Le soir venu, Saphir s'éclipse discrètement dans ses appartements, laissant festoyer les quelques convives attardés au banquet. Le corps et l'esprit las, la princesse se laisse tomber sur une chaise disposée près de sa coiffeuse et dépose sur le meuble précieux son diadème d'or et de diamant. Quelques minutes auparavant, le docteur Laudanum est venu la féliciter sur sa conduite parfaite lors de la cérémonie. Le bon docteur en a bien entendu profité pour s'auto-congratuler à propos de ses dons de pédagogues et pour se plaindre—car il le faut bien—de l'attitude du prince Thibault qu'il a trouvé quelque peu désinvolte. Plus tard dans la soirée, la gouvernante viendra l'aider à retirer ses atours d'apparat, mais pour l'heure, la princesse goûte une calme solitude, repassant dans son esprit les évènements de la journée : nul doute à présent que ses fiançailles à venir ne sont plus un mystère, mais alors, quelle absurdité que d'avoir dû garder une attitude si neutre vis-à-vis de Thibault tout au long du banquet ! Elle n'a en tout et pour tout exécuté qu'une seule danse avec le prince, et ce sous le regard sévère de son précepteur dont l'encombrante présence a empêché les deux jeunes gens d'échanger autre chose que des banalités. Contente d'elle comme peut l'être un élève qui vient de réussir un exercice mais déçue dans ses attentes amoureuses, la princesse finit par se lever de son siège pour aller contempler les étoiles de son balcon, lorsqu'une voix fluette et bien connue retentit dans la pièce :

« Coucou Saphir ! s'exclame Pan, de son habituel ton enjoué. Tu m'as l'air bien songeuse ! »

La princesse sourit gentiment à son ami et répond d'une voix douce :

« Je l'étais, mais ça va beaucoup mieux maintenant que tu es là. »

Pan lance à la princesse un regard espiègle et de la main lui désigne une tenture proche de la fenêtre du balcon.

« Oui, et j'ai apporté avec moi de quoi te redonner complètement le sourire ! Allons, prince Thibault, sortez de votre cachette. »

La tenture de soie rose se met alors à bouger, révélant finalement la silhouette du prince dont le visage est illuminé d'un radieux sourire. Saphir, stupéfaite, ouvre la bouche pour manifester sa surprise, mais aucun son ne sort de ses lèvres. Pan considère un instant les deux jeunes gens, manifestement très amusé par la situation et finit par dire :

« Bon, eh bien je vous laisse, les amoureux, soyez sages ! »

Puis le petit ange disparait aussi mystérieusement qu'il est apparu. Toujours stupéfaite, Saphir contemple Thibault dans l'espoir d'une parole mais le prince continue de la regarder en souriant, savourant manifestement sa surprise. Finalement, Saphir parvient à articuler :

« Mais, que…que fais-tu ici ? »

« Je te regarde, répond Thibault, toujours souriant. »

« Mais enfin, qui t'a appris à t'introduire ainsi par surprise ? proteste la princesse sur un ton peu convainquant, mais qui se veut dur. »

« Oh, je crois bien que c'est toi, réplique Thibault, goguenard. »

« Moi ? »

« Mais oui, princesse, avant de te connaître, j'étais un gentil petit prince, très sage et bien conforme à ce que veut le protocole. Il faut avouer que j'ai bien évolué à ton contact. »

Sans répondre, Saphir adresse au prince un regard interrogateur, ne sachant dans quel sens prendre sa dernière remarque. Le tendre sourire de Thibault la réconforte et efface d'un coup la lassitude de toute la journée qui vient de s'écouler. Néanmoins, Saphir sait que le protocole interdit au prince de rester seul avec elle dans sa chambre et qu'elle devrait lui demander de sortir, malgré la joie que sa présence lui procure. D'une voix timide, elle dit :

« Thibault, tu ne devrais pas être là. Ce n'est pas…ça ne se fait pas…ce n'est pas conforme au … »

« Protocole ? Termine Thibault. Mes compliments, Saphir, tu as bien écouté les leçons de ton précepteur ! »

« Je sais, se défend la princesse, je trouve tout ceci un peu idiot, mais je voudrais m'appliquer…pour une fois….en faisant ce qu'on me demande de faire. »

« Ah, oui, reprend le prince, Laudanum t'a certainement conseillé de te promener seule dans les bois habillée en garçon et de provoquer en duel mon sénéchal ? »

Abasourdie, Saphir réplique :

« Oh, on t'a raconté cette histoire ? »

« Mais oui, répond Thibault en riant franchement, le pauvre Rodolphe était pétrifié en te voyant ce matin, il a peur que tu ne me demandes sa tête ! Il n'a même pas osé venir te saluer au banquet ! »

Puis le prince reprend son sérieux et s'approche un peu plus de Saphir, saisissant ses petites mains blanches dans les siennes.

« Sérieusement, il m'a été très dur de te voir toute la journée sans pouvoir te parler vraiment. J'aurais voulu te dire combien je te trouvais belle, combien tu étais resplendissante et royale et combien je… »

Brusquement le prince s'interrompt, surpris par sa propre témérité. Il réalise soudain qu'il n'a jamais avoué frontalement ses sentiments à Saphir. En effet, lorsqu'il s'enflammait de façon grandiloquente sur la jeune fille aux cheveux d'or, il ne savait pas encore qu'il s'agissait en réalité de la téméraire princesse. Plus tard, les deux jeunes gens se sont échangés des lettres d'amour, mais sans se parler directement. Enfin, la première fois que Thibault a clairement exprimé ses sentiments devant Saphir, ce dernier se croyait en présence du chevalier fantôme. De sorte que, s'étant mis lui-même au pied du mur, Thibault expérimente la difficulté d'avouer de but en blanc ses sentiments à sa belle sans risquer de brusquer une jeune fille encore si novice en la matière. Car s'il est d'usage pour les demoiselles de la cour d'apprendre les règles de l'amour courtois, tel n'a pas été le cas de Saphir, élevée comme garçon et jusqu'alors vouée au célibat du fait de la complexité de sa situation. De son côté, Saphir, qui a parfaitement recouvré ses esprits, considère Thibault d'un air perplexe, se demandant pourquoi son ami, d'ordinaire si sur de lui, semble soudain hésitant et timide. Pour le provoquer, elle lui lance sur un ton de défit :

« Quelle mouche te pique, tout d'un coup ? Tu avais plus de superbe que cela il y a une minute ! Tu vois, tu ne risques rien, je n'ai pas d'épée, et je ne peux même pas te menacer de te battre demain ! Allons, dis ce que tu as à dire ! »

Comme pour ne pas laisser s'étioler sa détermination, Thibault déclare alors d'un coup :

« Je t'aime, Saphir ! Plus que ma vie, et plus que mon royaume ! »

La princesse reste saisie devant cet aveu qu'elle espère depuis si longtemps et répond simplement :

« Moi aussi, je t'aime, Thibault. »

Puis elle ajoute, avec un naturel désarmant :

« Tu veux bien ma main ? »

Cette dernière réplique semble tout à la fois charmante et incongrue au prince qui réplique dans un sourire envoutant :

« Comment ça ? »

« Oui, poursuit Saphir, un peu embarrassée, Je…je suis l'héritière du royaume d'argent, donc on ne peut pas demander ma main, je dois l'accorder, alors je…voilà, est-ce que tu veux ma main ? »

Thibault ne répond pas, mais sourit toujours, ce qui énerve la princesse, peu patiente de nature :

« Eh bien, est-ce si compliqué de me répondre ? »

Thibault, que l'air courroucé de Saphir amuse décidément beaucoup, finit toutefois par déclarer :

« Tu sais, celle que j'épouserai sera ma reine… »

« Et alors ? Réplique Saphir. »

« Et alors, je peux tout à la fois accepter ta main pour devenir ton prince consort… et te la demander pour que tu sois ma reine. Seras-tu ma reine, Saphir ? »

Submergée par l'émotion, Saphir rougit violemment, mais le regard explicite qu'elle lance au prince le satisfait pleinement. Il poursuit :

« Je n'étais pas sur d'être bien accueilli, aussi je sollicite le droit de faire une demande plus digne ultérieurement. Mais pour l'heure, il me serait doux d'obtenir un geste d'encouragement pour le tournoi de demain. »

Saphir ne répond rien mais hoche le menton en signe d'assentiment. Sans demander son reste, Thibault enlace doucement la taille de la princesse et vient délicatement poser ses lèvres sur les siennes. Etourdie par cette sensation qu'elle n'a jamais connue, Saphir sent ses jambes se dérober et doit passer ses bras autour du cou de Thibault pour ne pas tomber. Enhardi par cette réaction, Thibault en profite pour faire son baiser plus hardi. Puis, au bout d'un temps qui semble à la fois très court et infiniment long à la princesse, le prince relâche doucement son étreinte et dit sur le ton malicieux qui a tant séduit Saphir lors de leur première rencontre :

« A demain, donc, ma petite pupuce ! »

Puis Thibault se dirige vers la fenêtre d'où il est apparu et disparaît prestement, tel un esprit de la nuit, laissant une Saphir troublée et rêveuse.