28. Neville, 4ème partie

Neville rouvrit les yeux sur le plafond de la Salle sur Demande, et se remit à se balancer dans son hamac en touchant le sol de son pied de temps en temps.

Avec un sourire, Neville fouilla dans sa poche de poitrine, et en ressortit la lettre que lui avait encore ramenée Seamus, lettre qu'il avait tant lue et relue que le rouleau de parchemin était à présent totalement plat. Il la déplia, et se lança une fois de plus dans sa lecture :

Neville,

J'ai juste le temps de t'écrire avant que les renforts de Dawlish et des autres crétins du Ministère ne viennent les chercher dans la cave. Comme tu t'en doutes, je n'en ai fait qu'une bouchée. Frank ne tenait pas son talent du ciel, ou de toute autre ineptie.

J'ai donc seulement quelques minutes pour te souhaiter bon courage, et non pas bonne chance : ton talent la remplacera, là où d'autres en auraient besoin.

Tu as mis du temps à le montrer, mais cette année m'a prouvé que tu étais le digne fils de ton père. Je regrette seulement de ne pas l'avoir reconnu en toi plus tôt.

Reste tel que tu es, et botte leur les fesses de ma part. N'abandonne pas. Pas un seul instant, ne perds pas espoir. Tu te bats pour ce qui est juste, et cela fait de toi un homme exceptionnel.

Je te rejoindrai dès que cela sera nécessaire. N'oublie pas que je suis fière de toi.

Ta grand-mère, Augusta Bradford Londubat.

Neville sourit encore, puis replia consciencieusement le parchemin, et le remit dans sa poche : cette simple lettre lui donnait le courage qui lui avait cruellement manqué juste avant de rejoindre la Salle sur Demande.

Il fut interrompu dans sa réflexion par l'alarme habituelle. D'un bond, il se releva, sortit sa baguette et la pointa sur les nouveaux arrivants.

- Qui est responsable de ta venue ici, Cornfoot ? , demanda-t-il.

- Luna. Lors d'un vote vraiment serré, répondit Susan, les mains crispées sur les épaules de son petit frère.

Neville abaissa sa baguette, de même que Lavande et Seamus, et Steven se précipita aussitôt sur lui.

- On a libéré Andrew. C'était lui, l'élève en retenue ce soir. Mais ça a mal tourné, Carrow est arrivée, et on a réussi à s'en sortir grâce à Wayne.

- Wayne ? Mais…

- Il a utilisé une batte de Quidditch que Smith garde au dortoir. Les Carrow vont faire le lien et l'interroger à coup sûr. Il faut prévenir les autres, avant qu'il ne parle.

Steven avait à peine fini sa phrase que Neville avait déjà sorti le Gallion de sa poche. Il espérait de tout cœur parvenir à tous les ramener avant qu'il ne soit trop tard.

Ils ne furent pas longs à revenir : Terry, Michael et Anthony arrivèrent les premiers, ce dernier portant Tracey Davies dans ses bras, au grand étonnement de Neville. Mandy et Su firent irruption dans la Salle deux heures plus tard, pestant contre Maximus Runcorn pour les avoir poursuivies sans relâche pendant près de vingt minutes, avant qu'elles ne parviennent à trouver l'entrée. D'autres résistants des années inférieures arrivèrent au compte-gouttes dans les heures qui suivirent, notamment Abby, Darius et Ludmila, et Neville respira un peu plus facilement quand Susan et Lily firent leur apparition.

Mais son estomac sembla se remplir de plomb quand la porte se referma sur cette dernière. Tout à la joie de leurs retrouvailles, les autres n'avaient encore rien remarqué. Finalement, Neville se tourna vers Susan :

- Où est Hannah ? , lui demanda-t-il d'une voix forte.

Le sourire de Susan disparut, et les pires craintes de Neville furent confirmées. D'une main tremblante, il fouilla dans sa poche et en ressortit le Gallion. Demelza avait laissé un message, disant qu'elle n'était pas menacée et qu'elle resterait encore quelques jours dehors. Mais aucune nouvelle d'Hannah, ni de Jimmy ou de Rachel.

Il tenta d'avaler sa salive malgré le nœud qui lui encombrait la gorge, indifférent à la dispute entre Ernie et Susan.

- Je n'étais plus dehors, tu aurais dû faire attention à elle !

- C'est une grande fille, Macmillan, qui sait se débrouiller. Elle n'était pas au dortoir, elle voulait chercher les potions que toi, tu étais incapable de concocter plus longtemps. Ce n'est pas ma faute, et je ne suis pas sa mère !

- Je vais la chercher, intervint Neville en récupérant sa cape accrochée à son hamac.

- Quoi ?

- Pendant que vous, vous passez votre temps à vous disputer, moi, je vais la chercher.

- Non, Neville !

Il était déjà à mi-chemin de la sortie, quand Susan se posta devant lui, et lui prit les épaules pour le faire reculer.

- Susie…

- D'après ce que tu as dit, si tu ressors, les Carrow te tueront. Tu ne peux pas ressortir, aucun de nous ne le peut.

- On va laisser Hannah dehors ? , demanda Neville d'un ton incrédule. Tu es prête à faire ça ?

- On va attendre. Si au matin, elle n'est pas là…

Neville la regarda un instant, les sourcils froncés, puis se dégagea des mains de Susan et se dirigea vers la sortie d'un pas décidé. Mais au moment de refermer la porte du placard sur lui, celle-ci fut retenue par Ernie : Michael finit de nouer son lacet, et se dirigea vers eux. Seamus s'avançait également, enfilant un pull par-dessus son tee-shirt des Tornades de Tutchill. Neville voulut dire quelque chose, mais Ernie hocha la tête d'un air buté et prit son ami par le coude.

- Non, Londubat.

Une fois arrivés dans le couloir, ils furent accueillis par un silence de mort. Forcément, avec le couvre-feu, ils ne pouvaient croiser aucun élève : mais l'ambiance avait changé, était plus pesante qu'avant la retraite de Neville.

- C'est comme ça depuis… ?

- Non, l'interrompit Seamus en sortant sa baguette de la poche de son jean. Il y a quelque chose de différent.

- La nuit a l'air plus noire, murmura Ernie, sans que Seamus n'y trouve à redire.

Neville ne put qu'approuver, puis il se dirigea sans un mot vers le bureau d'Amycus Carrow, le plus proche, talonné par ses amis.

Il était plus inquiet qu'il ne voulait se l'avouer. Peu à peu au cours de cette année, il s'était rapproché d'Hannah, qui lui était devenue indispensable après le départ de Ginny. Il ne pouvait pas s'imaginer continuer sans elle, même s'il sentait que la fin approchait. Il s'en voudrait s'il arrivait quelque chose à l'une des premières de l'AD pour laquelle il avait senti qu'il devait se battre, celle qu'il devait tout particulièrement protéger, elle qui prenait soin de tous les autres, quand lui les mettait dans les pires situations.

Arrivés au bureau, Neville colla silencieusement l'oreille à la porte, mais aucun son n'en provenait. Ernie et Seamus eurent un mouvement de tête, et Neville enroula ses doigts autour de la poignée et poussa le battant, la baguette levée.

Seamus jeta un coup d'œil derrière la porte, Neville et Ernie inspectèrent le bureau, mais la pièce était effectivement vide.

Toujours en silence, Neville ressortit, et se dirigea vers le bureau d'Alecto : elle était plus dangereuse que son frère, plus intelligente, et plus sadique. A mesure que les secondes s'égrainaient, il sentait l'inquiétude monter en lui. Son sentiment de malaise grandissait, et il ne s'arrêta qu'au dernier angle menant au couloir d'Alecto.

Il regardait la lune sans la voir, à travers la fenêtre qui lui faisait face : il poussa un soupir, et de la vapeur s'échappa d'entre ses lèvres. Il frissonna, redoutant l'idée qui s'insinuait dans son esprit.

- Des Dét…, murmura Ernie, l'air soudain terrifié.

Il fut interrompu par un cri déchirant, venant de derrière eux : sans même se concerter, ils se mirent à courir, aussi vite que possible, tandis que résonnait la voix d'Alecto, plus loin devant eux :

- Dis-le ! Dis-le ! Où sont-ils tous passés ? Où est Londubat ? Dis-le !

- Je… je… s-sais pas ! , hurla Hannah en sanglotant. Je s-sais ri-rien, je l-les ai qui-quittés il y a long-longtemps ! Non ! Non, pitié !

Neville fit exploser la serrure, et il analysa la situation en quelques instants : le varan argenté d'Alecto se tenait entre sa propriétaire et une ombre noire, flottant à quelques centimètres du sol : un peu plus loin, Hannah était recroquevillée sur le sol, tentant vainement de se protéger de la créature maléfique en cachant son visage derrière ses bras.

Alecto se retourna vivement, et fut sur le point de crier quelque chose, quand Ernie et Seamus l'envoyèrent s'écraser contre son bureau par leurs sortilèges. Le souffle court, Neville lutta contre le brouillard qui envahissait son esprit, entendant quelque part une autre femme hurler à s'en déchirer la poitrine.

- Non ! Non ! Je vous en supplie, arrêtez ça ! Ce n'est qu'un bébé !

- Nous en avons besoin pour faire revenir le Seigneur des Ténèbres, l'un l'a détruit, l'autre enfant lui redonnera sa puiss…

- Non ! Je ne…

- Endoloris !

- Tu as eu tort de t'opposer à nous, reprit un homme en essayant de couvrir les hurlements de douleur. Tu nous aurais été précieuse, Alice Atkins…

Il ferma un instant les yeux, priant pour qu'il parvienne à renvoyer le Détraqueur qui, n'ayant plus personne pour le contrôler, se rapprochait de plus en plus d'Hannah.

Sans qu'il s'y attende, il reçut un brusque coup à la tempe, qui l'envoya à terre, sonné. Il n'eut que le temps de voir Amycus sortir de l'ombre et se pencher vers lui, de voir sa baguette exécuter avec précision un maléfice que Neville connaissait à présent par cœur, et il sentit sa joue se lacérer.

- Impedimenta ! , hurlèrent Seamus et Michael.

Le Mangemort vola à travers la pièce, percuta une étagère, et s'écroula au sol, immobile. Sonné, Neville avait du mal à garder les yeux ouverts, et ne parvint à retrouver ses forces qu'en se concentrant sur le Détraqueur s'approchant d'Hannah et d'Ernie, qui tentait de protéger son amie, même si la créature maléfique absorbait peu à peu ses forces.

La voix de sa grand-mère se mêla aux cris qui résonnaient encore dans sa tête, tandis que Seamus et Michael reculaient, produisant une fumée argentée inefficace contre l'ancien gardien d'Azkaban.

Un homme exceptionnel. Cela fait de toi un homme exceptionnel.

Il n'y était jamais arrivé, pourtant. Mais il fallait que cela marche, cette fois-ci…

- Spero Patronum ! , hurla-t-il pour couvrir le brouhaha qui envahissait son esprit.

Une ombre d'argent jaillit de sa baguette, et se précipita sur le Détraqueur : Neville eut à peine le temps de voir ce dernier reculer vers la fenêtre, avant que son coude ne cède sous son poids, et qu'il ne s'écroule contre les dalles froides et poussiéreuses, en sombrant dans l'inconscience.

Mais il reprit ses esprits quelques secondes plus tard, luttant pour rouvrir les yeux, sous les claques que lui administraient Seamus sur la joue qui n'était pas en sang. Et enfin, Neville se rappela d'elle. Mais elle semblait être en sécurité, entre les pattes avant de l'animal argenté : le renard de Seamus et la chouette de Michael se tenaient également à proximité. Les garçons avaient dû réussir à les produire après l'apparition du Patronus de Neville. Ce dernier resta un moment ébahi, quand il croisa le regard paisible de son Patronus, dont il n'avait jamais connu la forme… Il acquiesça doucement dans sa direction, et le Patronus s'évapora, sous les yeux médusés d'Ernie, qui finit par reporter son attention sur Neville.

- Hannah ? Hannah !

Il se précipita sur elle, et tenta d'écarter ses bras.

- N-non ! Non !

Hannah se débattit autant qu'elle le put, tremblant de tous ses membres : Neville finit par la prendre dans ses bras, tentant de la contenir autant qu'il le pouvait.

- Ma… Maman, sanglota-t-elle en tremblant. Je l'ai ent-ent-entendue. J-Je… elle est, est m-morte, Neville.

- Je sais, répondit Neville en la serrant contre lui.

Il tentait de la calmer, mais elle tremblait toujours autant.

- Elle refait une crise de panique, expliqua Ernie à mi-voix.

Quelque chose revint à l'esprit de Neville à ce moment-là : la jeune femme lui avait confié que, plus petite, elle était sujette aux bégaiements et à des crises plus violentes encore. Seule sa mère parvenait alors à la calmer.

- Tu sais quoi faire ? , demanda-t-il, désemparé.

- Ce que tu fais, répondit-il.

Neville fronça les sourcils, avant de reporter son attention sur Hannah. Et il comprit ce qu'Ernie avait voulu dire : sans s'en rendre compte, il avait commencé à lui caresser les cheveux, ses doigts frôlant sa nuque au passage. Et progressivement, les tremblements d'Hannah se calmaient, la jeune femme respirait plus facilement, ses bras autour du cou de Neville.

- Hannah ? , murmura-t-il à son oreille. Tu peux te lever ? Tu veux rentrer à la maison ?

Elle ne fit qu'acquiescer, et Ernie se pencha pour la remettre sur pied. Neville passa un bras autour de ses épaules, et la guida hors du bureau.

A leur retour, Jimmy et Rachel avaient également rejoint la Salle sur Demande. A la fin de leur récit, Ernie donna un somnifère à Hannah, qu'elle avala sans broncher, et Neville la laissa dormir dans son hamac, déterminé à veiller sur elle jusqu'à son réveil. D'un air absent, il regarda autour de lui, observant avec attention les personnes présentes autour de lui, occupées à diverses tâches : ils étaient en sécurité, à présent. Il avait réussi.

Il se tourna à nouveau vers Hannah, caressant le poignet de la jeune femme sans y penser, sentant sous ses doigts battre son pouls, fort et régulier, et étrangement réconfortant. Il s'en était fallu de peu pour qu'il la perde aussi : il l'imagina un bref instant allongée dans un lit d'hôpital, le regard fixe et sans vie, et Neville fut parcouru d'un frisson qu'il ne put réprimer.

Seamus s'approcha silencieusement de lui et lui glissa un verre de whisky dans la paume de la main : Neville fut sur le point de protester, mais Seamus hocha la tête d'un air grave.

- Non, crois-moi, mec. Hannah a eu le dernier morceau de chocolat, et en attendant qu'on remette la main sur une barre de Honeydukes, c'est ce qui pourra le mieux te remonter. Et puis, tu es épuisé, toi aussi, non ?

Neville contempla le fond du verre un moment, puis avala son contenu d'une traite, ne pouvant s'empêcher de tousser un peu tandis que l'alcool fort lui coulait au fond de la gorge.

- Qu'est-ce que c'est dégueulasse ton truc, grogna-t-il avant d'avoir pu s'en empêcher.

Seamus eut un sourire, mais s'abstint de toute moquerie.

- Joli Patronus, au fait, dit-il d'une voix étrange, mêlant sarcasme et respect.

- Alors tu as bien vu la même chose que moi ? , demanda Neville, soulagé de pouvoir en parler à quelqu'un. Parce que je n'avais jamais réussi à en faire un, et là…

- Ouais…

Neville acquiesça, mais ne sut quoi répondre : il avait cru que ses yeux l'avaient trompé, mais ce n'était apparemment pas le cas. Il reporta son attention sur Hannah, dont les cheveux brillaient d'un discret éclat doré à la lumière des nombreuses bougies. Il se surprit à penser que même le regard serein du lion argenté n'avait pas été aussi réconfortant, à ses yeux…

oOoOoOo

- Stop ! Stop ! , s'exclama Neville en levant les mains pour réclamer le silence. On s'arrête, je crois que c'est clair.

- Non ! , répliqua Ernie de l'autre côté de la salle. Tu arrêtes le match simplement parce que Gryffondor a l'avantage !

Hannah acquiesça vigoureusement, essuyant la mousse à raser de ses cheveux, tandis que Seamus remuait doucement un blaireau dans le peu de stock de mousse qu'il lui restait encore, torse nu, tout sourire, prêt à reprendre la bataille.

Terry agitait vigoureusement l'objet qu'il avait appelé « bombe », esquissant déjà un sourire d'excuse à sa prochaine victime, Ernie, qui contestait toujours la décision de l'arbitre improvisé :

- On ne peut pas être juge et partie, et là, c'est clair, tu as une préférence pour Gryffondor. Et en plus, vous avez l'avantage numérique ! Vous…

Il fut interrompu par Anthony, qui s'était emparé de la bombe de mousse et en avait généreusement barbouillé Ernie : Steven et Susan ripostèrent aussitôt, armés d'un blaireau chacun, tandis que Lavande réapprovisionnait Seamus d'un mouvement de baguette.

- Non, allez quoi…

Avant qu'il puisse continuer, Neville reçut à son tour une dose de mousse en plein visage, et comprit rapidement qu'Hannah en était responsable. Il s'approchait d'elle pour se venger quand une lumière rouge clignota, mettant très vite fin à la bataille. La plupart des résistants dirigèrent leur baguette en direction de l'entrée, et Neville entendit un léger soupir de soulagement collectif quand Demelza apparut, ses sourcils levés disparaissant sous sa frange.

Sa baguette pointée sur le cœur de la nouvelle arrivante, Neville réfléchit un instant, puis eut un léger sourire.

- A quand remonte la dernière victoire des Canons de Chudley ?

- Au 24 octobre 1978, répondit aussitôt Demelza d'un air dégoûté. Face aux Tornades de Tutshill. Les mauvaises langues disent que l'arbitre était corrompu. C'est quoi cette question ?

- Tu es bien la seule à Poudlard, hormis Ron et Neville, à être assez fan d'un club aussi mauvais pour connaître la réponse à cette question, répliqua Seamus.

Neville jeta un regard noir à son ami, qui fit semblant de ne pas le voir, mais dont le sourire s'étirait malgré lui. Les élèves baissèrent un à un leur baguette, mais l'ambiance était quelque peu gâchée, et tandis qu'ils remettaient un peu d'ordre dans leur foyer, effaçant d'un geste les traces de leur bataille, Demelza s'approchait de Neville, l'air soudain plus soucieuse.

- Il faut que je te parle.

- Tu nous rejoins, on dirait, dit Neville en jetant un œil au sac de Demelza.

- Je ne supportais plus d'être toute seule. Ca devenait pesant, et j'enrageais de plus en plus.

La jeune fille s'approcha encore, regardant Neville droit dans les yeux.

- Rogue et les Carrow font croire à tout le monde que les membres de l'AD ont quitté Poudlard. Ou plutôt, qu'ils ont enfin réussi à tous vous éliminer.

- Et McGonagall…

- McGonagall sait que c'est faux, rien ne lui échappe au château. Elle a déjà tenté de rétablir la vérité, tout comme Chourave, Flitwick et Pomfresh, mais… Tu sais comment les Carrow font pour persuader quelqu'un…

Neville sentit une bouffée de haine l'envahir en imaginant la directrice de sa maison se faire « convaincre » par l'un des Carrow. C'était une femme forte, cela ne faisait aucun doute, mais elle restait une vieille dame.

- Les plus âgés savent que c'est faux, mais les petits sont désespérés. Tu n'as pas une idée pour leur montrer qu'on est toujours là ?

Neville poussa un profond soupir, se creusant la cervelle pour trouver un moyen de faire comprendre à tous que l'AD n'avait toujours pas rendu les armes. Et c'est en voyant Seamus s'approcher du gramophone et de la vieille valise remplie de disques que le plan parfait lui vint en tête.

- Eh, l'Irlandais ! Tu accepterais de sacrifier un disque de la collection de ton père ?

oOoOoOo

Neville s'installa en haut des marches du grand escalier de marbre, entouré des autres, et fit signe à Demelza. En contrebas, celle-ci fit léviter le gramophone, et le fit passer entre les portes ouvertes de la Grande Salle, où tous les élèves étaient réunis pour le déjeuner. Neville laissa filer une petite balle blanche, qui dévala les escaliers et suivit le gramophone, puis il déplia une feuille de papier blanc, en apparence tout à fait normale. Il sentit ses amis se masser derrière lui pour regarder par-dessus son épaule.

- Voyons ce que ce Z'œil à rallonge va nous apprendre…

Une image en noir et blanc qui tressautait sans cesse apparut presque aussitôt sur la feuille, et Neville reconnut le bas du gramophone, qui venait de se poser sur les dalles froides. Seamus hocha la tête d'un air incrédule.

- Les Weasley sont des dieux, murmura-t-il.

La suite, Neville n'en eut qu'un petit aperçu visuel, mais il s'imaginait parfaitement la scène : Demelza lança un deuxième sortilège pour placer le saphir sur la surface noire du disque, faisant ainsi taire les quelques rares conversations menées à voix basse, et les premières notes s'élevaient, la poussant à prendre ses jambes à son cou pour s'échapper du réfectoire.

- …

La voix du chanteur moldu dérailla, puis une explosion retentit, et Neville vit avec un pincement au cœur de nombreux morceaux de bois s'éparpiller sur les dalles du hall, suivis du bras encore fumant du gramophone. Demelza les rejoignit, à peine essoufflée, aussitôt engloutie dans la masse de l'AD, hérissée de toutes les baguettes des membres, prêts à la riposte. En leur centre, Neville attendit un moment, un sourire s'insinuant sur ses lèvres.

- Ca va marcher au moins ? , demanda Ernie alors que le silence s'éternisait.

Michael et Terry secouèrent leur manche gauche d'un même mouvement, consultant leur montre les sourcils froncés.

- Je ne rate jamais un Sonorus, dit Michael. Avec un maléfice du Perroquet, il n'y a pas moyen que…

- Tu l'as jeté sur tous les murs de la Salle, au moins ? , insista Ernie.

- La ferme, Macmillan, tu…

- Cinq… quatre… trois… deux… un…

Le rythme de la chanson reprit peu à peu, gagnant en ampleur à chaque seconde. Au bout d'un moment, tandis que les Carrow commençaient à s'époumoner, jetant ça et là des étincelles inefficaces sur les murs de la Grande Salle, Neville comprit que s'il entendait si bien les battements, c'était grâce à quelques élèves téméraires, qui battaient la mesure du plat de la main sur les longues tables des maisons. D'autres élèves les rejoignirent, étouffant progressivement les hurlements d'Alecto Carrow.

Neville baissa les yeux sur la feuille qu'il tenait toujours, juste à temps pour voir un pan de robe noire voler.

- Il arrive, dit-il simplement.

Et en effet, un seul regard suffit à Neville pour reconnaître la silhouette du directeur de Poudlard, en contrebas, les lèvres pincées en une grimace furieuse, relevant les yeux sur une bande d'adolescents avec une haine presque palpable. Il vit le bras de Rogue se lever, ses doigts resserrer leur prise sur sa baguette, et les résistants lancèrent aussitôt un bouclier magique. Un écran argenté se dressa alors entre l'AD et Rogue, et le maléfice de ce dernier ricocha et s'écrasa contre un mur du hall.

Les élèves autour de Neville filèrent aussitôt en tous sens, rejoignant la Salle sur Demande par différents chemins. Mais Neville ne put s'empêcher de s'attarder, observant le directeur à travers l'écran de fumée qui déformait les traits de son principal ennemi à Poudlard, bientôt rejoint par les Carrow. Un rictus moqueur étira ses lèvres gercées. Un sentiment d'invincibilité l'envahit soudain, et il ne sortit de sa torpeur qu'en sentant quelqu'un le tirer en arrière.

- Tu es en sursis, Neville, mais n'abuse pas, tout de même, le sermonna Hannah.

Il entendit encore les Carrow mugir des incantations, et le bouclier se brisa sous l'effet conjoint de leurs maléfices, qui passèrent à quelques centimètres à peine du crâne de Neville. Le jeune homme reprit soudain conscience du danger, prit Hannah par la main, et emprunta un passage secret qui les mènerait directement au quatrième étage.

oOoOoOo

- Ab' ? Vous êtes par là ?

Neville sauta au bas du portrait d'Ariana, suivi d'Ernie, qui aida Hannah à descendre. Il y eut du bruit dans la pièce à côté, et tous trois sortirent aussitôt leur baguette : mais finalement, Abelforth apparut, les sourcils froncés, et les observa tour à tour.

- Bonjour, Ab', le salua Neville en lui tendant la main, qu'Abelforth serra comme à contrecoeur. On vient chercher le petit-déjeuner de tout le monde.

- Vous êtes toujours aussi nombreux ?

- Trente-quatre, comme hier. Et cela ne bougera plus.

L'aubergiste eut un signe de tête, leur fit signe de s'asseoir, et revint quelques secondes plus tard en faisant léviter de nombreuses victuailles. Hannah enchanta un couteau, qui se mit à couper des miches de pain en tranches, puis elle en beurrait une sur deux et les laissait à Ernie, qui étalait méticuleusement la confiture avant de remettre les tranches deux par deux, en sandwichs. Abelforth remplit trois tasses de café, et en posa une devant chacun de ses invités, sans un mot, puis s'assit à leurs côtés pour presser des oranges, tandis que Neville écaillait des œufs durs.

C'était un petit rituel qu'ils avaient instauré depuis quelques jours à peine : Neville venait une première fois le matin, en compagnie d'Ernie et d'Hannah, puis revenait pour les deux autres repas avec différents membres de l'AD, pour faire les présentations avec l'homme qui assurait leur survie. Abelforth avait trouvé naturel que la cuisine soit faite à la manière moldue, et les trois jeunes gens n'avaient pas jugé utile de protester : ils restaient ainsi une petite heure, à discuter des dernières nouvelles, avant de se faire assaillir par leurs camarades affamés. Et ce jour-là, la conversation s'orienta comme toujours sur la dernière édition de Potterveille.

- M'étonnes encore qu'il ne se soit jamais fait choppé, celui-là, grogna Abelforth.

- Jordan est doué, il faut le reconnaître, dit Neville en agitant sa main en tous sens pour se défaire d'un morceau de coquille. Mais Harry ne s'est pas fait prendre non plus.

Ernie leva les sourcils d'un air sceptique, et Neville se reprit aussitôt :

- Oui, bon. Presque…

- Ca viendra, les interrompit Abelforth.

Neville, Hannah et Ernie suspendirent leur geste, et Abelforth releva les yeux de ses oranges.

- Et alors, gamins, perdez vos illusions. Potter et ses amis sont en fuite, la dernière fois ils se sont échappés de presque rien, la prochaine…

- Arrêtez ça, l'interrompit à son tour Neville d'une voix tendue. Pourquoi ils ne pourraient pas s'échapper, encore ? Pourquoi voulez-vous qu'il s'arrête ?

Le vieil homme eut un sourire narquois, mais mit quelques instants à répondre :

- Mais il va bien falloir que cela s'arrête, Londubat. L'un des deux cédera un jour. Potter peut être le premier. Il peut en avoir assez, et déguerpir pour sauver sa vie, ou commettre presque volontairement une erreur, et se jeter dans la gueule du loup.

- Il ne fera pas ça, affirma Ernie en hochant vigoureusement la tête.

- Mais il a toutes les chances, et toutes les raisons de le faire. On finit par se lasser de se battre, de vivre comme un animal traqué.

Neville hocha la tête, mais n'ajouta rien : il était fréquent qu'Abelforth ait des phases pessimistes, au point que le jeune homme le soupçonnait parfois de vouloir volontairement saboter le mouvement de rébellion de Poudlard.

- Allons, Londubat, tu n'es pas d'accord avec moi ? Tu vas me faire croire que tu as aimé ta vie ces dix derniers mois ? Que tu veux toujours te battre, encore et encore ? Que tu es prêt à continuer ?

- Je tiendrai le temps qu'il faudra, répondit Neville sans croiser le regard du vieil homme.

Il n'aimait pas la tournure que prenait la conversation : tout comme son frère, Abelforth avait parfois le don de deviner les pensées de ses interlocuteurs, et quand il se pencha vers le jeune homme, Neville sut qu'il ne lâcherait pas le morceau.

- Et si la guerre dure plus longtemps que l'année scolaire, dis-moi… Tu comptes rester tout l'été à l'école ? Repartir chez ta grand-mère ? Prendre le maquis ? Rejoindre l'Ordre, peut-être ? Tu as l'air de croire que Potter reviendra avant la fin de l'année scolaire, insista Abelforth. Mais si le Seigneur des Ténèbres est encore au sommet en septembre prochain ? Tu laisseras les petits sixième année et ceux des années inférieures reprendre le flambeau ? Ou tu viendras ici le 1er septembre pour rentrer à l'école ?

Abelforth se pencha encore, tandis que Neville, d'un geste rageur, jetait le dernier œuf dur dans la petite boîte qui permettrait de les ramener au château.

- Tu es donc prêt à passer ta vie entière à Poudlard, simplement pour ne pas laisser le champ libre à Rogue et aux Carrow ?

Neville finit par croiser le regard du vieil homme, tentant de retenir la colère qu'il sentait monter en lui.

- Vous avez raison, dit-il enfin. Je ne passerai pas ma vie à défendre les plus jeunes, à hanter les couloirs du château à la recherche d'un gamin à aider. Pour la bonne et simple raison que je n'aurais pas besoin de le faire. Harry reviendra, foutra les Carrow dehors, et mettra l'autre imbécile à terre. Je pourrai reprendre le cours normal de ma vie, et…

- Et en attendant ?

Neville ne répondit pas immédiatement, tapotant nerveusement le bord de la table : Abelforth le mettait face à ses doutes, ce dont il n'avait vraiment pas besoin. Il devait déjà assumer ceux de ses camarades. Il devait reconnaître qu'Abelforth avait raison sur certains points, il n'avait pas aimé jouer le rôle d'éternel révolté. Mais Harry, et surtout Ginny, ne lui avaient pas laissé le choix.

- Je tiendrai le temps qu'il faudra…
- Londubat…

- JE TIENDRAI LE TEMPS QU'IL FAUDRA ! , s'exclama Neville en frappant la table du poing. Et si je dois y passer ma vie, ma vie entière, je le ferai ! Et si, par le plus grand des hasards, vous avez raison, et Harry, Ron et Hermione finissent par abandonner, ou si Harry finit par en crever, alors je tuerai moi-même Vous-Savez-Qui ! POUR QUE CA S'ARRÊTE !

Abelforth accueillit sa tirade en levant les mains à hauteur des épaules, et se leva pour faire couler du café et du thé dans des gourdes, auxquelles il jeta un sortilège pour les garder au chaud. C'était le signal de départ : Neville referma la boîte qui contenait les œufs, puis se précipita sur la cheminée, écarta le portrait d'Ariana avec violence, et grimpa dans le passage sans un mot : Hannah et Ernie se levèrent à leur tour, enfouirent les provisions dans leurs grands sacs, saluèrent Abelforth, et quittèrent précipitamment le salon miteux.

Neville les entendit le suivre, mais n'essaya pas de leur parler. Il était furieux contre Abelforth, et contre lui-même, et surtout terrifié à l'idée que son étrange ami puisse avoir raison. Il sentait qu'il n'aurait pas la force de tenir très longtemps, et ne s'imaginait pas revenir en septembre.

Il avait d'ailleurs abandonné ses rêves d'avenir : son futur se limitait au lendemain, aux moyens de protéger l'AD, et si possible encore les autres élèves. Tout au bout du tunnel, il pouvait encore imaginer Voldemort tomber, mais c'était l'image la plus lointaine que son esprit acceptait de former. Au-delà, les mois, les années suivantes, tout était trop lointain, trop incertain.

oOoOoOo

- Et pour finir par une note nettement moins joyeuse…

Groupés autour du vieux poste de TSF, les membres de l'AD écoutaient attentivement Lee Jordan passer très rapidement d'une voix où pointait encore de temps en temps un pouffement de rire, à un ton beaucoup plus sérieux, voire sinistre. Neville sentit également son vague sourire s'effacer lentement de son visage, et se pencha pour augmenter le volume, fébrile et impatient, mais redoutant également les mauvaises nouvelles.

C'était ce qu'on appelait les minutes des disparus, suivies d'une minute de silence. C'était également un rituel, qui ponctuait la journée de ceux enfermés dans la Salle sur Demande. Après, c'était généralement à lui de jouer.

- Matthew et Margaret Lewis. Jerry Wu. Abigail Cochran. Judith Rosenberg. Castor, Calliope, Romulus et Argo O'Brien. James et Elisabeth Ford.

Il y eut quelques exclamations étouffées parmi les sixième année, et une jeune fille de Serdaigle fondit aussitôt en larmes, tandis que Lee respectait une minute de silence, que les élèves n'osèrent perturber.

Puis, tandis que Lee faisait ses salutations du soir et rendait l'antenne, Neville échangea un regard avec Lavande, qui quitta les bras de Seamus et se leva avec difficulté. Atteignant le mur des Résistants, elle décapuchonna un feutre et raya le nom de Lizzie dans la colonne des disparus, et l'écrivit avec application dans l'autre colonne, dans un silence lourd, suivi de la date : 30 avril 1998.

Neville la remercia d'un mouvement de tête, et tourna à nouveau le bouton pour faire taire le grésillement de la radio.

- C'est… plus difficile de reprendre, quand on a connu quelqu'un, mais…

Neville se racla la gorge, cherchant du regard un soutien dans l'assistance, et il croisa celui de Hannah. Il se sentit quelque peu rasséréné, et poussa un léger soupir.

- C'est pour ça qu'on se bat. Pour que ça s'arrête. Pour qu'on n'ait plus besoin d'entendre ce genre d'atrocités, pour que…

- J't'en prie, l'interrompit Anthony d'une voix lasse en se relevant. Faire partie de l'AD n'a pas empêché Lizzie de se faire tuer. Depuis notre petite salle bien confortable, au milieu d'une école de magie, quelle différence veux-tu qu'on fasse ?

- Rien qu'avec le passage depuis la Tête, Harry, Ron et Hermione ont une chance de rentrer au château, ce qui leur serait totalement impossible si nous n'étions pas là. Déjà là, nous faisons une différence.

- Et pourquoi Potter voudrait-il revenir ?

- Tu-Sais-Qui s'attend à ce qu'il revienne, sinon il ne garderait pas l'école sous surveillance aussi étroite. Que personne ne puisse en sortir, ça se comprend, c'est un moyen de pression sur tous les parents. Mais pourquoi ne peut-on pas non plus y entrer ?

- Mais personne ne veut rentrer ici !

- Eux, si. Et Tu-Sais-Qui le sait. Il cache quelque chose ici, c'est certain.

- C'est pas possible, enfin, Neville, il ne pouvait pas…

- Ah ouais ? Et nous, on n'est pas cachés ? Et la Chambre des Secrets, on n'aurait pas dû la trouver, depuis Salazar Serpentard ?

Anthony poussa un profond soupir, et finit par hausser les épaules. Neville attendit encore quelques instants, puis reporta son attention sur tous les autres, restés dans un profond silence tout le long de l'échange :

- Allez. Tout le monde au lit.

Les résistants se relevèrent et se préparèrent pour la nuit. Neville resta un petit moment assis, le regard perdu dans les braises rougeoyantes.

Pourvu que j'aie raison… Il faut que j'aie raison…

oOoOoOo

Neville mordit à belles dents dans son sandwich au fromage, laissant ses yeux vagabonder sur ses amis : Terry, Parvati et Padma discutaient calmement dans un coin, cette dernière observant attentivement les quelques bleus que Terry avait reçu en affrontant les Carrow une dernière fois. Michael et Anthony étaient plongés en pleine conversation, chacun dans leur hamac. Susan jouait aux échecs avec son frère, jetant de temps en temps une remarque acerbe à Ernie qui ne cessait de faire des commentaires sur sa façon de jouer. Lavande et Seamus étaient comme toujours lovés dans le même fauteuil. Megan et Wayne s'étaient retirés dans un coin, et ce dernier semblait tenter d'expliquer quelque chose de la plus haute importance à Megan, qui hochait la tête avec une moue dubitative. La plupart des autres dormaient profondément.

Il sursauta quand Hannah s'assit à terre à côté de lui et s'adossa contre les coussins du vieux canapé derrière eux. Sans un mot, celle-ci déboucha une bouteille de Bièraubeurre et la lui tendit, avant de boire elle-même au goulot de sa bouteille. Elle ne croisa pas son regard, et se mit elle aussi à contempler l'AD au grand complet.

Neville eut un léger sourire. Il se sentait presque bien, ici, à côté d'elle.

- Neville ?

Le jeune homme sursauta une nouvelle fois et fut aussitôt sur ses pieds. Ariana lui souriait depuis son cadre, avec un air espiègle et un peu mystérieux.

- Il y a quelqu'un, au village, qui voudrait monter au château.

- Qui ?

Il se rapprocha lentement, sans se rendre compte que tous les autres s'étaient tus et suivaient leur conversation.

- Quelqu'un que tu attends depuis quelques jours, répondit Ariana, son sourire s'élargissant encore.

Neville s'approcha, redoutant presque ce que son étrange amie pourrait bien lui dire.

- En fait, ils sont trois.

Il y eut quelques exclamations étouffées, et il sentit d'autres membres se relever de leur hamac. Il acquiesça lentement, puis sortit sa baguette et se tourna vers les autres, un sourire presque timide aux lèvres.

- Je vous l'avais dit, murmura-t-il en les regardant tour à tour.

- Vas-y, l'encouragea Hannah avec un signe de tête en direction du portrait d'Ariana. Va les chercher.

Neville acquiesça une nouvelle fois, puis écarta le portrait d'une main tremblante et se glissa dans le passage.

Enfin.

Tandis qu'il marchait, une voix désagréable chantonnait à son oreille qu'il rêvait, qu'il se réveillerait en sursaut et s'écraserait sur le plancher de la Salle sur Demande, se maudissant pour avoir encore espéré l'impossible. Harry, à Poudlard ?

Il aurait voulu demander confirmation à Ariana, dont l'ombre blanche l'accompagnait toujours, mais les mots restaient coincés dans sa gorge. Il aurait voulu courir, pour savoir plus vite, et en même temps, son espoir serait réduit à néant plus vite si ce n'était pas Harry. Et il sentait que s'il devait subir une telle déception, il ne pourrait pas s'en relever, recommencer, et continuer comme avant.

Dans un état second, il envoya la nouvelle à Ginny et Luna, espérant de tout cœur que ce n'était pas une fausse alerte.

Mais quand il parvint enfin au bout du tunnel, le sourire lui revint : il aurait reconnu la masse de cheveux noirs en désordre entre mille.

Un cri de joie s'échappa de sa poitrine, et c'est avec bonheur qu'il sauta au bas de la cheminée et se jeta sur Harry.

- Je savais que tu viendrais ! Je le savais, Harry !

Il le serra contre lui, touchant enfin son meilleur espoir, fier d'avoir cru en lui durant ces interminables mois, ne pensant même pas qu'un tel accueil pouvait paraître effrayant de prime abord. Et par-dessus son épaule, il vit Ron et Hermione, et hurla de joie une nouvelle fois. Il étreignit Ron, dont le sourire en disait long sur ce qu'il devait penser, et finit par saisir Hermione à la taille, qu'il souleva de terre un bref instant : elle aussi lui avait manqué. La première à avoir cru en lui, et elle était là, saine et sauve, riant doucement, un étrange charme indiscipliné émanant d'elle. Il en aurait voulu à Harry, et surtout à Ron, s'il était arrivé quelque chose à son premier ange gardien.

oOoOoOo

Neville fronça légèrement les sourcils quand la porte se referma sur Ron et Hermione, mais son attention fut vite détournée par la sensation que quelqu'un l'observait. Il se retourna, et ses soupçons furent confirmés : Ginny sourit légèrement, caressant d'un geste absent l'étoffe élimée du pull de Neville, sans pour autant croiser son regard.

- Tu as changé.

- Bien obligé, répondit-il, un peu sur la défensive.

A présent qu'il la voyait saine et sauve, il ne pouvait s'empêcher de la rendre un peu responsable de ces dernières semaines, où elle l'avait laissé seul à la tête de l'AD, lui qui aurait voulu rester l'éternel second, à qui on demande moins, simplement pour pouvoir réfléchir à sa vengeance personnelle.

- J'avais toutes les raisons de le faire, Neville, dit-elle en relevant le regard vers lui. Je ne me suis pas trompée.

Et en même temps... Grâce à elle, il avait pu penser à autre chose, oublier un peu Bellatrix Lestrange, qui l'obsédait depuis son évasion deux ans plus tôt. Si son ennemie ne l'avait pas quitté, elle occupait une part moins importante de son esprit, et lui prenait moins de forces : elle n'était plus qu'un objectif parmi d'autres, le principal, mais il avait encore d'autres choses à faire.

Il revint à la réalité en croisant le regard interrogateur de Ginny, et consentit à hausser les épaules, déterminé à ne pas lui donner raison aussi facilement. La jeune femme sourit, se hissa sur la pointe des pieds et passa les bras autour de la nuque de Neville, le serrant très fort contre elle. Quelque chose céda en lui, et il entoura la taille de Ginny de ses bras pour la soulever légèrement de terre, tandis qu'elle enfouissait son visage dans le creux de son cou.

- J'ai eu tellement peur pour toi, avoua-t-il d'une voix faible.

- Et moi donc, répondit-elle en tentant de refouler quelques larmes.

Ils restèrent ainsi quelques secondes à peine, les yeux fermés, heureux de leurs retrouvailles, quand…

- Ginny !

La jeune femme lâcha prise, se retourna, et blêmit un peu en voyant Mrs Weasley se diriger vers elle d'un pas déterminé. Les deux femmes s'engagèrent aussitôt dans une joute verbale dont elles avaient le secret, et Neville s'écarta un peu.

- Neville Londubat.

Le jeune homme se retourna une nouvelle fois, et son sourire revint aussitôt.

- Professeur Lupin.

Ce dernier serra sa main avec chaleur, entre les siennes, un sourire aux lèvres que Neville ne lui avait jamais vu.

- Je suis très heureux de vous revoir, Neville, reprit-il, son sourire s'effaçant quelque peu.

- Et moi donc, m'sieur, dit Neville en rougissant devant la fierté qu'il pouvait lire dans le regard de son professeur préféré.

Celui qui lui avait fourni une arme supplémentaire pour se défendre contre Rogue, semblait incapable de lui lâcher la main, semblait être particulièrement fier de lui en cette soirée où, il le sentait, tout allait basculer.

oOoOoOo

- Susie !

Susan se retourna au dernier moment, et parvint à s'abriter derrière un piédestal vide, avant que des étincelles orange ne viennent frapper le sol à l'endroit précis où elle s'était tenue une seconde auparavant.

Alerté par son cri, la silhouette encapuchonnée se retourna, et jeta un maléfice silencieux à Neville, qui accourrait dans sa direction.

- Protego ! , hurla le jeune homme en arrêtant brusquement sa course.

Le Mangemort sauta de côté pour éviter son propre maléfice, et Neville en profita pour se cacher derrière l'angle de mur, au détour du couloir.

- Et alors, Neville, ricana son ennemi derrière sa cagoule, on joue à cache-cache ? On m'avait raconté que tu aimais bien ce jeu. Allez, on va jouer, si tu veux. Sors de ta cachette, bébé Neville.

Ce dernier dut s'appuyer au mur pour ne pas tomber. Ce surnom… Il ferma brièvement les yeux, se maudissant pour avoir presque oublié les autres Mangemorts responsables de l'état de ses parents. L'un d'entre eux était à présent à portée de sa baguette. Rabastan Lestrange.

- Votre belle-sœur, hein ? , dit-il d'un ton bravache qu'il n'aurait pu imaginer avoir à une telle occasion quelques mois auparavant.

- Tu m'as reconnu, alors ? Oh, je suis découv…

- Furunculus !

Le sortilège fut rapidement dévié, et le jeune homme s'en voulut d'avoir donné sa position ainsi, pour rien.

- Ce n'est pas gentil, Neville, minauda Rabastan en se rapprochant lentement. Tu aurais au moins pu attendre que je sois vraiment méchant avec toi, pour m'attaquer. Tu aurais pu attendre que je te raconte cette fameuse nuit de novembre, froide et silencieuse…

- Bloclang ! , hurla Neville en visant au hasard au coin du mur.

Il y eut un bruit de métal quand le maléfice ricocha une nouvelle fois sur le bouclier, mais cette fois Neville ne pouvait vraiment s'en vouloir : il voulait juste que ce type arrête, car il savait déjà à quoi s'attendre. Un Détraqueur aurait presque pu lui faire le même effet… Et malgré les bruits d'explosion, les sortilèges, les quelques feux d'artifice que possédait encore l'AD et qui fusaient à quelque distance, les cris, Neville pouvait entendre chacune des paroles de Rabastan, avec plus de netteté au fur et à mesure que l'homme se rapprochait.

- Ton père était à l'étage. Il a accouru en entendant ta mère hurler à s'en casser la voix. Mais Bella s'en chargeait déjà. Il a eu droit au comité d'accueil qu'on réserve aux rebelles dans son genre. Grand et fort, ton papa, mais face à trois Mangemorts, que veux-tu…

Neville s'adossa au mur, incapable de relever le bras pour le faire taire par un sortilège. Des larmes de colère roulèrent sur ses joues moites de sueur.

- Tu dormais dans ton berceau, quand on est arrivé. Tu n'as pas dormi longtemps, en fait, corrigea Rabastan avec un ricanement. Mais tes cris n'ont jamais surpassé ceux de ta maman. Pauvre petite chose. On aurait eu moins de problèmes, si seulement on avait eu le temps de s'occuper de toi…

- Incarcerem !

- Furunculus !

- Endoloris !

- Expelliarmus !

- Rictusempra !

Alors qu'il venait de contourner le mur, Rabastan fut frappé par les cinq sortilèges. Neville vit ses yeux s'écarquiller sous la surprise, puis le Mangemort s'écroula sur la moquette. Il ne le quitta pas des yeux, n'ayant pas besoin de les chercher pour comprendre qui ils étaient : chacun des quatre avait lancé son sortilège préféré. Il parvint finalement à relever le regard, et croisa tour à tour celui de Susan, Anthony, Hannah et Seamus. Il pouvait y lire de la compassion, presque de la pitié, teintée de quelque chose d'autre, que Neville identifia comme de la terreur quand ses doigts engourdis relâchèrent quelque peu leur prise sur sa baguette.

Hagard, il baissa les yeux sur cette dernière, agitant lentement ses doigts : c'était donc ce qu'on ressentait, quand on lançait un Impardonnable. Cette onde de chaleur, cette sensation de pouvoir, qui partait du front et se répandait dans tout le corps, jusqu'au bout des doigts. C'était donc cette sensation que Bellatrix aimait tant.

Il n'eut pas le temps d'y penser davantage. Une brusque explosion fit trembler les murs du château et fit tomber les résistants à terre. De la poussière tomba du plafond en un immense nuage, et les poutres de soutien émirent un grincement menaçant. Neville écarta Hannah et Seamus avant qu'une pierre de taille ne tombe à son tour, suivie d'autres encore. Quand il put relever les yeux de la moquette, il vit l'énorme brèche qu'un maléfice avait créée dans le mur de soutien.

Hannah poussa un hurlement horrifié en voyant une patte velue se glisser dans la brèche, et Neville se releva d'un bond. Anthony et Susan les rejoignirent, à peine égratignés, et dès que l'acromantule fit voir sa tête aux multiples yeux, les maléfices plurent.

Au milieu du tumulte, Neville put encore voir une main sans vie et couverte de pustules, presque écrasée sous la plus grosse des pierres.

Un de moins, pensa Neville, étrangement détaché. Encore deux.

oOoOoOo

Sans trop savoir comment, Neville se retrouva dans le Grand Hall, sans plus aucune réserve de mandragore, de Snargalouff ou de Filet du Diable. Il lançait sortilèges d'attaque et de défense à une telle vitesse qu'il n'avait plus conscience qu'il pensait aux sortilèges, les étincelles jaillissant avant même qu'il formule son intention clairement dans son esprit, comme si sa baguette réfléchissait d'elle-même. Sa grand-mère qualifierait plus tard cet état de transe « d'ardeur au combat ». Pour Neville, l'explication était moins glorieuse : sa frustration, sa rage, sa colère, sa témérité, mais aussi la peur qui l'habitaient depuis si longtemps, avaient finies par s'unir en une terrible puissance, qu'il n'aurait jamais cru posséder, qu'il n'aurait jamais cru pouvoir maîtriser, pour le simple et mince espoir d'une vie meilleure. Dans ce monde ou dans l'autre.

Olivier Dubois mugit une formule complexe à côté de lui, et avec une précision qui lui venait certainement du Quidditch, il parvint à toucher le plus massif des Mangemorts en pleine poitrine.

Neville immobilisa une araignée, qui se retrouva sur le dos à agiter vainement vers le plafond ses pattes trop longues. Mais quand il releva les yeux, le bruit sembla mourir, et tout ralentit autour de lui : elle était là.

Bellatrix semblait lancer un autre sarcasme à la victime qu'elle venait d'envoyer au sol, puis chercha une autre proie, sans remarquer que Neville ne la quittait pas des yeux, le cœur battant. Inconscient de l'agitation ambiante, il se précipita dans sa direction, dérapa sur du jus de Snargalouff et glissa au sol. Il sentit aussitôt quelque chose lui saisir la cheville et le tirer en arrière : Neville se débattit un instant, puis se retourna et, sans réfléchir, tendit sa main libre vers son autre pied, sortit un poignard en argent de sa chaussette et le lança à son assaillant. La lame toucha l'araignée géante en plein œil, et elle lâcha aussitôt prise en sifflant. Il se releva en chancelant, peu sûr de ses appuis, puis repartit le plus rapidement possible. Son cœur manqua un battement quand il vit que Bellatrix se trouvait à présent en face d'une de ses plus proches amies.

- Parvati !

Désespéré par ses jambes qui ne le portaient pas assez vite à son goût, il tentait de les rejoindre, criant à Parvati de se baisser. Comme au ralenti, il vit le sourire de Bellatrix s'étirer encore un peu, puis son bras brandir sa baguette au-dessus de sa tête.

- NOOON !

Dans un dernier effort, il se jeta sur Parvati, et une fois à terre, son amie sous lui, il releva les yeux vers elle. Il était temps. Enfin.

oOoOoOo

Les oreilles bourdonnantes, Neville se précipita sur le perron en entendant le cri de détresse du professeur McGonagall. Il n'avait pas voulu croire à la mort de Harry en entendant Lord Voldemort la leur annoncer, mais en voyant le corps inanimé, il sentit le désespoir l'envahir pour de bon, pour la première fois depuis longtemps, comme si un gigantesque gouffre noir et sans fond s'ouvrait sous ses pieds et l'engloutissait pour une chute sans fin. C'était fini, la guerre était perdue, Harry était mort.

Il ne se joignit pas aux autres qui hurlaient des insultes à l'armée noire qui leur faisait face. Cela ne servait plus à rien. Il revit passer sous ses yeux les dix mois qu'il venait de vivre, durant lesquels il n'avait eu qu'un seul espoir, qu'une seule certitude, et Voldemort avait anéanti tout cela.

Neville retenait Ginny sans même s'en rendre compte, une partie de son esprit seulement persuadée que rien de bon ne pourrait arriver s'il la laissait partir, et qu'au contraire il perdrait vraiment tout s'il lâchait prise. Il entendait à peine la voix de Voldemort, comprenait à peine que ce dernier proférait des mensonges pour insinuer le désespoir dans le cœur de ses opposants.

- Il vous a battu !

La voix de Ron le sortit quelque peu de sa torpeur et lui rendit un peu de clairvoyance : Neville se souvint de la brève conversation qu'il avait eue avec Harry avant que celui-ci ne disparaisse. Il avait commis l'erreur de le laisser partir au rendez-vous de Voldemort, mais il le lui avait bien dit : il continuerait à se battre, ils continueraient tous.

Il avait fait une promesse, un serment, et il devait s'y tenir.

- Il a été tué en tentant de s'enfuir subrepticement par le parc du château, il a été tué en essayant de sauver sa propre vie.

Neville n'en supporta pas davantage. Furieux, il lâcha Ginny, sortit sa baguette du passant de sa ceinture, bouscula tout ce qui pouvait se trouver sur son passage, et s'avança dans le no-man's land, sans entendre les cris, sans voir les Mangemorts qui avaient relevé leurs baguettes, les yeux rivés sur Voldemort, concentré uniquement sur lui.

Ravale tes mensonges, enfoiré…

- Neville va maintenant nous montrer ce qui arrive aux gens suffisamment sots pour s'opposer à moi.

De dépit, de rage et de colère, Neville ne put empêcher une traître larme de s'échapper de ses yeux. Il avait plus peur que jamais, plus qu'au Ministère, plus que lors de cette atroce nuit. Il allait mourir ainsi, aux pieds de Lord Voldemort, après l'avoir défié, dans une vaine tentative de tenir ce qu'il considérait comme une promesse faite à Harry.

- Non, Londubat, bats-toi ! N'abandonne pas ! , murmura une voix à son oreille.

Je ne peux pas ! Que quelqu'un m'aide ! Aidez-moi, je ne peux pas ! , pensa-t-il de toutes ses forces.

Et miraculeusement, son corps retrouva peu à peu sa liberté, et il sentit quelque chose de lourd lui tomber sur la tête, manquant de l'assommer. Sans réfléchir, il leva une main et la referma sur le Choixpeau en flammes, se brûlant au passage, sentant quelque chose de solide sous l'étoffe rapiécée.

Au milieu du brouhaha ambiant, des sortilèges et des capes qui volaient en tous sens, il se remit à genoux, et cligna des yeux en reconnaissant la garde étincelante de l'épée de Gryffondor. Par instinct, le cœur battant à ses oreilles, il enroula ses doigts autour de la garde, et sortit l'épée de son étrange fourreau. Il se releva avec précaution, et d'un regard rapide, il vit le serpent se dresser entre lui et Voldemort, la gueule ouverte, ses crochets menaçant de lui transpercer le bras de part en part.

Tuer le serpent.

Il était le plus proche du reptile. Il accomplirait la dernière volonté de Harry. Il le lui devait.

Le serpent était pour lui.

Neville saisit l'épée à deux mains, l'adrénaline l'empêchant de ressentir la moindre douleur, de voir autre chose que son objectif de l'instant.

Tuer le serpent.

Les yeux plantés dans ceux de son ennemi, il se campa sur ses deux jambes, attendant juste une dernière milliseconde pour frapper.

Tuer le serpent.

Et enfin, au moment où le serpent plongea, Neville releva les bras et, dans un cri de rage qui se perdit dans le vacarme, fit courir la lame tranchante dans le cou épais de l'animal.

Son sang l'aspergea de la tête aux pieds, et quand il releva les yeux, dans un état second, un écran argenté le séparait de la rage de Voldemort.

Comment…

oOoOoOo

Neville s'adossa à la porte de la serre n°1 et la poussa, tenant encore fermement sa baguette d'une main et l'épée de Gryffondor de l'autre. Il les posa sans réfléchir sur la table de travail, alla chercher un mortier, un pilon, et arracha quelques feuilles au pied de dictane, marmonnant une excuse entre ses dents.

Il se mit au travail, mais fut vite distrait par un rayon de soleil, qui frappa la garde de l'épée, faisant étinceler les rubis d'un rouge écarlate. Neville reposa le pilon, et caressa la lame d'un geste absent, revoyant la tête de Nagini voler un instant dans les airs, puis atterrir lourdement sur la pelouse ravagée du parc.

Il saisit la garde d'une main ferme, se retourna et fit tournoyer la lame d'un geste précis, comme le chevalier – son ancêtre, d'après sa grand-mère – dont le portrait trônait dans le salon de la maison d'Augusta Londubat.

Il était certain que l'épée elle-même possédait des pouvoirs : malgré son côté imposant, elle était légère, maniable, et semblait juste être un prolongement naturel de sa main, tout comme sa baguette, à présent qu'il avait pris conscience de ses capacités, et de ce qu'il pouvait accomplir avec celle qui l'avait choisi.

Neville reprit son manège, la lame fendit les airs, et il s'aperçut soudain qu'il venait de trancher la tête de quelques Narcisses, sans que leurs camarades ne s'en émeuvent, trop occupés à tenter de s'observer dans un miroir brisé.

Un peu honteux, il reposa sagement l'épée, rectifia sa bêtise et répara le miroir, puis il reprit sa tâche initiale. Mais au bout d'un instant, il se sentit à nouveau attiré par la relique de Godric Gryffondor, et ne put s'empêcher de la toucher une dernière fois, éprouvant un petit frisson de plaisir à son contact : elle était venue à lui.

- Bébé Neville, pauvre petite chose…

- Non…

- Tu partiras avec moi, petit résistant, tu seras mon dernier…

- NON !

Haletant, Neville se redressa, et passa sa main écorchée sur son front brûlant. Incapable de rester tranquille, il écarta les couvertures avec ses pieds et s'assit sur son matelas. Il mit plusieurs secondes à reconnaître l'infirmerie, et à se souvenir de ce qu'il avait laissé derrière lui avant de s'endormir.

Bellatrix… Et Tu-Sais-Qui. Morts. C'est fini. La guerre… la guerre est finie… Harry est revenu, et a combattu. Il est mort, et il est revenu et…

Neville ferma les yeux et les pressa contre ses poings, tentant de rattraper des pensées au vol, de retrouver un semblant de cohérence.

Voldemort est mort. Je l'ai vu. Harry l'a tué, alors qu'il était censé être mort en premier. Mais… Voldemort est mort. Et la mère de… par la barbe de Merlin… la mère de Ginny a tué Bellatrix Lest… Non, c'est pas possible, c'est…

Mais peu à peu, la réalité envahit son esprit, un peu plus légère que ces derniers mois, mais teintée d'horreur et d'accablement en revoyant le regard vide de certaines personnes qu'il avait connues : Lupin, et celle qu'on lui avait désignée comme sa jeune épouse, Colin, et Fred.

Avec un profond soupir, il releva le regard, et fut comme soulagé de voir une bassine d'eau, du savon, un gant de toilette et des serviettes propres, posés sur une petite coiffeuse. Il eut un sourire absent, se leva et enleva enfin la chemise poisseuse et déchirée de son uniforme scolaire. Il n'avait aucune idée de l'endroit où il avait pu égarer son pull au cours de la nuit. Quelqu'un lui avait encore ôté ses chaussures, et il put facilement retirer ses chaussettes boueuses et gluantes, puis son pantalon lui-même en sale état.

Arrivé devant la cuvette, les oreilles bourdonnantes, il s'observa dans le miroir, sans vraiment comprendre ce qu'il voyait : cela faisait longtemps qu'il n'avait plus regardé son reflet. Il avait perdu beaucoup de poids, et on pouvait à présent presque deviner ses muscles sous sa peau crasseuse et meurtrie. Il avait négligé quelque peu son apparence physique, et une barbe brune de plusieurs jours obscurcissait sa mâchoire. Il se passa une main dans les cheveux, et parvint même à les rassembler en un court catogan à l'arrière de son crâne douloureux, encore à vif à certains endroits. Une cicatrice de la bataille un an plus tôt lui barrait le ventre au-dessus du nombril. Une autre courrait de l'intérieur de son poignet droit jusqu'à l'omoplate, et il en aperçut encore certaines, sans vraiment s'attarder sur elles. Miraculeusement, il ne gardait pas grande trace de la bataille de la nuit précédente, à peine quelques égratignures, quelques ecchymoses, qui disparaîtraient avec le temps. Mais pour le reste, pour ce qu'on ne pouvait pas forcément voir…

Plongé dans ses pensées, il défit le bandage qui recouvrait sa main brûlée, prit une profonde inspiration, plongea ses mains dans l'eau et enfouit son visage entre elles, restant ainsi quelques secondes, jusqu'à ce qu'il ait besoin de reprendre sa respiration. Puis il prit le gant, le mouilla, le frotta contre le savon et commença sa toilette.

Il était dans un état second, sûrement ce que les guérisseurs auraient appelé un état de choc. Ses pensées n'étaient en rien cohérentes, et curieusement n'étaient pas en rapport avec les évènements de la nuit. Il était concentré sur le gant, sur la crasse et le sang qu'il devait faire disparaître, et rien d'autre n'avait l'air d'avoir d'importance.

Il se débarbouilla avec soin, puis grimaça quelque peu en frottant vigoureusement ses mollets : le gauche était égratigné, témoin du manque de docilité d'un Snargalouff, et le droit était scindé d'une cicatrice circulaire, rappel d'une séance de torture au mois de mars dernier.

Le gant frôla les cicatrices qu'il avait dans le dos, et l'éclat cinglant des chaînes de Rusard lui revint en mémoire sous forme de flashs. Il ferma brièvement les yeux et secoua imperceptiblement la tête.

Il se lava ainsi méthodiquement, laissa tomber le gant de toilette une dernière fois dans la cuvette d'eau, et remarqua enfin que l'eau s'était teintée d'un rouge soutenu.

Le bourdonnement dans les oreilles de Neville s'intensifia, tandis qu'il fixait la surface liquide, comme hypnotisé, et les mouvements concentriques qui commençaient à s'atténuer. Et soudain, les images lui revinrent en tête sans qu'il ne le souhaite : la main de Rabastan Lestrange, écrasée sous la lourde pierre, le sourire sadique de Bellatrix et ses provocations, Lavande qui tombait du balcon, l'éclair vert qui frappait Colin Crivey en pleine poitrine, et…

Neville se retourna vivement, mu par son instinct, au moment où Rodolphus Lestrange se jetait sur lui. Sa baguette lui échappa des mains, et Neville jura intérieurement. Ecrasé sous le poids de l'homme, même s'ils étaient à peu près de même corpulence, il était incapable d'atteindre ce mince morceau de bois qui représentait son dernier espoir. Même en se concentrant au maximum, les doigts écartés en direction de la baguette, il ne parvint à faire bouger celle-ci que de quelques centimètres, trop peu pour l'atteindre.

- Petite vermine, grogna Rodolphus en pointant sa propre baguette sur le front de Neville. Tu as tué mon frère.

- Il s'est tué tout seul. Trop occupé à essayer de me tuer moi.

- Et ben je vais le faire à sa place.

Neville vit Lestrange s'humidifier les lèvres d'un coup de langue, prêt à frapper, et en essayant de le repousser, le jeune homme sentit un objet froid sous sa paume : il eut un léger sourire, mais ne bougea plus.

- J'aurais dû faire ça il y a longtemps…

Et au moment où Lestrange relevait le poing serrant étroitement sa baguette, Neville réagit au quart de tour et frappa le premier.

Les yeux de Lestrange s'écarquillèrent, et l'homme bascula sur le côté, la lame en argent profondément enfoncée au-dessus de son nombril. Sans réfléchir, Neville se redressa, reprit le poignard et le retira, arrachant une plainte au Mangemort.

- Dois-je te rappeler que tu as été le premier à t'en prendre à ma famille ? , murmura-t-il.

Il soupesa le poignard un moment, l'essuya sur la moquette déjà maculée de sang, et le glissa dans sa chaussette. Comme inconscient de ses actes, il se remit debout, observa un instant son pull couvert de sang, et l'enleva d'un mouvement fluide. Il le jeta à côté du Mangemort au regard incrédule, et reprit sa route en direction du hall, récupérant sa baguette au passage sans même ralentir, en tendant simplement la main vers elle.

Neville croisa son regard dans le miroir, et eut du mal à reprendre son souffle. Il ne se reconnaissait plus, ces souvenirs étaient ceux d'une autre personne, il n'avait pas… Il regarda ses mains, qui commençaient à trembler, son souffle s'accéléra, il s'éloigna à reculons du miroir, et s'écroula sur le lit en poussant une exclamation horrifiée.

Il savait qu'il était différent en pleine bataille : Ginny lui avait déjà décrit cela, mais il n'en conservait toujours que de vagues souvenirs, qui lui revenaient toujours en bribes et qui refusaient obstinément de former un ensemble cohérent, qu'il pourrait vraiment intégrer dans son vécu. Son comportement face aux Mangemorts et entre les éclairs des sortilèges et les explosions était bien différent de celui du garçon courbé, timide, rougissant et presque bégayant. Il était alors effronté, téméraire, et casse-cou. Mais… meurtrier…

Neville se ramassa sur son matelas, et enfouit son visage entre ses mains : il refusa de fermer les yeux, sentant que le regard de Lestrange viendrait le hanter s'il le faisait. Mais finalement, les larmes dégoulinèrent sur ses joues meurtries, et il sanglota en silence, tentant d'évacuer la pression qu'il avait accumulée ces derniers mois.

- Ah, tu es réveillé, génial, McGonagall avait formellement interdit qu'on te…

Hannah s'interrompit, une main crispée sur le rideau qui entourait le lit de Neville, l'autre tenant une tasse de ce qui devait être du café fumant.

- Neville…

Elle s'avança dans son petit espace, referma le rideau, et posa la tasse sur la table de chevet, avant de s'asseoir à côté de lui. Neville eut vaguement conscience que c'était la deuxième fois que la jeune femme le voyait flancher, et il se rendit compte qu'il n'en avait finalement rien à faire. Il sentit sa main fraîche dans son dos, puis Hannah tira sur la couverture et la lui passa autour des épaules.

- Je l'ai tué, murmura-t-il comme pour lui-même. J'ai tué Rodolphus Lestrange. Il… m'a menacé, m'a accusé d'avoir tué son frère, et…

- C'était de la légitime défense…

- Et alors ? , répliqua Neville en se tournant vers elle. Je l'ai tué. Il n'y a pas d'excuse valable.

- Il l'aurait fait avec toi si tu lui en avais laissé l'occasion, répondit Hannah en le regardant droit dans les yeux, d'un ton sans réplique. C'était une bataille, Neville, la dernière de cette guerre, décisive, et dont dépendait le reste de nos vies, si on survivait ! Et je croyais que c'était ce que tu voulais. C'était pour ça, notre entraînement, non ? « Emmener le plus de Mangemorts avec nous en passant de l'autre côté » ?

Neville resta silencieux en l'entendant reprendre ses propres paroles : il avait souvent répété cette phrase, au cours de leurs entraînements…

- Mais ça n'a rien à voir, entre le dire et…

- Le faire. Oui, c'est sans doute vrai.

Neville baissa à nouveau la tête et ferma les yeux, laissant Hannah lui masser doucement la nuque.

- J'ai du sang sur les mains…

Il sentit Hannah glisser sa main dans la sienne, et serrer avec force, avant d'enfouir son nez juste sous son oreille, et de murmurer :

- Ca ne change rien à toutes les autres choses que tu peux faire avec. Crois-moi. Reconstruire, pour commencer.

Neville tourna légèrement la tête, et ses lèvres se trouvèrent à peine à quelques centimètres de celles de la jeune femme. Il l'observa une dernière fois, croisa son regard, et finit par franchir le dernier fossé qui les séparait encore. Ses lèvres se refermèrent avec douceur sur celles d'Hannah, et elle prit aussitôt son visage entre ses mains, répondant avec autant de tendresse que possible. Il sut en un dernier flash qu'il avait déjà eu le courage de faire cela.

Les mains de Neville quittèrent ses genoux et se posèrent avec précaution sur la taille d'Hannah, l'attirant à lui…

- Tu es réveillé, gén…

Hannah et Neville s'écartèrent aussitôt l'un de l'autre, et la jeune femme se mit à rougir sous le regard ébahi d'Ernie, qui passait de l'un à l'autre sans avoir l'air de comprendre.

- Je… venais juste t'annoncer que Harry t'attendait dans la Salle sur demande, il voulait encore te voir avant de partir avec les Weasley. Et j'ai pensé que tu voudrais encore voir une dernière fois les autres, alors…

- J'arrive, répondit aussitôt Neville en se relevant.

- Non, intervint Hannah en forçant Neville à se rasseoir, une main ferme sur son épaule. Je dois d'abord l'examiner.

- Il n'avait rien hier matin, quand tu l'as drogué.

Neville s'interrompit tandis qu'il passait une chemise, et observa Ernie d'un air incrédule.

- Quoi ? Hier matin ? Tu veux dire qu'on est le… 3 mai ? Et aucun d'entre vous…

- McGonagall a formellement interdit qu'on te dérange. Jusqu'à ce que tu te réveilles par toi-même.

Neville resta encore un moment immobile, puis entreprit de boutonner sa chemise propre, marmonnant dans sa barbe. McGonagall, évidemment…

- Je peux l'examiner aussi, si tu veux, proposa Ernie à Hannah avec un sourire moqueur.

Hannah lui lança un regard lourd de sens, puis le poussa lui aussi et referma le rideau devant son nez.

- Ne cherche pas, très chère, je vais rester de ce côté jusqu'à ce que je revois Neville debout et prêt à me suivre, laissa entendre la voix désincarnée d'Ernie.

Hannah leva les yeux au ciel, et fit signe à Neville de retirer une nouvelle fois sa chemise.

- Seamus a déteint sur toi, déclara-t-elle encore. Enlève cette chemise.

Neville obtempéra aussitôt, et la laissa soigner chacune de ses égratignures avec un soin tout particulier, comprenant très bien qu'Hannah voulait le garder pour elle seule le plus longtemps possible.

oOoOoOo

Tous les élèves de septième année de l'AD étaient présents quand ils arrivèrent. Seuls manquaient Lavande et Seamus, toujours à l'infirmerie, où la jeune femme refusait que quiconque ne voie son visage. Seamus avait transmis à Ernie et Dean que Pomfresh avait bon espoir que les plaies guérissent convenablement, mais il lui resterait certainement des cicatrices.

Parvati et Padma étaient blotties l'une contre l'autre sur un large canapé, se tenant fermement les mains comme par peur de se perdre à nouveau. Terry était posté à côté de Padma, les coudes sur les genoux, silencieux, pensif, comme toujours, jetant parfois un regard soulagé vers Kevin, qui lui répondait par un sourire.

Anthony semblait très occupé à glisser une mèche de cheveux de Tracey Davies derrière l'oreille de la jeune femme, qui avait du mal à se retenir de sourire.

Michael jouait avec les mains de Cho, qui l'avait serré contre elle par derrière, le nez enfoui dans sa nuque. Neville eut un pincement au cœur en pensant à Cedric Diggory, le premier de tous.

Wayne et Megan étaient assis à quelques centimètres l'un de l'autre, Luna était perchée sur un tabouret à trois pieds, et jouait avec une de ses mèches de cheveux, observant tout le monde avec attention, sous le regard tendre – tendre ? , pensa Neville en fronçant les sourcils – de Dean.

Ginny était assise dans un fauteuil et souriait doucement en regardant Neville dans les yeux, sans ciller. A côté d'elle, Harry se tenait debout, les bras croisés, les yeux baissés sur ses chaussures. Ron se tenait de l'autre côté de son meilleur ami, lui aussi un peu perdu, assis sur l'accoudoir du fauteuil où était installée Hermione. A intervalles réguliers, cette dernière tendait la main et serrait délicatement le coude de son ami, comme pour lui signifier sa présence.

Quand ils arrivèrent, Harry releva les yeux, et un léger sourire vint étirer ses lèvres gercées. Ernie et Hannah s'assirent sur le plus grand des canapés, rejoignant du coup Susan, Justin, et Steven. Ernie jeta un dernier regard circulaire, puis fit un signe de tête en direction de Harry, qui le lui rendit. Celui-ci se racla la gorge, les bras toujours croisés, et s'adressa à eux d'une voix étrange.

- Merci à tous d'être venus. Je… C'est sûrement un peu… égoïste, et… stupide, de vous demander de rester loin de vos familles encore un peu plus longtemps…

- Ce n'est vraiment pas un problème, Harry, l'interrompit Ernie en hochant la tête.

- Ils sont tous venus, de toute façon, renchérit Hannah. Sauf peut-être…

- C'est bon, je les ai prévenus, dirent Justin et Kevin en chœur.

Il y eut quelques rires, puis le silence retomba sur eux.

- Merci, répéta Harry. Je… Neville m'a donné quelques échos de ce qui s'est passé ici, cette année. Je ne peux… Je ne pourrais pas vous expliquer vraiment ce que nous, nous avons fait de notre côté, avec Ron et Hermione, mais… C'était bien dans le but de le détruire. Et de tous nous sortir de là.

Neville risqua un coup d'œil à Anthony, qui eut un petit sourire d'excuse mais ne dit rien.

- Merci, encore une fois. Vous avez tous subi des horreurs, et vous avez tenu le coup malgré tout. Grâce à des petits miracles, peut-être, et surtout grâce à Neville.

Celui-ci n'avait pas bougé depuis son arrivée, il était resté à l'écart des autres. Mais à la mention de son nom, toutes les personnes présentes se retournèrent vers lui.

- Neville ? , dit Ginny avec un sourire malicieux. Tu veux dire quelque chose ?

Neville lui rendit son sourire, et s'avança aux côtés de Harry, momentanément silencieux, réfléchissant à ce qu'il pourrait dire. A peine un an plus tôt, il aurait bégayé quelque chose, et sous le regard de tous les autres, il sentait tout de même une certaine gêne, comme s'il avait un peu perdu de son charisme et de son caractère de meneur après le retour de Harry, et sa victoire tant attendue sur le Seigneur des Ténèbres.

Il lança tout de même un regard de reproche à Ginny, avant de se racler la gorge.

- Bon. Ben… On y est.

Il les observa tour à tour, ne sachant pas vraiment sur qui fixer son regard, sans aucune idée de ce qu'il pourrait bien leur dire.

- On a… on a affronté des choses que… que je n'aurai jamais cru possibles, et… Il est probable qu'on ait du mal à nous croire. Mais on gardera des traces, tous, et pas seulement des cicatrices. Peut-être qu'on devra rester vigilants. Faire réfléchir les gens, leur rappeler ce que nous avons tous subi, ces derniers mois… Parce que ça reviendra, forcément, même après une claque aussi magistrale…

Quelques rires s'échappèrent, et même Harry ne put retenir un sourire.

- On permettra peut-être aux autres de réfléchir, d'agir, avant qu'il ne soit trop tard, avant que cela aille trop loin. En attendant, on a du travail, et pas mal de trucs à reconstruire. Et une vie normale à remettre en place, aussi. Alors… Faites du mieux que vous pouvez, laissez tout ça dans un coin de votre tête, et…

Neville se racla une nouvelle fois la gorge, de plus en plus nerveux. Il ne savait pas comment leur dire au revoir, à ceux qu'il avait côtoyé, à ceux avec qui il avait combattu, ri, vécu ces interminables mois. Mais au risque de paraître un peu sentimental ou grandiloquent, il finit par se décider pour ce qui résumait le mieux ce qu'il avait en tête :

- Je vous remercie, pour ne pas nous avoir laissé tomber, quand Ginny, Luna et moi vous avons rappelés. Je vous remercie d'avoir gardé espoir, malgré tout ce qu'on a vu et tout ce qu'on a subi. Vous n'avez rien lâché, et… Cela a été un honneur, pour moi, de me battre à vos côtés.

Sa déclaration fut accueillie par un grand silence. Ernie eut un mouvement de tête solennel, et Neville vit Padma et Parvati s'essuyer les yeux d'un même geste las. Quelques secondes glissèrent encore sur eux, réunis pour la dernière fois avant longtemps. Puis certains se levèrent et quittèrent la pièce, non sans saluer Harry, Ron, Ginny et Hermione une dernière fois, avant de se tourner vers Neville qui serra avec chaleur les mains des garçons et eut un mot gentil pour chacune des filles, dont certaines le prirent dans leurs bras. Neville les laissa faire, ne pouvant s'empêcher de se rappeler avec douleur de l'enterrement de son grand-père, où tant de monde qu'il ne connaissait pas lui avait adressé des condoléances et l'avait cajolé. Mais cette fois, il les connaissait tous, presque par cœur. Cette fois, il s'agissait vraiment de ses proches, de ses frères d'armes, de sa famille, qui lui souhaitaient bonne chance une dernière fois. Hannah fut la dernière.

- Je vais rentrer chez mon père, les guérisseurs sont arrivés et Madame Pomfresh refuse mon aide. Alors… Je sais que tu vas être très pris, ces prochains temps, beaucoup de gens voudront t'entendre, te voir, et tu voudras encore mettre beaucoup de choses en ordre… Mais si tu as le temps, ces prochaines semaines, et que tu veux me voir…

Elle s'interrompit, et prit les mains de Neville entre les siennes.

- Sois prudent, Neville. Il en reste encore, dehors.

- Tu restes encore une heure ici ? , demanda-t-il. J'ai encore quelques petites choses à te dire.

Il jeta un regard à Harry, Ron, Hermione et Ginny, qui étaient restés un peu à l'écart et faisaient semblant de ne pas les voir. Hannah sourit, comprenant son allusion, et acquiesça. Puis elle l'embrassa finalement sur la joue, en se hissant sur la pointe des pieds, et disparut derrière la porte. Neville se retrouva seul avec Ginny et le trio. Ginny s'approcha de lui, prit son visage entre ses mains et l'embrassa sur la joue avec tendresse.

- Je suis fière de toi, dit-elle dans un murmure où pointait les larmes. Si fière de toi.

Elle s'écarta, et Ron vint aussitôt lui serrer la main, son autre serrant étroitement celle d'Hermione, ne put s'empêcher de remarquer Neville. Ce dernier remarqua également qu'il était à présent à peine un peu plus petit que Ron, alors qu'il dépassait à peine Harry quelques mois plus tôt.

- Je peux te promettre qu'on te fera un récit détaillé, dit Ron d'une voix rauque et solennelle. Tu sauras tout. Luna aussi.

- C'est pas nécessaire, dit Neville en haussant les épaules.

- Oh si, Neville, intervint Hermione en lui serrant le bras de sa main libre. Si, crois-moi. Tu mérites de tout savoir. Tu ne peux pas imaginer à quel point tu nous as aidés…

Puis ils s'écartèrent à leur tour. Harry s'avança alors, affichant un sourire sincère. Neville lui tendit la main, et Harry la saisit aussitôt, avant de l'attirer à lui et de l'étreindre comme un frère. Un peu surpris, Neville mit quelques secondes à lui rendre son étreinte. Quand Harry s'écarta, il le regarda un instant dans les yeux, sans pour autant lâcher le coude de Neville.

Après cette longue séparation, et même s'ils n'avaient jamais été les meilleurs des amis pendant leur scolarité, plus aucun mot n'était nécessaire. Ils savaient tous deux ce que l'autre avait vécu, ou en avait en tout cas une vague idée, et ils partageaient une reconnaissance sincère et durable.

- Merci, murmura Harry sans lâcher son ami. Pour tout.

oOoOoOo

Neville releva les yeux de son verre de jus de citrouille, et chercha Ginny dans l'assemblée : ce n'est qu'au bout de quelques secondes qu'il aperçut sa mince silhouette, à l'écart de la foule, tournant le dos à tous, seule. Charlie l'avait laissée pour s'occuper de George. Elle avait l'air tellement fragile et minuscule, tout à coup.

Il s'approcha d'elle, et vit en s'asseyant à ses côtés qu'elle avait subtilisé une assiette, avec cinq larges parts de cake au chocolat. Elle lui jeta un bref coup d'œil en récupérant une miette sur le bout de son doigt, puis retourna à son occupation.

Ils gardèrent ainsi le silence pendant plusieurs minutes, puis finalement :

- J'ai pas l'intention de pleurer, affirma-t-elle d'une voix résolue.

Neville acquiesça, comme s'il approuvait son choix.

- T'as l'intention de partager ? , demanda-t-il en esquissant un geste vers les parts de cake.

Ginny lui tendit l'assiette, et Neville se servit, même s'il n'avait vraiment pas faim : c'était juste un prétexte, pour avoir quelque chose à dire.

Il ne lui avait pas dit grand-chose au cours de la journée, et elle n'avait pas tenté de faire la conversation. Pendant la cérémonie, il était assis à côté d'elle, et n'avait fait que lui tenir la main ou plutôt, il l'avait laissée lui broyer les phalanges, sans broncher.

- Neville…

Ce dernier posa aussitôt l'assiette et lui tendit la main, que Ginny reprit, et qu'elle serra à nouveau, avec une force surprenante pour une si petite personne, les yeux résolument fixés sur un point à l'horizon.

Bizarrement, Neville entendit la voix de Harry au milieu des murmures, et fut soudain envahi par une certaine colère : il avait été de l'autre côté de Ginny, à la cérémonie. Il était sensé être là pour elle, ce n'était pas à lui, le meilleur ami de Gin, de la réconforter à sa place.

Ginny finit par se pencher vers lui, et posa la tête sur son épaule, relâchant quelque peu sa prise sur les doigts de Neville : ce dernier posa un baiser dans les longs cheveux de la jeune femme, et jeta un œil par-dessus, en direction de la foule, qui commençait à se disperser.

Il croisa le regard de Harry, et ne put masquer la colère et le ressentiment qui l'habitaient. Harry soutint l'échange un moment, puis reporta son attention sur Teddy Lupin, et Neville en fit autant avec Ginny, qui avait recommencé à picorer des miettes de cake, l'assiette posée sur les genoux du jeune homme.

oOoOoOo

Neville grimaça en empruntant le passage, et parvint sain et sauf sur le quai de la voie 9 ¾. Il fut aussitôt accueilli par des élèves un peu plus jeunes, et quelques sixième année, des anciens de l'AD, vinrent lui serrer la main.

- Londubat !

Le jeune homme se retourna et sourit à Ernie, qui s'avançait pour lui serrer la main, l'air important et jovial à la fois.

- Comment va, lieutenant ? , le salua-t-il.

- Bah… Retour à l'école, à dix-huit ans… On va de nouveau faire partie des plus vieux…

- Mais de ceux qu'on respectera le plus…

Ernie ne répondit que par un sourire, et saisit la cage du nouveau hibou de Neville.

- Allez, viens, on a trouvé quatre compartiments vides l'un à côté de l'autre, pour les anciens.

Neville déposa sa malle dans l'un des compartiments, passant son uniforme scolaire au passage. Il laissa Ernie en grande conversation avec Lily Moon, et redescendit sur le quai, sentant le regard des élèves dans sa nuque. Discrètement, il passa la main sur son cœur, effleurant le renflement sous sa robe de sorcier.

- Neville !

Une fois encore, il se retourna vivement, et fut pratiquement renversé par Ginny, qui s'était jeté dans ses bras et ne touchait plus terre.

- Bonjour, Gin'. Moi aussi je suis content de te voir !

- Depuis la conférence de presse, dit Ginny en le relâchant. Alors que je te voyais pratiquement tous les jours avant ! Oh, bref, n'en parlons plus…

Ginny l'observa un instant, et fronça légèrement les sourcils, avant de relever les yeux vers lui. Puis elle entreprit de défaire quelques boutons de la robe de son ami, qui se laissa faire. Elle fouilla un instant, et ressortit le badge étincelant de préfet-en-chef.

- Sois en fier, Neville, déclara Ginny en épinglant l'insigne sur la robe du jeune homme. Tu dois aussi être à la hauteur de ta collègue.

- C'est bien ce que je pensais, dit Neville. Elle est où ?

- Dans les bras de mon frère, répondit Ginny en se retournant.

Neville jeta également un œil par-dessus la tête de Ginny, et vit Hermione un peu plus loin, perchée sur une des marches du train. Elle avait passé les bras autour de la nuque de Ron, qui lui caressait doucement le dos, ses mains s'arrêtant tout juste où il fallait, alors qu'il lui murmurait quelques paroles réconfortantes à l'oreille.

- Le fait qu'ils ne puissent pas se lâcher ne m'étonne pas, mais le fait que toi tu sois toute seule m'étonne encore…
- Il a commencé sa formation ce matin. On s'est dit au revoir hier soir… Et pour toi ?

- Pareil. Hannah bossait très tôt.

Ginny voulut dire quelque chose, mais le train émit un sifflement strident, qui sembla animer un peu plus le quai surpeuplé.

- Allons-y…

Neville monta après Ginny à bord du train, jeta un coup d'œil à la recherche d'étudiants retardataires, et dut s'écarter pour laisser monter Luna, suivie de Dean.

- Bonjour, Neville, le salua la jeune femme en l'embrassant sur la joue.

- Salut Luna. Dean. Heureux d'être là ?

- Et comment, mec !

Dean lui serra la main, lui assénant une claque dans le dos. Neville bascula un peu vers l'avant, mais réussit à masquer son manque d'équilibre en saisissant la poignée de la porte pour la refermer. Il traversa le couloir et arriva à la porte où Hermione se tenait encore, respirant à fond, incapable de quitter Ron du regard.

Neville descendit deux des marches et se trouva à côté de la jeune femme, et tendit la main pour serrer celle de Ron.

- Je te préviens, Londubat, dit Ron en commençant à marcher le long du quai. S'il lui arrive quoique ce soit…

- Je sais. Mais c'est une grande fille, n'est-ce pas ? Elle se débrouille très bien toute seule.

Hermione eut un sourire, et essuya discrètement la larme qui lui coulait sur la joue.

- Allez, on y va...

Neville referma la porte, et Hermione adressa un dernier regard à Ron, avant que le train ne s'éloigne de la gare, prenant de la vitesse dans le centre-ville de Londres. Hermione poussa un profond soupir, se redressa d'un air décidé, et adressa un sourire sincère à Neville, qui le lui rendit.

- Ca va aller ?

- Bien sûr, répondit-elle d'une voix assurée.

Elle l'observa de pied en cap, et s'attarda sur l'insigne.

- Quand j'ai su que ni Ron ni Harry n'avaient l'intention de revenir, j'ai su que la place te reviendrait. Crois-moi, j'en suis fière.

- Une patrouille, pour te changer les idées ?

Hermione sourit, et s'engagea dans le couloir, Neville sur les talons.

oOoOoOo

Neville se laissa tomber dans le seul canapé encore libre de la salle commune bondée, et jeta un coup d'œil à ses plus proches voisins pour être sûr que personne ne l'observait. Mais au bout de quelques semaines, les murmures qui l'accompagnaient partout avaient finis par s'atténuer, notamment dans la salle commune. Il n'était pas redevenu un élève ordinaire pour autant, mais le voir tous les jours se comporter de manière tout à fait normale avaient dû décevoir certains élèves, qui lui fichaient à présent la paix.

Finalement, il sortit la petite boîte qu'il dissimulait, et l'observa attentivement. Hannah la lui avait envoyée le matin même. Le petit coffret était fait de bois verni, et semblait tout à fait ordinaire, hormis le sigle A.D., incrusté en bois rouge sur le couvercle. Leur slogan était également gravé, et tournait lentement autour des deux lettres.

Neville poussa un léger soupir, puis ouvrit la boîte. Il était temps de tourner la page. Il fouilla dans les poches de sa robe de sorcier, et en ressortit plusieurs objets. Pour commencer, il déplia la lettre de sa grand-mère, et la relut une fois de plus. Une dernière fois, avant un bon moment. Il la replia et la posa au fond de la boîte.

Puis il prit quelques photos et les observa l'une après l'autre : la première représentait le premier Ordre du Phénix. Harry la lui avait donnée quand il en avait trouvées d'autres dans une cachette secrète dans la chambre de Sirius Black. C'était la seule de l'Ordre où les parents de Neville apparaissaient, et le jeune homme l'avait déjà souvent observée.

La deuxième montrait les grandes portes d'entrée de l'école, tagguées du sigle de l'Armée de Dumbledore. C'était un miracle qu'elles aient tenu lors la bataille, et Flitwick avait consenti à ce que Neville en prenne une photo avant d'effacer l'encre qu'il avait prétendu ne pouvoir éliminer quand Rogue lui avait demandé de remédier à cela.

La troisième photographie montrait une bande d'adolescents souriants, dans une salle aux tentures chatoyantes. On pouvait distinguer deux ou trois hamacs au fond. Ils avaient pris cette photo à peine quelques jours avant la dernière bataille : Parvati et Padma semblaient se forcer un peu pour sourire, tandis que Lavande riait aux éclats à ce que Seamus venait de lui murmurer à l'oreille. Neville passa le pouce d'un geste absent sur le visage de Su et Mandy, assises l'une à côté de l'autre… Su avait succombé à ses blessures après plusieurs jours plongée dans le coma, et le corps de Mandy n'avait jamais été retrouvé après la bataille.

Neville passa à la troisième photo, représentant Colin, puis à la quatrième, où les jumeaux Weasley lui adressèrent un clin d'œil insolent.

Avec précaution, il finit par les poser sur la lettre, puis déroula le parchemin qu'il avait encore sur les genoux : « la liste », comme l'appelait alors Luna, puis Parvati et Lavande. Il ne s'attarda pas, sentant que cela lui serait vraiment trop douloureux, mais en réduisit quelque peu la taille, et le posa en travers de la boîte.

Il rangea encore un petit sachet de poudre d'obscurité instantanée du Pérou, jeta en l'air une des petites balles caoutchouteuses du magasin de farces et attrapes, la rattrapa de justesse et la posa sur le reste.

Neville s'arrêta là, et referma la boîte. Il aurait peut-être d'autre chose à y ajouter, plus tard. Sans y penser, il passa la main sous son pull et referma le poing sur la pièce de l'A.D., qu'il gardait en permanence autour du cou, attachée à un fin lien de cuir, rendu plus résistant par un sortilège qu'Hermione lui avait jeté.

Certains pourraient penser qu'il pourrait vraiment tout mettre derrière lui, et que ses cicatrices devraient lui suffire à se souvenir de ces quelques mois interminables. Mais la pièce était palpable, et représentait tout ce qu'il y avait eu de bon lors de cette dernière année. Et ce dont il devait vraiment se souvenir, les évènements et les personnes envers qui il avait vraiment un devoir de mémoire.

Neville releva les yeux et observa Hermione et Ginny, assises un peu plus loin à la même table : Hermione écrivait sur un long rouleau de parchemin qui traînait au sol, les joues rouges et un léger sourire aux lèvres, la main gauche perdue dans ses cheveux, qu'elle avait coupés au cours de l'été, et qui lui arrivaient à présent aux épaules. De l'autre côté, Ginny fronçait les sourcils en observant de minuscules joueurs de Quidditch réaliser les nouvelles techniques de jeu qu'elle essayait de faire adopter par les autres membres de son équipe.

Neville sourit en les voyant si sereines, puis abaissa le regard sur la boîte, qui brillait doucement à la lueur des chandelles et du feu qui ronflait dans la cheminée.

A.D.

Rester, Se Souvenir, Combattre, Résister.