Ephémère

Chapitre 1 : S'échapper

Quelque chose de terriblement froid l'envahissait.

De glacé.

Des rires résonnaient autour d'elle. Des cris, ceux de jeunes fans surexcités, rebondissaient contre les murs. Une foule de deux cents personnes, principalement des enfants et des adolescents, chantait sa vieille chanson C'est la vie en choeur, et pourtant, même si elle se sentait joyeuse et submergée d'émotions comme à chaque fois, ce qui dominait en son coeur était cette foutue solitude.

Oui, elle se sentait seule, seule et âgée, tellement âgée pour une fille tout juste sortie de l'enfance.

Mais surtout, avant tout, elle avait froid.

Elle avait encore froid quand des grognements monstrueux vibraient dans ses oreilles, alors qu'elle se battait, éreintée et un peu malade, alors qu'un flash de lumière doré provenant du plus profond de son être vint mettre fin au combat.

Elle avait toujours froid lorsqu'elle souriait à son manager, lorsqu'elle riait en compagnie de quatre filles lumineuses, assises à même le sol d'un studio, toutes accoutrées étrangement.

Ce froid... c'était glacé. Autour d'elle. En elle. Partout. Il la noyait.

Et la douleur…

Oh, et la peur

Elle avait si peur…

P

« Tu es certaine que tu veux faire ça ? » insista une énième fois le manager excentrique le plus célèbre d'Asie.

« Oui. »

Le soupir exagéré ne changea en rien la détermination de la jeune femme de vingt ans, presque vingt et un.

« Minako ! » se plaignit-il. « J'ai une ouverture pour une seconde petite tournée en Europe, Warashi veut que tu sois l'égérie de sa nouvelle ligne et on pourrait enregistrer – »

« Mon avion m'attend, » coupa la jeune star d'un ton plus ferme.

Elle avait pris de l'assurance et de la superbe avec les années, des années qui n'avaient en rien terni sa fierté et son indépendance.

« Combien de temps ? »

La voix de Sugao Saitou s'était soudainement posée, serrée.

Elle tourna la tête vers lui, et son air morose et fatigué fut momentanément balayé par un brillant sourire.

« Je vais horriblement te manquer mais tu vas survivre, Shacho. J'ai déjà dit au revoir à Amachachi. Je te tiendrai au courant. »

« Minako ? »

« Ne t'inquiète pas, je continuerai à travailler sur le nouvel album. »

« … Prends soin de toi. »

A ces mots, elle n'eût absolument rien à répondre.

Tout simplement parce que de mémoire c'était la première fois qu'elle les entendait sonner si lourdement, et qu'elle ne savait que dire à son ami.

Et puis, le silence répondait si aisément à tant de choses.

P

Elle avait dormi pendant quasiment tout le vol. Londres était loin derrière elle. Et Tokyo aussi à présent. Elle ne reprit ses esprits que lorsque quelque chose en elle lui susurra que le train arrivait à destination.

Elle avait toujours eu un instinct exceptionnel, une voix douce et chaude en elle, en son cœur, en son âme, qui lui murmurait conseils et lui portait chance.

Si Minako Aino avait été naïve, elle aurait dit qu'elle avait un ange gardien.

Mais Minako Aino n'était pas naïve.

Cela faisait bien longtemps qu'elle avait perdu son innocence d'enfant. Si longtemps en fait qu'elle ne se souvenait pas avoir un jour été naïve.

P

Mauvaises chaussures.

Elle retira ses lunettes de soleil et soupira, observant l'endroit où l'avait abandonnée le taxi.

C'était loin de tout, et c'était désert. Constatant ce fait, la jeune femme se permit de ranger ses lunettes dans son sac hors de prix (un cadeau de la marque suite à un shooting), puis elle retira son chapeau et laissa ses cheveux ondulés cascader sur ses épaules.

« Qu'est-ce que je viens faire ici ? » murmura t-elle, avant de soupirer et de se mettre en route.

Autour d'elle, une vallée verte, des montagnes, et quelques propriétés bien isolées. En face, un chemin poussiéreux qui montait sur le flanc d'un mont boisé.

Elle avait voulu la tranquillité loin des fans, des paparazzis et du reste du monde, et elle l'avait eue. Au plus grand malheur de ses chaussures Prada. Et du reste de ses vêtements, constata t-elle avec un soupir affligé.

C'était un beau mois de mai, et même si porter son sac et sa guitare durant vingt minutes l'ennuya, elle ne trouva pas la marche ombrée loin des villes particulièrement désagréable. Elle avait encore l'impression de manquer quelque chose, une réunion, une répétition ou une interview à préparer, elle devait sans cesse se rappeler que son agenda était vide. Elle se demanda si c'était commun ou s'il n'y avait qu'elle, si c'était à cause du fait qu'elle n'avait jamais réellement pris de vacances.

Enfin arrivée à destination, elle passa les torii du temple Shinto qui avait accepté de l'accueillir pendant un mois et soupira longuement.

« Je vais devenir folle, » murmura t-elle avec ironie.

Outre le fait que c'était bien éloigné des hôtels de luxe dans lesquels elle vivait plus ou moins depuis sa jeune adolescence, c'était aussi l'endroit le plus isolé qu'elle avait jamais vu.

Elle sourit avec ironie en se souvenant de tous les films d'horreur qu'elle avait vus, et se dit que cet endroit, aussi magnifique soit-il, pourrait faire un décor parfait pour les méfaits d'un tueur en série sociopathe.

« Je peux vous aider ? »

Un mètre.

C'était sans doute la distance atteinte entre ses Prada et le sol à cet instant.

Une main sur le cœur, Minako sourit d'une manière gênée et charmeuse.

« Vous m'avez surprise. »

« Je vous en demande pardon, cela n'était aucunement mon intention, » répondit le vieil homme, légèrement plus grand que Minako et encore plus mince qu'elle, qui l'avait approchée sans qu'elle ne s'en aperçoive.

Un exploit en soi, Minako avait toujours eu un don pour percevoir les choses autour d'elle, et surtout les êtres vivants.

Son petit sourire était amusé et malicieux, et Minako sut que si cela n'avait peut-être pas été son intention, le prêtre Shinto face à elle se trouvait ravi de son petit tour.

« J'avais prévenu de mon arrivée. Minako Aino. »

Il sourit de plus belle, ses yeux pétillants.

« Je sais qui vous êtes, mademoiselle. Ce n'est pas parce que nous sommes un peu isolés que nous n'avons pas de télévision ou de presse. Bienvenue au temple Sakugawa. Suivez-moi, nous allons déposer vos affaires dans vos quartiers. Je suis le prêtre Kagishe. »

Minako s'inclina respectueusement.

« Enchantée. Je vous remercie encore d'avoir accepté de me recevoir. »

« Nous n'avons pas pour habitude de fermer nos portes aux gens dans le besoin. »

La jeune femme ne laissa rien paraître de son trouble, mais elle se demanda ce que le regard profond et si mystérieux du prêtre pouvait bien cacher. Elle n'avait rien dit de ses ennuis dans sa correspondance, mais peut-être le choix de ses mots n'avait-il pas été aussi neutre qu'elle l'aurait souhaité. Ou peut-être que le prêtre était particulièrement doué pour lire entre les lignes.

Elle prit son sac et sa guitare et le suivit dans la cour. Il était clair qu'aucun portier ou apprenti du prêtre ne viendrait l'aider. Comme il l'expliqua, la saison touristique ne commençait réellement dans cette région reculée qu'à la mi juin, et mis à part les fidèles en pèlerinage ou ceux cherchant conseils auprès de l'équipe du temple il y avait très peu d'allers et venues. Son second, deux apprentis et une miko étaient d'ailleurs partis pour deux semaines dans les temples de la ville pour leur prêter main forte pour le festival mensuel. Sakugawa était donc pratiquement désert.

Si le temple était magnifique vu de devant, son jardin arrière était d'une beauté incomparable. Plusieurs bâtiments formaient la propriété et semblaient jouer à cache-cache derrière les arbres. Kagishe plaisanta en précisant qu'ils pouvaient être une vingtaine dans les bâtiments et que rarement se croiser s'ils le désiraient. Cela irait parfaitement à Minako, qui ne tenait pas à rencontrer un fan qui s'empresserait d'aller vendre l'information aux journalistes.

Elle déposa ses affaires dans sa petite chambre très spartiate. Pas de télé ou d'appareil, un futon rangé dans un placard, deux tableaux, des tatamis, une table basse, une porte fenêtre donnant sur la terrasse en bois et le jardin.

C'était très différent, mais Minako avait tellement l'habitude de voyager et changer de lieu que ça ne la perturba pas réellement. Le manque de luxe et de service serait sans doute plus difficile. Mais hors de question qu'elle devienne comme ces autres stars capricieuses et égotiques.

« Votre voyage a dû être long. Prendriez-vous le thé avec moi ? »

Il lui avait montré la cuisine et la salle à manger commune, au centre des quartiers d'habitation, où les prêtres vivant au temple prenaient leurs repas généralement ensemble. Elle sourit et secoua la tête.

« Je vous remercie, mais j'ai mangé dans le train. »

« Bien, alors reposez-vous. J'ai du travail à faire dans la boutique et la salle de méditation. A plus tard. »

« Merci encore, » dit-elle en s'inclinant.

Il quitta sa chambre avec un signe de tête, et Minako soupira, allant ouvrir le placard avant de sourire avec ironie.

« Heureusement que je ne garde jamais beaucoup d'affaires, » murmura t-elle.

Elle n'avait qu'un sac. Ayant été habituée à déménager depuis toute petite, elle avait toujours eu cette bien étrange habitude de ne garder que peu de vêtements et d'affaires, en donnant bien souvent autant qu'elle achetait. Tout ce qu'elle avait pouvait tenir dans trois ou quatre valises, exceptées les choses plus importantes comme ses instruments de musique ou ses souvenirs de sa carrière.

Elle rangea rapidement les quelques affaires qu'elle avait emportées, alla prendre une douche et enfila une jupe blanche plus adaptée à la douceur printanière, un magnifique haut vert forêt qu'un couturier lui avait offert l'année passée et des sandales. Par pure habitude, elle se maquilla légèrement, puis se souvint qu'elle ne devrait normalement plus avoir à penser paparazzis et fans pendant quelques jours et passa ses cheveux dans une barète argent.

« Ca va être dur, » soupira t-elle.

Mais elle était venue ici pour se retrouver, pour prendre une décision vitale et pour essayer de comprendre, de se reposer, de se recentrer.

Son manager (l'homme excentrique et ambitieux qui l'avait élevée durant son adolescence) ne pouvait vraiment comprendre. Depuis quelques années ils passaient moins de temps ensemble, Minako étant apte à gérer sa carrière elle-même et Amachachi ayant pris du galon. Shacho avait d'autres protégés à gérer, le succès de Minako lui ayant donné une immense réputation bien méritée dans le métier. Il prenait le temps de l'appeler quand ils ne pouvaient se voir, souvent sous le prétexte du travail, et c'était tout ce dont ils avaient besoin. Leur relation avait démarré étrangement, était basée sur une situation difficile, mais tous deux étaient sans doute aussi heureux de s'être trouvés au moment où ils avaient eu tant besoin d'un nouvel horizon, d'un nouvel ami, d'une famille.

Minako ne pouvait en avoir le coeur net, parce qu'elle gardait les insécurités d'une enfant délaissée et mal aimée en son coeur, et parce que ni elle ni son ancien tuteur n'avait pour habitude de s'exprimer clairement sur leurs sentiments, mais elle songeait que, peut-être, Sugao la considérait un peu comme sa propre fille. Il était un peu jeune, ou peut-être que non, en fait, mais il l'avait élevée, même si c'était d'une manière si inhabituelle. Si elle devait nommer sa famille, ce serait lui, si elle devait nommer la personne qui avait fait d'elle la femme qu'elle était aujourd'hui, ce serait lui, si elle devait nommer une figure parentale dans sa vie... en fait, il n'y avait vraiment eu personne d'autre que lui, le seul à avoir vraiment agi comme un parent pour elle. Elle ne l'appellerait jamais papa, ce n'était tout simplement pas ainsi que ça fonctionnait entre eux, et ce serait vraiment trop bizarre, mais oui, il était sa famille, même s'il ne pourrait jamais l'adopter réellement, mais s'ils étaient si indépendants, malgré tout.

Et malgré tout, tout ce qu'ils avaient traversé ensemble, Sugao ne pouvait comprendre ce que traversait Minako présentement.

Amachachi, que Minako considérait comme un grand ami et une sorte de cousin, ne pouvait non plus comprendre, et elle en avait assez de voir l'inquiétude dans son regard. Sa fiancée était enceinte, l'homme avait d'autres choses sur lesquelles se concentrer, de belles choses, positives, tournées vers un avenir lumineux.

Et à part eux… Minako avait de bonnes relations avec les gens de la profession, des gens qu'elle côtoyait depuis ses douze ans et qui pour certains l'avaient vu grandir. Elle considérait ses danseurs, ses musiciens et son staff comme des amis également, mais elle n'était pas proche d'eux personnellement. Avant toute chose et depuis toujours, Minako était très professionnelle dans tout ce qu'elle entreprenait et veillait à son image même durant les voyages de tournée ou les moments de détente avec son équipe. Ils ne la connaissaient pas tout à fait, tout ce qu'ils savaient d'elle elle le travaillait. Bien sûr elle avait eu quelques clashs avec certains, des concurrents ou des partenaires. Elle était une femme exigeante, ne voulait que la perfection et était connue pour ça, pour être dure, mais juste. Alors parfois, elle avait eu des accrochages. Au contraire de ce que le public pensait, Minako Aino était beaucoup de choses mais certainement pas un ange.

C'était le prix du succès, un succès que Minako ne comprenait pas toujours.

La jeune femme se regarda une dernière fois dans le miroir, puis sortit faire un tour.

Peu importe le passé et ses raisons pour cette retraite inhabituelle, elle avait l'intention de prendre un peu de bon temps.

P

La jeune prêtresse se redressa puis ajusta ses robes de miko avant de soupirer.

Les flammes n'étaient pas claires, encore une fois. Le feu sacré refusait de faire la lumière sur ses étranges cauchemars, sur ce sentiment d'impuissance, de colère et de perte qui ne la quittait pas depuis des années. Il y avait pourtant un espoir brûlant dans son cœur, une lumière chaude et puissante, Rei Hino en avait conscience. Ses pouvoirs avaient bien grandi, et elle savait que les Kami s'évertuaient à danser autour de ses réponses. Leur raison lui échappait, cependant elle sentait que sa vie allait de nouveau prendre un virage.

Elle l'acceptait avec la sagesse que son rang lui conférait.

Un peu frustrée, elle se dirigea vers la sortie de la salle sacrée dans le but d'aller se rafraîchir. Sa surprise et son ennui furent de taille lorsqu'elle remarqua une jeune femme sur la terrasse du bâtiment réservé au clergé.

« Excusez-moi, » dit-elle, sa voix un peu rauque, en arrivant près de la femme. Un sourire amusé faillit apparaître sur son visage face au sursaut qu'elle provoqua. Lorsque l'inconnue se tourna vers elle, Rei remarqua la lueur d'incompréhension et de frustration dans ses yeux miel. « Vous ne devriez pas vous trouver ici. »

« Oh, » répondit la femme d'un ton doux. Il y avait quelque chose de profondément enjôleur dans sa présence, dans son aura soleil et brillante, quelque chose de séduisant dans sa voix, son regard, au cœur même de sa personne. Rei plissa les yeux, tenta de mieux cerner cet étrange charme, et força sa propre aura à s'intensifier pour ne pas être contaminée. « Je suis désolée, je ne suis ici que depuis deux ou trois heures. »

Rei hocha la tête, un peu absente. Elle avait déjà rencontré des gens avec quelque chose de magique dans la présence, principalement des prêtres, mais elle sentait ses sens se mettre en éveil comme jamais face aux dons de cette femme qui n'avait pourtant rien de bien exceptionnel au premier abord.

Elle devait avoir l'âge de Rei, sans doute était-elle un peu plus jeune, et pourtant elle se tenait avec la prestance d'une princesse, la sagesse et la dignité d'un roi et l'assurance et l'arrogance d'un chef de guerre victorieux. Tout cela aurait pu faire croire à Rei un âge plus avancé, d'ailleurs ses yeux semblaient étrangement anciens, plus anciens que ce que la prêtresse avait pu voir chez quiconque. Mais quelque chose en elle, dans sa présence, dans son visage la trahissait. Son teint était un peu trop pâle, certainement était-elle l'une de ces filles accro à la balance et au régime. Prendre trois ou quatre kilos ne lui ferait pas de mal, songea Rei avec cynisme. Sa beauté ne faisait aucune doute, sa peau semblait douce et sans défaut, rien ne trahissait la pureté de ses traits et certainement pas le petit sourire en coin qu'elle affichait.

Son physique fragile n'allait bizarrement pas du tout avec la force extraordinaire de son aura si mystérieuse.

« Ce bâtiment est réservé au clergé. »

« Très bien, je le saurai, » affirma la jeune femme en s'inclinant respectueusement.

Elle avait des manières impeccables, se montrait délicate mais loin d'être soumise. Rei sut d'instinct que cette femme avait l'habitude qu'on lui obéisse, qu'on l'écoute et qu'on l'entende. C'était une dirigeante. Peut-être une de ces héritières accoutumées à ce qu'on se plie à leurs volontés, car même Rei pouvait remarquer que ses vêtements malgré leur simplicité valaient plus cher que son salaire mensuel. Bien heureusement, elle ne semblait pas aussi désagréable, égoïste et idiote que toutes celles que Rei avait pu rencontrer, et elle paraissait connaître le mot respect.

« Bien, » répondit la prêtresse avant de commencer à faire demi tour, chassant ses pensées agaçantes.

La surprise, la curiosité presque enfantine et l'amusement qu'elle détecta soudain dans les yeux noisette de l'autre femme la firent se stopper. Elle haussa un sourcil, attendant une explication. Un sourire apparut sur le visage de l'inconnue.

« Je vais vivre ici pendant quelques temps, » expliqua t-elle, sans que Rei n'en comprenne le but. « Je ne sais pas si on vous a prévenue… »

Ah. Oui. La pensionnaire qui devait arriver ces jours-ci.

« Le prêtre m'a prévenue, oui. Je suis prêtresse ici. »

« Je m'appelle Minako. »

Rei n'avait jamais vu quelqu'un s'amuser autant d'une présentation. Quelle étrange fille. Elle hocha néanmoins la tête, un peu maladroitement, se sentant d'humeur asociale.

« L'usage voudrait que vous vous présentiez également, » remarqua Minako, un sourire taquin aux lèvres et une lueur victorieuse et amusée au fond des yeux.

Rei se sentit aussi ennuyée par son attitude qu'embarrassée. Pour la première fois en bien des années, elle faillit rougir.

« Hino, » répondit-elle d'une manière crispée.

Elle détourna les talons et s'en alla.

P

Le lendemain matin, Minako décida de répondre à l'invitation du prêtre Kagishe et alla dans la salle à manger prendre le thé avec lui.

Elle fut un peu déçue de ne pas voir la jeune prêtresse dans la pièce. Elle l'avait intriguée, ce n'était pas tous les jours que Minako rencontrait des gens ignorant totalement qui elle était. Ca arrivait dans d'autres pays, ou parfois même au Japon pour les gens isolés et plus âgés, mais une japonaise d'environ son âge qui ne la reconnaissait pas ? C'était trop rare et intriguant pour que Minako ne veuille pas en savoir davantage sur la prêtresse Hino.

Et il y avait quelque chose en elle… dans sa présence…

Minako se savait être un peu exceptionnelle. Outre son instinct presque surnaturel, elle possédait quelques capacités hors du commun qu'elle avait appris à manipuler (et cacher) avec le temps. Elle n'était donc pas ignorante des dons que pouvaient posséder certaines personnes, comme le prêtre près d'elle. Mais rares étaient les fois où Minako avait ressenti une telle force chez un autre être. Quelque chose semblait l'attirer en elle, quelque chose de familier, quelque chose de puissant.

De plus, cela avait été fascinant de voir cette prêtresse si fière et assurée petit à petit prendre l'expression d'un enfant de six ans face à un mystère agaçant, puis de voir cet air un peu boudeur et nerveux lorsque Minako l'avait taquinée sur son manque de manières… adorable ! L'étincelle dans ces yeux chocolat avait été exceptionnelle ! Et le rose sur ses joues !

« Vous semblez avoir bien dormi. »

« Oui, » répondit Minako en se reprenant. « Cet endroit est si… paisible. »

« Bien différent des grandes villes, » confirma Kagishe avec son éternel sourire en coin.

Minako reposa sa tasse et hocha la tête.

« C'est vrai. »

« Il va sans doute y avoir quelques visiteurs en début d'après-midi. »

« Merci, j'éviterai de me montrer dans la cour avant dans ce cas. »

« Ce serait sage. »

« J'ai eu l'occasion de rencontrer monsieur Hari hier soir. »

« Oui. Il est mon assistant en l'absence de mon second. Il ne vit pas au temple comme quelques uns d'entre nous, mais avec sa famille. »

« J'ai aussi fait la rencontre d'une prêtresse hier. Hino ? »

Quelque chose dans les yeux de Kagishe s'illumina davantage. Minako se demanda si le prêtre n'avait pas su qu'elle voulait en venir à ça tout le long, et si oui, comment. Elle était très adepte à mener les conversations sans que personne ne s'en aperçoive. Diriger, mentir, cacher, c'était des choses que sa vie et sa carrière lui avaient enseignées.

« Elle vit ici depuis trois années. Elle est venue terminer sa formation ici après l'obtention de son diplôme à Tokyo. Cela fait quelques mois qu'elle a obtenu le rang de prêtresse mais elle a décidé de prolonger sa présence parmi nous avant de débuter sa carrière. »

« Vraiment ? »

« Oui. »

Le prêtre semblait s'amuser de sa curiosité que Minako ne chercha plus à cacher. Elle décida que, puisque apparemment rien n'était commun ou habituel en ces lieux, l'honnêteté et l'indiscrétion seraient les plus à même de lui obtenir des réponses. Kagishe ne voulait manifestement pas lui faciliter la tâche.

« Pourquoi reste t-elle selon vous ? »

« Peut-être parce qu'elle n'a pas encore obtenu toutes les réponses qu'elle est venue chercher ici, » répondit-il en se redressant.

Minako fit tourner la phrase dans son esprit et se dit que, bien que c'était une réponse en soi, elle demeurait aussi mystérieuse que l'étaient les gens qu'elle avait rencontrés.

« Est-ce que c'est autorisé de rester dans son temple de formation même après l'obtention de sa nomination ? » demanda t-elle.

Le prêtre sourit.

« Loin de nous l'envie de la pousser vers la sortie. Depuis que sa présence parmi nous est connue, nos recettes ont triplées. »

« Ah ? Mais… n'est-elle pas exceptionnellement jeune pour une prêtresse ? Surtout pour une femme ? »

« Exceptionnellement, oui. Mais c'est une jeune femme exceptionnelle, » affirma le prêtre en se resservant du thé. « Sa réputation parmi les nôtres et les fidèles n'est plus à faire. Elle vient d'une lignée de prêtres très doués, pas très connus pour leur communion avec les Kami, mais pour leur générosité, leur altruisme et leur dévotion aux autres. Son grand-père et son arrière grand-mère notamment avaient reçu un véritable don lorsqu'il s'agissait de comprendre et d'aider les autres. Elle est différente, un peu plus… atypique, mais elle possède le même amour qu'eux. Ce qui fait d'elle une exception cependant, ce sont ses conseils. »

« Oh. »

Puisqu'il avait déjà tant partagé avec elle sur l'absente, Minako n'osa pas demander plus de détails. L'histoire l'intriguait particulièrement. Elle n'avait pas caché que si religion elle avait, ce serait plutôt la religion catholique de part sa naissance. Elle ne connaissait pas exactement tous les détails de la religion Shinto, elle savait seulement que certains membres du clergé étaient connus et recherchés par les fidèles pour avoir des dons de clairvoyance et un lien avec les divinités. Mais beaucoup de gens ne prenaient ces histoires que pour des légendes et des foutaises.

Minako aurait vraiment aimé savoir si de tels pouvoirs existaient.

Peut-être qu'ils pourraient réellement l'aider. Peut-être que venir dans un temple shinto n'avait pas été une erreur, et que se fier à la réputation de Sakugawa représentait une nouvelle prouesse de la part de son instinct.

Peut-être que la prêtresse Hino était la personne que Minako était venue trouver et qui pourrait lui indiquer le chemin à suivre.

P