Oscar avait un regard orageux et une moue boudeuse. Elle tournait en rond dans sa chambre. Un duel ! Son père n'avait rien trouvé de mieux qu'un duel contre le comte de Girodelle, pour le poste de capitaine de la Garde Royale.

« Pffff ! Vraiment n'importe quoi ! Je n'ai jamais demandé à être capitaine de la Garde Royale d'abord !... Et pour quoi faire ! Pour m'occuper d'une donzelle ? La belle affaire !... Un duel ! Il ne manquait plus que cela ! Foutre de foutre ! »

Elle ne décolérait pas. Elle n'avait aucune envie de s'occuper de la Dauphine. Il faudrait prévenir les moindres désirs de Son Altesse la Dauphine, réparer les moindres erreurs de Son Altesse la Dauphine, accompagner partout Son Altesse la Dauphine, prendre soin de Son Altesse la Dauphine… Y avait-il de quoi être fier ? Etait-ce pour servir de nounou royale qu'on l'avait empêchée d'être une femme, elle, Oscar-François de Jarjayes !

- Oscar !

Car après tout, elle était une jeune fille elle aussi. Elle avait droit à des attentions elle aussi…

- Oscar !

Elle pouvait prétendre à un bon parti. Elle grimaça… Bon, ce n'était pas une si bonne idée. A dire vrai, elle n'avait aucune envie de se marier tout de suite.

- !

« Mais comment diable ont fait mes sœurs pour accepter d'entrer sans rien dire dans le lit d'un vieux barbon ?… Enfin, ce n'était pas tous des vieux barbons… Mais quand même, si un homme essaye de me mettre dans son lit, je…je… »

- !

- ! hurla-t-elle enfin.

Elle s'approcha de la porte-fenêtre et sortit sur son balcon, se penchant légèrement pour voir un jeune homme qui levait la tête vers elle, tout sourire.

- Tu veux t'entraîner ? lui demanda-t-il.

- M'entraîner ?

Il lui montra son épée. Elle se cramponna à la balustrade. Ce n'était pas vrai ! Elle était en train de se dire qu'elle méritait bien un peu d'attentions elle aussi, et tout ce qu'André trouvait, c'était de lui proposer un entraînement.

- Et c'est pour ça que tu me déranges ! s'époumona-t-elle. Abruti ! Va t'entraîner tout seul !

- Si tu le prends comme ça, se rembrunit-il, vexé.

- De toute façon, ajouta-t-elle, mauvaise, pour un entraînement digne de ce nom, il faudrait que je trouve un adversaire à ma hauteur.

Elle ne prêta aucune attention au regard blessé que lui lança son compagnon d'armes. Au moins, il ne l'embêterait plus de sitôt. D'avoir crié un peu, elle se sentait beaucoup mieux. Où en était-elle ?

« Ah oui ! Dans le lit des hommes… Pouaaaah ! »

Quel plaisir pouvait-il y avoir à… à…. Mais à quoi au juste ? Que pouvait-il bien se passer dans le lit d'un homme ? Ses sœurs le savaient, elles. Elles le savaient avant de se marier. Sa mère le leur avait dit. Son père, lui, ne s'était pas perdu dans ce genre de fioriture. Et qu'aurait-il pu lui apprendre ? Comment faire la cour à une dame pour la mettre dans son lit ? Oscar pouffa, fière de cette irrévérence.

« Mais enfin ! Pourquoi est-ce que je pense à ça ? Il s'agit d'un duel parbleu ! Non d'une joute amoureuse… Oscar, tu te ramollis ! André a raison… Un petit entraînement ne me ferait pas de mal ! »

Ne se rappelant même plus de la façon humiliante dont elle avait repoussé la proposition de son ami d'enfance, elle se saisit de son épée et sortit de sa chambre.

- André ! Andréééééééééééééé !

Seul le silence lui répondit.

- !

La patience n'étant pas son fort, elle commença à marcher vers les écuries. Il y était sûrement. Quand on ne trouvait pas André, il fallait se rendre aux écuries.

« A croire qu'il préfère la compagnie des chevaux à celle des humains… » s'amusa-t-elle en secouant sa chevelure de soleil.

Mais il n'était pas dans les écuries. Ce qui accrut l'impatience de la jeune fille. Où était-il allé se cacher ? Elle avait envie de faire un peu d'escrime, pas de jouer à cache-cache.

- Ah grand-mère ! appela-t-elle en arrivant à la cuisine, deuxième endroit où l'on avait beaucoup de chance de trouver André.

- Oui ma chérie ?

- Tu sais où est André ? Il m'a proposé un entraînement et il a disparu ! C'est malin !

- Il m'a dit que vous aviez refusé l'entraînement… Et il avait l'air particulièrement affecté. Que s'est-il encore passé entre vous ?

- Mais rien ! Que veux-tu qu'il se passe ? J'ai changé d'avis c'est tout !

- Mmmm

Devant l'attitude peu convaincue de grand-mère, Oscar essaya de se remémorer la scène et… s'en souvint très bien ! Notamment de son air méprisant et du regard blessé que lui avait lancé André après avoir été humilié. Sous l'oeil incisif de grand-mère, la jeune fille se sentit rougir.

- Je dois y aller !

- Oscar ?

- …. Oui grand-mère ?

- Que vous soyez sévère avec André est une bonne chose. Il ne faut pas qu'il oublie qu'il n'est qu'un domestique. Mais s'il vous plait, ne soyez pas injuste ma chérie…

Oscar baissa la tête, prise en faute. Que pouvait-elle répondre ? Après André qui avait fait les frais de sa mauvaise humeur, elle n'allait pas s'en prendre à grand-mère quand même !

« André, où es-tu ? Mais où es-tu donc passé ?... Excuse-moi… »

Il fallait absolument qu'elle le retrouve. Elle s'écoeurait. Heureusement, André la connaissait bien. Il savait qu'elle reportait souvent sa colère sur les autres… Non en fait, elle reportait souvent sa colère sur lui. Et elle se sentait très mal !

Elle ne le trouva pas jusqu'au soir. A l'heure du repas, il apparut pour aider grand-mère à faire le service. Oscar ne pouvait malheureusement pas lui parler, car elle prenait son repas en compagnie de ses parents, qui allaient passer quelques jours en Normandie. Par contre, elle essayait vainement d'accrocher son regard, pour qu'au moins il puisse lire sa contrition dans ses prunelles. Aussi ne le quitta-t-elle pas des yeux. Vainement…

La comtesse s'en aperçut, mais ne dit mot. Elle se demandait ce qui pouvait provoquer une attention aussi soutenue de la part de sa fille. Même si cette dernière était considérée depuis toujours comme l'héritier de la famille… Et comme André était un jeune homme aimable, au physique très agréable, elle craignait que les mobiles de la jeune fille ne soient… féminins ! Aussi préférait-elle ne pas attirer l'attention de son mari, dont l'esprit occupé par une commande d'armes importante l'empêchait de prêter attention à ce qui se passait autour de lui.

Le repas terminé, Oscar regagna sa chambre. Elle s'assit au piano et égrena quelques notes. Elle espérait qu'André la rejoigne après ses corvées, comme il le faisait régulièrement lorsqu'elle jouait. Il aimait écouter la musique, pensait-elle. En réalité, il aimait la regarder jouer.

« C'est trop bête ! » enragea-t-elle soudain.

Elle ouvrit la porte de sa chambre à la volée. Sa mère était dans le couloir, presque au niveau de sa chambre. Elle sursauta. Sa fille avait quelquefois des mouvements si brusques… Dans ces occasions, on ne pouvait la prendre que pour un homme. Elle soupira. Oscar, elle, demeura interdite face à la comtesse. Durant le souper, elle avait bien senti le regard de sa mère glisser sur elle de temps en temps.

Ils se disputaient trop souvent, André et elle, pour qu'elle songeât un seul instant aux doutes qui avaient traversé l'esprit de la comtesse. D'ailleurs, cette dernière en était la première étonnée. Pourquoi se rendait-elle compte seulement aujourd'hui du physique avantageux d'André ? Pourquoi cela la gênait-il que sa fille puisse y être sensible ? Et pourquoi sentait-elle une bouffée de chaleur monter jusqu'à ses joues ? Mal à l'aise, elle préféra rompre le contact visuel et continuer d'avancer comme si de rien n'était. Reprenant alors contenance, Oscar interpela la servante qui passait.

- Dîtes à André de me monter un chocolat !

- Oui monsieur…

Elle n'attendit pas longtemps avant d'entendre des pas dans le couloir. Avec un sourire, elle se remit au piano pour un air enlevé.

- Voici votre chocolat ma chérie.

- Grand-mère ? Mais, j'avais demandé André !

La vieille nourrice ajusta ses lunettes. C'était bien la première fois qu'Oscar l'accueillait de la sorte. Elle avait dû se montrer vraiment dure avec son petit-fils pour qu'il réagisse de manière aussi abrupte.

- Mon chocolat est-il moins bon ? demanda grand-mère sans laisser transparaître ses pensées.

- Non… Bien sûr que non grand-mère… Ce n'est pas ce que je voulais dire, balbutia Oscar déboussolée.

- Alors, qu'est-ce que j'en fais ?... De mon chocolat !

- Pose-le grand-mère. Je vais le boire. Merci.

La gouvernante posa donc la tasse sur un petit guéridon et s'apprêta à partir. Alors qu'elle ouvrait la porte, la jeune fille se décida.

- Grand-mère ?

- Oui Oscar.

- … André, est-il dans la cuisine ?

- Je crois qu'il est parti dans les écuries…

« Les écuries… bien sûr ! »

… Si vous me permettez un conseil ma chérie. Laissez-le tranquille ce soir. Je ne sais pas ce qui s'est passé, et je ne crois pas vouloir le savoir. Mais il a été très affecté. Demain, ça ira mieux.

- Tu crois ?

- Je pense.

- Merci grand-mère… Je suis désolée.

- Ca, c'est à lui qu'il faudra le dire, asséna la vieille nourrice avant de refermer la porte.

Les notes qui s'élevèrent quelques instants plus tard étaient tristes. Elle était triste. Après ce que lui avait dit grand-mère, Oscar se rendait mieux compte de la peine qu'elle avait faite à son ami… sans raison. Ou plutôt pour une raison qui n'avait rien à voir avec lui. Pour cette histoire de duel !

Le duel ! Non, elle ne voulait plus y penser pour le moment ou elle deviendrait enragée ! Et puis grand-mère avait raison. Après une bonne nuit de sommeil, cela irait beaucoup mieux. Elle s'excuserait auprès d'André ( les excuses n'étaient pas son fort, mais cette fois elle les lui devait vraiment ! ), et comme d'habitude il lui pardonnerait ses excès. Et tout rentrerait dans l'ordre !

Rassurée, elle se prépara pour la nuit. Elle enleva les bandes qui compressaient sa poitrine toute la journée. Souvent, elle massait légèrement ses seins. Ce soir-là, elle les effleura à peine, malgré le sentiment de détente qu'elle éprouvait lors des massages ( si courts soient-ils ). Ecarlate, elle se précipita dans son lit.

Etait-ce parce qu'elle pensait au lendemain, quand elle aurait présenté ses excuses à André et que sa vie reprendrait un cours normal, mais elle avait ressenti de curieux picotements au creux de ses reins quand elle avait touché sa poitrine. Cela ne lui faisait pas cela d'habitude… A quoi pensait-elle déjà ?

« Ah oui, je me rappelle ! Je me souvenais des baisers de bonne nuit que me donnait André lorsque nous étions petits… »

A la pensée d'André, le curieux picotement recommença. Et surtout, une envie de se caresser la poitrine ! Envie contre laquelle elle se révolta. A-t-on idée ? Etait-ce son sentiment de culpabilité ?... Il faudrait qu'elle arrête de se disputer avec son ami ! Enfin, demain serait un autre jour…