Titre : Bois des beignes

Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers du Disque-Monde, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles). Surtout, tout le mérite en revient à messire Terry Pratchett (gloire à lui) !


Terres d'Howonda - saison sèche

Il y a des êtres qui ont du mal à ressentir le bonheur, soit parce que leur vie ne leur en a pas beaucoup apporté, soit parce qu'ils y sont peu sensibles. Zoreilles était de l'avis général de ce genre là. De l'avis général, on avait toujours du mal à être heureux dans son voisinage. Et pourtant, aujourd'hui Zoreilles ressentait comme une douce excitation qui lui était inhabituelle. Il courait derrière son compagnon et en ressentait de l'allégresse. D'habitude les gens restaient peu avec lui et ses sœurs, sa mère et ses tantes lui reprochaient sans cesse son inactivité. Son père... ne lui faisait aucun reproche car il ne l'avait jamais connu. Zoreilles était content et son compagnon, non son ami semblait l'être aussi puisqu'il accélérait de plus en plus. Comme Zoreilles aimait faire la course ! Il s'abandonnait complètement au vent. Il finit par se rendre compte que son ami lui parlait.

- Mais barre-toi, con de lion ! Fous-moi la paix, merde ! Qu'est-ce que vous avez tous à me pourrir la vie aujourd'hui ?

Zoreilles était heureux. Lorsqu'ils auraient fini de jouer, il mangerait son ami en commençant par les oreilles, habitude qui lui avait valu son nom.

De son coté, "l'ami" de Zoreilles ne partageait pas son bonheur et sprintait autant qu'il pouvait pour échapper au monstre de 300 kilos qui le suivait depuis plusieurs minutes. Kituko apercevait la falaise qui annonçait les rapides du Tsiala. Encore un petit effort et il serait débarrassé de l'autre plaie. Un rugissement facétieux accompagné d'un souffle chaud dans le bas du dos le stimula un peu plus. En descendant la colline recouverte d'herbes sèches, il accéléra le plus possible. Le rebord était à moins de cinq mètres quand il se rendit compte qu'il était passé plus en amont que ce qu'il pensait. Au lieu d'un torrent agité mais dont on pouvait se sortir avec quelques ecchymoses et une bonne tasse, il se trouvait au plus fort des rapides ! Tant pis, pas le choix. Il était peut-être face à une mort certaine, mais il préférait une mort certaine qui lui laissait vivre quelques secondes de plus. Kituko se prépara et arrivé au bord de la falaise, il sauta le plus loin possible et eut juste le temps de sentir une douloureuse griffure et un pagne changer de propriétaire.

Kituko vit les rapides s'approcher à une vitesse déraisonnable. Lui qui était habitué à une eau qu'on devait aller chercher à plusieurs mètre de profondeur et qu'on ramenait sale fut très impressionné par ce cours blanc où on ne distinguait pas l'écume des rochers. Il ferma les yeux et attendit le choc. Il ressentit une immense gifle sur la poitrine qui le sonna, puis se sentit entouré d'eau et puis rien... Ou plutôt une absence de rien. Au lieu de sentir sa poitrine broyée par un rocher, il se sentait s'enfoncer dans l'eau, se stabiliser puis remonter. L'eau le poussa enfin contre un rocher, mais il n'avançait plus. Au bout de quelques secondes il sortit la tête de l'eau et regarda autour de lui. Il n'était pas arrivé au bord du torrent, mais au milieu. Gwanda-la-Malice était de bonne humeur aujourd'hui (ou trop ivre pour faire son boulot) car Kituko avait atterri dans un trou au beau milieu des rapides ! Après avoir remercié ses ancêtres qui ne lui avaient pourtant jamais fait de cadeaux, il fallut envisager la marche suivante. Comment rejoindre la berge la plus accessible sans se noyer ou se fracasser le crâne ? L'eau étant glaciale, c'est avec une grande satisfaction qu'il aperçu une liane épineuse sur la paroi opposée. Son sourire s'évanouit quand il aperçu le lion en haut de la falaise. Tournant la tête, il vit qu'un tronc d'arbre calciné était tombé à cheval sur les deux bords du gouffre, évitant au félin un détour de 2 kilomètres.

- Génial ! On va plutôt continuer par en bas, alors...
- Groaaa !

Zoreilles était si déçu. On ne pouvait donc accorder sa confiance à personne dans ce monde ?

- Ouais c'est ça, on lui dira. À la revoyure, la pelure !

Kituko entreprit alors de descendre les rapides en s'accrochant du mieux qu'il pouvait aux rochers. C'était vraiment une journée pourrie. Tout ça parce que le vieux Mal-aux-gnous avait encore fait infusé des herbes. Quand Kituko s'était réveillé, ou plutôt avait été réveillé par Bola, ce dernier avait voulu savoir avec insistance pourquoi il dormait dans la même pièce que sa fille. N'ayant pas trouvé de réponse satisfaisante il avait rapidement volé hors de la plate-forme pour atterrir sur la branche aux palabres. Les villageois ne se souvenaient plus qui avait eu l'idée ingénieuse de quitter la savane hostile où rôdaient les fauves pour s'installer en haut des grands babaos qui constituaient les contreforts de la forêt. Ils y avaient gagné une sécurité certaine bien qu'assez vite menacée par les serpents, les fourmis et les raids de singes. Enfin, au moins ils ne manquaient pas de fruits, et puis certains continuaient à entretenir un troupeau dans la plaine voisine, ce qui permettait d'obtenir du lait et de la viande qui ne vous poursuivait pas. Se dirigeant vers la maison de ses parents pour y chaparder de quoi reprendre des forces après une nuit éprouvante, Kituko fut hélé par le chef du village.

- Ho ! Demeuré ! Ça fait trois fois que je t'appelle, si tu viens pas là tout de suite je te pète les genoux !
- Oui, oui, pardon Mirambo, j'étais ailleurs.
- Ça m'étonnerait ! À ton âge tu devrais déjà avoir traversé les Tourments et t'être révélé en tant qu'homme ! Au lieu d'être ailleurs et de chasser ou de combattre, tu te prélasses ici !
- Mais je suis de constitution fragile, et puis ma force réside dans mon intell...
- Ah la ferme ! Tu me saoules ! Y a l'épave qui a élaboré une nouvelle potion et qui a besoin d'un esprit calme pour une transe, alors file chez Mal-aux-gnous ! Vu la concentration dont tu fais preuve habituellement, c'est pas la peine de chercher un autre candidat.

Mal-aux-gnous était le sorcier en titre de la tribu, ce qui voulait dire que les gens guérissaient vite de peur qu'il ne vienne vous voir. Non pas qu'il était mauvais, non, son cataplasme au miel était réellement excellent pour les brûlures, mais il avait la fâcheuse tendance à attirer les insectes aux piqures venimeuses. Comme tout ce qu'il faisait, ses produits étaient efficaces, mais leurs inconvénients l'emportaient sur leurs qualité. Malgré tout, Kituko l'aimait beaucoup parce qu'il l'avait un peu élevé quand ses parents avaient été capturés par une autre tribu. Généreux, il avait fini par échanger sa place avec celle des parents de Kituko en mettant en avant son savoir ancestral. La potion gastrique qu'il avait créée avait rendu la tribu tellement malade qu'il avait été renvoyé chez lui sans autre forme de procès. Kituko arriva dans la maison délabrée à l'écart du village et trouva le vieux s'activant sur une bouillie. Il prit la gourde remplie du traditionnel jus de goyave.

- C'est moi, tu avais besoin d'un... volontaire ? Kituko ne voulais malgré tout pas lui faire de peine.
- Ah, te v'là ? Assieds-toi vite.
- Bon, c'est quoi la potion que t'as inventé, ce coup-ci ?
- Oublie la potion, je t'ai pas fait venir pour ça.
- Ah, t'es encore dans une période mystique.
- Nan. Dis-moi, gamin, quel âge tu as ?
- Ben, 16 ou 17 sécheresses, mais tu le sais bien.
- En effet. Tout comme je sais que j'ai entendu hier soir ton père discuter avec Mirambo et les hommes de la tribu. Ils vont te soumettre aux Tourments.

Les Tourments, étaient la série de rites initiatiques destinés à prouver qu'on était capable de surmonter peur et douleur et marquer ainsi la différence avec le règne animal, et certains n'y survivaient pas.

- Quoi ? Mais je veux pas ! Courir après la bouffe c'est mauvais pour la santé. Je vais me planquer deux ou trois jours et ce sera bon.
- Non mon grand. Tu connais la coutume aussi bien que moi. Qu'est-ce qu'il advient des garçons qui ne deviennent pas des hommes ?
- ... Oui, ils doivent s'habiller en femmes. Je pourrais m'en accommoder.
- Et tu pourras aussi t'accommoder d'un mari ? Mal-aux-gnous savoura les yeux exorbités de Kituko.
- Et puis quoi encore ! C'est n'importe quoi ! Y a pas de ça au village !
- Oh que si, mon grand. La femme de Tari, elle est quand même bien musclée. Ça ne t'a jamais surpris ?
- ... ah ben mince alors.
- Oui. Mais rassure-toi, il y a un moyen d'échapper à tout ça.

Au sein de nombreuses tribus, il y avait une sorte d'hommes qui n'avait pas à subir les Tourments : les sorciers. Personnage important, le sorcier est à la fois médecin, conseiller conjugal, arbitre et relais du monde des ancêtres. Mais pour qu'un sorcier soit accepté par le groupe, il lui faut révéler son pouvoir en public une fois et une seule. Et si la tribu n'est pas convaincue, les charognards sont assurés de faire un bon repas.

- M... mais j'ai pas de pouvoirs, je sais rien faire ! Je me suis blessé en me retournant dans mon hamac !
- Oh, ne t'inquiètes pas. Le pouvoir tu l'as, je le sais, je le sens. Je vais t'expliquer comment ça va se passer. Toi et moi on va boire une potion spéciale qui va nous transporter au sein du tronc d'Effal, le grand arbre cosmique. Là, les Esprits vont te juger et réveiller ou non tes pouvoirs. Mais s'ils le font, tu ne sera pas sorti d'affaire pour autant car ils te confieront une liane céleste, une mission ou une quête à accomplir seul pour leur prouver ta valeur et ta sagesse. C'est seulement une fois cette épreuve passée que tu pourra prétendre au rang de sorcier.
- Oui et ben t'es gentil mais je vais passer mon tour. Tu vas devoir boire ta potion tout seul.
- Que tu crois. À ton avis, tu sirotes quoi depuis que tu es rentré ici ?
- Hein ?

Kituko sentit une violente douleur à la tête et sombra dans les ténèbres. Au bout d'un temps assez long, il se réveilla sur la branche d'un arbre, Mal-aux-gnous non loin de lui. Alors qu'il allait lui crier dessus il entendit des voix :

- Sss'est donc sssa le jeune garssson dont on parle tant ? Il est chétif, je pourrais l'avaler d'un seul coup.
- Cooomme touuut ce que tu avaaales !
- La ferme gros tas !

Kituko ne voyait personne mais eut l'impression d'entendre le bruit que fait quelqu'un qu'on étrangle.

- Taisez-vous ! Le petit vous écoute ! Il est resté endormi trop longtemps et ne va pas tarder à se réveiller.

La nouvelle voix faisait irrésistiblement penser au bruit des pluies d'été et on percevait un soupçon de tonnerre quand elle s'agaçait.

- Heu, vous êtes qui ? Et où ? Et où je suis ?
- Sss. Mal-aux-gnous t'as déjà exssspliqué où te trouves. Pour ssse qui est de notre identité, tu me connais sssous le nom de Nyoka.

Kituko eut la chair de poule. L'esprit-serpent, la divinité des prédateurs que les chasseurs invoquaient !

- Mes deux comparssses sssont Gagi, l'esssprit de la sssylve, et Dame Mvua, l'esssprit des pluies.
- Ah ça suffit les conneries, maintenant ! Mal-aux-gnous ! Ramène-moi à la...

Kituko ne put terminer sa phrase car une main couverte de poils noirs lui couvrait la bouche. Devant lui venaient d'apparaître un immense gorille entièrement blanc, un serpent jaune et rouge doté d'ailes, et une femme faite d'eau. Pris de terreur, il voulut s'enfuir et tenta d'attraper une liane proche. Il ressentit une violente décharge.

- Ah, c'est malin ! Vous lui avez fait peur et il a fallu qu'il se rattrape à sa liane ! Vous me donnez envie de pleurer, tous les deux !
- Ooon a pluuus le teeemps ! Écouuutes-bien petit ! Des hooommes viennent couuuper les arbres. De pluus en pluus d'arbres. Il ne s'agit pluus seulement des habituelles expéditiooons des gens du sable. Il y a maintenaaant des gens venuus de bien plus loin, et qui couuupent plus vite que la forêt ne pouuusse. Ta missiooon, si tu l'acceptes, sera d'arrêter cela d'une manière ou d'une auuutre.
- Si je l'accepte ? Et si je refuse ?
- Tes parents t'offriront de belles funérailles avec ssse que j'aurais laisssé de toi.