ÉPILOGUE

27 mai 2006 : Puerto Armuelles

Le grand bar sous la paillote est habituellement le domaine d'Antonio, dit Toni. Mais aujourd'hui le barman est au repos car c'est un jour particulier, un jour qui mérite que Lincoln ferme boutique.

Derrière le comptoir, Megan s'aide de ses doigts pour récapituler le nombre exact qu'ils seront, et donc le nombre de verres à sortir en conséquence.

- On sera sept en tout, c'est ça ? demande-t-elle confirmation à Sara.

Cette dernière, occupée à transférer des petits fours de leur plaque de cuisson à un plat de présentation, opine.

C'est après pas moins de trois mois d'échanges exclusivement téléphoniques que Megan s'est décidée à revenir au Panama pour revoir Lincoln. Il avait été tenace et patient à la fois et ça avait fini par payer. Depuis, elle vient passer une semaine par mois auprès de lui. D'un commun accord ils ont décidé que leur relation serait non exclusive et qu'ils ne s'interdiraient pas de voir d'autres personnes durant les périodes où ils n'étaient pas géographiquement ensemble. Mais sans qu'ils ne le sachent eux-mêmes, cette décision n'est restée que théorique. Parce qu'en pratique, aucun des deux n'éprouve le désir d'aller voir ailleurs, même quand la distance les sépare. Conséquence probable d'un attachement réciproque bien plus profond qu'ils ne veulent encore l'admettre.

Il y a plusieurs petites tables en bois sur la grande terrasse, chacune sous un parasol en paille, et Sara choisit une de celles situées en bord de plage. Elle y dépose un petit tas de serviettes en papier orange ainsi qu'un bol de cacahuètes à décortiquer, un autre de pistaches et un autre encore de noix de cajou. Attila s'approche pour essayer de renifler tout ça et elle lui ordonne de ne toucher à rien.

Elle ramène le plateau au bar lorsqu'elle voit Lincoln arriver au loin, revenu de l'aéroport avec LJ, Fernando Sucre et un Benjamin Franklin en visite sur le sol panaméen pour la première fois.

Le premier a fait sa rentrée universitaire à Chicago comme prévu et vient rejoindre son père dès qu'il est en vacances. Le deuxième a définitivement élu domicile au Mexique puisqu'il reste sous le coup d'un mandat d'arrêt aux États-Unis. Il y vit avec Maricruz, devenue sa légitime au Noël dernier, et leur petite fille âgée de six mois. Le troisième réside toujours en banlieue de Chicago avec sa famille et s'est investi pleinement dans une association qui aide les réformés de l'armée américaine à se réinsérer dans la vie civile active.

Entre retrouvailles chaleureuses et premières rencontres enchantées, Megan et Sara accueillent les arrivants.

- Alors c'est là que tu vis mon salaud ! s'exclame C-Note en contemplant l'endroit.

- Ouais, confirme Lincoln.

- T'as le soleil à l'année ici, je suis étonné que tu sois pas encore aussi noir que moi ! Et le commerce, ça marche ?

- Du tonnerre ! La grande saison touristique vient de se terminer et je vais largement avoir de quoi investir dans du nouveau matos pour la prochaine.

Au Panama, c'est l'été de décembre à avril et les touristes affluent par milliers. Lincoln n'a pas chômé. La qualité du service, le large choix d'activités, le cadre idyllique et la sympathie du personnel ont enchanté les vacanciers autant que les locaux. À présent c'est la saison des pluies qui va débuter, aussi appelée « saison verte » parce que la végétation pousse, la flore éclot et les paysages rivalisent de beauté en cette période. Et bons nombres de touristes avertis la préfèrent. Fort de cette information, Lincoln a développé des parcours de randonnée pédagogiques en forêt et autres visites d'îles vierges à proposer à ces autres clients pour maintenir son activité. Une idée et un travail qui vont assurément payer au vu du nombre important de réservations déjà effectuées.

- C'est cool, se réjouit C-Note. Et vous Sara, vous… enfin tu…

- Oui, « tu », c'est beaucoup mieux, confirme-t-elle.

- Ouais, rigole-t-il, mais c'est pas évident, ça me fait un peu bizarre de te voir en dehors de Fox River… Enfin bref. Je voulais savoir si t'étais toujours médecin, enfin si t'exerçais toujours ?

- Oui. Mais seulement auprès de femmes maintenant, lui apprend-elle en s'amusant toute seule de l'ironie que cela comporte.

Le docteur Victoria Iniesta lui avait proposé un poste au sein de la clinique où elle-même travaille il y a quelques mois de ça, pour palier au départ d'une consœur. Sara avait hésité un peu avant d'accepter mais même si ses priorités avaient changé, le besoin de se rendre utile auprès d'autres personnes demeurait viscéralement ancré en elle. Et elle n'a pas eu à regretter son choix parce qu'aujourd'hui elle fait quelque chose qu'elle adore, quelque chose qui est bien plus que de la simple médecine. La clinique, qui accueille exclusivement des femmes, a aussi la particularité de proposer un service dédié aux plus défavorisées d'entre elles qui ont alors gratuitement accès aux soins et aux médicaments. C'est au sein de ce service que Sara exerce alors elle soigne, bien sûr, mais aussi écoute, aide, réconforte, conseille et même parfois instruit ces patientes de tous âges mais de même condition dont certaines - et déjà trop - connaissent la drogue, la prostitution ou la violence conjugale.

- Et notre tatoué national, il est où ? finit par réclamer Sucre, impatient de revoir son pote.

- Il est sur le bateau, indique Sara. Je vais le chercher…

Elle traverse rapidement la plage pour rejoindre un long ponton au bout duquel est amarré le Christina Rose.

Ça fait un petit moment que plus personne ne vit à proprement parler dessus, parce que Lincoln a emménagé dans son loft au-dessus de la boutique, et Michael et Sara se sont installés dans une maison voisine, qui jouxte également la plage. Mais le voilier reste un lieu qu'ils fréquentent tous encore plus ou moins régulièrement, notamment quand un besoin de calme ou d'isolement se fait sentir.

Arrivée sur le bateau, Sara descend dans la cabine et rejoint ce qui avait coutume d'être leur chambre, à elle et Michael. Elle ouvre doucement la porte et entre sans bruit. Michael est étendu de tout son long sur le lit, couché sur le dos ; il la voit et lui sourit. Elle grimpe sur le matelas, s'avance délicatement à quatre pattes pour s'approcher de lui et vient déposer un doux baiser sur le petit crâne chevelu de son fils, paisiblement endormi sur le torse de son père. Elle caresse le petit dos du bébé, vêtu d'une grenouillère en velours bleu ciel, frôle sa joue du bout de son nez, pour respirer l'odeur de sa peau, puis elle se redresse et donne un tendre baiser à Michael.

- Tu sais, on a inventé quelque chose de très pratique pour coucher les bébés, ça s'appelle un berceau ! le taquine-t-elle dans un murmure.

- C'est pas de ma faute s'il préfère dormir sur son papa, se défend Michael.

Elliott Charles Scofield est venu au monde le 15 mars 2006, au petit matin. Et depuis Michael lui est dévoué. Avant la naissance de son fils, il avait l'habitude de travailler en étroite collaboration avec Lincoln au développement et à la gestion de son entreprise. Mais à présent il n'est disponible pour l'activité de son frère qu'à condition de ne pas avoir à interrompre un moment passé avec Elliott ou Sara puisqu'il s'est octroyé un congé tout précisément pour profiter sans limite du bébé comme de la maman et ce, jusqu'à nouvel ordre.

- C'est vrai que t'es confortable, concède Sara. Je suis venue te dire que Linc vient de rentrer de l'aéroport avec tout le monde.

- Ok. De toute façon on n'allait pas tarder à se lever, la sieste a assez duré pour aujourd'hui, n'est-ce pas bonhomme ?

Elliott n'est visiblement pas de cet avis et garde paupières closes. Tant pis. En veillant à le garder étroitement calé contre lui, Michael se lève malgré tout du lit et quitte la chambre en compagnie de Sara.

- Et voilà le plus beau ! s'exclame Sucre en voyant le couple arriver. Je parle de ton fils hein, pas de toi, précise-t-il à Michael.

- J'avais compris, lui assure-t-il.

Et tandis que Michael salue C-Note, Sucre se penche légèrement pour approcher son visage du bébé qui sort tout juste de son sommeil.

- Coucou Elliott, gagate-t-il en câlinant sa petite joue du bout de son doigt. Tu te souviens de ton tonton Sucre ?… La première fois que je suis venu le voir il avait quelques jours à peine, explique-t-il à C-Note qui s'approche à son tour pour découvrir le bébé. Et il avait déjà tous ses petits cheveux bruns et ses beaux yeux clairs, babille-t-il avant de se vriller le cou pour venir déposer du bout des lèvres un bisou sur le front d'Elliott.

- Oui, il est sacrément mignon, confirme C-Note. Bien joué Gueule d'ange, félicite-t-il Michael dans un clin d'œil.

- Tu sais que c'est mon futur gendre, indique ensuite Sucre.

- Genre tu te l'es attribué ?

- Oui, parfaitement. Je l'ai réservé pour ma fille, c'est trop tard pour la tienne.

- Vous êtes gentils messieurs, intervient Sara, mais continuez à parler de mon fils comme d'une marchandise et vous risquez de même plus être là pour rencontrer leurs premiers petits amis, à vos filles !

Elle affiche un sourire mais son regard menaçant ne plaisante pas. Sucre lui promet qu'il a saisi le message.

Lincoln et Megan se sont chargés de préparer les cocktails selon les goûts de chacun. Installée autour de la table, sous un soleil qui commence doucement à décliner dans le ciel, la petite bande est prête à trinquer. Lincoln lève son verre et porte le toast :

- Voilà, il y a un an tout juste on mettait les voiles de Fox River pour fuir l'injustice et courir vers quelque chose de meilleur…

- Courir c'est le mot, confirme Sucre. Valait mieux faut dire.

- Aujourd'hui notre but est atteint, poursuit Lincoln. Plus qu'atteint même ! Alors on peut continuer à remercier le ciel - et Mike, ajoute-t-il en envoyant un clin d'œil à son frère, mais surtout je voudrais qu'on ait une pensée pour tous ceux qu'on a perdus en route.

- À eux ! lance Michael en levant à son tour son verre.

La tablée trinque alors, non sans une certaine émotion, et même Sara pourtant occupée à donner le biberon à son fils s'est débrouillée pour se libérer une main et ainsi participer.

À l'heure actuelle justice n'est pas encore totalement rendue à toutes les victimes directes ou indirectes de la Compagnie. L'enquête menée par les autorités américaines progresse mais reste complexe et délicate. Si quelques têtes importantes sont déjà tombées, le réseau est tellement ramifié et protégé que les dirigeants demeurent encore inaccessibles.

- N'empêche, quelle histoire quand même ! soupire Sucre qui semble ne toujours pas en être revenu.

- Justement j'aimerai bien l'entendre, moi, cette histoire, réclame Megan. Je la connais que dans les très grandes lignes et j'aimerai en savoir davantage.

- Mais si on commence on va en avoir pour la nuit, prévient Lincoln. On pourrait en écrire un bouquin tellemen dire !

- Non, plutôt en faire un film, ce serait plus spectaculaire, argue Sucre. En plus j'ai fait du théâtre en primaire, je pourrais jouer mon propre rôle.

- Il faudrait qu'il dure des heures ce film, objecte C-Note. Je pense que quelque chose comme une série télé serait plus adaptée…

- Euh… ouais, approuve Sucre. Et je pourrais jouer mon rôle aussi, valide-t-il puisque c'est définitivement là tout ce qui l'intéresse.

- Moi je demanderais à ce que ce soit Denzel Washington qui incarne mon personnage.

- Ça veut dire que je vais devoir lui donner la réplique ! réalise Sucre, émoustillé et intimidé à la fois.

Le conditionnel est devenu de l'indicatif. Sara s'en amuse toute seule et murmure à Elliott que son tonton Sucre rêve un peu.

- Oui, bon, en attendant de vendre votre histoire à ABC ou à la Fox, racontez-la moi ! s'impatiente Megan. Et je veux connaître tous les détails ! Parce que j'ai beau vous avoir en face de moi j'ai quand même toujours un peu de mal à admettre que ça ait pu se produire. C'est vous qui étiez très intelligents ou ce sont les gardiens qui étaient très cons ?

- Je pense que c'est Mike qui est le mieux placé pour te dire tout ce que tu veux savoir, déclare Lincoln.

Et tous les regards convergent aussitôt, intéressés et déjà attentifs, vers Michael. Ceux qui ignorent la totalité de l'histoire veulent la découvrir, ceux qui la connaissent déjà veulent la réentendre. Il hésite un peu à se lancer, ce n'est pas comme évoquer de bons souvenirs de vacances. Il regarde Sara, qui lui sourit, puis il pose ses yeux sur Elliott dont la seule préoccupation pour l'instant est de téter goulûment les derniers centilitres de lait de son biberon. Mais il sait qu'un jour lui aussi demandera à ce qu'il la lui raconte, cette histoire. Et il ne pourra pas le lui refuser parce qu'elle a beau ne pas être drôle c'est aussi un peu la sienne. À des degrés différents c'est d'ailleurs leur histoire à tous.

Il prend une profonde inspiration et cherche par où commencer le récit.