Prologue

En vain mes bras se dressent pour te saisir, chère ombre : des flots du temps passé, je ne peux te rompre. Il est dit de certaines entités qu'elles ne peuvent pas mourir. Et je suis l'une d'elles. Retenu prisonnier par la main de l'homme, je suis l'un de ces grimoires anciens, fortement enchaîné, recouvert de poussière et de moisissure. Un livre qui ne peut pas mourir.

Je suis magique et secret. On ne peut me garder sous peine d'infortune. Du fond de ma prison de fer et de pierre, je peux encore percevoir et me manifester. L'homme qui se croit supérieur ou différent parce qu'il sent le fluide magique couler dans ses veines n'a rien d'extraordinaire. Les opérations de magies font appel à des éléments psychiques tout à fait normaux, des données inconscientes de l'âme, ou de collectif tout entier, stimulés dans l'hypnose et la suggestion. Ainsi l'Homme accède-t-il aux transformations d'envergure et aux portes de l'Autre Monde. Mais est-il prêt ?à

Au-delà des pierres de taille, des insectes aveugles et des relents fétides de la terre moisie, j'éprouve de loin le contact d'un pauvre fou qui est à la recherche de l'inaccessible. Il est si loin ! J'entends à peine l'écho de ses appels à travers le temps. Et le temps est justement mon allié le plus féroce. L'homme s'imagine savoir ce qu'est le temps parce qu'il peut lire l'heure. Mais en fait, il parle du temps comme un aveugle parle des couleurs. Le temps est un phénomène mystérieux. Il ne s'écoule que dans un sens, même dans des dimensions tout à fait différentes.

L'Homme a bien sûr conscience que le temps passe, mais il ne peut pas le sentir passer, car il ne possède aucun organe sensoriel ayant cette capacité. Tandis que moi…

Dans l'antiquité, on se représentait le temps comme une roue. Les jours se succédaient, tout comme les saisons, puis les années. Tout finissait toujours par recommencer. J'affirme encore que le temps ne peut s'écouler que dans un sens, de façon linéaire et non cylindrique. Ce qui m'a mené à une découverte fascinante dont je ne pourrai jamais me lasser : l'expression de terreur qui se dégage du visage d'un homme sachant qu'il va mourir. Au dernier moment, les regrets l'emportent sur la peur; il sait qu'il perdra tout sans aucune possibilité de retour.

Le temps constant est une illusion. Il est élastique. Il peut se contracter, se dilater, donc peut être manipulé. On a fait grand état jadis du seul homme parvenu à cette conclusion. Un natif de la Germanie. Mais malgré la justesse de sa grande théorie de la relativité, il mourra sans jamais expérimenter le pouvoir réel du temps. Ainsi vécut-il lui aussi de lourds regrets au moment de pousser son dernier souffle.

Bien enserrées entre mes couvertures de cuir imputrescibles, les pages du vélin dont j'ai la garde, et qui me donnent vie, renferment le moyen d'expérimenter le temps. J'ai été conçu dans ce but unique. C'est dans le temps que réside mon pouvoir à moi ! Je suis l'un des livres qui commandent l'asservissement. Je suis l'Agrippa !

Le pauvre fou dont je peux sentir le contact et auquel je donnerai les moyens de me retrouver, me tirera bientôt de ma prison. Il viendra, j'en suis convaincu. Il livrera père et mère pour acquérir la maîtrise du temps, aussi bien pour lui seul que pour perdre des armées. Grisé par l'ambition et pour se couvrir de gloire, il voudra montrer à son prince le moyen d'écraser ses ennemis. Et je serai libre.