A/N :

[L'univers de Twilight appartient à S. Meyer]

Chapitre 1.

Quand le poète peint l'Enfer, il peint sa vie. (Victor Hugo)

Bella PDV.

« Je hais les vendredis… »

J'étais silencieuse, regardant depuis le balcon qui surplombait la scène, les clients arriver et s'installer à leur table. Tables réservées…Pour le spectacle, qui objectivement se résumait à mon spectacle.

Il y avait une telle discordance entre la musique douce qui coulait des enceintes et le bruit des invités lié au disputes de dernière minute, chacun voulait les meilleures tables, les meilleures chaises, les serveuses les plus généreuses, la meilleure vue sur la scène…Ce brouhaha était le reflet de tout ce qui venait s'opposer à la douceur de la musique : les hommes insatisfaits, leurs trahisons envers leur femme, leurs enfants et leur travail, leurs convictions qui n'en étaient plus dés lors qu'ils entraient ici, qu'ils se laissaient submerger par le culte du plaisir charnel, par la furie des êtres humains à peine voilée – ils me paraissaient aveugles aux vices qui s'étalaient devant eux, quand je crevais de lucidité.

« Rappelle-moi à quoi servent les réservations… » marmonnai-je, lassée de ce vacarme.

« Je hais les vendredis… »

S'il y avait bien une personne qui détestait les vendredis, au moins, autant que lui, c'était moi.

Les vendredis soir étaient effectivement moisis. Il venait, systématiquement, ivre et drogué à pleine dose et répétait, inlassablement, qu'il ne supportait plus la veille de week-end au lieu de descendre au milieu des tables et d'éclater contre un mur le cerveau du premier abruti qui oserait croiser son regard. Parce que c'était exactement ce qu'il ferait si son cerveau n'était pas brûlé par de la mauvaise herbe et de l'alcool bon marché. En fait, non. Il cognerait toutes les têtes qu'il croiserait sur son chemin jusqu'à ce qu'un flingue soit braqué contre sa tempe.

C'était juste Jasper.

Doux, intelligent, droit, protecteur, mais carrément dangereux quand il en venait à la nuit où celle qu'il considérait comme sa petite sœur allait donner beaucoup…

Beaucoup.

Je m'étais toujours demandée comment il pouvait se tenir contre le chambranle du balcon, avec tant de nonchalance, de cette manière si suffisante et ténébreusement inaccessible quand je savais pertinemment que coulait dans son sang tout ce qu'il fallait pour qu'il s'écroule au moindre courant d'air. Je crois, en fait, que toute cette merde qu'il prenait ne faisait qu'éteindre les pulsions de mort qui l'envahissaient ces nuits là.

Peu importe. Je le laissais dans son état de semi absence. Bientôt, il me laissera seule, dans ces coulisses, pour ne pas assister à la suite. A 23h, je serais sur scène pour danser sur je ne sais quelle chanson, choisie par Jane, devant une bonne centaine d'hommes de la haute société en manque d'attention. Et une heure plus tard, Jane tirera au sort un de ces stupides jetons codés correspondant à un des clients présents qui aura surenchéri sur la meilleure danseuse. Ce dernier aura le privilège de passer quelques instants privés en sa compagnie, pour obtenir ce que Jane, appelle un extra…

De toute façon, cette danseuse, ce sera moi, comme tous les vendredis soirs. Mon corps ne pourra pas moins m'appartenir que ces nuits là. Et c'est, exactement, pour cette raison, que Jasper essayera de me convaincre de rentrer avec lui, répétant qu'il y a forcement une autre solution. Pour le quarante quatrième vendredi, je lui répondrai, lassée, qu'il n'y en a pas. On se disputera. J'appellerai un taxi pour lui. Puis, je retournerai en loge pour me préparer.

Un vendredi.

Standard.

Après avoir raccompagné un Jasper totalement défait à la sortie du Club, et après m'être débarrassé du gobelet sur lequel un abruti m'avait laissé son numéro, je retournai sur mon perchoir et retrouvai ma position d'observatrice.

La salle était déjà comble.

J'avais l'habitude, au cours de mes premières semaines de travail ici, de décrypter chaque client, de leur faire une sorte de fiche d'identité en les regardant attentivement – fiche que je complétais, consciencieusement, après la séance privée que j'avais avec eux. Et chaque vendredi soir, je priais ma bonne étoile, mon ange gardien , mon dieu salvateur ou une autre de ces conneries qui était censée veiller sur moi pour qu'à minuit, j'aie suffisamment de chance et que le code gagnant soit celui de M. Jenks qui était pathétiquement rongé par le remord au point d'être totalement passif pendant notre entretien, ou peut être Tyler Crowley fou amoureux d'une fille qui prêchait l'abstinence jusqu'au mariage, ou encore Démitri, le top model, qui vivait son homosexualité comme la pire des condamnations…Ca, c'était la version crème.

Il y avait aussi la version piment, la version masochiste, la version dominatrice…ou soumise…selon le point de vue qu'on adoptait. Peu importe, cette dernière version était celle qui, à une époque, me dégoûtait au point de me rendre malade tout le week-end qui suivait.

Désormais, je ressentais…

Rien.

Quand X pleurait de honte, quand Y gémissait de plaisir ou quand Z grognait mon nom dans l'insolente jouissance, il n'y avait plus rien.

Juste avant de rentrer sur scène, je n'étais plus qu'un tas de chair exposée et d'artifices superflus visant à enflammer les fantasmes érotiques de tous ces abrutis désolés.

J'étais Marie.

Mais il n'y avait pas que des crétins finis qui venaient ici. J'avais entendu les filles parler de personnes qui venaient vraiment pour le spectacle et pas pour autre chose…j'imagine que cela ne devait pas être impossible…Cependant, je ne leur prêtais aucune attention parce que ce n'était pas d'eux dont j'avais besoin mais bien des crétins finis.

Inutile de préciser que, pour entrer ici, il fallait moins une passion folle pour la danse qu'un portefeuille bien garni. L'argent récolté à l'entrée allait directement dans les poches des actionnaires du Crystal dont Jane faisait partie. Les employées qui s'exécutaient lors de séances privées ne touchaient qu'un misérable salaire qui suffisait à peine pour louer une chambre-kitchenette sans eau chaude – à peine la moitié de ce que le gros plein de soupe et de pognon payait pour nous.

L'autre moitié revenait à Jane, bien évidemment.

Les danseuses n'avaient donc qu'un espoir : piéger un de ces hommes, lors d'un privé, pour lui soutirer un maximum d'argent.

Epater pour appâter. Le but des quelques minutes sur scène.

Les danseuses avaient une vie suffisamment obscène pour justifier le passage d'une main ou d'une bouche sous leurs vêtements en échange d'un cheque salvateur. Moi, je n'avais simplement plus de vie, Rose et Jasper me raccrochaient au monde mais pas à la vie. En dehors de ces deux personnes, je n'avais plus aucun sentiment, aucun sens du jugement, je ne connaissais plus la pudeur, la honte, le remord ou même la douleur. J'évitais comme la peste tout ce qui pouvait me rapprocher de ces impressions : c'était une règle, l'unique règle, première, fondamentale, indispensable pour la survie. Rien n'avait désormais moins de valeur que mes pensées, mes paroles et mon corps quand j'étais ici.

Et c'est précisément pour cela que dans ce putain de club, la meilleure c'était moi. Parce qu'en me repliant de cette façon, je permettais aux hommes d'accéder à bien plus que ma peau, et j'évitais au passage toute forme de souffrance.

J'étais toujours sur le balcon à observer les gens applaudir les prestations de Kate et Irina.

Je me souviens que Kate m'avait dit, quand j'étais arrivée ici, « Tu te rends compte, Marie ? Les femmes de tous ces hommes doivent probablement nous détester, leurs enfants probablement davantage… ». Ce jour là, j'avais vomi toute la journée, et j'avais rêvé plusieurs nuits que ces femmes me poursuivaient pour me démembrer.

Honnêtement, maintenant, je ne me souciais pas plus de ces femmes que de mon café noir sucré ou de mon ongle cassé.

Etais-je sans cœur ? La réalité, c'est que j'avais besoin de cet argent autant que de l'oxygène. La réalité, c'est que si je n'avais pas cet argent, je perdrais les deux bouées qui me gardaient encore à la surface de ce monde de cinglés, avant de me noyer définitivement. Alors que, elles, elles ne perdaient, chacune qu'un connard qui n'avait pas su les respecter. En d'autres termes : elles ne perdaient rien. Je défiais n'importe laquelle de ces femmes de trouver une solution à l'enfer qu'était devenue ma foutue existence.

Je défiais n'importe qui de dire que j'avais le choix.

Il n'y avait aucun autre choix.

Et c'est dans ce repli autistique que je continuais à faire ce que je faisais sans me retourner, le cœur anesthésié dans ce profond coma. Je tentais de protéger la seule chose qui m'appartenait encore : mon âme qui, elle-même, arrivera probablement bientôt à sa date limite de consommation.

Ainsi, les hommes étaient satisfaits, Jane était satisfaite.

Et moi, une fois le chèque encaissé, j'étais à peu près tranquille.

L'acclamation pour la prestation de Bree retentit dans la salle et me sortit de ma transe. Bree. Une des danseuses ici que je ne pouvais définitivement pas encadrer. Elle ne faisait pas de privé. Elle se contentait donc seulement du salaire minable que nous recevions toutes contre nos danses sur le plateau de la scène. Cela signifiait que cet argent n'était pas un besoin vital pour elle et que, pour ce salaire merdique, elle préférait exhiber son corps refait plutôt que de le garder sous une blouse de caissière, de femme de ménage ou n'importe quoi d'autre.

En d'autres termes : elle, elle avait le choix.

Ca allait bientôt être mon tour. Jane me faisait toujours passer en dernière : si des hommes n'étaient pas encore convaincus, ils le seraient inévitablement dès mon entrée sur scène.

J'étais le coup de grâce.

Je voulais rire.

A l'ironie du sort, à la gueule du destin ou toute autre merde de la même espèce… Tandis que c'était la danse qui avait détruit ma vie, je l'utilisais maintenant pour survivre.

Pitoyable.

Je devais trouver Jane pour qu'elle me donne la chanson sur laquelle elle voulait que je danse ce soir. Je scrutais la salle depuis ma position, lorsque mes yeux tombèrent sur un groupe de jeunes hommes à une table légèrement en retrait. J'arrêtai mon regard en essayant de reconnaître leur visage, je ne les identifiai pas comme des habitués du club.

Ils étaient nouveaux.

Comment se fait-il que je n'en aie pas entendu parler ?

Les nouveaux, c'était quelque chose.

Jane avait installé une sorte de culte autours d'eux. Elle nous briefait deux semaines avant leur arrivée et, pendant ces deux semaines, je me rendais compte de la perfidie de la race féminine : les danseuses, des hyènes aux dents aiguisées et aux griffes lacérées autour de l'appât qu'était le nouveau client, prêtes à s'entretuer non seulement pour la chaire fraîche et le compte bancaire à dessécher qui allait avec, mais aussi pour recevoir les mérites de la lionne qu'était Jane.

Et cette dernière partie n'était, certainement, pas anodine.

Moi, je n'étais pas dans ce tableau. Tout le monde ici le savait et j'imagine que tout le monde en était heureux. La compétition serait bouclée beaucoup trop rapidement à la désolation de Jane qui prenait un plaisir sadique à voir ses danseuses s'entretuer pour lui plaire. Honnêtement, je ne pouvais pas accorder une quelconque importance à ce concours stupide, beaucoup trop de choses couraient déjà dans ma tête et rendaient triviale toute cette merde au Crystal. Je ne me souciais absolument plus de l'homme qui serait partout contre moi pendant le privé. Il pouvait être jeune ou vieux, beau ou laid, doux ou brutal, ancien ou nouveau, tant qu'il avait son chéquier sur lui, ça faisait mon affaire.

Mon indifférence à la nouveauté était probablement aussi liée au fait que je savais que j'étais les yeux de Jane – même si celle-ci ne l'avouerait pas sous la torture.

Sans moi, le Crystal n'était qu'un lieu où les gros débauchés retrouvaient les prostituées de Seattle. J'étais la seule ici à maîtriser la danse. Et j'étais, aussi, la seule capable de donner mon corps intégralement sans aucune hésitation en échange d'un gros chèque parce que j'étais celle qui avait le plus de merdes à régler dans ce qui pouvait ressembler à une vie. Je n'ai jamais su si Jane réalisait vraiment ce qui se passait dans mes privés. Si c'était le cas, elle feintait efficacement l'ignorance. J'imagine que, de toute façon, même si elle le savait, elle ne ferait pas mouche, au risque d'y perdre bien plus qu'elle n'y gagnerait.

Ils étaient quatre. Aucun ne devait dépasser la trentaine. Ils étaient assis en arc de cercle, en face de la scène, autour de la table ronde. Celui qui était le plus proche de moi était un homme immense, tellement musclé qu'il donnait l'impression que ses vêtements allaient éclater d'un moment à l'autre, les cheveux courts marron, son visage aux traits enfantins contrastait avec sa carrure presque effrayante. A coté de lui, un autre homme lui aussi particulièrement musclé mais moins que le premier – aux cheveux blonds courts, avait un piercing sur l'oreille gauche que je pouvais voir de là où j'étais. Le troisième n'avait absolument rien à voir avec les deux premiers – de taille moyenne, maigrichon, avec de gros verres sur le nez, les cheveux bruns sagement coiffés avec une petite raie sur le coté, clairement pas le genre à traîner ici…

Enfin, le dernier, fermant l'arc de cercle, avait la tête penchée vers son téléphone portable – je ne voyais pas son visage, mais j'avais remarqué ses cheveux d'une couleur inhabituelle, marrons avec des reflets dorés qui donnaient à l'ensemble un je-ne-sais-quoi qui ressemblait à du bronze, ils étaient dans un désordre total. Il avait l'air grand, et bien taillé. L'homme, à coté de lui, lui donna un coup de coude dans les cotes l'homme aux cheveux de bronze tourna alors furieusement sa tête vers son voisin.

Et sans que je puisse m'y préparer, il leva son visage vers le balcon où j'étais, son regard s'ancrant directement dans le mien.

Je reculai légèrement, surprise par son mouvement brusque. La première chose que je remarquai était ses yeux. Ils étaient verts. Mais pas n'importe quel vert c'était un vert fort, brillant, qui transcendait l'entièreté de son visage et qui m'empêchait de poser mes yeux ailleurs que dans ses iris.

Il continua à me fixer de cette façon étrange... Me connaissait-il ? A moins qu'il ne connaisse Jasper ? Très peu probable…les très rares fréquentations que Jasper et moi avions ne ressemblaient certainement pas à cet homme.

Il fallut qu'il cligne des yeux pour que je réalise que je l'avais probablement regardé de la même façon. Les lignes de son visage étaient nettes, sa mâchoire angulaire était recouverte d'une fine couche de barbe non entretenue, ses cheveux étaient un désordre flamboyant – le genre de désordre dont n'importe quelle femme voudrait être responsable. Je ne pouvais toujours pas nommer la couleur cependant…

La compétition pour les nouveaux avait, certainement, dû être rude.

Ce qui m'amenait à ma question initiale : comment se fait-il que je n'aie pas entendu parler de leur arrivée ? A moins que Jane ait enfin compris que je ne m'inscrivais pas dans ses conneries de concours – du moins sans aucun effort– et avait décidé de m'épargner le briefing habituel. Ce serait vraiment un cadeau… Mais on parlait ici de Jane.

Mes yeux captèrent un mouvement dans leur champ périphérique alors que mon regard divaguait – j'avais dû me perdre dans mes pensées.

Je concentrai de nouveau mon attention sur l'homme aux yeux verts pour me rendre compte qu'il s'était redressé sur sa chaise, que son regard investigateur était dirigé vers moi, et que ses sourcils étaient nettement froncés. Ces conneries commençaient sérieusement à m'énerver.

Je détachai mon regard du sien, incapable de soutenir son intensité et de toute façon trop occupée pour perdre mon temps avec un inconnu étrange…Mais mon bras fut tiré avec violence, m'obligeant à casser la connexion. Mes yeux cherchèrent immédiatement la personne qui avait osé me toucher sans permission j'allais lui faire bouffer sa main.

Je restai pourtant figée devant la personne en face de moi.

Merde.

Je pouvais lire la consternation et la suspicion dans son regard bleu glacial.

« Marie ? »

Jane…

« C'était quoi ça? » demanda-t-elle sournoisement.

« Quoi ? »

Elle continua à me regarder fixement comme si j'avais trois têtes, sans me parler. Je savais qu'il me fallait une excuse, et vite. Rien de bon ne pouvait sortir de ce regard et de ce silence quand ça venait de Jane.

« Désolé…je…j'étais…dans mes pensées…et, »

Elle me coupa dans ma tentative ridicule de justification, en utilisant ce ton faussement calme qui ferait trembler n'importe qui – la joie de me remettre à ma place.

« D'abords, ne me réponds plus jamais par 'quoi'. Ensuite, j'en n'ai strictement rien à cirer de tes pensées, Marie. Les seules pensées qui doivent remplir ta petite cervelle ont un rapport avec les mots qui sortent de ma bouche, et putain, mais qu'est ce que tu fous encore ici ? Quand est-ce que tu comptes te préparer ? Tu dois être en bas dans 30 minutes, bordel! »

« Je te cherchais pour savoir sur quelle chanson tu me voulais ce soir. »

« Tu as une étrange façon de chercher quelqu'un, Marie, » me répondit Jane sur ce même ton beaucoup trop maîtrisé, tout en cherchant un signe sur mon visage qui pourrait expliquer ce qui venait de se passer.

Ne te fatigue pas Jane…moi-même, je n'ai pas la réponse.

« Ta loge. Maintenant. » ajouta-t-elle en concluant efficacement toute forme d'explication.

Sans un mot de plus, je quittai le balcon tout en jetant un dernier coup d'œil vers la table des nouveaux. Il n'était plus là. L'homme aux yeux verts était partit. Ses amis, en revanche, étaient encore là en train de se faire servir des boissons par Maggie.

Je sorti du balcon et me dirigeai rapidement vers ma loge, Jane sur mes talons. Cette soirée promettait d'être particulièrement moisie. Jane était sur les nerfs à cause de moi et moi, j'étais sur les nerfs… à cause de moi.

J'entrai dans ma loge, Jane me suivit à l'intérieur et ferma la porte. Je me dirigeai vers mon armoire pour prendre une tenue au hasard vu que je ne connaissais toujours pas le titre de la chanson sur laquelle j'allais danser.

Je savais ce qui allait suivre.

« Marie, »

« Jane… »

Je lui tournais le dos devant mon armoire attendant que la sanction tombe.

« J'ai besoin de toi. »

Pardon ?

Je me retournai lentement vers Jane, prise au dépourvue par sa déclaration.

Depuis quand Jane avait besoin de moi ? Non – depuis quand est ce qu'elle l'exprimait aussi clairement ?

Elle s'écarta de la porte contre laquelle elle était adossée et se dirigea vers moi.

A pas bien trop mesurés pour être honnêtes.

« On a plus beaucoup de temps, et tu es la dernière danseuse à passer, donc tu es la seule qu'il reste pour t'occuper des nouveaux », annonça-t-elle avec minutie, tout en continuant à se rapprocher de moi.

Je la regardais fixement, les yeux plissés, essayant de comprendre sa demande et l'appréhension qui se cachait derrière.

Les nouveaux ? Sérieusement ? Et alors ? Pourquoi me parlait-t-elle d'eux ? Il me restait moins de vingt minutes avant de monter sur scène, et la dernière chose à laquelle je voulais penser, c'était bien les nouveaux.

Je balançai mon poids sur mon autre pied et arquai un sourcil, lui faisant comprendre qu'il me faudrait un peu plus de précisions pour comprendre son problème.

« Oui, les nouveaux. Et oui, Marie, c'est à toi que je m'adresse. »

« Arrête de me prendre pour une imbécile, Jane, j'ai très bien entendu mais je ne comprends toujours pas ce que tu veux. Veux-tu parler des nouveaux ? Je n'ai rien à te dire parce que visiblement je ne fais plus partie des personnes que l'on prévient au sujet de toute cette merde. Adresse-toi à Maria, Lauren ou Bree, elles se feront probablement un plaisir de te raconter comment elles ont planté leurs dents sur eux ! Moi, j'en n'ai strictement rien à cirer ! »

« Crois moi, j'aurais bien voulu faire comme d'habitude, mais le souci c'est que personne n'est au courant qu'il y a des nouveaux à part moi depuis une demi heure et toi depuis 5 minutes ! »

« Quoi ? » m'exclamai-je, sidérée. Est ce que le Crystal était-il devenu un tel bordel qu'on était même plus au courant de l'arrivée de nouveaux clients ?

Jane expira lentement avant de répondre, essayant de contenir ses nerfs au sujet du mot que je venais d'utiliser encore une fois.

« Je l'ai appris au moment même où ils sont entrés. Lauren est venue me voir pour m'expliquer qu'il y avait des invités qui avaient leurs billets pour aujourd'hui mais qui n'avaient pas de table à leur nom. Je suis directement partir les voir, ils m'ont alors expliqué qu'ils avaient gagné des places à je ne sais quel foutu jeu. Après vérification, les billets sont bien en règle. »

« Et alors, Jane ? Ils ont gagné leurs billets, ils ne les ont pas achetés! Ca veut dire que ce n'est qu'une bande de jeunes qui profite d'une entrée gratuite pour se payer du bon temps ! Ils ne pourront probablement pas acheter d'entrées d'eux-mêmes ! C'est seulement un puits d'eau, Jane, pas un puits de pétrole! On perdra plus d'argent avec eux qu'on en ... »

« Stop ! » me coupa-t-elle dans mon élan, « parmi eux, il y a les deux fils Cullen. »

Cullen…c'est qui ceux là ?

« Ils sont blindés aux as, Marie, ne cherche pas… leur père est un des médecins réanimateurs les plus prestigieux des Etats-Unis. Il est prisé dans tous les hôpitaux, il assiste à toutes les œuvres de charité avec sa femme, qui est d'ailleurs un psychiatre renommé pour avoir analysé le cerveau de femmes ou quelque chose comme ça -»

Ce fut mon tour de l'interrompre, en éludant tant bien que mal le fait qu'elle ait pu obtenir ce type d'information privée en moins d'une demi-heure.

Sérieusement ? Médecin réanimateur ?

« Et. A-Lors ? Ce n'est pas les parents qui sont ici! Et quand bien même, crois-tu sérieusement que des donateurs seraient aussi généreux dans une boite de streap-tease cinq étoiles que dans leurs banquets de la haute? »

« On parle de leurs fils! Leurs héritiers potentiels! Des jeunes, piégés dans une société de consommation! Et qui seront bientôt, piégés chaque vendredi au Crystal si tu fais ton travail correctement ».

Si je fais correctement mon travail ? Espèce de garce…Ta putain de boite repose quasiment sur mes épaules...

« Ne me prends pas la tête au sujet de mon travail, Jane. Nous savons toutes les deux à quel point il est correct.»

« Oh chérie…la dernière chose que je mettrais en doute ce soir c'est bien ta capacité à hypnotiser nos clients. Et c'est exactement là où je veux en venir: les circonstances font que tu es la seule danseuse qu'il me reste pour convaincre les nouveaux, mais heureusement pour moi, tu n'es pas n'importe quelle danseuse, Marie, n'est ce pas ? Tu es la meilleure. Et tandis que je connais parfaitement ton désintérêt pour les nouveaux clients, ce soir tu feras le nécessaire pour les avoir. Tout simplement, parce que moi je les veux. Je descends, maintenant, m'occuper de ton retard. Tu as vingt minutes. »

« Oh ! J'ai failli oublier », lança-t-elle alors qu'elle s'apprêtait à sortir, « Confide in me, Kylie Minogue, pour ce soir. »

Elle quitta ma loge en claquant la porte.

Chienne.

Au moins, elle savait que je ne supportais pas ces conneries qui tournaient autours des nouveaux clients.

Alors que je lançais ma tenue et les accessoires sur le fauteuil, j'essayai d'imaginer comment j'allais m'approcher de cette table pour obéir aux ordres de Jane. Je sentis mes muscles se tendre rien qu'en pensant à ça. Jane m'avait confié des travaux bien plus importants que celui-ci mais, cette fois ci, je n'arrivais pas à me concentrer sur un plan à mettre en œuvre pour piéger un de ces foutus Cullen.

A l'évidence, il fallait que je me calme.

Je commençai, méthodiquement, ma préparation pour le spectacle – la routine n'est-elle pas un anxiolytique ?

La danse n'était pas un problème. La première note de musique n'avait qu'à s'enfoncer dans mon crâne pour que les pas s'enchaînent sans même que je ne le réalise, en me permettant de me blottir dans cet état second qui me rendait inconsciente de tout ce qui n'était pas mon corps et la musique.

La danse était l'antalgique contre la douleur qu'était ma vie.

J'émis un rire hystérique, seule, dans cette loge pourrie, regardant le tableau dans son ensemble: comment pouvais-je utiliser ce qui avait détruit ma famille pour m'offrir encore quelques minutes de répit ? Comment pouvais-je même me les accorder ? Je devais certainement avoir un lien de parenté avec le Diable.

Le bruit de l'ouverture de ma porte me sortit de mes pensées, alors que j'avais bientôt fini de me préparer. Je ne supportais pas les intrusions dans ma loge…

Je lançai un regard furieux à la tête qui glissait doucement par la fente.

Kate.

« J'ai toqué…plusieurs fois…mais… » expliqua-t-elle alors que j'en n'avais rien à cirer – je ne savais toujours pas ce qu'elle foutait dans ma loge.

« Il parait que je dois m'occuper de ta coiffure…étant données les circonstances. »

Les circonstances ?

Garce.

Jane avait visiblement transmis le message à propos de ma mission ce soir, et toutes les filles étaient maintenant au courant.

Je pouvais facilement imaginer les discussions qui devaient remplir les loges, les couloirs – à peu près toute la boite : 'C'est Marie qui doit s'occuper des nouveaux…Jane qui l'a ordonné...Est ce qu'elle va y arriver ? Qu'est ce qui va se passer si Marie n'arrive pas à convaincre le client ? Un Cullen ?...'

Garces.

Elles n'avaient pas suffisamment de problème dans leur vie pour se divertir. Il fallait qu'elles s'occupent de ce qui ne les regardait pas.

Je me retournai face au miroir, en essayant d'ignorer le besoin de frapper quelque chose, et je lui montrai d'un signe de la tête l'accessoire qu'elle devait utiliser pour 's'occuper de ma coiffure'.

« Le fauteuil ».

Elle se plaça derrière moi et commença son travail.

« Tu sais Marie, »

« Ferme là, Kate » la coupai-je immédiatement, je n'étais vraiment pas d'humeur à l'écouter vomir n'importe quelle connerie. Je voulais juste être coiffée, sortir de cette loge et en finir avec cette nuit.

Elle continua donc à coiffer mes cheveux en silence. Et ça m'allait parfaitement.

Quand elle finit, elle quitta ma loge sans un mot mais avec un faible sourire d'excuse. Elle avait comprit le message.

Peut-être que je m'excuserai demain.

Je sortis à mon tour de ma loge et me dirigeai vers l'arrière de la scène, en veillant à ne pas emmêler mes talons dans les rubans que je traînais. Au fur et à mesure que je m'en approchais, j'entendais de plus en plus clairement le bruit de coups sur les tables, les sifflements d'impatience des clients et mon nom clamé de plus en plus fort.

Excellent.

En plus d'avoir à gérer la maudite table des nouveaux, j'allais aussi devoir m'occuper d'une salle en furie.

Jane m'attendait à l'arrière du rideau rouge. Elle me regarda de haut en bas avant d'afficher un sourire satisfait.

« Quelqu'un peut-il te résister, Marie ? » Son sourire devint un peu plus sérieux avant d'ajouter « la table 13 à tes pieds. ». Puis elle se glissa entre les deux rideaux et disparut.

« Bien messieurs, celle que vous attendiez tous est enfin là ! Je rappelle les règles : Interdiction de toucher ! Interdiction de provoquer – sauf autorisation de la danseuse ! Je rappelle que le tirage au sort se fera juste après cette représentation et seulement sur les cinq plus hautes mises! Gardez bien le code qui vous a été attribué lors de votre entrée ! Sans vous faire attendre davantage, faisons place maintenant à notre sublime Marie. Excellente soirée ! »

J'irais l'étrangler avec mes putains de rubans. Comment pouvait-on être aussi stupide en parlant une seule minute ? Tous les abrutis qui étaient ici ne venaient quasiment que pour ce putain de numéro. Ne voyait-elle pas qu'ils connaissaient les règles par cœur ? Fallait-il vraiment les rappeler ici ? Ah mais non…que dis-je ? Les nouveaux ne connaissaient pas les règles.

L'espace autour de moi commença à se remplir de fumée blanche, ce n'était plus qu'une affaire de secondes avant que les rideaux ne se lèvent, que le silence ne se fasse, que la musique débute, et que Marie fasse son entrée.

Les clients voulaient Marie, ils l'auraient.

Jane voulait cette table, elle l'aurait.

Et moi, je n'étais plus aussi certaine de vouloir le chèque du client ce soir.