Il fait chaud dans le taxi. La buée a rendu les vitres opaques. Malgré les essuie-glaces en marche, la neige qui tombe en continu rend la visibilité plus que moyenne en cette fin de soirée. A côté du conducteur, un passager regarde fixement dans son rétroviseur. C'est un homme très grand, d'une cinquantaine d'années, peut-être plus. Ses cheveux sont grisonnants et graisseux. Son visage, aux traits marqués et rudes, ne laisse rien transparaître de ses émotions, si ce n'est une sorte de lassitude. Il tient fermement un chapeau posé sur ses genoux.

Le conducteur renifle, il grimace avec une moue dégoûtée.

- Vous ne trouvez pas que ça sent mauvais ? Je vais mettre la clim.

L'homme est embarrassé. Il espère que le conducteur ne suspecte rien. Mais comment pourrait-il deviner ? Cette odeur, lui, il ne la sent même plus, il en a l'habitude. Il l'apprécie, même. La sentir près de lui le rassure. Alors, il a tendance à être moins vigilant depuis quelques temps, et ce laisser-aller l'inquiète. Il essaie de ne pas trop y penser. Ne pas trop penser tout court. C'est peut-être la solution à ses tourments. Peut-être... De l'air frais renouvelle l'air confiné du véhicule. Le conducteur allume la radio pour écouter les informations.

- ... La rentrée des classes aura lieu demain matin, on souhaite donc une bonne rentrée à tous les enfants !

La radio crachote une voix enjouée et monotone. Le conducteur sourit.

- Tu vas aller à Saint James, n'est-ce pas ?

- Pardon ?

Le passager, sans se tourner vers le conducteur, lui a répondu d'un ton sec et agressif. Il est sur la défensive. On ne sait jamais, on ne connait jamais vraiment les gens, même ceux qu'on fréquente tous les jours. Alors les inconnus... il préfère se méfier. Le conducteur ne semble pas sans rendre compte, les yeux rivés sur la route. Il sourit encore, dans le vide.

- Je parlais à votre fille. Elle est à l'école primaire, non ? Saint James est la seule école primaire du quartier, alors je me disais…

Le passager fixe son rétroviseur. En fait, il regarde la petite fille qui est assise sur la banquette arrière. Elle a environ 8 ans. Plutôt grande pour son âge, fine mais musclée. Ses cheveux, une tignasse noire et bouclée, masquent un peu son visage, percé de larges yeux sombres et cernés. Son teint est maladif, sa peau un peu basanée. Elle ne lui ressemble pas.

- Je ne vais pas à l'école.

Sa voix grave, enrouée, dénote curieusement avec son physique. Le conducteur est déstabilisé par son sérieux. Il fronce les sourcils. Il toise le passager silencieux à côté de lui. Mais celui-ci, l'air buté, ne semble pas décidé à faire la conversation.

- Pas encore. Elle ira dès demain.

La voiture tourne à l'angle d'une ruelle et débouche devant une cité. Le quartier est très populaire, plutôt mal fréquenté. Repère de prostituées, et de déchets de la société en tous genre. Autant dire qu'ils sauront se faire discrets. Trois grands immeubles gris, à l'architecture morne, encadrent une cour bétonnée. Au milieu, une petite aire de jeu pour enfants comprenant une balançoire et des plateformes de différentes hauteurs, ainsi qu'un banc, le tout en métal.

- Voilà ! Vous êtes arrivés. Je vais vous aider à sortir vos bagages…

- Non, ça ira. Merci.

Le conducteur n'a pas le temps de se retourner, que la petite fille est déjà sortie de la voiture. Le passager lui tend une liasse de billets conséquente. Il accepte sans recompter, un peu éberlué. Des gens étranges, douteux, des drogués, des criminels, il en a transporté dans son taxi. Mais ce couple là, il ne sait pas pourquoi, lui laisse un arrière goût dérangeant. Une impression malsaine qu'il veut s'empresser d'oublier.

Il augmente la climatisation pour chasser cette odeur tenace – une odeur de pourriture, de renfermé, de cave humide. Était-ce cet homme qui sentait ainsi ? Les vêtements de la petite étaient sales. Il monte le son de la radio. C'est une chanson qu'il aime. Il fredonne, et secoue la tête pour passer à autre chose.

Le taxi redémarre. Plantés devant les hauts immeubles de béton, l'homme, la fillette et leurs deux valises. La neige tourbillonne sous la lumière pisseuse des réverbères. L'homme, malgré son chapeau de feutre et ses vêtements lourds, tremble un peu sous le froid. La nuit est précoce et le froid mordant dans ces pays de l'extrême nord. La petite, elle, est vêtue légèrement. Beaucoup trop pour la saison. Une chemise d'homme, un gilet en crochet et un leggings troué.

L'homme inspecte les alentours d'un air suspicieux, puis se tourne vers elle.

- Tu crois que ça va convenir ?

- Oui. Pour un moment.

Le ton posé et sombre de la petite ne laisse deviner aucun enthousiasme. L'homme ne cesse de la regarder. Il cherche son approbation, son contentement qui ne vient pas. Elle empoigne sa valise et avance, ses chaussures foulant la neige dans un feulement régulier. L'homme la regarde s'éloigner, petite silhouette sombre au loin, qui se fond dans l'obscurité, et rapidement fait corps avec elle…

Il se sent fatigué, soudain. Fatigué par ces longs trajets, ces fuites incessantes. Par les logements glauques où ils posent leurs maigres affaires quelques semaines, quelques mois tout au plus, avant de devoir fuir à nouveau pour une raison ou pour une autre. Il la regarde, et il se sent vieux. Il pense que c'est ironique d'avoir une telle sensation. Que c'est humain, peut-être. Est-il encore humain après tout ce qu'ils ont vécu ensemble ?

Elle se retourne, et lui fait un petit geste de la main. Sans empressement. Elle n'est jamais pressée. Le temps, pour elle, ce n'est qu'une nuit, une nuit solitaire qui n'a pas de début et pas de fin.

D'un pas lent, il la rejoint.