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Jour/thème : 22 janvier 2013 – Dame de compagnie + valeur intemporelle (dévotion, servitude)

Fandom : Princesse Sarah (Anime)

Disclaimer : F.H. Burnett ~ Nippon animation 1985

Personnages : Becky / Sarah Crewe


Aveugle idolâtrie

« Le bon peuple se satisfait du bonheur par procuration. » (Jean Dion)

Becky n'a jamais eu l'impression de compter en tant que personne. Elle ne se sent aucun droit à une individualité.

Elle est née pauvre, paysanne, autant dire pour servir. Le Landlord, ses parents, puis sa mère, seule, sa grand-mère. Ne restent que les femmes après la mort du père. Ses petits frère et sœur. Becky est l'aînée, donc, si jeune et si frêle, déjà un soutien.

Servir. Là-bas, très loin, à Londres, la capitale, la Terre promise où trouver un travail, Londres, lointaine comme une île, un autre monde, une autre Angleterre à elle toute seule pour la petite campagnarde illettrée qu'est encore Becky.

Elle débarque donc à la gare avec un papier sale et froissé qu'elle sait à peine lire, se sentant laide, mal habillée, une stupide provinciale vouée à toutes les sottises et les naïvetés qui caractérisent les provinciaux.

Son intuition est bonne. Incapable de déchiffrer une adresse étalée sous son nez, gravée sur une plaque en laiton, luisante et orgueilleuse – c'est désormais elle qui l'astiquera. Commettant le crime de lèse-majesté de fouler le tapis du bureau de la Directrice avec ses souliers grossiers et boueux. Trébuchant aux pieds de son austère patronne. Renversant sa petite valise en osier tressé qui dégorge pathétiquement ses pitoyables trésors. Rudoyée d'emblée par James et Mary, l'arrogant couple de cuisiniers.

Seuls rayons de soleil d'une vie désormais grise et éreintante, la gentillesse rude de Peter, l'amicalité de Mariette, la femme de chambre française de l'élève la plus cotée de l'établissement, et surtout l'apparition céleste de Mademoiselle Sarah. Une "enfant de riche" qui l'a pourtant renseignée, accueillie, laissé écouter les histoires qu'elle racontait dans la classe aux autres élèves. Presque racontées pour elle seule.

Pourtant, l'affable élève modèle du pensionnat de jeunes filles va enchaîner Becky plus sûrement que la plus esclavagiste des patronnes, et ni l'une ni l'autre ne vont jamais s'en rendre compte.

Sarah Crewe serait horrifiée de réaliser que celle dont elle a récompensé la loyauté n'est en réalité pas libre et se comporte comme une esclave, même si c'est une esclave consentante.

Becky se croit libre, honorée, considérée, traitée comme une amie des mauvais jours. Elle ne remarque pas que depuis son arrivée, elle ne vit que pour et au travers de Sarah, que le peu de personnalité qu'elle possédait s'annihile jour après jour au profit d'une dévotion aveugle. Presque une possession de corps, de cœur et d'esprit.

Oui, Becky se sent possédée par son héroïne. La jeune princesse déchue se pare à ses yeux de toutes les vertus, tous les courages, quasiment la sainteté. Becky se martyriserait pour elle, affronterait des épreuves pour elle, mourrait même, qui sait ?

Sarah, avec son amicalité courtoise, sincère, égalitaire, a été la première créature à donner à Becky le sentiment d'exister. D'avoir droit à des pensées, des rêves, des paroles personnelles sans être rabrouée au motif qu'une servante n'est qu'une machine à entretenir les feux et à récurer les plats.

Sarah l'écoute, la fait rire, lui confie ses réflexions intimes, plus transparente qu'elle ne l'est avec des camarades jalouses, hostiles, envieuses, ou simplement benoîtement admiratives. Plus sincère qu'elle ne l'est avec son père dans des lettres qui sont contrôlées par la censure dictatoriale de Mademoiselle Mangin.

Même quand le destin cruel a précipité Sarah Crewe, ex-milliardaire du diamant dans la mansarde sordide voisine de la sienne, Becky n'a rien perdu de son adoration. Elle admire de plus en plus, elle sert, elle attend. Un miracle, un sort meilleur, une révélation qui rendra à son idole le piédestal duquel elle n'aurait jamais du tomber.

Le miracle survient enfin, et Becky, promue à l'un des plus hauts rangs de la domesticité, revit. Elle vit la joie et l'honneur de sa princesse. Elle jouit, aussi, naïvement, sans orgueil mais avec toutefois un brin de fierté, de sa nouvelle position de sauveur de la famille. Grâce à ses nouveaux et substantiels appointements, la petite chaumière de province est à l'abri pour toujours. Du pain pour eux, des vêtements chauds, de l'instruction pour ses puînés, un avenir lumineux, ouvert par la puissance de l'argent. Elle qui comptait si peu, elle devient désormais essentielle.

Le piège doré s'est refermé. Becky, sacrifiée volontaire, ne s'en sortira jamais, et regardera sa maîtresse adorée vivre, aimer, fonder une famille, sans vivre elle-même autrement que par procuration. Cela lui suffit, elle le croit sincèrement. Ceux qui tenteraient de lui ouvrir les yeux seraient rayés de ses tablettes sans une once d'hésitation.

Arrivée au point où, sa chère Sarah disparue, elle voudrait disparaître elle aussi, reflet inutile sans son original, Becky ne se rend pas compte que son idolâtrie fervente est depuis longtemps devenue folie hystérique.