Bonjour à tous !

Me revoilà avec une nouvelle fiction. Le titre original français est Le maître du jeu, de Joanna Bourne. Le livre que j'ai du lire une bonne dizaine de fois, m'a tellement plu que je l'écrit ! ^^ (Oui, c'est une mauvaise habitude d'écrire les histoires qui me plaisent, mais au moins j'en fais profiter les autres ! ).

L'histoire se passe après la révolution française, au temps de Napoléon. Les personnages viennent pour la plupart de l'imagination de Stephenie Meyer.

Isabella Swan ne fait pas très français comme prénom mais je n'aime pas changer les noms des personnages, car j'ai déjà du mal à m'y retrouver avec le livre, alors dite-vous que Swan est un nom français...

Edward change de nom ( pour un fois, ça change ) car sinon ça n'aurait pas correspondu au livre, avec tous ses noms et ses surnoms. Il se fera appeler Grey pendant une partie de l'histoire.

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Résumé :

Edward Grey jubile. Lui, le chef des renseignements britanniques, a capturé Isabella Swan, redoutable espionne française qui nargue tous les agents d'Europe ! Une comédienne hors-pair, capable de résister à la torture et d'assommer un homme. Et Grey ne commettra pas l'erreur de sous-estimer son adversaire. Or, il doit lui soutirer des plans secrets d'une importance capitale. Dans ce duel, tous les coups sont permis. Grey sait qu'il ne peut se permettre le moindre moment de faiblesse, pourtant... c'est indéniable, cette jeune femme rouée et menteuse le fascine et l'émeut...

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Chapitre 1 :

Point de vue de Bella :

Elle savait bien qu'elle devait mourir un jour, naturellement. Toutefois, elle ne se doutait pas que la mort se présenterait si tôt, et dans des circonstances aussi désagréables. Encore moins qu'elle lui serait infligée par ses propres compatriotes.

Elle s'écroula contre le mur de pierre. Comme souvent dans les prisons, celui-ci était affreusement dur et solide.

-Je n'ai pas les plans. Je ne les ai jamais eus.

-Ma patience à des limites. Où sont-ils ?

-Je ne les...

Une main surgit de l'obscurité et s'abattit violemment sur elle, lui faisant perdre connaissance un bref instant. Puis, presque aussitôt, elle reprit conscience et se retrouva dans les ténèbres, avec Lenoir.

Ce dernier lui toucha la joue à l'endroit où il l'avait frappée et la fit pivoter vers lui avec des gestes délicats. Il avait l'habitude de torturer les femmes, et un vrai talent pour cela.

-Continuons. Cette fois tu vas m'aider.

-Je vous en prie. J'essaie...

-Tu vas me dire où tu as caché les plans, Isabella.

-Ces plans d'Albion n'existent pas. C'est un rêve, une chimère. Je ne les ai jamais vus.

En dépit de ses dénégations, elle voyait clairement les plans dans son esprit. Elle les avait tenus entre ses mains, avec leurs pages cornées, les cartes couvertes de taches et de traces de doigts, l'écriture nette et précise de la liste. Il ne faut pas que j'y pense, sinon cela se verra sur mon visage.

-Vauban t'a donné les plans, à Bruges. Que t'a-t-il demandé d'en faire ?

Il m'a dit de les emporter en Angleterre.

-Pourquoi m'aurait-il donné ces plans ?

L'homme lui serra la gorge, et une douleur fulgurante lui coupa le souffle. Les doigts crispés sur le mur, elle tint bon.

Lenoir finit par la relâcher.

-Reprenons depuis le début, à Bruges. Tu y étais ? Avoue.

-Oui, j'y étais. J'ai fais mon rapport à Vauban. J'étais chargée d'observer les Anglais, rien de plus. Je vous l'ai déjà dit et redit.

Les doigts de Lenoir lui saisirent le menton et serrèrent, lui infligeant une nouvelle douleur.

-Vauban a quitté Bruges les mains vides. Il est retourné à Paris sans les plans. Il te les a remis, n'est-ce pas ? Il a confiance en toi.

Elle fit le vide dans son esprit. Elle ne voulait pas se souvenir. Sa voix était rauque, enrouée quand elle reprit :

-Ces documents n'ont jamais été en notre possession. Jamais.

Elle voulut déglutir, mais sa gorge était desséchée.

-Vous tenez ma vie entre vos mains, monsieur. Si j'avais les plans, je les déposerais à vos pieds pour avoir la vie sauve.

Lenoir jura à mi-voix, la maudissant et maudissant Vauban, qui, lui, était loin et à l'abri.

-Nous savons que ce n'est pas le vieux qui les a cachés, nous l'avons tenu à l'œil. Que sont devenus ces papiers ?

-Cherchez parmi vos associés. A moins que les Anglais ne les aient volés. Je ne les ai jamais vu, je le jure.

Lenoir lui fit lever le menton.

-Tu le jures ? Renardeau, je t'ai vu mentir plus d'une fois avec ce visage d'ange depuis que tu es enfant. Ne ruse pas avec moi.

-Je n'oserais pas. Je vous ai toujours servi avec loyauté. Vous croyez que je suis assez folle pour ne pas avoir peur de vous ?

Elle laissa des larmes embuer de ses yeux. C'était un talent utile de savoir pleurer sur commande, et elle ne se privait pas d'y recourir.

-On serait presque tenté de te croire.

Il joue avec moi comme un chat avec une souris. Elle ferma les yeux et laissa une larme rouler sur ses joues.

-Presque, répéta-t-il en suivant de ses ongles la trace d'une larme sur sa joue. Mais pas tout à fait, hélas pour toi. Tu auras avoué avant demain, je pense.

-Je dis la vérité.

-Peut-être. Nous en discuterons plus longuement quand mes invités seront repartis. Tu n'es pas au courant ? Volturi me fait le grand honneur d'assister à ma petite réception, ce soir. Il vient tous juste de rencontrer Bonaparte, et il veut me rapporter directement les propos du Premier consul. Je suis un personnage très important à Paris, depuis quelques temps.

Que répondrais-je si j'étais innocente ?

-Faites-moi rencontrer Volturi. Il me croira.

-Tu verras Volturi quand je serais convaincu que tes jolies petites lèvres disent la vérité. En attendant...

Il lui posa la main sur la nuque et défit le col de sa robe.

-...fait en sorte de te rendre agréable. On m'a dit que tu pouvais être très distrayante...

-J'essaierai de... de vous plaire.

Je survivrai. Je peux survivre, quoi qu'il me fasse.

-Tu vas essayer... de toutes tes forces.

-Je vous en prie !

Il voulait voir la peur dans ses yeux. Il voulait qu'elle se traîne à ses pieds... Eh bien, elle le ferait.

-Je vous en prie... Je ferai tout ce que vous voulez, mais pas ici. Pas dans cette cellule crasseuse, avec des hommes qui nous regardent. Ne m'obligez pas à faire cela devant eux.

-Ce ne sont que des chiens d'Anglais, des espions. Je les ai enfermés ici en attendant de décider de leur sort.

Ses doigts glissèrent sous le tissu épais de la robe de Bella, et il tira sur la corsage pour l'ouvrir.

-J'ai peut-être envie qu'ils regardent.

Elle inspira et inhala son souffle chaud et moite, qui sentait le wintergreen. La main de Lenoir passa sous son corsage et lui saisit le sein. Il avait des doigts lisses et secs comme des morceaux de bois. Il la pinça avec rudesse.

Non, elle ne devait pas vomir sur l'habit de soirée de Lanoir. Ce n'était pas le moment d'accorder des libertés à son estomac.

Elle se pressa contre le mur derrière elle et s'imaginait qu'elle plongeait dans le vide ,qu'elle se fondait dans l'obscurité, qu'elle n'existait plus. Cela ne marcha pas ,bien sûr, mais c'était un but sur lequel elle pouvait fixer son attention. L'homme finit par cesser de la tourmenter.

-Je sens que tu vas me divertir.

Elle ne répondit pas. C'était inutile. Il pinça entre le pouce et l'index ses lèvres sèches et fendillées, et elle sentit le goût du sang dans sa bouche. Il la relâcha brusquement.

-Je ne me suis pas encore amusé avec toi. Mais je le ferai, ajouta-t-il.

Elle entendit le bruit métallique de la lampe lorsqu'il la prit sur la table. Puis la porte claque derrière lui, et ses pas s'éloignèrent dans le couloir.

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-Porc, chuchota-t-elle quand le porte fut fermée, bien que ce fût une insulte pour les porcs, qui étaient en général des animaux doux et aimables.

Elle entendit les autres prisonniers, les espions anglais, à l'autre extrémité de la cellule, mais il devait faire trop sombre pour qu'ils puissent la voir. Elle se frotta les lèvres du revers de la main et réprima une nausée. Lenoir la dégoûtait. Elle avait l'impression que des limaces lui étaient passées sur le corps. En aucune façon elle ne pourrait s'habituer à cette sensation pendant les quelques jours qu'ils lui restait à vivre.

Accablée par cette pensée, elle rajusta sa robe et se recroquevilla sur le sol. C'était la fin. La question qui la tourmentait depuis si longtemps – que faire des plans qu'on lui avait confiés – était réglée. Tous ses raisonnements, toutes ses réflexions n'avaient servis à rien. Lenoir avait gagné la partie. Sans doute parviendrait-elle encore à lui résister un jour ou deux, mais il finirait par lui extorquer les plans qu'elle avait en mémoire... et Dieu seul savait quelles infamies il commetrait grâce à eux.

Vauban, son vieux mentor, serait déçu quand il apprendrait ce qui s'était passé. Caché dans sa petite maison de Normandie, il attendait qu'elle lui envoie de ses nouvelles. Il l'avait laissé libre de décider ce qu'il fallait faire de ces plans, mais il n'avait pas imaginé qu'elle les donnerait à Lenoir.

Elle l'avait trahi. Elle avait trahi tout le monde.

Bella prit une profonde inspiration et relâcha très lentement son souffle. Combien de respirations lui restait-il encore avant de mourir ? Quelques dizaines de milliers. Ce soir, quand elle souffrirait trop, elle pourrait commencer à compter.

Elle retira ses chaussures. Elle avait déjà été deux fois en prison dans sa vie, et chacun de ces séjours avait été une expérience atroce. Mais alors, sa mère était avec elle. Puis elle était morte dans un accident stupide. Maman, maman, tu me manques. Elle n'avait personne au monde pour l'aider.

Dans l'obscurité, ce sentiment de solitude était terrible. Elle ne parvenait pas à s'y habituer.

La voix grave d'un des espions anglais s'éleva alors dans les ténèbres.

-J'aimerais me lever pour vous saluer, mais les circonstances m'oblige à être grossier, ajouta-t-il en accompagnant ses paroles d'un cliquetis de chaînes.

Fallait-il qu'elle se sente seule pour que la voix d'un ennemi lui fasse l'effet d'une chaude poignée de main !

-La grossièreté fait partie de ma vie, ces temps-ci.

-Vous avez irrité Lenoir, à ce qu'il semble ?

Il avait les intonations d'un Français du Sud, sans la moindre trace d'accent anglais.

-Vous aussi, apparemment.

-Il ne nous laissera pas sortir d'ici vivants.

-C'est probable.

Elle ôta ses bas, les roula et les cacha dans sa manche pour ne pas les perdre. Puis elle remit ses chaussures. Elle ne pouvait aller pieds nus. Même dans l'antichambre de l'enfer, il fallait garder l'esprit pratique.

-Et si nous lui jouions un tour, vous et moi ?

Il ne semblait pas résigné à mourir, ce qui était admirable bien que fort peu réaliste. Une façon très anglaise de voir les choses.

Devant un tel courage, elle ne pouvait rester assisse sur le sol, à se lamenter. Une Française devait affronter la mort avec autant de courage qu'un Anglais, il en allait de l'honneur de la France. Et puis, le plan qu'elle avait échafaudé avait une chance de fonctionner. Elle pouvait échapper à Lenoir, fuir ce château et oublier les plans qui lui avaient causé tant de problèmes. Oui... et les cochons pouvaient aussi se mettre à voler !

L'Anglais attendait une réponse. Elle se leva.

-Je serais enchantée de contrarier les projets de Lenoir. Savez-vous où nous sommes ? Je n'ai rien vu quand on m'a amenée ici, mais j'espère que c'est le château de Garches.

Je ne comprends pas pourquoi cela vous fait plaisir, mais oui, nous sommes à Garches, dans le quartier général de la Police Secrète.

-Tant mieux. Je connais bien cet endroit.

-Cela pourra nous servir, lorsque nous serons débarrassés de ces chaînes. ET que nous aurons ouvert cette porte. Nous pourrons nous entraider.

-C'est possible, répondit-elle d'un ton neutre.

-Nous pourrions être alliés.

L'espion choisissait ses mots avec soin, dans l'espoir de l'amadouer et de se servir d'elle. Sa voix était douce comme du velours. Mais sous cette douceur, elle percevait une grande détermination, à laquelle se mêlait de la colère. Elle connaissait bien ces hommes durs et calculateurs.

Lenoir avait brisé les règles en capturant des agents britanniques de cette façon. Une coutume établie de longue date entre les services secrets français et anglais voulait qu'on ne fasse pas couler le sang des agents ennemis.

Elle chercha son chemin à tâtons le long du mur, ramassant les graviers qu'elle parvenait à détacher entre les pierres pour les mettre dans son bas et en faire une sorte de matraque. Cela constituait une arme très efficace, quand on ne voyait pas. Celle qu'elle préférait.

Elle perçut un faible mouvement, et une voix plus jeune et très faible s'éleva dans la cellule.

-Il y a quelqu'un.

-Ce n'est qu'une jeune fille que Lenoir a amenée ici, répondit l'espion anglais. Ne t'inquiète pas.

-Plus... d'interrogatoire ?

-Non, pas encore. Il est tard. Nous avons des heures de tranquillité devant nous. Des heures.

-Bien. Je serai prêt... quand le moment se présentera.

-Nous serons bientôt libres, Jasper. Patience

L'optimisme stupide des Anglais. C'était incompréhensible. D'ailleurs, sa mère ne lui avait-elle pas dit qu'ils étaient tous fous ?

La prison de Lenoir était petite et en bon état. Très peu de pierre s'effritaient, et il fallut un moment à Bella pour remplir son bas. Elle en attache l'extrémité et le rangea dans une poche cachée sous sa jupe. Puis elle continua d'explorer le mur mais ne trouva rien d'intéressant. Cette cellule avait probablement été une cave à vin, avant la Révolution. Il t flottait encore une odeur de vieux bois et de bon vin, ainsi que d'autre effluves plus déplaisants. Elle atteignit l'endroit où les Anglais étaient enchaînés et s'arrêta pour examiner leur visage du bout des doigts.

Celui qui était allongé sur le sol était jeune, plus jeune qu'elle. Il pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans. Son corps était souple et léger, tel celui d'un acrobate. Il avait été blessé. Elle sentait l'odeur de la poudre sur son habit, et celle de la blessure qui s'infectait. Elle aurait parié que la balle était restée dans la chair. Quand elle passa les doigts sur son visage, elle constate que ses lèvres étaient desséchées et fendillées et qu'il était brulant de fièvre.

Il était attaché au mur avec une excellente chaîne, mais dont le cadenas était lourd et de facture ancienne. Il faudrait l'ouvrir s'ils voulaient s'évader. Elle palpa les bottes du garçon et les ourlets de ses vêtements, au cas où les hommes de Lenoir auraient laissé passer quelque chose, un petit objet inutile. Il n'y avait rien, naturellement, mais il valait toujours mieux vérifier.

-C'est bon... murmura-t-il quand elle fit glisser sa main sur lui. Plus tard, mon chou. Trop fatigué...

Il n'était donc pas aussi jeune qu'elle l'avait cru. Il parlait anglais. La France et l'Angleterre n'était pas vraiment en guerre, et cet homme pouvait se trouver là pour quelque raison anodine. Pourtant, elle était sûre que Lenoir avait dit vrai : c'était un espion.

-Si fatigué... Dites à Lazare que je ne ferais plus jamais cela. Jamais. Dites-le-lui.

Nous en parlerons plus tard, répondit-elle doucement.

Une promesse qu'elle aurait sans doute du mal à tenir, car elle ne pensait pas avoir beaucoup de temps devant elle. Cependant, elle en avait peut-être un peu plus que ce garçon.

Ce dernier se redressa avec peine.

-Il faut que j'y aille. Ils m'attendent, je dois délivrer le Chevalier Rouge.

Il révélait certainement des choses qu'il aurait dû taire, et il allait finir par se faire du mal à force de s'agiter. Elle le repoussa doucement, l'obligeant à se rasseoir. Des bras robustes vinrent à son secours.

-Calme-toi. Tout a été fait.

L'autre homme se pencha pour maintenir le garçon, étouffant ses paroles. Il s'inquiétait pour rien. Ce genre de secret n'intéressait plus Bella. A vrai dire, elle préférait ne rien savoir.

-Dis-le aux autres.

-Je le ferai. Tout le monde est en sûreté, repose-toi.

Dans son agitation, le garçon avait renversé le broc d'eau. Elle le toucha du bout des doigts et le trouva vide. Sa gorge était sèche et irritée. Elle avait tellement soif !

Rien n'était pire que la soif. Même pas la faim, ni la douleur. Dans le fond, il valait mieux qu'il n'y ai pas d'eau pour la tenter. Elle aurait pu se comporter comme un animal, voler l'eau de ces hommes, qui souffraient plus qu'elle. Elle préférait ne pas savoir à quelle bassesses les circonstances pouvaient la pousser.

-Quand vous ont-ils donné de l'eau pour la dernière fois ?

-Il y a deux jours.

-Vous n'avez plus longtemps à attendre, dans ce cas. Lenoir me gardera en vie encore quelque temps, car il espère que je lui serai utile. Et aussi pour se divertir avec moi.

A la fin, il me tuera. Même si je lui donne les plans, avec chaque mots, chaque liste, chaque carte... il me tuera. Je sais ce qu'il a fait à Bruges, et il ne peut me laisser la vie sauve.

-Ses habitudes sont connues.

Il était grand, cet espion anglais à la voix grave et sévère. Elle le devina avant même de l'avoir touché. Ses doigts lui apprirent d'autres détails. L'homme avait plié son manteau et l'avait glissé sous le garçon, pour lui éviter d'être en contact avec le sol glacial. Cet acte en apparence anodin dénotait un courage typiquement britannique – et sa volonté de protéger le garçon.

Elle continua son exploration et découvrit une chemise batiste, un torse aux longs muscles solides et, à l'endroit où la chemise était ouverte, une peau ferme. Elle voulut s'écarter, mais il posa une main sur la sienne et la posa sur son cœur. Elle sentit les battements réguliers sous ses doigts. Il émanait de lui tant de force et de puissance...

-Je sais ce que Lenoir fait aux femmes. Je suis désolé que vous soyez tombée entre ses mains, croyez-moi.

Il avait donc décidé de se montrer aimable. Elle retira sa main. Si elle le pouvait, elle le libérerait, et elle verrait bien alors s'il était aussi agréable qu'il voulait le faire croire.

-Ces chaînes ne sont pas très pratiques, dit-elle en secouant les bracelets d'acier qui entouraient les poignets de l'inconnu. Je peux vous en débarrasser en un tournemain. Vous n'auriez pas un morceau de fil de fer sur vous, par hasard ?

-D'après vous ? Répliqua-t-il avec un sourire dans la voix.

-Je ne m'attendait pas que ce soit si simple, à vrai dire. Pour autant que je le sache, la vie ne l'est jamais.

-Je suis bien de votre avis. Lenoir vous a fait souffrir ?

-Pas tant que ça.

Il posa une main sur son cou enflé et douloureux.

-Aucune femme ne mérite de tomber entre ses griffes. Nous allons sortir d'ici. Il doit y avoir un moyen, et nous le trouverons.

Il lui serra l'épaule d'une main lourde et rassurante.

Elle aurait dû se redresser pour explorer leur prison. Mais, sans savoir pourquoi, elle s'assit à côté de lui et se reposa un instant. Un lent soupir lui échappa. La peur qui la tenaillait depuis des jours sembla s'écouler hors d'elle-même avec son souffle. Depuis quand ne lui avait-on pas offert de réconfort ? Comme il était étrange d'en trouver ici, dans cette geôle effrayante, et de la part d'un ennemi !

Au bout d'un long moment, elle se reprit.

-Il y a un autre problème. Votre ami ne pourra pas marcher, même si je le libère de ses chaînes.

-Il y parviendra. Des gens plus redoutables que Lenoir ont essayé de le tuer, en vain.

Quelqu'un d'autre que Bella n'aurait pas perçu l'angoisse sous-jacente dans ses paroles. Jasper était mourant. Dans une douzaine d'heures, un jour au plus, sa blessure, la soif et l'humidité glaciale du cachot auraient raison de sa résistance.

Le garçon déclara en français, dans un filet de voix :

-Cette blessure, ce n'est qu'une balle... de rien du tout. Le plus insupportable dans tout ça... c'est l'ennui.

-Si seulement nous avions un jeu de cartes ! Ajouta son compagnon.

-J'en apporterai un... la prochaine fois.

Ces deux-là auraient pu être français. Elle regrettait de devoir bientôt quitter ce cachot, car elle aurait aimé les avoir comme compagnons d'infortune, lorsqu'elle s'enfoncerait dans les ténèbres de la mort. Eux deux au moins mourraient ensemble, tandis qu'elle serait seule pour affronter l'ultime voyage.

Mais il valait mieux ne pas penser à la façon dont Lenoir la tuerait. Cela ne pourrait la mener qu'à une profonde mélancolie. Et puis, il était temps de s'éloigner de cet espion anglais. Elle ne pouvait rester assisse ici éternellement, à attendre qu'il lui communique son courage.

Elle se releva et sentit aussitôt le froid l'envahir, comme si elle venait de quitter un abri doux et familier : c'était ridicule. Elle n'était pas à l'abri près de lui et, en dépit de sa voix douce, il ne l'appréciait pas tant que ça. Tout ce qu'il y avait entre eux, c'était de la méfiance.

Peut-être savait-il qui elle était. A moins qu'il ne fasse partie de ces rares hommes qui devenaient espions par idéal... auquel cas il devait être prêt à mourir pour son pays dans ce cachot humide et à la détester pour la simple raison qu'elle était française. Seuls les Anglais pouvaient avoir une vision du monde aussi simpliste.

Eh bien, tant pis. Elle ne sympathisait pas avec les espions anglais. Ce qui était sans doute typiquement français.

Avec un haussement d'épaules, elle s'écarta et reprit son inspection, explorant le cachot du sol au plafond.

-Laurent Duval est-il entré dans ce cachot depuis que vous y êtes ?

-Il est venu deux fois avec Lenoir, et une fois seul pour nous poser des questions.

-Il possède donc la clé ? C'est une bonne chose.

-Vous croyez ?

-Je compte beaucoup sur Laurent.

Le cachot ne contenait pas le moindre clou rouillé, ni le moindre débris de verre. Rien qui ne puisse lui être utile. Elle plaçait donc son dernier espoir dans la stupidité de Laurent, laquelle n'avait quasiment pas de limites.

-Si Volturi se trouve vraiment là-haut, en train de boire du vin et de jouer aux cartes, Lenoir ne le quittera pas. On ne délaisse pas le chef de la Police Secrète pour s'amuser avec une femme. Mais Laurent, qui le remarque ? Il se peut qu'il saisisse l'occasion. Il voudrait profiter de moi, et il n'a pas encore eu la possibilité de la faire.

-Je vois, répondit l'homme d'un ton neutre.

Croyait-il qu'elle accueillerait Laurent avec joie ? Elle n'avait pas un goût aussi exécrable !

-Lenoir ne doit pas parler à grand monde de cette cellule, reprit-elle. Ce qu'il fait ici reste secret.

-Donc, il se peut que Laurent Bréval se faufile seul jusqu'ici, et vous avez l'intention de l'attaque par surprise, énonça calmement l'Anglais, comme si cette idée n'avait rien d'extraordinaire.

Elle eut alors la certitude qu'il savait qui elle était.

-Je ne pourrais pas vous aider, ajouta-t-il en agitant ses chaînes. A moins que vous ne l'attiriez près de moi.

-Laurent n'est pas stupide à ce point. Mais j'ai un plan.

-Dans ce cas, tout ce que je peux faire, c'est vous souhaiter bonne chance.

Cet homme semblait avoir l'esprit pratique, et il savait aller à l'essentiel. Il lui serait utile, si elle parvenait à le débarrasser de ses chaînes. Ce qu'elle ferait, comme tout le reste, lorsque ces fameux cochons se décideraient à voler...

Poursuivant son exploration, elle se cogna contre une table. Il y avait aussi des chaises, ce qui pouvait être intéressant. Elle cherchait à en démonter une lorsqu'elle entendit des pas.

-Nous avons de la visite, dit l'Anglais.

-En effet.

Un homme descendait les marches qui menaient à la cave. Laurent. Ce devait être Laurent. Elle repoussa la chaise sur le côté, prit le bas empli de graviers dans sa main et se tourna vers l'endroit d'où provenait le bruit. Un frisson lui parcourut le dos. C'était le froid. Elle ne pouvait pas se permettre d'avoir peur.

-C'est un homme. Il est seul.

-Lenoir ou Laurent, d'après vous ?

-Laurent. Son pas est plus lourd. A présent, gardez le silence, je dois me concentrer.

Elle pria le ciel pour que ce soit Laurent, et non Lenoir. Contre Lenoir, elle n'aurait aucune chance.

L'Anglais sa tint parfaitement immobile, mais sa rage était perceptible. Elle avait l'impression d'avoir un loup enchaîné au mur, derrière elle. Sa présence la perturbait, alors qu'il était primordial qu'elle garde toute son attention fixée sur Laurent.

Laurent. Elle s'humecta les lèvres et se concentra sur lui. Le petit escalier en colimaçon qui reliait la cuisine à la cave comprenait vingts marches. Elle les compta une à une, puis l'homme se trouva dans le couloir.

Laurent avait toujours cru que la réputation d'Isabella était surfaite. Quand il l'avait ramenée à Paris pour la livrer à Lenoir, elle lui avait jouée la comédie de la faiblesse et de l'humilité. Il s'était senti puissant et l'avait jugée complétement inoffensive. Il était devenu méprisant.

Qu'il approche maintenant, et il verrait comme elle était inoffensive. Elle savait qu'elle piège lui prendre pour le prendre dans ses filets. Il suffisait qu'elle joue la jeune courtisane stupide. C'était son rôle préféré, elle l'avait déjà tenu des dizaines de fois.

Elle entrouvrit les lèvres en moue boudeuse, puis ramena des mèches de cheveux autour de son visage. L'encolure de sa robe était déjà déchirée. Elle tira sur le tissu pour élargir l'échancrure. Bien. Ainsi, il ne verrait que sa peau nue. Elle aurait pu tenir une demi-douzaine de massues dans ses mains qu'il ne s'en serait pas aperçu.

Vite. Vite. Il s'approchait. Elle inspira profondément et se coula dans son rôle comme dans un vêtement familier. Elle devint courtisane. Complaisante, facilement intimidée, perdue dans ce jeu d'intrigues et de mensonges. Laurent aimait les victimes. Elle deviendrait donc pour lui la plus parfaites des innocentes, en espérant qu'il mordrait à l'hameçon.

Ayant revêtu son costume de courtisane douce et stupide, elle attendit. Le poing fermement serré sur son bas empli de cailloux, elle s'interdit d'avoir peur. Encore un rôle qu'elle connaissait bien ; celui de l'espionne intrépide. Elle le jouait depuis si longtemps qu'il lui collait à la peau.

Tout au fond d'elle-même, sous ces divers déguisements, se cachait probablement une Isabella aussi craintive qu'une souris. Mais c'était une facette de son être qu'elle préférait ignorer.

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Point de vue d'Edward :

La lueur d'une lanterne apparut derrière la lucarne grillagée de la porte, ce qui permit à Grey de découvrir l'intérieur de la cellule. Des blocs de pierres, une table, deux chaises. Et la fille.

Celle-ci se tenait face à la porte, raide, silencieuse, parfaitement immobile, toute son attention concentrée sur l'homme dans le couloir. Ses yeux, mis-clos, soulignés par de larges cernes de fatigue, semblaient perdus dans le vague. Elle ne lança pas un regard dans sa direction.

Il la vit inspirer longuement, sans jamais détourner son attention de la petite lucarne grillagée qui perçait la porte. Ses lèvres formèrent des mots silencieux, comme si elle se parlait à elle-même. Articulait-elle des mots de prière ? De malédiction ? Impossible de le dire. Puis d'un geste gracieux, elle passa les doigts dans ses cheveux, et des boucles souples se répandirent autour de son visage.

Ses mouvements avaient une féminité extrêmement française. Ses cheveux noirs, très pâle et ses yeux d'un bleu indigo très sombre trahissaient une ascendance celte. Elle devait être originaire de l'ouest de la France, probablement de Bretagne. Elle avait l'allure magiques des Celtes et s'en servait pour fasciner ses admirateurs. Elle s'humecta les lèvres du bout de la langue, et son corps se balança sensuellement. Impossible de détacher les yeux de sa silhouette.

Elle avait elle-même déchiré sa robe, et le renflement laiteux de ses seins se dessinait contre le tissu sombre. Une courtisane exposant ses appas. Une courtisane menteuse et meurtrière... qui tenait sa vie entre ses mains !

-Bonne chance, chuchota Grey.

Elle ne se retourna même pas, se contentant de hocher brièvement la tête.

-Ne bougez pas. Ne vous mêlez pas de ça.

C'était le comble. Il était totalement désarmé. Il jaugea des yeux la longueur de sa chaîne. Laurent ne s'aventurerait jamais assez près pour qu'il puisse le frapper. Isabella devrait donc l'affronter seule, et elle ne disposait d'aucune arme pour se défendre.

Il y avait des marques rouges sur sa peau, et des traces de larmes sur ses joues. Elle était l'image même de la détresse. Mais ce n'était qu'une apparence, bien sûr.

Il connaissait cette femme. Il l'avait reconnue à l'instant où Lenoir l'avait brutalement poussée dans ce cachot. Ses traits étaient gravés dans sa mémoire. Il l'avait vue, le jour où il avait retrouvé ses hommes morts, leurs corps ensanglantés, dans un champ de blé à côté de Bruges. S'il avait eu le moindre doute, celui-ci aurait été balayé quand Lenoir et elle avait fait allusion aux plans. L'ennemi s'était servi de ces fameux plans d'Albion pour les attirer à Bruges.

Cela faisait six mois qu'il suivait la trace de cette espionne à travers l'Europe. Et, par une maudite ironie du destin, c'était ici qu'il la retrouvait.

Dans son genre c'était un artiste. La jolie Isabella n'aurait pas une mort rapide ni agréable, et sa beauté n'en sortirait pas intacte. Ses hommes massacrés seraient vengés.

Il ne pouvait pas laisser faire cela. Même une hyène enragée, il ne la livrerait pas à Lenoir.

S'il sortait d'ici... Non, quand il sortirait d'ici, Isabella viendrait avec lui. Il l'emmènerait en Angleterre et lui ferait avouer tout ce qu'elle savait sur l'embuscade de Bruges. Grâce à elle, il obtiendrait les plans, puis il aurait sa vengeance. Cette femme serait extrêmement utile aux services britanniques.

Laurent souleva sa lanterne, et son visage lourd et rougeaud se pressa contre les barreaux.

-Lenoir est furieux contre toi.

-Je vous en prie, dit la jeune femme en s'appuyant faiblement à la table. Oh, je vous en prie.

Ses courbes étaient superbes. Sa robe déchirée faisait d'elle le symbole de la femme soumise et offerte. Sa lourde chevelure, dont des mèches retombaient sur son visage, était d'une sensualité envoûtante.

-C'est une erreur, je vous assure. Je jure...

Laurent passa les doigts entre les barreaux.

-Tu finiras par parler, Isabella. Tu le supplieras de t'épargner et tu avoueras. Tu sais ce qu'il te fera.

-Lenoir... il ne me croit pas. Il me fera du mal... Dites-lui que je ne sais rien de plus. Je vous en supplie, Laurent, dites-lui.

Elle renifla. Sa voix avait complétement changé. Elle semblait plus jeune, moisn éduquée, et surtout terrifiée. C'était un remarquable numéro d'actrice.

-Quoi que je lui dise, il te fera souffrir.

Visiblement, Laurent jubilait. La jeune femme enfouit le visage dans ses mains, et ses cheveux noirs et soyeux glissèrent entre ses doigts.

-Je ne pourrai le supporter... il se servira de moi comme d'un animal. Je ne suis pas faite pour les paysans...

Elle était maligne, très maligne. A en juger par sa façon de parler, Laurent était parisien, c'était un homme de la ville. Lenoir était le fils d'un fermier. Et Laurent travaillait pour Lenoir.

-Tu as toujours été la protégée de Vauban, siffla Laurent. Vauban et son élite, Vauban et ses missions importantes. Tu étais trop bien pour les gens comme nous. Mais ce soir, la belle Isabella sur qui personne ne pouvait poser la main ne sera plus qu'une marionnette aveugle livrée au plaisir de Lenoir. Si tu avais été plus gentille avec moi, je t'aiderais peut-être, maintenant.

-Lenoir est devenu le favori de Volturi. Avec le chef de la Police Secrète qui le soutient, il peut faire tout ce qu'il veut. Vous ne pouvez pas m'aider. Vous n'oserez jamais vous opposer à lui.

Elle s'essuya les yeux du revers de la main et poursuivit :

-Je ferai tout ce qu'il me demandera. Je n'ai pas le choix.

Elle continua de parler, comme si Laurent n'existait plus.

-Il me demandera d'enduire mon corps d'huile parfumée, et il m'obligera à exécuter les danses tsiganes que j'ai apprises dans mon enfance. Je danserai pour lui à la lueur des flammes, seulement vêtue d'une chemise de soie. De soie rouge... C'est sa couleur préférée, il me l'a dit.

Grey crispa les doigts sur sa chaîne à l'idée de ce corps souple et nu ondoyant devant le feu. Il n'était pas le seul à être fasciné par cette image. Laurent agrippa les barreaux et pressa son visage contre la lucarne.

Les yeux baissés, Isabella se balança comme si elle était déjà emportée par sa danse sensuelle.

-Je retirerai la chemise de soie pourpre et je m'en servirai pour le caresser. La soie aura la chaleur et l'humidité de mon corps.

Sa main descendit sur ses hanches et se glissa entre ses cuisses. Grey souffrait des coups qu'il avait reçu, il était torturé par la soif, et il savait exactement où Isabella voulait en venir, mais cela n'empêcha pas ses reins de s'embraser de de désir. C'était plus fort que lui. Par Dieu, quelle comédienne !

Elle poursuivit d'une voix rauque, rêveuse :

-Il s'allongera sur son lit et m'ordonnera d'approcher. Au début, il se contentera de me toucher. Puis il voudra que je me pose mes lèvres sur les parties de son corps qu'il me désignera. Je n'aurai pas le choix, je serai obligée d'obéir.

Laurent actionna la serrure avec des gestes nerveux. Il était préssé. Bon sang, si le Français était aussi excité que Grey par la petit comédie qu'Isabella venait de joueur, ce serait un miracle qu'il parvienne à ouvrir !

Finalement, la porte se rabattit violemment contre le mur de pierre.

-Vous ne devez pas entrer ici, Laurent, dit-elle doucement, sans bouger. Ni me toucher sans la permission de Lenoir.

-Lenoir ? Qu'ils aille au diable !

Laurent déposa la lanterne sur la table, contre laquelle il poussa la jeune femme. Ses doigts aggripèrent sa jupe pour la soulever.

-Vous ne devriez pas... Il ne faut pas...

Elle se débattit, repoussant maladroitement ses mains, comme si elle n'avait pas plus de force qu'un oiseau apeuré.

-Non !

Grey voulu se jeter sur Laurent, mais son élan fut brisé brutalement par ses chaînes. La vive douleur qui lui mordit les poignets le ramena à la réalité. Il ne pouvait pas atteindre Isabella, ni la défendre contre Laurent. Il ne pouvait strictement rien faire, sinon observer la scène.

-Ne faites...

Elle battit des bras, renversant la lanterne comme par mégarde. Celle-ci se balança un instant avant de tomber sur le sol, où elle s'éteignit. Une obscurité totale les enveloppa aussitôt.

-Idiote, grogna Laurent. Tu...

Il y eut un bruit sourd. Laurent poussa un petit cri de douleur. Des coups suivirent. Un, deux, puis trois. Les pieds de la table crissèrent sur le sol, et quelque chose tomba lourdement, sans bruit.

Puis Grey ne perçut plus un seul mouvement. Rien, en dehors de la respiration haletante d'Isabella.

Son plan avait fonctionné. Elle avait tout prévu. Les nerfs tendus à se rompre, Grey dut reconnaître qu'il s'était laissé berner. La jeune femme l'avait manipulé comme elle avait manipulé Laurent, avec ses dons de comédienne.

Il y eut un long silence, uniquement rompu par d'étrange frottements de tissu, et parfois par les grognements d'Isabella. Puis elle traversa le cachot d'un pas sûr, comme s'il n'y faisait pas aussi sombre que dans un tombeau.

-Qu'avez-vous fais à Laurent ?

-Je l'ai assommé avec un bas rempli de graviers.

Elle s'assit près de lui et ajouta d'un air pensif :

-Je suis presque sûre de l'avoir atteint à la tête au moins une fois. Quoi qu'il en soit, il ne bouge plus.

-Il est mort ?

-Il respire. Mais avec les blessures à la tête, on ne sait jamais. J'aurai peut-être des explications compliquées à fournir à Dieu quand je paraîtrai devant Lui. Ce qui, étant donné ma situation, peut se produire d'un moment à l'autre. J'espère que je n'ai pas tué cet homme, bien qu'il l'ait mérité sans l'ombre d'un doute. Je laisse ce soin à d'autres. Je connais plusieurs douzaines de personnes qui l'expédieraient avec joie dans l'autre monde.

Elle était déconcertante. Son indéniable dureté était mêlée de fraîcheur et d'insouciance. Et pourtant, c'était cette femme-là qui avait tendu un piège à ses hommes et les avait tués de sang-froid. Il ne devait pas l'oublier.

-Vous ne vous êtes pas contentée de l'assommer. Qu'avez-vous fait, ensuite ?

-Vous voulez un rapport complet ? Demanda-t-elle d'un ton amusé. Vous devez être un véritable espion, monsieur l'Anglais, pour demeurer aussi calme et me poser des questions comme si vous en aviez le droit. Très bien, je vous dirai tout. J'ai ligoté Laurent, et je lui ai dérobé son argent. Il a une liasse de papiers qui m'a semblé intéressante, dans une poche secrète de son habit. Je vous les donnerai, si vous voulez. Pour ma part, il y a longtemps que je ne m'occupe plus de documents secrets.

Elle lui tapota légèrement la main et continua :

-J'ai également trouvé une épingle qui nous sera très utile. Montrez-moi ces jolies menottes... Là, ne bougez plus.

Docile, il lui tendit les poignets et lui toucha les cheveux en même temps, prêt à la retenir si elle tentait de se sauver avant de l'avoir libéré. La colère, la soif de vengeance et le désir tourmentaient son corps et l'enflammaient.

-Ah, nous y sommes, dit-elle dans l'obscurité. Cette serrure est moins compliqué qu'on pourrait le croire.

Elle s'approcha davantage et fit tourner la menotte autour de son poignet, lui effleurant la cuisse au passage. Le désir de Grey s'intensifia, et le spectacle sensuel qu'elle avait évoqué un peu plus tôt refit surface – elle, nue, dansant devant le feu. Il n'était pas Laurent, et il ne la toucherait pas. Mais comment chasser cette image de son esprit ?

-C'est fait.

Les menottes s'ouvrirent comme par magie. Il se massa les poignets.

-Je vous remercie.

Il se leva et étira avec délice ses muscles engourdis. Il était libre. Une vague de joie le submergea. Libre ! Il serra et desserra les poings, envahi par un soudain sentiment de puissance, comme s'il avait pu démonter cette geôle pierre par pierre. Il y faisait noir comme en enfer, ils se trouvaient à vingts pieds sous les bureaux de la Police Secrète... mais la porte était ouverte. Ils les sortiraient d'ici, Jazz et cette femme... ou bien il mourrait. Oui, s'ils ne parvenaient pas à s'évader, il vaudrait mieux qu'ils meurent tous les trois.

Pendant que la femme s'occupait des chaînes de Jasper, il chercha à tâtons le corps de Laurent. Le Français était ligoté avec ses propres bah et bâillonné avec sa cravate. Cette femme était très méticuleuse. Il vérifia pour la forme que les liens étaient solides, puis chercha la poche secrète dans l'habit. Après s'être emparé de la liasse de papiers, il fit glisser le pantalon de l'homme sur ses jambes, le laissant à moitié nu.

-Que faites-vous ? S'enquit-elle en l'entendant bouger le corps de Laurent.

-Je fournis à Laurent un sujet de conversation avec Lenoir quand ils se retrouveront.

Les explications de Laurent leur feraient peut-être gagner dix minutes dans leur fuite. Il y eut encore un cliquetis métallique, et elle annonça :

-Jasper est libre, mais il ne peut pas marcher.

-Je le porterai. Avez-vous un plan pour sortir de ce château ? Nous sommes sans armes, aveccc un homme inconscient sur les bras, et toute la Police Secrète française à nos trousses !

-Mais certainement. Je vous expliquerai ça en route. Prenez votre ami et suivez-moi vite, si vous tenez à la vie.

Grey passa un bras sous l'épaule de Jasper et l'aida à se lever. Le garçon pouvait marcher, à condition d'être soutenu. Dans son délire fiévreux, il discutait avec des personnes invisibles, dans diverses langues.

-Ne meurs pas maintenant, Withlock, dit Grey. Je t'interdis de mourir, tu entends ?

O O o o .. .. o o O O - O O o o .. .. o o O O

Voilà le premier chapitre... Dites-moi toutes vos impressions avec des rewiews, ça fait toujours plaisir.

Rewiew = Teaser