La marque

Les flammes jaillirent de tous les côtés, comme si les maisons vomissaient littéralement de la braise. Les cris et les pleurs résonnèrent, se mélangeant dans un miasme de plaintes. La raison avait fui et donné sa place à la panique et à la folie. Une vie se faisait faucher par la mort, seconde après seconde.
Dans cette frénésie sanglante à la puanteur de chairs brûlées, Natsuki se tenait au centre de cette fournaise. Comme un fantôme, sa présence était anodine et n'attira guère l'attention des pauvres personnes qui tentaient de fuir cet enfer. Peut-être étaient-ils trop inquiets pour leur propre vie ? Ou ne la voyaient-ils tout bonnement pas ?
Plus étrange encore pour la jeune fille était que dans ce crématoire géant, elle ne ressentait pas les morsures de la chaleur. Pire encore, elle avait froid. Tellement froid. Et dans toute cette apocalypse, des pleurs semblaient surplomber tous les autres bruits ambiants, les évinçant littéralement des oreilles de la lycan.

Lentement, comme un automate sans vie, Natsuki s'approcha de la source de ces gémissements plaintifs. Contournant une maison déjà à moitié en cendres, elle découvrit une fillette dans le jardin. Assise dans l'herbe brûlée, le corps meurtri de brûlures et de diverses blessures, elle pleurait et appelait désespérément ses parents. Derrière elle, la demeure menaçait de s'effondrer sur elle d'une minute à l'autre.

- Natsuki ! s'écria une femme qui jaillit hors des flammes ardentes de la maison.

Se retournant brutalement, le cœur de la louve émit un battement de vie. Le premier depuis qu'elle se trouvait dans ce monde torturé. Alors que l'arrivante s'écroula par terre, les jambes littéralement rongées par le feu, la fillette s'élança à la rencontre de cette dernière.

- Maman ! hurla-t-elle en rejoignant la blessée.
- Non ! rétorqua brutalement la mère en repoussant son enfant. Il faut que tu partes ! Enfuis-toi, Natsuki ! Fuis !

À l'intérieur de la maison en flamme, un cri déchirant d'un homme ayant offert son dernier souffle retentit. Reconnaissant la voix de son mari, la femme hurla sa peine et son désespoir. À nouveau, elle repoussa son enfant loin d'elle, plus violemment. Elle ne pouvait pas se permettre de tout perdre. Mais irrémédiablement, la fillette revenait dans les bras de sa mère, incapable de l'abandonner, trop apeurée pour s'en éloigner.

- Natsuki, écoute-moi, reprit la femme dont la voix était devenue rauque à cause de la fumée. Tu es une Kuga, ne l'oublie pas ! Tu dois rester forte. Tu dois vivre, Natsuki, pour ton père et pour moi. Pars ! Et ne te retourne pas !

Complètement terrorisée, la fillette comprit toutefois la lourde responsabilité qui lui incombait désormais : elle était l'unique survivante de son clan. Se relevant fébrilement, ses jambes menaçaient de flancher à tout moment. Mais elle n'avait pas le temps de s'en soucier. L'enfant, âgée de cinq ans, ne pouvait plus se comporter comme une gamine. La sauvagerie de la vie l'avait englouti avant l'heure, lui imposant son devoir.
Alors que la petite fille s'enfuyait maladroitement, Natsuki tourna son regard vers la demeure qui tombait petit à petit en poussière. Une ombre en sortit lentement, tel un prédateur. Malgré toute la lumière que fournissaient les braises, la noiraude fut incapable d'identifier l'individu. Celui-ci s'approcha de sa proie blessée au sol.

- Jamais, tu m'entends, grommela la femme en sortant une dague de sa main tremblante. Rendez-vous en enfer !

Du peu d'énergie qu'il lui restait, la mère s'enfonça la lame directement dans le cœur. Tombant inerte à la renverse, sa chevelure noire s'étala dans l'herbe, tels les rayons du soleil. Son regard émeraude fixait sans vie le croissant de lune qui pleurait ce terrible spectacle.
L'inconnu se pencha vers le corps inerte et caressa délicatement la plaie fraîche en murmurant :

- Dommage...

À ce moment-là, comme si un projecteur illuminait le visage du ravisseur, l'identité de celui-ci se révéla au grand jour. Léchant ses doigts ensanglantés, un sourire digne de Satan se dessina sur ses lèvres écarlates de la liqueur de vie.

- Vraiment dommage... susurra Shizuru en savourant le sang qu'elle récoltait au compte-gouttes.

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Se redressant brutalement, Natsuki réussit à étouffer un cri d'horreur à la dernière seconde. La respiration rapide, sa poitrine montait et descendait frénétiquement. Le visage en sueur, il lui fallut quelques secondes avant de comprendre qu'elle venait de faire un cauchemar. Lorsqu'elle scruta tout autour d'elle, elle reconnut la forêt où elle s'était arrêtée après sa course folle.

Un cauchemar... Un putain de cauchemar...

Passant la main dans ses cheveux, la lycan tentait de se détendre grâce à la brise matinale qui rafraîchissait ses joues. Mais, comme un film que l'on avait rembobiné, les images réapparurent dans l'esprit de Natsuki. Le cri, les flammes, le sang et la mort... Tout cela n'était pas qu'un simple rêve, elle le savait. Ce cauchemar, elle le faisait depuis presque toujours, depuis que cette fameuse tragédie s'était réellement produite. Cela n'avait jamais cessé de la hanter.
Mais ce qui perturba la noiraude était le tueur de ses parents. D'habitude, aucun visage n'apparaissait sur ce dernier, le dissimulant dans l'anonymat le plus total. Pourquoi avait-elle cru reconnaître Shizuru cette fois-ci ?

- Natsuki ? gémit faiblement une petite voix.

Comme revenant sur Terre, l'interpellée baissa son regard et découvrit que la brune se trouvait à moitié couchée sur elle. Encore un peu endormie, cette dernière scrutait sa compagne d'un air inquiet.

- Est-ce que tout va bien ? demanda-t-elle doucement.
- Viens dans mes bras, intima Natsuki d'une voix calme, mais ferme.

Sans protester, Shizuru glissa son corps entre les jambes de sa partenaire. Alors que des bras protecteurs l'entouraient, elle posa son front contre le cou de cette dernière. À son oreille, elle pouvait entendre les battements de vie qui résonnaient dans la poitrine de la louve. Ce cœur qui battait uniquement pour elle.
Natsuki resserra son étreinte, humant l'odeur apaisante de la brune. Malgré son rêve, elle avait l'intime conviction que le ravisseur de sa famille ne pouvait pas être son âme sœur. Cette altération de la vérité devait provenir de son subconscient encore perturbé par la dernière révélation. Oui, Shizuru était une vampire. Son ennemie naturelle et son ultime amour.

Elle est vraiment tout pour moi...

- Natsuki ? reprit Shizuru, caressant les bras de son amante de ses mains.
- Ce n'est rien, j'ai juste fait un cauchemar, répondit Natsuki en baisant le front de la brune. Je ne savais pas que les vampires avaient besoin de dormir.
- C'est tout nouveau pour moi, tu sais . Tout a changé dès que tu es entrée dans ma vie.

Un rictus sur les lèvres, la louve glissa sa main contre la poitrine de la vampire. De petits spasmes délicats battaient contre sa peau. Pour la première fois, Shizuru éprouvait la sensation de la vie coulant dans ses veines. Elle découvrait les émotions qui faisaient vibrer les êtres vivants. La brune vivait et respirait grâce à elle et pour elle.

La lycan savait lui vouer tout son être. Mais ce qui ravissait son âme était que cet amour était réciproque. Tout comme elle, Shizuru serait prête à tout pour la protéger, pour l'aimer. Malgré toutes ces années dans la meute de Duran, parmi les siens, Natsuki s'était toujours sentie seule. Se disant solitaire, elle avait décidé de se voiler la face. Mais tout le monde savait qu'un loup solitaire était voué à dépérir douloureusement, à petit feu.
Mais elle n'était plus seule maintenant. Plus jamais. La tristesse de sa solitude s'était évaporée au moment même où Shizuru était entrée dans sa vie, même si elle ne s'en était pas toujours rendue compte. Désormais, elle le savait et elle remerciait le ciel de lui avoir offert cette amante.

- C'est la première fois que je dors à la belle étoile, concéda Shizuru qui rit et qui se blottit encore plus contre sa compagne, profitant de sa chaleur.
- Et j'espère pouvoir te faire découvrir encore plein de choses, ajouta Natsuki qui scruta le ciel orangé. Le soleil va bientôt se lever. Shizuru, tu dois...

La vampire pouffa en secouant la tête, amusée. Sans décrocher son regard de l'horizon, là où l'astre solaire allait s'élever, elle passa sa main derrière la nuque de la louve. La massant gentiment du bout des doigts, elle reprit :

- Tu sembles oublier à qui tu as affaire.

Exactement, Shizuru était une vampire pur-sang. De ce fait, elle possédait des pouvoirs inimaginables et incommensurables, comme la capacité de se déplacer sous la lumière du jour. Sans pouvoir le réprimer, le cœur de la lycan se gonfla de fierté pour celle qui était sienne.

- Tu sembles également oublier à qui tu as affaire, répéta Natsuki en mordillant malicieusement l'oreille de sa belle. Je suis une louve, Shizuru, pas un chaton. Je ne vais pas me mettre à ronronner, tu sais ?
- Ara, ne me dis pas ça... bouda la brune en feignant une grande déception sans pour autant cesser de caresser le cou.

Riant à cœur joie, Natsuki embrassa la chevelure châtaine de sa compagne. Tout en resserrant son étreinte, elle leva le regard au loin, dans les plus grandes profondeurs de la forêt. Intérieurement, elle pouvait entendre sa louve grogner. L'instant détente était terminé. Le rêve devait s'évaporer pour faire place à la réalité. Dans la sérénité de leur petit paradis, leurs poursuivants leur rappelaient le véritable monde qui les attendait, leur enfer sur Terre.
La louve n'était pas la seule à avoir senti l'arrivée des malotrus. Jouant distraitement avec une mèche de cheveux de sa bien-aimée, elle aurait été prête à tous les massacrer pour les punir d'interrompre ce moment exquis. Mais Shizuru savait parfaitement que Natsuki ne lui laisserait pas ce genre de liberté. D'une générosité bien trop grande et d'une droiture qui était tout à son honneur, la lycan ne pouvait permettre aucun massacre.

- Tu n'es pas un monstre, Shizuru, murmura la noiraude après avoir senti l'appréhension de cette dernière.
- Je ne m'avancerais pas trop sur ce sujet, si j'étais toi, marmonna la vampire avec amertume. Tu risquerais d'être déçue. N'oublie pas qui je suis et ce que je suis.
- Je sais... Tu es ma vampire.

La possessivité présente dans la voix de la lycan ravit le cœur de la brune. Les deux demoiselles se relevèrent gentiment. Puis, elles prirent la direction opposée à l'odeur de leurs poursuivants. Si elles pouvaient éviter de faire couler le sang, elles étaient preneuses.

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Courant à une vitesse surhumaine, Natsuki zigzaguait entre les arbres et bondissait au-dessus des broussailles avec une parfaite aisance. Elle esquivait sans la moindre difficulté les moindres branches ou rochers sur son passage. Et tout cela, en transpirant à peine. Grâce à sa condition de lycanthrope, elle possédait une énergie et une capacité physique hors norme.

Mais tout ceci n'est rien comparé à... ça !

Du coin de l'œil, la louve scruta la vampire à ses côtés. Sans une seule goutte de sueur sur le corps, cette dernière se déplaçait vite et silencieusement. Plus effrayant encore, on n'aurait pas cru que Shizuru s'était lancée dans une course effrénée, mais plutôt dans une petite promenade de santé. Les cheveux dans le vent, on aurait presque pu croire à une enfant qui sautillait joyeusement en profitant du soleil et non une femme en fuite depuis plus d'une trentaine de minutes.
Soudain, Shizuru tourna le regard vers son amie. Prise en plein voyeurisme, Natsuki détourna les yeux, une teinte de rouge sur les joues. Cette réaction fit rire la brune qui n'émit aucun commentaire.

Vraiment flippante !

Arrivant au bord de la falaise, la lycan freina abruptement. Quelques petits cailloux glissèrent dans le précipice et chutèrent longuement avant d'atterrir dans le torrent de la rivière plus bas. Observant ce spectacle durant une minute, la noiraude tourna finalement son regard vers son amie. C'était bien joli de prendre la fuite, mais pour aller où ?
La respiration rapide, Natsuki profita de cette brève pause pour reprendre son souffle et réfléchir à la suite des opérations. À côté d'elle, les mains dans le dos, Shizuru admirait les belles courbes que formait l'eau démentielle en dessous. Les premiers rayons du soleil faisaient briller sa belle chevelure qui devenait presque or sous sa bénédiction.
S'arrachant à cette contemplation, Natsuki se fit violence pour regagner sa concentration. Elle aura tout le temps d'admirer sa promise une fois qu'elle les aura sorti d'affaire.

- Nous pouvons simplement nous occuper de ces cloportes, suggéra la brune d'une voix neutre.
- Ils étaient mes camarades autrefois, rétorqua sévèrement la louve, rejetant formellement l'idée de tuer l'un des siens.
- Tu n'as qu'à me laisser faire dans ce cas. Si tu préfères, je peux faire cela loin de ton regard.

Furieuse, Natsuki attrapa le poignet de son amie. L'offre de Shizuru était tout à fait innocente et logique de la part d'un vampire. Mais la noiraude ne pouvait accepter qu'une telle chose se produise, pas quand elle avait le pouvoir de l'éviter.

- Jamais je n'accepterai que tu verses du sang par ma faute, pas si je peux l'éviter ! gronda la lycan en plongeant son regard dans le vermillon des iris de son interlocutrice.
- Il n'y a plus aucune innocence à préserver chez moi et tu le sais, répliqua Shizuru d'un faible sourire.
- Laisse-moi y croire...

Soudain, une odeur proche apparut subitement près des deux demoiselles. Sentant son instinct bondir et être en alerte, Natsuki tira sa compagne contre elle, prête à la protéger contre vents et marées. Juste derrière elles, une étrange brume noire presque compacte tournoyait et se déformait petit à petit jusqu'à prendre la forme d'un homme.

Dites-moi que je rêve !

Contre toute attente, le nouveau venu se présenta avec l'immense sourire que tout le monde connaissait de la part du vice-président du lycée de Fuuka. Portant son uniforme, les mains croisées dans le dos, Kanzaki Reito salua la louve du regard avant de porter son attention vers Shizuru. Avec beaucoup de grâce, il s'inclina devant elle et tout en se redressant, il annonça :

- Encore besoin d'un chauffeur, ma reine ? demanda-t-il d'une voix impériale.
- Kanzaki, tu es un putain de v... hoqueta Natsuki qui avait du mal à digérer l'information. Pourquoi ne t'ai-je pas senti non plus ? Seigneur, combien de vampires y a-t-il à Fuuka ?
- Plus tard, Natsuki, intervint gentiment Shizuru qui se tourna vers l'arrivant. Reito, ramène-nous à la maison.
- À vos ordres, ma reine, s'inclina le garçon avant de s'approcher des deux femmes.

Alors que le vampire s'avançait vers elles, Natsuki se mit automatiquement sur la défensive, retenant avec peine son envie de pulvériser son ennemi naturel. Afin de la calmer, la brune la serra contre elle, bloquant le moindre de ses mouvements.
Tout en souriant à la lycan, Reito posa ses mains sur les épaules de chacune de ses deux camarades. Puis, comme il était apparu, il enveloppa le groupe d'un étrange nuage sombre. Natsuki sentit cette brume froide caresser son échine, la rendant encore plus nerveuse, plus méfiante. Et la seconde suivante, ce fut le néant total.

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L'instant d'après, Natsuki découvrit qu'elle se trouvait dans l'entrée d'une immense villa. Mais alors qu'elle allait scruter son environnement afin de déterminer dans quel endroit elle se trouvait, son odorat l'interpella. Complètement stupéfaite, la noiraude s'élança sans crier gare dans le couloir, s'aventurant aveuglément, guidée par une odeur familière.

Impossible ! Que fait-elle ici ?

Débarquant en trombe dans la dernière pièce du couloir, la lycan arriva devant ce qui semblait être le grand salon.

- Mai ? s'écria-t-elle, le cœur affolé.

Assise sur le canapé, la rouquine leva ses yeux qui s'écarquillèrent lorsqu'elle reconnut son amie. Surprise et bondissant d'une joie indescriptible, elle sauta hors de son siège afin d'aller à la rencontre de son ancienne colocataire. Se jetant littéralement dans les bras de Natsuki, Mai resserra son étreinte autour du cou de cette dernière comme une naufragée à une bouée.
Quant à la louve, elle n'en revenait toujours pas de retrouver son unique amie qu'elle croyait ne plus jamais revoir. Elle voulait la serrer si fort dans ses bras, mais elle devait se contrôler. Mai était humaine et donc, elle était fragile comme telle.

- Natsuki, tu vas bien ? sanglota presque la rouquine tant elle était soulagée. J'ai eu si peur lorsque tu as disparu de la circulation, que tu ne reviennes plus dans notre chambre.
- J'arrive toujours à me sortir du pétrin et tu le sais, rassura la louve en tapotant le dos de son ancienne colocataire. Je suis une dure à cuir, on ne m'abat pas aussi facilement.
- Toi et ton arrogance, vous m'avez manqué.
- Toi aussi, tu m'as manqué, Mai.

Admirant les retrouvailles depuis le début, adossé contre la porte, Reito tourna lentement son regard vers son amie. L'air impassible, Shizuru scrutait la scène sans esquisser le moindre mouvement.

- Pour information, ça pue la jalousie par ici, murmura le jeune homme avec moquerie.
- Étrange, je pensais que cela provenait plutôt de toi, rétorqua doucement la brune qui soupira. Il faut vraiment qu'on apprenne à maîtriser ces émotions.
- Surtout toi qui as la chance d'être avec une lycan.

La vampire ne rétorqua rien face à ce dernier commentaire. Ses yeux croisèrent ceux de Natsuki qui dévisageait tour à tour le vice-président et la présidente. Son regard interrogateur cherchait les explications à la présence de sa meilleure amie en ces lieux.
Comme unique réponse, Reito se contenta de sourire et de dire :

- Je nous apporte un peu de thé.

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Tous assis autour d'une table, une tasse de thé entre les mains, le petit groupe sirotait la boisson chaude en silence. Alors que Shizuru et Reito savouraient leur breuvage en toute sérénité, Natsuki avait envie de bondir et de hurler afin de briser ce calme qui n'avait pas lieu d'être. À côté d'elle, Mai avait le regard fixé sur sa tasse, l'air pensif et mal à l'aise.
Ne pouvant plus tenir, à moins qu'elle ne veuille s'arracher tous ses cheveux, la louve frappa les mains sur la table :

- Bon, je veux des explications maintenant !
- Je t'avais dit qu'elle ne tiendrait que cinq minutes et non dix, ricana la brune en prenant une gorgée bouillante de son thé.
- Moi qui croyais que la douceur de ce thé repousserait légèrement l'échéance, soupira Reito qui s'installa confortablement dans son siège. Que désires-tu savoir, ma chère Kuga ?
- Tout d'abord, j'aimerais savoir ce que Mai fait ici ! grogna Natsuki avec menace. Si j'apprends que tu as voulu te faire les crocs sur elle, je te...

Contre toute attente, le vice-président déposa bruyamment sa tasse sur sa soucoupe. Le tintement de la porcelaine résonna légèrement dans la pièce. Durant une fraction de seconde, un regard assassin était apparu sur le visage de Reito, mais il fut rapidement dissimulé derrière un sourire avenant. Mais Natsuki n'était pas dupe, il y avait bien eu une menace non formulée durant ce bref échange.
Posant délicatement sa tasse à son tour, Shizuru reprit doucement :

- Tu te méprends, Natsuki. Reito est incapable de faire du mal à Tokiha. Tout comme moi, je ne puis te nuire.

La louve crut manquer un battement de cœur face à cette insinuation. Son attention se tourna vers la rouquine qui ne parut pas comprendre de quoi il était réellement question.

Seigneur, Mai serait l'âme sœur de Kanzaki Reito ? Mais dans quel monde de fous vivons-nous ?

Face au regard insistant de son ancienne colocataire, Mai se dandina sur son siège. Puis, finalement, elle se décida à prendre la parole.

- Il se passe des choses vraiment étranges à l'école, débuta-t-elle gentiment. Une soi-disant réunion religieuse a eu lieu à l'église de Fuuka. De ce fait, l'établissement a été envahi de prêtres et de nonnes.

Immédiatement, Natsuki et Shizuru échangèrent un coup d'œil entendu. Il n'y avait pas de doute possible, ces religieux-là étaient des Crusades, les tueurs de lycanthropes et de vampires. Mais que cherchaient-ils à Fuuka ?

- Certains se comportaient vraiment étrangement comme s'ils cherchaient quelque chose, continua la rouquine en passant une mèche de ses cheveux derrière l'oreille. Et Suzushiro n'a pas arrêté de m'interroger à propos de toi, d'où est-ce que tu pourrais être. J'avais l'impression d'être surveillée en permanence et...
- Après avoir passé le lycée au peigne fin, à la recherche de « pécheurs », ils ont décidé de passer au niveau supérieur, reprit Reito d'une voix calme. Une chasse aux monstres avait débuté. Pas assez discrète, car les étudiants commencèrent à se douter que quelque chose se tramait. Ne voulant plus faire dans la subtilité, les religieux ont décidé de littéralement kidnapper Mai afin de l'interroger.
- Mais heureusement, Reito est venu à mon secours et m'a emmené ici, en sécurité.

Se frottant les yeux, Natsuki n'en revenait pas. Une fois de plus, sa simple personne avait mis ses proches en danger. Jusqu'où cette histoire allait-elle aller ? Mai ne méritait pas que le surnaturel envahisse ainsi son monde et le ternisse de sombres desseins. Elle n'avait pas sa place dans cet univers violent à haut risque.

- Je suis vraiment désolée, marmonna la louve en posant sa main sur celle de son amie. Tellement désolée, Mai.
- Ce n'est pas de ta faute, Natsuki, répondit timidement la rouquine en souriant. Reito m'a expliqué cette histoire de loups-garous et de vampires. J'avais un peu de mal à y croire au début, mais maintenant, je me dis qu'être une louve te va si bien.

La lycan rendit un triste sourire face à ce compliment.

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Sur la terrasse, en compagnie de Mai, Natsuki profitait de l'air frais de cette fin de journée. La discussion avait fini par trainer en longueur et avant même qu'ils ne s'en rendent compte, le soleil commençait déjà à se coucher. Accoudée à la barrière, la louve scrutait le paysage. La villa se trouvait quelque part en bord de mer. La plage s'élançait sur une grande étendue et pas le moindre signe de touristes ou autres êtres vivants. La lycan supposait même qu'ils se trouvaient sur une petite île.
Mai restait silencieuse, certainement encore chamboulée par tous ces événements. Regardant le coucher du soleil, elle savourait le calme et le chant des mouettes.

Derrière elles, toujours dans le salon, Reito et Shizuru continuaient de converser. Et sans vraiment pouvoir s'en empêcher, Natsuki tendait sa fine oreille afin de les écouter.

- Que comptes-tu faire désormais ? demanda la brune. Elle est humaine.
- Je sais... soupira amèrement le vice-président. Je le sais.
- Tu vas poser ta marque ?
- À quoi bon ? L'union spirituelle n'a aucun impact sur les humains. Même si elle est mon âme sœur, elle ne s'en rend pas compte. Elle n'est pas irrémédiablement attirée par moi et à tout moment, elle pourrait se trouver quelqu'un.

Tranquillement, Shizuru se resservit du thé, sachant parfaitement la peine que devait ressentir son plus vieil ami. Et maintenant que son cœur battait pour la première fois, il souffrait de tout son être. Parfois, le côté froid et impitoyable d'un vampire sans âme avait du bon.
Après quelques minutes de silence, la brune reprit :

- Tu comptes en faire une des nôtres ?

Face à cette déclaration, Natsuki serra si fort la rambarde que le bois craquela sous ses doigts.

- Non, répondit sincèrement Reito. Seulement si elle le désire.
- Parfois, il faut savoir prendre ce qui nous appartient par la force, rétorqua froidement Shizuru.
-C'est pour cela que tu n'as toujours pas marqué ta louve ? Mai et elle sont plutôt proches, tu ne trouves pas ?
- Ne joue pas à ce petit jeu avec moi. Tu sais que je peux devenir très méchante.

Lâchant un rire franc, le jeune homme se leva de sa place et prit congé. De son côté, Shizuru quitta également le salon sans jeter un seul regard vers la terrasse.

- Dis-moi, Natsuki, déclara subitement Mai, ce qui fit sursauter son interlocutrice. Que ressens-tu vraiment pour la présidente ?
- Pourquoi me poses-tu ce genre de questions ? rétorqua Natsuki, sentant le rouge la prendre aux joues.

Sans crier gare, Mai prit son amie dans ses bras dans une étreinte chaude et d'une douceur presque douloureuse. Elle enfouit son visage dans le cou de cette dernière, laissant son souffle chaud caresser cette peau de porcelaine.

- Il y a des âmes qui peuvent encore être sauvées, murmura la rouquine.
- Mai, qu'est-ce que tu...

Avant même que la louve ne puisse réagir, les lèvres de son ancienne colocataire se plaquèrent contre les siennes, tendres et désireuses. Complètement sous le choc de ce baiser imprévu, il fallut quelques secondes à Natsuki afin d'assimiler la situation. Puis, délicatement pour ne pas brusquer son amie, elle se retira de l'embrassade. Posant ses mains sur les épaules de la rousse, elle tendit les bras afin de créer une distance entre elles.
Le chagrin sur le visage de Mai sembla briser le cœur de la lycan, mais celle-ci resta ferme sur ses positions.

- Mai, tu es ma meilleure amie, concéda Natsuki, l'air coupable. Mais c'est Shizuru que j'aime. Tu m'as demandé ce que je ressentais pour elle tout à l'heure. Et bien, tout mon être lui est voué.
- Mais tu es une louve-garou et elle, une vampire, rétorqua la rouquine, ne pouvant accepter ce rejet. Et moi, depuis notre rencontre, je...
- Elle est mon âme sœur. Je ne saurais pas comment te l'expliquer, mais... elle est tout pour moi.

Se reculant lentement, la louve comprit qu'elle devait s'éclipser. Elle était incapable de regarder la tristesse de son amie. Aussi stupide soit-il, elle se sentait coupable de rejeter cette dernière.
Après un dernier regard, Natsuki retourna à l'intérieur de la demeure.

Et merde, merde, merde, merde !

Entrant dans la chambre d'ami, Natsuki se frotta nerveusement le visage. Elle voulait hurler son désarroi, l'injustice du monde qui n'arrêtait pas de compliquer les choses. Elle avait l'impression que tout ce qu'elle connaissait, que tout ce qu'elle aimait, s'effondrait petit à petit. Son univers se brisait pour ne laisser que de l'incompréhension, de l'incertitude.
Soudain, la porte se referma doucement derrière elle. Se retournant, Natsuki découvrit avec surprise que Shizuru y était adossée et que son regard écarlate la dévorait littéralement. La louve pouvait y lire un intense désir et une colère impitoyable. Une fois de plus, la vampire s'était déplacée avec tant de discrétion que la noiraude ne l'avait ni senti, ni entendu arriver.

- Shizuru... souffla faiblement Natsuki, le cœur serré.
- Je sens son odeur partout sur toi, déclara sévèrement Shizuru en s'approchant de sa promise.

Sans laisser place à la moindre protestation, elle plaqua brutalement la lycan contre le mur. L'une de ses mains empoigna sauvagement le poignet de sa proie tandis que l'autre alla se mêler dans la chevelure corbeau. Avidement, la vampire déroba les lèvres de Natsuki. Impuissante, celle-ci ne put que fondre sous cet assaut qui faisait tourbillonner mille sensations dans son bas-ventre.
L'odeur âcre et très reconnaissable de la jalousie envahit les narines de la louve. Shizuru était en colère, car elle avait certainement dû assister à la scène du baiser. Et désormais, elle désirait marquer ce qui lui appartenait, éloigner les parasites de son dû. Natsuki aurait voulu calmer les ardeurs de sa compagne, mais ses instincts la prévinrent que la prédatrice en Shizuru était bien loin de sommeiller désormais. Par pure possessivité, elle était prête à tuer pour garder son trésor.

- Il n'y a que toi, Shizuru... murmura Natsuki entre deux baisers fiévreux. Il n'y aura jamais que toi...

La raison semblait la quitter. La louve attrapa sa bien-aimée par la taille avant de la jeter sans la moindre délicatesse sur le lit. Puis, la noiraude bondit au-dessus d'elle, prenant la place dominante. La vampire ne s'en offusqua pas, bien au contraire, elle en gémit d'excitation.
Intérieurement, Natsuki pouvait entendre sa bête hurler à la lune, lui intimant de faire ce qu'elle aurait dû faire depuis bien longtemps : marquer son âme sœur.

Mienne...

Alors qu'elles se trouvaient nues et au bord de l'extase, Natsuki serra sa partenaire contre elle. Le dos de cette dernière était brûlant contre sa poitrine. Délicatement, la louve déposa des baisers chauds sur cette nuque blanche avant de lécher la chair délicate. Puis, dans la ferveur de la passion, la lycan apposa sa marque. Ses crocs se refermèrent doucement entre le cou et l'épaule de Shizuru qui gémit brutalement.
Tout à coup, Natsuki sentit quelque chose lui piquer le poignet. La vampire l'avait également mordu et goûtait pour la première fois son sang. Alors que ce geste aurait dû rebuter la lycan, cela ne fit qu'augmenter son désir qui allait exploser d'une minute à l'autre. Dans le bas de son dos, la noiraude sentit une étrange brûlure, mais elle n'y prêta guère attention. La seconde qui suivit, les deux femmes furent terrassées par la puissance de l'extase.

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Couchée à côté de la brune, Natsuki jouait tendrement avec les cheveux de sa compagne. Accoudée sur le lit afin de pouvoir admirer le beau visage de Shizuru, elle caressait délicatement cette peau laiteuse du bout des doigts.
Affalée sur le dos, la brune n'émit aucune objection à ce que la louve la câline ainsi. À dire vrai, elle aurait pu rester dans cette position toute l'éternité, tant que son âme sœur ne cessait de la toucher.

- Tu es à moi, annonça-t-elle en souriant comme une enfant.
- Tu es à moi, répéta Natsuki en déposant un chaste baiser sur les lèvres de sa bien-aimée.

S'étirant comme un félin, la noiraude bondit hors du lit. Lentement, elle s'avança vers le miroir, laissant tout le loisir à Shizuru de dévorer sa nudité du regard. Puis, tournant le dos à la glace, Natsuki découvrit à sa plus grande surprise qu'en bas du dos, juste un peu au-dessus de sa fesse droite, se trouvait le dessin d'une violette.

- Le viola, déclara Shizuru en étouffant un rire. C'est ma marque.
- Ton symbole est une fleur ? demanda la lycan, interloquée.
- Exactement. Dans le langage des fleurs, la violette représente la timidité, la modestie et la pudeur.

Arquant un sourcil perplexe, Natsuki scruta la magnifique femme nue sur le lit. Dans toute sa grâce, la brune n'avait pas honte de dévoiler ses formes.

- Sans vouloir te vexer, cela ne semble pas vraiment te correspondre, railla la louve, l'air narquois.

Shizuru rit chaleureusement avant de reprendre tendrement :

- On ne choisit pas notre marque, tu sais ? Et la violette symbolise également l'amour secret.

Cette seconde explication fit sourire la lycan. Depuis la naissance même, la brune était destinée à un amour interdit. C'était une révélation tout à fait inattendue pour Natsuki, car chez les lycans, la marque était invisible. Seul l'odorat révélait aux loups-garous et aux vampires que Shizuru lui appartenait désormais. Mais l'idée que son appartenance soit visible aux yeux de tous, ne déplut pas à la jeune fille, bien au contraire.

- J'ai besoin d'aller dégourdir ma louve, déclara Natsuki qui enfila rapidement un t-shirt et un pantalon.
- Reviens-moi vite, susurra Shizuru qui fit bien comprendre qu'elle voulait recommencer ce qu'elles faisaient un peu plus tôt.
- Très vite, mon amour.

.

Après avoir gentiment refermé la porte, Natsuki descendit les escaliers et s'apprêtait à s'élancer dans l'entrée lorsqu'elle croisa Reito. Ce dernier leva le regard dans sa direction et lui sourit respectueusement.

- Vous sortez, ma reine ? demanda-t-il poliment.
- Reine ? répéta la louve en faisant la grimace. Ce n'est pas plutôt Shizuru que tu appelles ainsi ? D'ailleurs, pourquoi l'appelles-tu comme ça ?
- Car c'est le rang qu'elle possède. Tout comme toi, maintenant que tu es officiellement sa compagne.
- Shizuru est de sang royal ?

Alors que Reito allait répondre, un bruit se fit entendre à l'extérieur. Les deux créatures de la nuit se tournèrent subitement vers la porte d'entrée, aux aguets.

- Attendions-nous de la visite ? questionna Natsuki, sentant ses sens en alerte.
- Personne, ma reine, avoua le vampire dont le visage était devenu aussi froid que la mort elle-même.
- C'est bien ce que je me disais...


Et voilà pour ce chapitre! J'espère qu'il vous aura plu et je vous dis à la prochaine :)