Voilà le chapitre suivant. Le nouveau design du site me perturbe un peu. Ça fait des années que je vais sur le site (en tant que lectrice avant d'être auteure) et ce changement est quelque peu troublant. Toutefois, je souhaite à tous une bonne lecture.


Chapitre 16

Il n'avait pas fallu attendre un long moment après le départ d'Hisoka pour que Tatsumi décide de se mettre en mouvement. Ainsi, il prit la peine de faire disparaître son tableau blanchâtre et se tourna vers son collègue de longue date. D'un geste simple, il invita son partenaire à se lever. L'autre s'exécuta prestement à la manière d'un brave soldat bien discipliné. Puis, avec autant de sobriété, les deux compères quittèrent la pièce insalubre.

Pas un mot ne fut échangé lors du transfert les conduisant à l'extérieur du manoir. Le silence s'était imposé comme souverain tandis les deux hommes marchaient le long des couloirs presque interminable. Pourtant, Tsuzuki était envahi par une irrésistible envie de questionner son supérieur, mais chaque mouvement qu'effectuait son acolyte le plongeait dans une sorte de mutisme. Alors, c'est dans l'absence de bruit qu'ils parvinrent au jardin verdoyant. Or, pénétrer dans ce royaume de Mère Nature suscite une rencontre avec certains sons champêtres. Le roi silence fut ainsi détrôné et, profitant de cette révolution, Tsuzuki osa prendre la parole :

« Tu peux m'expliquer où est-ce que l'on va ? »

Mais lorsque Tatsumi voulut ouvrir la bouche pour répondre à son collègue, un éclair bruyant retentit et l'espace d'un quart de seconde, un projectile en plomb vint se loger sur le côté gauche de sa poitrine. L'impact d'une férocité hors norme le propulsa à terre et le maintint les yeux clos, un point rouge au niveau du cœur. Une tâche rougeâtre grandit rapidement et entraîna la crainte de l'autre shinigami. Ce dernier courut jusqu'à son ami couché, hurlant le nom du blessé.

Agenouillé devant son collègue de longue date, le jeune homme sentait sa respiration devenir saccadée comme si la peur s'était logée en lui. Et c'était bel et bien le cas. Mais à peine avait-il pris la peine de chercher du secours qu'une poigne forte s'empara du col de sa chemise pour le ramener au plus près du sol. Tatsumi l'avait saisi pour approcher son ami et lui murmurer quelques mots :

- Il est parti ?

- De qui tu parles ?

- De mon agresseur.

- Je n'en sais rien, peut-être ?

- Je veux que tu en sois absolument sûr !

- Je ne vois personne à l'horizon.

Tsuzuki confirma ses paroles après avoir scrupuleusement observé les alentours.

« Bien, dans ce cas… »

Une simple action compléta sa phrase. Se relevant tranquillement comme après un réveil matinal, l'homme se mit debout et incita son partenaire à faire de même. En bon gentleman, il prit tranquillement la peine d'épousseter son costume sombre. Rien ne semblait être arrivé et la vie reprenait son cours avec un coutumier chant d'oiseaux.

« Fichtre ! On a encore essayé de me tuer. »

Un homme distingué, tel le secrétaire de l'Enma Cho, ne pousse jamais de jurons, seulement quelques interjections raffinée de temps à autre.

- Comment ça « encore » ? demanda Tsuzuki, perplexe.

- Disons que je ne me suis pas fait que des amis en venant enquêter ici. Chacune de mes visites a été agrémentée par une tentative de meurtre. La dernière fois, on a tenté de m'empoisonner avec de l'arsenic dans mon thé. J'ai été malade pendant deux jours. Autant te dire que j'étais furieux après ça.

Il scruta l'horizon, l'air pensif avant de reporter son attention sur sa chemise ensanglantée. Sa première réaction consista à pousser un cri similaire à celui d'un mammifère sauvage vivant dans une caverne. Il amorça une injure équivalant à l'appellation d'une déjection avant de reprendre son sang froid. Sa droiture maîtrisa sa vive agitation.

- Sapristi ! C'était ma chemise préférée : crois-moi Asato, ils vont me le payer cher ! Ça va me coûter une fortune pour la remplacer !

Son interlocuteur leva les yeux au ciel aussi bien en guise d'approbation que de soulagement. Le fait de ne jamais avoir vu ce symbole de l'élégance blessé était une raison pour laquelle l'incident l'avait plongé dans une sorte de désarroi. Alors, écouter cet homme romanesque perdre son sang-froid pour une tâche était un retour à la normale plus que satisfaisant.

Mais écouter ses insultes envers les responsables de cette salissure à longueur de temps commençait à exaspérer Tsuzuki au plus haut point. À multiples reprises, il poussa un soupir marquant son agacement. Seulement, ces expirations bruyantes étaient la cause d'une surenchère d'offenses. Un cercle vicieux s'était instauré entre les deux protagonistes causant la nervosité de celui qui restait silencieux. Il aurait souhaité devenir ce petit éléphant aux longues oreilles afin de pouvoir replier ces dernières et ne plus entendre cet interminable sermon. Ainsi, ces dents s'entrechoquaient dans l'espérance d'une atténuation du bruit, mais en vain.

Ce ne fut que lorsque cette crispation eut atteint son paroxysme que le jeune homme exprima son ressenti :

« La ferme ! S'il te plaît, Tatsumi, tais-toi ! »

Son cri perturba bon nombre d'habitants des environs. De multiples frémissements de feuilles se firent entendre, annonçant le départ de ses hôtes à poils et à plumes. Il en fut de même des battements d'ailes résonnant dans son entourage, montrant le déménagement de quelques volatiles chassés de leurs logements. Toutefois, ce hurlement alerta également une femme résidant dans une imposante demeure. Au lieu de quitter son nid comme les autres victimes, Kyoko ouvrit sa fenêtre à grand fracas et faufila son air farouche à travers les deux battants :

« Non mais dites donc, vous ! Il faut vous faire interner, ce n'est pas possible ! »

Elle se calma subitement lorsque son regard rencontra celui du secrétaire de l'Enma Cho. Replaçant de temps à autre quelques mèches rebelles, elle tentait avec ténacité de faire oublier l'état dans lequel elle venait de se mettre :

- Comment allez-vous, Monsieur Satô ? J'espère que « Machin » ne vous dérange pas à hurler comme ça ?

- Ne vous inquiétez pas, Madame, je me charge de le corriger !

Il était difficile de savoir ce qui fut la cause de cet air ahuri qui s'afficha sur le visage de Tsuzuki. S'il s'agissait des paroles que Tatsumi avait prononcé quelques instants auparavant ou du baiser mimé et envoyé par un signe de la main de Kyoko. « Quelle mission de fous ! » pensa-t-il.

De longues secondes interminables s'écoulèrent avant que dame Juliette daigne saluer à son Roméo improvisé, refermer sa fenêtre et disparaître de la petite baie vitrée. Durant ce laps de temps, le jeune shinigami fut recouvert de frissons qui lui chatouillaient l'échine qui le poussèrent à se tortiller de droite à gauche sous l'œil amusé de son supérieur. Lorsque le jeune homme remarqua cette insolence à son égard, il ne pu s'empêcher de soupirer d'exaspération :

- C'est ça, moque-toi de moi ! Je te signale que c'est de ta faute !

- Voyons Asato, je ne me moque jamais de toi, répondit son collègue malicieusement.

Tsuzuki inspira longuement et s'exclama « Bah voyons ! » tandis qu'il expirait bruyamment. Le maître des ombres ria doucement avec son éternelle sobriété puis s'approcha de l'oreille de son partenaire glissant tranquillement « tout ce que je te demande, c'est de ne rien dire à Watari… », puis il s'interrompit brusquement, fronça ces sourcils tout en réajustant ses lunettes et s'éloigna à grands pas.

« Reste ici, je vais m'assurer que la voie est libre. Ne fais rien avant que je sois revenu –il marqua une pause, puis reprit sans se détourner pour autant– et pas un mot à quiconque sur ce que j'aurais pu te dire juste avant ! »

Mais son collègue se pinçait les joues pour ne pas rire ou même sourire. Le tentation était trop forte, malgré son amitié pour le secrétaire. Cependant, il hocha la tête en signe d'approbation : ainsi il promettait de garder le silence par rapport à cette révélation en espérant que l'autre homme fasse de même au sujet de sa propre idylle.

Il esquissa quelques pas vers le petit bois, de sorte à ne pas rester à découvert si quelqu'un avait eu la bonne idée de tester ses capacités de régénération. Alors qu'il redécouvrait cette verdure si paisible, il se prit à penser aux songes qu'il avait fais pendant quelques siestes effectuées en ce lieu. Mais dès qu'il avait un simple souvenir de ces cauchemars du passé, une goutte salé venait se loger au coin de son œil et parfois descendre le long de sa joue. Chaque réminiscence, même floue, le plongeait dans une profonde mélancolie et amenait de nombreuses questions sans réponses : pourquoi était-il né aussi misérable ? Pourquoi sa sœur avait-elle dû en pâtir ? Pourquoi causait-il tant de souffrance autour de lui ?

Malgré les progrès effectués en compagnie de son amant, il ne pouvait s'empêcher de se sentir pathétique.

Soudain, il entendit une série de gémissements non loin de là. Pensant qu'il s'agissait d'un animal blessé, Tsuzuki s'approcha avec méfiance et essuya du revers de sa manche ses joues humides lorsqu'il comprit finalement que les plaintes étaient humaines. À quelques mètres de l'endroit où il siégeait à cet instant, se trouvait un jeune homme aux cheveux de jais. Assis au pied d'un arbre, il tenait son front de ses deux mains tremblantes pendant que ses larmes dégoulinaient sans retenue le long de son visage torturé par le chagrin.

Ce fut par pitié et sympathie que le shinigami s'approcha de l'ancien marié. Il s'assit à ses côtés après avoir signalé sa présence. Ginji se redressa avec un reste de dignité et salua poliment le nouvel arrivant. Par courtoisie, il proposa une cigarette d'un paquet qu'il venait de sortir puis prit la peine de se servir en voyant que son vis-à-vis déclinait l'offre. Ce dernier observait le jeune homme actionner son briquet et tirer une bouffée de tabac. Il patientait jusqu'à ce que l'autre se sente prêt à exprimer son mal.

« Je l'aimais. »

Le shinigami comprenait que le jeune homme faisait référence à sa défunte fiancée.

- Je l'aimais comme un fou.

- Je comprends ta douleur, perdre sa…

- Non, non, non, vous ne pouvez pas comprendre. J'étais prêt à tout pour elle, pour lui montrer ce dont j'étais capable. Pourquoi a-t-il fallu qu'elle soit corrompue, qu'elle ait une relation aussi répugnante ? Je savais qu'elle était parfois excentrique, mais pas folle à ce point !

Tsuzuki était hostile à ce discours homophobe. Pour lui, l'amour entre deux êtres ne se fonde pas sur le sexe des deux protagonistes. Kazu et Hannah ne méritaient pas d'être qualifiées de « répugnantes » parce qu'elles avaient eu l'audace de s'aimer. Néanmoins, l'homme aux yeux améthyste n'en voulait pas à son interlocuteur. Par expérience, il savait que vociférer sa rage au jeune intransigeant ne lui apporterait pas plus de tolérance. Le problème se trouvait au niveau de ses racines, son allergie aux unions du même sexe provenait à coup sûr d'une éducation fermée au monde extérieur et à ses richesses.

Alors, le shinigami restait silencieux. Il voyait le jeune homme terminer sa cigarette, sans dire un mot.

« Depuis le début, elle se moquait de moi. Même si j'ai tout fait pour lui montrer mon amour, elle n'a jamais cessé de me dénigrer. Mais plus elle me repoussait, et plus je voulais lui prouver que j'était brave. Il fallait qu'elle sache ce dont j'étais capable pour elle. Je l'aimais ! »

Il continuait de répéter ses dernières paroles avec une hargne surmontée d'un brin de folie. Il fixait le néant et permettait quelques spasmes supplémentaires à ses doigts déjà tremblants. Brusquement, il rejeta sa tête en arrière et porta son regard vers un point sur l'horizon. « Mais elle n'est plus là… Elle est morte… »

Ses doigts chevrotants saisirent de nouveau le paquet de cigarettes. De nouveau, il en proposa à son interlocuteur qui disposa ses mains devant lui en signe de refus. Dépité, Ginji saisit un autre bâton de tabac, mais au moment de le porte à ses lèvres violacées, il vit son bien disparaître pour se retrouver entre les doigts d'un homme plus âgé, situé derrière lui. Tatsumi usa de ses côtés protecteurs et autoritaire pour dissuader son vis-à-vis toute tentative pour récupérer son trésor. Le secrétaire posa une main voulue rassurante sur la tête du jeune veuf.

« Va rejoindre ta mère, mon garçon, ça ne mène à rien de se morfondre. »

Son interlocuteur parut surpris de ces paroles froides contrastant avec le discours réconfortant de l'autre shinigami. Son orgueil se trouva alors blessé d'avoir été considéré comme un enfant capricieux. Ses larmes cessèrent de s'écouler sur son visage déjà bien inondé, il fronça ses sourcils ébènes et afficha une moue renfrognée avant de se lever avec peine. Sans prendre la peine de jeter un seul regard à son bourreau, il s'éloigna de quelques pas, puis s'arrêta. Il se retourna vers le shinigami le plus jeune tout en ignorant l'autre avec brio :

« Au fait, dit-il avec une pointe de soupçon, j'ai entendu des coups de feu tout de suite, c'était vous ou… ? »

Les deux amis se regardèrent un instant avant de daigner répondre à cette demande.

- Non, nous n'avons rien entendu. Ton imagination te joue des tours.

- Mais je suis sûr d'avoir entendu un bruit bizarre ! Quelqu'un rôde peut-être sur nos terres !

- Mon garçon, s'exclama Tatsumi après une longue inspiration, tu sembles souffrir d'hallucinations auditives. Tu ferais mieux de rentrer te reposer et d'oublier cette histoire ou je serai contraint de te trouver un psychiatre.

Vexé, il se soumis à la demande de son aîné tout en évitant de croiser ses yeux bruns. Il partit, la tête inclinée vers le sol comme s'il désirait s'y enfoncer à la manière des autruches. Le fils cadet de l'immense famille se sentait humilié par cette entrevue et cherchait à se rendre invisible même s'il était conscient que deux paires d'yeux le surveillaient. Les deux imposteurs attendaient que le petit homme disparaissent pour reprendre leur investigation.

Quand cela fut accompli, ils se permirent un soupir d'aise.

- Franchement Tatsumi, ce n'était pas sympa ce que tu lui as dit pour les coups de feu.

- Que veux-tu, ce garçon ne deviendra jamais un homme, alors autant en profiter un peu.

- Je te trouve bien sévère.

- De ce que j'ai observé chez lui, je peux d'ores et déjà te dire qu'il est parti bouder dans sa chambre ou dans les bras de sa mère. C'est classique : ces enfants ne connaissent rien du monde extérieur ou de la vraie vie.

- Il avait l'air tellement affligé.

Tsuzuki était pris de pitié pour cet être qui lui avait semblé si vulnérable et fragile. Tout comme son partenaire, il le considérait comme un enfant encore innocent malgré son âge avancé. Il voyait cette candeur blessée par les tares du destin et par la cruauté des hommes. De cette compassion, il se mit à songer à tout ceux pour qui il avait tourné sa sympathie et à tout ceux qui, parmi cette catégorie de personnes, avaient péri ou souffert par sa faute. Un pincement au cœur le tirailla surmonté d'une vague de culpabilité.

Alors il se mit à espérer que Ginji ne fasse pas parti de cet ensemble.

Toujours envahi de sombres pensées, il dirigea son regard vitreux vers cet homme froid et distingué qu'il considérait comme un ami de longue date. Pourtant, il était évident que les deux hommes étaient opposés par de nombreux attraits. Mais cette complémentarité était la source de ce lien affectif.

Tatsumi semblait ne jamais se remettre en question pour de simples bagatelles ou même pour de lourds ennuis. Envolés les propos offensants, oubliés les tracas de ce bambin et omis l'affront causé à ce gamin peiné. Ses pensées n'étaient focalisées que sur le déroulement de l'enquête. Ainsi, il s'empressa de le signaler à son co-équipier. Ce dernier hocha la tête dans l'espoir de dissimuler son air dépité et suivit l'autre homme avec docilité.

Une inquiétante sensation de déjà-vu saisit cet employé de la Mort. Une fois encore, il se retrouvait à marcher derrière son ami et supérieur dans un silence presque macabre. La scène se répétait avec un effet angoissant venant l'agrémenter. Plus qu'hésitant, Tsuzuki n'osait ni perturber cette ambiance oppressante ni retourner dans ses pensées néfastes. Plongé alors dans un mutisme insoutenable, il préféra se laisser mener par ses jambes elles-mêmes entraînées selon les désirs de l'homme devant lui.

Celui-ci s'immobilisa si brusquement que son acolyte ne pu se stopper en temps voulu. La collision surprit son responsable tandis qu'elle laissa son autre acteur.

« Eh ! Franchement, Tatsumi, tu pourrais prévenir quand tu décides de t'arrêter comme ça ! » cria-t-il.

En guise de réponse, le secrétaire émit un bruyant claquement de langue afin de faire comprendre son désir de silence. Seulement, Tsuzuki ne voulait plus laisser passer cette anxieuse ambiance.

- Ah non ! Cette fois tu m'expliques ! protesta-t-il.

- Je vérifiais une dernière fois si la voie était libre. On n'est jamais trop prudent, répondit son interlocuteur.

- Libre pour quoi ?

- Regarde à tes pieds.

Il obéit, avide de connaître ces secrets, mais il ne voyait que ses chaussures maculées de boue ou de l'herbe verdoyante.

- Je ne vois rien.

- Regarde attentivement.

Agacé, le jeune fonctionnaire s'exécuta de nouveau, mais rien n'avait changé à ses yeux.

- En « regardant attentivement », je ne vois toujours rien !

- Tu devrais être plus observateur à l'avenir, c'est cette lacune qui t'empêche de quitter la région de Kyushu.

- Je pensais que c'était à cause de mes nombreux dégâts qui m'empêchent d'avoir un salaire plus élevé.

- Aussi –il esquissa une grimace en se remémorant le montant de la dette de l'Enma Cho causée par son plus ancien employé–, quoiqu'il en soit, je te conseille de bien faire attention à ce qui se trouve à tes pieds si tu veux que je te paye pour cette mission.

Avec nonchalance, Tsuzuki se pencha vers le sol à la recherche de cet objet énigmatique. En caressant hâtivement l'herbe, il parvenait à découvrir quelques faisceaux de lumière provenant d'une sorte de sous-sol. Intrigué, il se pencha davantage tout en continuant de fouiller la verdure. Il ne cessait de répétait qu'en effet, il voyait quelque chose, là en bas, jusqu'à ce que ses doigts rencontrent quelque chose de dur et froid. L'objet de plomb était parfaitement bien dissimulé au milieu de ce tapi conçu par Mère Nature.

Celui qui venait de dénicher cette chose mystérieuse continuait de la tâter dans l'espoir de découvrir la nature exacte de sa découverte. Puis, il se recula de quelques pas tout en prenant garde de bien sentir l'état du sol sous ses pieds. Sans grande surprise, il constatait que celui-ci craquelait.

« Qu'est ce que ça veut dire ? demanda-t-il, perplexe. »

L'autre homme demeurait silencieux. Il se contenta de s'avancer doucement vers l'anneau plombé. Avec ce même comportement, il saisit l'objet puis tira dessus avec force. L'effort exercé lui coûtait quelques gouttes émanant de son front plissé venant couler le long de son visage. Il prenait tout de même la peine de les rattraper au bas de sa joue du revers de sa main.

Enfin, le sol trembla et se souleva doucement. Avec une once d'orgueil, Tatsumi se redressa, faisant abstraction de ce qu'il venait de se dérouler et endossa son usuelle figure de héros romantique sous les yeux ébahis de son collègue.

Les deux hommes se rapprochèrent de la trappe désormais ouverte, se jetèrent quelques regards tantôt suspicieux tantôt indifférents, puis, un à un, disparurent dans ces abysses aménagées par l'humain. Là, en bas, ils découvraient un univers obscur aux parois de pierre. Ce monde retiré et étroit bénéficiait de multiples petits soleils disposés sur des petits bâtons de cire eux-mêmes juchés avec triomphe sur de nombreux chandeliers de fer. Paradoxalement, l'unique source de vie provenait d'une odeur putride propre à la puanteur des morts. Ainsi, les nouveaux visiteurs ne découvraient pas l'endroit avec singularité mais avec l'attitude des naufragés perdus sans vivres au cœur d'une île déserte.

Ces êtres perdus au milieu de cette élégante insalubrité scrutaient les lieux de haut en bas. Les colossaux pans de pierre apparaissaient sans fin tandis qu'ils s'éloignaient de leur porte d'entrée, mais rien d'autre ne se manifestait sur leurs champs de vision. Plus oppressant que jamais, le silence n'était plus l'allié du secrétaire, sinon son opposant. Ce calme horripilant faisait frissonner ces hommes dont l'enfance et l'âge de la crainte perpétuelle étaient révolus.

L'immondice odorante gagnait en intensité à chaque mètre parcouru. Dans les entrailles de la terre, l'ignoble puanteur de la Faucheuse avait imposé son règne autoritaire condamnant ses opposants avec hargne. Sans pitié, elle infligeait d'insoutenables tortures à ses visiteurs qui voyait enfin une fin à leur couloir interminable. Face à leurs mines atterrée par les grimaces de dégoût siégeait une misérable porte de bois.

Il laissèrent derrière eux l'immense couloir obscur et à ce moment là, ils sentirent mutuellement leurs cœurs s'empêtrer dans des séries de battements qui semblaient chaotique à présent. L'odeur fétide avait atteint son paroxysme et pour cause : les murs de pierre avaient pour agréments des étagères de bois sur lesquelles avaient été disposées des rangées de crânes humain de tous états et de toutes tailles. Cette fois, les chandeliers étaient d'autant plus nombreux de sorte à ce que la demie obscurité disparaisse au profit de la lumière.

« Sacrée collection. »

La remarque du secrétaire ne contenait aucune pointe d'humour ou même de cynisme. Elle servait à dissimuler un certain malaise qui brisait la façade de marbre qu'il avait bâtie durant de nombreuses décennies. Afin de ne pas laisser ces rangées de débris humains détruire son chef d'œuvre telles des catapultes de pierre, il saisit un morceau de son ennemi. Le crâne, au creux de sa main le fixait sans réelle animosité et demeura silencieux lorsque son détenteur prononça une célèbre citation de Hamlet : « Être ou ne pas être ! c'est là la question... S'il est plus noble à l'âme de souffrir les traits poignants de l'injuste fortune, ou, se révoltant contre cette multitude de maux, de s'opposer au torrent, et les finir? »

Dans un contexte plus détendu, Tsuzuki aurait applaudi cette performance. Seulement, un poids s'était logé avec minutie au creux de sa gorge et le privait de toute réaction. Son seul mouvement consista à se retourner vers son partenaire et lui dit d'une voix chevrotante :

- Qu'est-ce qu'on fiche ici ?

- On cherche.

- Et… qu'est ce qu'on cherche au juste ?

- Des indices.

Le plus jeune souleva l'une des boîte osseuse, mais sursauta quand la partie inférieure de l'ancienne mâchoire se détacha de sa compagne pour éclater au sol à grands fracas. La théorie de l'accident semblait légèrement douteuse.

- Si tu connais cette demeure, cette affaire et l'existence de ces catacombes, alors pourquoi cette affaire n'a jamais été achevée ? s'écria-t-il.

- Ce n'est pas aussi simple que ça en a l'air…

Tatsumi évitait le regard suspicieux de son collègue de longue date. Malgré son air froid et son masque d'homme d'affaire, il éprouvait des difficultés à mentir à cet ami qu'il avait toujours désiré protégé qu'importe les circonstances.

« Tu ne vas pas me faire croire que ceux qui ont déjà été envoyés ici ont été ramenés à l'Enma Cho après avoir trouvé autant d'indices ou d'élément compromettants : même si la mission dure dans le temps, toi et Konoe m'avez toujours sermonné de la terminer coûte que coûte. Je sais que je ne suis pas un bon détective, le fainéant de la zone de Kyushu que vous adorez taquiner, mais tu ne me feras pas croire que tous les shinigamis qui sont venus ici par le passé ont eu traitement de faveur et ont pu rentrer chez eux tranquillement après une enquête inachevée ! »

Pris au dépourvu, le secrétaire fixait avec froideur l'homme qui l'accusait de tous les maux. Il inspira profondément, bombant son torse athlétique, il tenta d'aborder l'air le plus hautain et de faire abstraction sur l'impétueuse vague de question qui submergeait son vieil ami.

- Allons Asato, tu ferais mieux de te concentrer sur la mission en elle-même et non sur ces futilités. Garde ton énergie pour des choses plus importantes !

- Si ce sont des « futilités », alors tu peux répondre à mes questions. On n'est pas bien là, à discuter (en bonne compagnie) ?

- Tu ferais mieux de te poser d'autres questions : que sont devenus ceux que tu qualifies de bonne compagnie par exemple ?

- Je pourrais… Mais avant, je dois faire le vide de toutes formes de questionnements parasites.

Face à tant de persistance, l'homme de droiture s'éloigna de quelques pas, agacé. Dos à l'origine de son courroux, il prenait soin de ne pas montrer ses dents grincer et ses sourcils se froncer sous l'effet de la crispation de son visage. Il poursuivit son discours sans daigner se retourner.

- Kurosaki a une très mauvaise influence sur toi : tu deviens aussi entêté que lui.

- Alors tu devines que je ne vais pas te lâcher et que tu dois me répondre.

Un silence de mort s'imposa dans les catacombes. Tatsumi conservait sa position : dos à son interlocuteur, les poings serrés. Il sentait sa toute-puissance s'amoindrir et se transformer en une ridicule bassesse qui le rendait vulnérable face un dilemme. Son mensonge devenait impuissant par rapport à une vérité bouillonnante qui ne désirait qu'à sortir.

- Personne n'a été renvoyé à l'Enma Cho, dit-il solennellement.

- Alors… ?

Mais Tsuzuki venait de comprendre ce que son compagnon insinuait.

- Ils ont tous été réduis à néant.

- C'est cette morveuse qui… ?

- On en est sûr à quatre-vingt dix neuf pour cent.

- Et les un pour cent qui reste ?

- Parce que l'on ne peut jamais être absolument certain de quelque chose.

Le jeune homme demeura relativement calme malgré la gravité de la situation. Son impassibilité s'expliquait par une sérénité face à la mort : même s'il savait que les employés de la mort n'avait aucun espoir de réincarnation, son ancienne tendance au suicide le laissait assez placide quant au néant. Aussi, son inquiétude se portait essentiellement consacrée à l'homme qui partageait son cœur. Il ne portait sa pensée qu'à l'avenir de ce jeune amant caractériel.

- Très bien… Dans ce cas, retire Hisoka de l'enquête. Je ne veux pas qu'il lui arrive quoi que ce soit ou qu'il encourt le moindre risque. Rapatrie-le à l'Enma Cho et ne lui répond pas s'il te demande quoi que ce soit. S'il te fait la moindre réflexion, dis-lui que tout vient de moi ou alors que la mission est finie mais que je le rejoindrais plus tard…

- Et si tu ne le rejoins pas ?

Tsuzuki entrouvrit sa bouche devenue tremblante comme s'il s'apprêtait à répondre. Mais il ne pouvait aller plus loin dans sa quête où la raison et le dernier mot étaient le tribut. Son regard se porta vers le sol ombragé tandis qu'il referma sa mâchoire, dépité. Il hésita quelques secondes, semblant chercher un remède de dernière minute, mais se résigna et hocha la tête, penaud.

- Je vais t'expliquer ce qui ce passera, il cherchera à comprendre ce qu'il te sera arrivé et là, deux cas de figure sont possibles. Soit il cherchera à se venger et finira de la même manière que toi, soit il se laissera dépérir, ne dormira plus, ne se nourrira plus, ne s'hydratera plus, nous serons obligé de le mettre à la retraite et le laisser au milieu des autres âmes dans l'attente d'une réincarnation. Seulement, à la différence des humains, nous gardons en mémoire ce qui se passe dans notre vie de shinigami et tu le sais très bien. Il se souviendra de toi et souffrira peu importe le nombre de vies qu'il aura parcourues.

Cette vérité bourdonnait dans le creux de ses tympans et le torturait avec frénésie. Ces mots sincères mais cruels le laissaient coi. Pourtant, il voulait rester sur la défensive, contre-attaquer, mais toute forme de riposte ne peut être que vaine face à la vigueur de la vérité.

Baisser les yeux aurait été une preuve de sa cuisante défaite. De ce fait, il s'éloigna de quelques pas, le regard rivé sur la macabre collection. Les ossements le fixaient eux aussi de leurs orbites et lui souriaient de toutes leurs dents, noircies et cassées. Etrangement, cette expression éternellement figée lui semblait une grimace railleuse. Tsuzuki saisit l'un de ces camards moqueurs avec précaution. Sans réel amusement, il écartait et claquait la mâchoire de sa marionnette comme si cette dernière lui parlait. Peut-être aurait-elle murmuré un bon conseil ce qui aurait expliqué le brutal changement de comportement qu'il abordait.

- Loin de moi l'envie de changer de sujet, mentait-il, mais si les âmes ont été abandonnées ou casées au même endroit, ça voudrait dire qu'il existe, sur Terre, un endroit pourvu d'une incroyable force spirituelle, je me trompe ?

- Je suppose que tu as raison.

- Et nous avons un « chien » pour ce genre de piste.

Par « chien », Tsuzuki faisait, sans vergogne, allusion à son amant et son don d'empathie parfois favorable à la recherche d'âmes vagabondes.

- Si Kurosaki t'entendait, je n'ose pas savoir ce qu'il t'arriverait : tu serais sans doute obligé de prendre ta retraite pour invalidité. Quoiqu'il en soit, faire appel à Kurosaki à ce stade de la mission serait trop anticipé. Nous ne savons pas, par exemple, si ces âmes sont au Japon elles ont pu être dissimulées à HongKong ou en Alaska ou peut-être même qu'elles ont été éparpillées. Ne précipitons pas les choses.

- Comment pourrons-nous trouver ça ? Demandez à la morveuse « eh, sale peste, où est-ce que tu as caché les esprits de ceux que tu as zigouillés » ?

- Tout à fait.

- Est ce que par hasard serais-tu devenu fou Tatsumi ?

- Pas à ce que je sache, répondit-il d'un ton âcre. Vois-tu, si la personne qui contrôle celle que tu qualifies de « morveuse » est hors d'état de nuire, nous serons plus à même de dialoguer. Je ne dis pas que ça sera facile, mais au moins, nous aurons un sacré poids en moins dans l'affaire.

Mais retrouver la vérité rayonnante de lumière aurait été plus efficace si une rafale de vent n'avait pas fait irruption dans les catacombes. L'ouragan survenu de nulle part avait envahi la funèbre pièce pour renverser un à un les chandeliers et éteindre les fragments de soleil. Dans un immense fracas, les deux hommes se retrouvèrent face à l'obscurité, une diabolique ennemie, complice d'une autre antagoniste se tenant, elle dans l'entrebâillement de la porte. Une seconde suffît à ce que son visage poussiéreux soit illuminé par la bougie qu'elle tenait de ses doigts crasseux.

- Avant cela, Messieurs, il faudra me passer sur le corps.


À suivre…