A dormir debout

FRiNGE ne m'appartient (malheureusement) pas.

Note : Après JACKSONVILLE. Supputations. Possible A/U.

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PROLOGUE

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Il entendait la télévision hurler de l'autre côté du mur. C'était presque reposant. Dans l'après-midi, quand il était revenu dans sa chambre avec son bac à glaçons plein, il avait aperçu sans vraiment y faire attention un couple plus très jeune mais très amoureux et surtout passablement éméché. Ils traversaient le parking en titubant et s'accrochaient l'un à l'autre en parlant fort et en éclatant de rire tous les deux pas. Ils venaient louer une chambre au Perdue Lodge, le motel miteux de Caroline du Sud où il avait échoué la veille.

Il soupçonnait le réceptionniste de les avoir casés dans la chambre voisine pour l'emmerder. Il faut dire que leur première rencontre n'avait pas été très facile. Il était fatigué, non en fait il n'était pas fatigué, il était lessivé, épuisé, moralement et physiquement. Il ne demandait rien d'autre que s'effondrer sur un lit, n'importe quel lit, ce qui ne devait a priori pas spécialement poser de problème dans un motel où toutes les chambres étaient libres. Et qui plus est dans un motel construit au milieu de nulle part à quelques kilomètres de la frontière avec la Géorgie. Mais il avait fallu qu'il lutte pour avoir sa clé. Le type de l'accueil n'avait pas vu âme qui vive depuis des lustres et n'était pas pressé de lui donner le précieux sésame. Il avait eu droit à l'histoire du patelin en détail. Il avait coupé court avant que le type ne remonte à la vente des territoires indiens et surtout avant de tomber dans les pommes, et la transaction s'était soldée par une prise de bec violente. Il avait tourné les talons poursuivi par des réflexions acides sur les nordistes qui ne comprenaient rien au vrai sens de la vie et auraient dû perdre la guerre, c'est sûr.

En quittant Boston, il était bien décidé à ne jamais remettre les pieds en Nouvelle Angleterre mais cette algarade intempestive lui faisait reconsidérer sa fuite vers le sud. S'il avait été plus avisé, il aurait trouvé refuge au Canada, mais en quittant Allston, il avait laissé le hasard lui indiquer la direction. Carrefours et échangeurs l'avait guidé vers l'ouest et vers Newton et la 95.

Il était revenu chez Walter comme un fou et il avait jeté en vrac dans le coffre du break décati ses vêtements et tout ce qui lui tombait sous la main qu'il avait amassé depuis un an et demi. Chez Walter. C'était presque comique. Au moment où il se faisait enfin à l'idée d'avoir un vrai chez soi et un bout de famille, et pourquoi pas une vraie copine, les derniers événements le confortaient dans l'idée que s'installer, c'était décidément un mauvais plan. Il était habitué à changer de vie sans préavis et à laisser derrière lui les bagages inutiles. Et pourtant, c'était la première fois de sa vie d'adulte qu'il rechignait à laisser derrière lui quoique ce soit de personnel. L'idée que Walter puisse simplement avoir en sa possession quelque chose qu'il aurait touché à un moment quelconque lui était insupportable. C'était débile, mais il avait le droit de se comporter comme un débile. Ce droit, et bien il l'avait gagné, et sans le savoir. Il voulait effacer toute trace de son passage à Boston. Il avait quand même pris le temps de déposer devant la librairie un paquet de livres qu'il avait ficelé dans du papier kraft avec un mot pour Markham. Il l'avait calé sur le côté de la grille du magasin et avec un peu de chance, son vieux pote les trouveraient à l'ouverture.

Après avoir roulé jusqu'au petit matin, il avait finalement quitté l'Interstate 95 pour s'enfoncer dans les terres. Dès qu'on délaissait les grands axes, on allait à la rencontre du sud profond avec ses paysages figés dans le temps. Le Comté de Barnwell ne dérogeait pas à la règle. Quelques maisons de maître à colonnades rappelaient un passé antérieur à la Guerre de Sécession, et la population était rare mais affable.

Il souleva le rideau miteux et jeta un coup d'œil à sa montre, surpris de voir que la nuit tombait. Au moins, la télé couvrait le bruit des ébats voisins. Ils n'avaient pas arrêté depuis 3 heures de l'après-midi. Au moins la télé qui gueulait dans la chambre de droite couvrait les râles et les hululements des alcoolos de celle de gauche. Ils ne devaient pas carburer qu'au bourbon. Le Viagra, bête noire des voyageurs et des évangélistes. Cette pensée idiote amena un sourire sur son visage défait.

Il éteignit la lumière et s'allongea dans la pénombre. Le choc répété du bois de lit contre la cloison lui vrillait la tête. Les candidats d'American Idol s'époumonaient de l'autre côté. Une voiture vint faire demi-tour dans le parking et les pleins phares balayèrent son lit, lui arrachant un juron. Il se mit le bras sur les yeux. Même avec les rideaux tirés, le néon qui signalait aux automobilistes à des miles à la ronde le motel perdu inondait la pièce de lumière par intermittence. En premier, les néons verts qui indiquaient Perdue Lodge clignotaient quatre fois assez rapidement. Puis le (no) Vacancies en rouge, qui ne clignotait lui que deux fois et restait allumé quelques secondes de plus avant de s'éteindre. Au bout de quelques secondes supplémentaires, les deux néons se rallumaient ensemble une dizaine de secondes, puis se remettaient à clignoter plein pot, toujours ensemble. De son lit, porte et fenêtre fermées, il les entendait même grésiller, signe que les starters allaient bientôt lâcher. Et puis le cycle recommençait. Ça le rendait tout simplement marteau.

Au bout de quelques minutes, n'y tenant plus, il se releva pour aller chercher un verre d'eau dans la salle de bain. Mais dans la petite pièce carrelée qui avait vu de meilleurs jours, de gênant, le bruit de la ventilation mécanique contrôlée devenait intolérable. Il fit couler de l'eau froide et s'aspergea la tête et les bras en évitant de rencontrer son reflet dans la glace. Hirsute, les yeux rouges et cernés, la barbe trop longue, il était devenu en 3 jours l'ombre de lui-même. Après le réceptionniste qui aurait pu jouer dans Psychose, il s'attendait à tout moment à voir débarquer une armée de morts-vivants ou un bataillon de malfrats venus se planquer après une attaque à main armée qui aurait mal tourné. Sauf que dans son cas, c'était plus compliqué. Quoi qu'il fasse, il ne pouvait pas échapper à son passé. Et il ne pensait pas ça à la légère. Bien sûr, il savait bien qu'il était encore en état de choc, il reconnaissait les symptômes. Ça ne changeait rien au fait que rien ne serait jamais plus être pareil.

Pour couronner le tout, mais il s'y attendait un peu, en dépit, ou à cause de son épuisement, il n'avait pas fermé l'œil depuis l'avant-veille. Obnubilé par l'idée de ne laisser aucune trace, il n'avait même eu la présence d'esprit d'embarquer les flacons de barbituriques et autres psychotropes que Walter gobait comme des M&M's à longueur de journée. Bien sûr, il pouvait toujours essayer d'aller faire du charme à l'employée de nuit du drugstore du coin pour obtenir ce qu'il lui fallait sans avoir d'ordonnance mais il savait déjà que c'était peine perdue. L'employée serait sûrement un employé à cette heure-ci, et de toute façon, il n'avait pas le courage de reprendre la voiture, même pour aller manger quelque chose. Il aurait dû s'acheter un minimum de nourriture avant de s'arrêter à Perdue Lodge. La machine en sentinelle à côté de la réception ne crachait que du soda tiède et des chips dont la date de péremption était dépassée depuis le siècle dernier.

Au moins, il lui restait quelques bouteilles de whisky et deux packs de bière, il ne mourrait pas de soif. Il rinça le bac à glaçons et sortit de la salle de bain. Dans la chambre voisine, les occupants continuaient leur marathon infernal. Il prit la clé sur la table de nuit et quitta la pièce en claquant la porte derrière lui. Dieu merci, la machine à glace fonctionnait à plein régime. Il remplit le bac et se dirigea vers sa voiture. Il ouvrit le hayon, attrapa un sac de voyage, deux bouquins qu'il avait commencés avant de passer dans la quatrième dimension et retourna vers sa chambre. Des bruits de voix venaient de la réception. Apparemment, ce type s'engueulait avec tout le monde. Il haussa les épaules et continua son chemin. Son portable se mit à vibrer dans sa poche arrière. Il cala le bac à glaçon contre sa hanche, lâcha le sac et par habitude vérifia sur l'écran l'identité de son correspondant.

Olivia. Pour la 948ème fois depuis l'avant-veille. Il appuya sur la touche de renvoi et empocha le téléphone. Il fallait absolument qu'il transfert son carnet d'adresse sur la carte d'un téléphone prépayé dès le lendemain. La première chose qu'elle avait dû faire, c'était de tracer son GPS. Mais son passé, enfin celui qu'il maîtrisait, "son passé douteux" comme elle l'appelait au temps où il pouvait encore lui faire confiance, ce passé l'avait rendu parano. Il avait désactivé le GPS à hauteur de Philadelphie et n'avait pas utilisé son portable depuis.

Mais elle travaillait pour le Bureau, si elle voulait le trouver, elle en avait les moyens. Pour l'instant, elle essayait de lui faire croire que personne n'était sur ses talons. Normal. Il aurait fait la même chose avant de lancer la cavalerie pour l'assaut final. Avec tout ce qu'il savait sur la Fringe Division et le Projet, ils n'allaient pas le laisser s'évanouir dans la nature. Et si le Bureau ne le rattrapait pas, Massive Dynamic et cette chère Ms Sharp s'en chargerait. Il n'avait aucun doute là-dessus. Elle était forcément au courant de son kidnapping. Elle se souvenait de lui enfant. Elle devait même connaître l'autre Peter, le vrai. Ce qui le tuait littéralement, c'était de penser que sa mère aussi devait savoir. Sauf que techniquement, ce n'était même pas sa mère. Sauf que si.

Il balança le sac par terre, ouvrit la porte de la chambre, le poussa avec le pied à l'intérieur et s'enferma, s'apprêtant à passer une troisième nuit sans sommeil. Son verre à la main, il coinça une couverture devant la fenêtre pour occulter l'enseigne et cala la télé sur une chaîne d'infos en continu. Il réduisit le volume au minimum, ce qu'il cherchait c'était surtout des images d'immeubles qui se volatilisent ou de bébés à deux têtes.

Vers 3 heures du matin, la télévision qui s'arrêtait de hurler le fit sursauter. Il se rendit compte que le silence régnait aussi dans la chambre voisine. Il ferma les yeux, savourant le silence et la pénombre. Quand son verre lui échappa, il tomba sur la moquette qui étouffa le bruit de la chute. Mais il dormait déjà.