service et songea qu'il ne risquait pas grand-chose ainsi. Il s'approcha de son Alfa 156 et chercha la clé dans sa poche de manteau. Lorsqu'il releva les yeux, une femme se tenait de l'autre côté de sa voiture et regardait dans sa direction. Lorenzo fut surpris non pas par présence, mais par son regard : ses yeux bleu vert exorbités reflétaient la pure folie.

Elle ne le fixait pas lui, mais la personne qui se trouvait derrière lui. En tout cas, c'est l'idée qui traversa l'esprit de Lorenzo, et instinctivement il porta sa main sur la crosse de son arme, rangée dans son étui, contre sa poitrine. Il dégaina et se retourna.

Une main ferme saisit son poing armé et le lui tordit sans aucun effort. Lorenzo hurla de douleur et malgré lui, laissa tomber son pistolet. Reprenant un tant soit peu la maîtrise de son corps, il attrapa son assaillant à la gorge et tenta de le repousser, mais en vain. Le géant qui se trouvait devant lui ne bougea pas d'un pouce. Il saisit de sa main libre Lorenzo par l'épaule et le précipita contre une des colonnes du parking. Lorenzo crut que tous ses os allaient être broyés sous le choc. Il retomba à terre, à demi conscient, plongé dans l'obscurité que la perte de ses sens avait engendrée. Comme dans un rêve, des bruits de pas résonnèrent près de lui. Puis on l'attrapa une nouvelle fois à la gorge, le soulevant de terre, avant de le plaquer sans ménagement contre le mur.

« Lâche-moi… espèce de lâche ! » parvint-il à articuler malgré le sang qui envahissait sa bouche.

Un rire cristallin fit écho à sa faible menace. Il sentit la caresse d'une main sur son front, puis le frottement de cheveux contre sa peau. Quelqu'un approchait son visage près du sien, mais il ne sentit pas de souffle de respiration. Une douce voix féminine lui parvint enfin :

« Masque de Mort, chevalier du Cancer, il est temps pour toi de revenir dans le monde des vivants. »

Ces paroles énigmatiques furent les dernières que Lorenzo entendit.

A suivre dans la Chronique I : Résurrection (2/4)

NB: (1) Bring Me to Life music video by Evanescence from the album "Fallen"