Bonjour à tous!

Ce qui suit est ma première fiction sur King Kong, en même temps que ma première expérience littéraire. Pourquoi est-ce que j'ai décidé de l'écrire? En voici mes raisons.

Tout d'abord, je considère le «King Kong» de Peter Jackson comme l'un des plus grands chefs-d'œuvre du septième art jamais créés. Le film le plus beau, le plus poétique et le plus triste qu'il m'ait été donné de voir. Jamais un film, un livre ou quoi que ce soit d'autre ne m'a bouleversée à ce point-là. En écrivant cette fiction, je voulais qu'elle soit un petit témoignage de mon immense admiration pour Peter Jackson et pour son film étonnant, et aussi pour Naomi Watts, pour son énorme talent et sa performance extraordinaire.

Mais, chose surprenante, ce n'est pas cela qui m'a finalement déterminée à me mettre dans la peau d'un écrivain. Ayant un jour découvert ce site, je me suis aussitôt mise à lire les autres fictions sur King Kong, et ce n'est qu'en lisant quelques-unes d'entre elles que l'idée m'est venue d'écrire moi-même une histoire. Elles sont quatre en particulier, les fictions qui m'ont inspirée: «The writer and the actress» de RebeccaAnn, «It's not about the words» de Anya2, «Beauty» de ChiaraStorm et «Her story» de AndromedaMarine. Je tiens à remercier ici de tout mon cœur leurs auteurs. Sans leurs histoires, la mienne n'aurait jamais été écrite.

Mon récit embrasse les quelques mois qui ont suivi la mort de Kong, en se concentrant uniquement sur Ann et sur sa relation avec Jack. En plus du récit principal, chaque chapitre contient un flashback évoquant les événements antérieurs. Quelques-uns reproduisent, aussi fidèlement que j'ai pu le faire, les scènes du film, tandis que d'autres sont de ma pure invention. Il y en a même un (c'est celui du chapitre 2, pour être exacte) qui retrace une scène qui fait partie du scénario et qui a été filmée, mais n'a été incluse ensuite ni dans la version ciné, ni dans la version longue.

RebeccaAnn a écrit dans le résumé de «The writer and the actress»: «King Kong is a love story!» Oui, c'est une histoire d'amour, et elle doit être racontée comme telle. Cela dit, je conçois très facilement que tout le monde ne risque pas d'aimer ma version de l'histoire et qu'elle peut paraître bizarre (ou même pire) à côté des autres fictions sur Ann et Jack. Ça je comprends bien, mais c'est moi qui suis l'auteur. Et moi, je ne peux pas imaginer la vie d'Ann tourner autrement après les événements du film. Libre à vous de lire ou non.

Le français n'est pas ma langue maternelle, ce dont il ne sera sans doute pas difficile de s'apercevoir à la lecture de mon texte. Mais j'ai essayé de faire de mon mieux. D'ailleurs, ce sera la première fiction sur King Kong en français ici, ce qui m'étonne pas mal. Si quelqu'un prend la peine de la lire, soyez indulgent et ne me jugez pas trop sévérement!


Deux cœurs brisés

"Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point".

Blaise Pascal, "Les Pensées"

"C'est à moi de décider à qui offrir ma vie, tout comme mon cœur".

Arwen à Aragorn, "La Communauté de l'Anneau" de Peter Jackson

"As she looked on him, doom fell upon her, and she loved him".

J.R.R. Tolkien, "The Silmarillion"

Chapitre I

Le papier peint qui recouvrait le mur était vieux, jauni par le temps et le soleil. De minuscules taches d'un jaune plus foncé le marquaient çà et là. Les couleurs des motifs qui l'ornaient jadis, figurant des bouquets de petites roses bleues, étaient presque passées. Cependant, les tigelles, privées de leurs feuilles, restaient encore visibles. Elles s'entrelaçaient, se ramifiaient pour converger à nouveau et former des faisceaux et des gerbes.

Se concentrer sur elles, suivre le jeu bizarre de ces minces lignes brunes sur le fond jaunâtre l'attirait, la fascinait d'une façon étrange. Accablé sous un fardeau trop lourd à supporter, son esprit engourdi se repliait sur lui-même, se recroquevillait, se renfermait dans un cocon hermétique. En dehors de ce cocon, son frêle abri, rien n'existait. Rien du tout.

Un vide immensurable…

Le mur n'était qu'à quelques pouces de son visage. Si elle tournait un peu la tête, elle pouvait voir la couverture du lit et un coin de l'oreiller. Mais bouger, ça n'en valait pas la peine. Le mieux, c'était de rester comme ça, à regarder fixement le mur devant elle, à attendre… et espérer la fin.

– Ann! – Une voix vaguement familière… elle parvient à ses oreilles comme à travers une épaisse couche de ouate.

– Ann! Tu m'entends?

Pourquoi cette voix? Elle appelle… elle appelle quelqu'un. Ann… Est-ce que c'est moi? Je me souviens d'avoir eu un nom autrefois…

Une main lui touche l'épaule, la secoue légèrement.

– Ann!

Ann. Oui, en effet… c'est mon nom. Ann. Mon nom. Un vocable creux. Mais qu'est-ce qu'on veut de moi? Pourquoi ne pas me laisser tranquille?

Elle se retourna lentement et arrêta un regard hébété sur une jeune fille blonde en manteau marron debout à côté du lit. Katie. C'est avec elle que je partage l'appartement.

– Ce gars, Jack, est encore venu. Je le fais entrer?

Jack… Un autre habitant du grand vide qui l'entoure. Une figure de plus dans la danse des ombres. Un fantôme surgi des abysses du néant…

Elle a dit "encore"?

– Encore?

– Il était venu hier. Tu te rappelles pas?

Hier. Pas le moindre sens dans ce mot. Le temps avait perdu pour elle sa continuité. Ses souvenirs épars des heures – ou des jours? – passés, sans cohérence les uns avec les autres, étaient de rares flashs dans le noir qui emplissait sa mémoire. Les grains d'un collier dont le fil s'était rompu. Elle n'en avait réussi à récupérer que quelques-uns.


Elle se tient debout près du bord, submergée par un mortel désespoir. Ultime désespoir.

Il n'est plus. Tout est fini. Il n'est plus.

L'abîme sous ses pieds l'attire irrésistiblement. Un pas. Il n'y a qu'un pas à franchir. Elle est sur le point de faire ce pas. En elle-même, elle l'a déjà franchi. Au-dedans d'elle, elle est morte. Ce n'est qu'une enveloppe trompeuse qui a l'air d'être en vie.

Ann!..

Cette voix… Elle se tourne.

Qu'est-ce qui s'est passé alors?

Le regard de Jack. C'est son regard qui l'a tirée en arrière. Regarder dans les yeux de quelqu'un qui était venu là pour elle… les yeux pleins de compréhension et de compassion infinies… Ça a comme… libéré quelque chose en elle. La digue qui enfermait son chagrin à l'intérieur d'elle s'est brisée, et, comme les eaux d'une rivière débordée, il est monté avec ses larmes.

Elle fait quelques pas hésitants en s'éloignant du bord… pour se retrouver entre les bras de Jack, le visage contre son épaule, à pleurer incontrolablement, à suffoquer de larmes, à dépenser en sanglots convulsifs les dernières forces qui lui restent…

Son regard d'adieu… La vie qui s'échappe de ses yeux sans qu'elle puisse la retenir… Sa main qui glisse…

Il n'est plus.

Torturée par la douleur, son âme agonisante s'accroche à ces larmes, son unique refuge, son unique porte de salut au bord de la sombre folie pire que la mort… Le temps s'arrête. La matière se désagrège. Seule reste la douleur. Et des larmes…

Il n'est plus.

Puis deux policiers apparaissent. Ils ont dû grimper après Jack.

Mademoiselle!

Vous n'êtes pas blessée?

C'est fini maintenant. Il est tué. Vous êtes en sécurité.

Jack ôte son pardessus, le lui jette sur les épaules, passe ses bras inertes dans les manches.

Diable, y a du sacré vent ici! Elle doit être gelée comme un glaçon.

Un liquide brûlant humecte ses lèvres et son palais.

Tenez, buvez ça. Ça vous réchauffera.

Ils l'aident à descendre l'échelle, la conduisent par l'escalier intérieur vers l'ascenseur. Ça tient du miracle, mais elle peut encore marcher.

Dans la cabine, à mi-chemin vers le bas, c'est la catastrophe. Le séisme. L'édifice tout entier s'ébranle. Pierre par pierre, les murs commencent à s'écrouler. Car elle comprend tout à coup ce qui l'attend là, dans la rue, devant les portes de l'immeuble.

Gisant, étendu sur le pavé

Lentement, implacablement, l'ascenseur descend. Ding! On est au rez-de-chaussée. Pas d'échappatoire. On l'entraîne vers la sortie à travers le hall désert. La porte n'est qu'à une vingtaine de pas.

Horriblement mutilé par la chute…

Ses jambes refusent d'avancer, elle s'affaisse comme une poupée de chiffon. On la relève, on la soutient des deux côtés. Jack lui prend la main. La porte vitrée est de plus en plus proche.

Un hurlement muet, un cri long et terrible, pareil à celui d'une bête blessée à mort – le cri de son âme que l'on met au supplice – naît et grandit en elle. Là, derrière cette porte…

On aperçoit une foule de gens qui se pressent, se bousculent pour mieux voir quelque chose. Leur rumeur pénètre dans le hall à travers la porte fermée, semblable au bruit distant du ressac.

Encore quelques pas. Je ne peux pas le voir ainsi!

La porte commence à s'ouvrir. Je ne le supporterai pas… La foule se fend en deux. Non!…

La nuit clémente la prend en pitié et l'enveloppe dans ses ténèbres.

De vagues taches blanches ressortent du noir… leur danse chaotique… Du blanc… des visages. Ce sont des visages.

Des voix lointaines… leur écho qui bourdonne dans sa tête. Tout se confond…

Mademoiselle! Vous m'entendez? Vous allez mieux?

Une voiture… elle est dans une voiture.

Qu'est-ce qui m'est arrivé?

Vous vous êtes évanouie, mademoiselle. – Le visage soucieux du jeune policier se penche sur elle. – Vous vous sentez mieux?

Elle se rappelle tout. Il n'est plus.

Ses yeux qui s'éteignent… Sa main qui disparaît en dessous du bord... Je suis impuissante à le retenir, sa main glisse de ma faible étreinte. Mes doigts saisissent le vide.

Le vide…

Peut-on regarder ses yeux sans vie et ne pas perdre la raison?

Ann!

Elle ne veut pas revenir. Elle veut replonger dans le noir. Là est l'oubli. Là est la paix.

Ann!

Jack… son visage aussi… son regard rempli d'angoisse… C'est sur ses genoux à lui que repose sa tête.

Elle n'est pas bien. Faut l'emmener à l'hôpital.

Elle fait un faible mouvement de la tête.

Non… chez moi. – Tous approchent leurs visages, sa voix est presque imperceptible. – Conduisez-moi chez moi…

Ici, le fil se rompt. Après – nul souvenir. Un grand trou béant dans sa mémoire.

Pourtant, elle avait dû leur donner son adresse, car autrement comment auraient-ils su où la conduire? On avait dû la porter, toujours effondrée, dans l'appartement, la coucher sur son lit. Ensuite, eux partis, Katie avait dû prendre soin d'elle, lui enlever sa robe et…

Ma robe!..

Un nouveau flash, celui-ci d'un éclat incroyable.

Katie tient dans ses mains la robe blanche, l'inspectant d'un regard scrutateur. Puis, sans doute remarquant une étincelle d'intérêt dans les yeux d'Ann, elle dit en hochant la tête:

Y a du sang partout… impossible à laver. Autant la jeter tout de suite.

NON!

Ann est tirée instantanément de sa prostration. Son sang à lui! Elle se précipite d'un seul bond jusqu'au milieu de la chambre, projetée, comme par un ressort, par une folle frayeur centuplant ses forces, se saisit de la robe et l'arrache à Katie avec une vigueur presque féroce. Un accès momentané, une explosion qui, dans sa brusque violence, consume les derniers restes de son énergie… Stupéfaite, Katie recule en poussant une exclamation, elle continue de parler d'une voix aiguë, d'exprimer son inquiétude pour elle, ou son indignation peut-être… mais tout cela existe dans un autre univers, un ailleurs lointain à une distance incalculable… Ann retombe sur le lit, en serrant contre elle le tissu léger dont la blancheur virginale est maculée des marques brunes. Ses doigts tremblants caressent ces marques.

Tout ce qui me reste de lui.


Une terreur subite la pétrifia, broyant sa poitrine dans un étau de fer. La robe!.. Si on me l'avait prise alors que j'avais été inconsciente!.. Où est-elle? Oh, mon Dieu, où est-elle? Sa main fouillait fébrilement sous la couverture. La voici! Ce petit tas de satin sous l'oreiller…

– Ann! – La voix de Katie insistait. – Tu veux voir Jack?

Après quelques efforts, Ann réussit à faire de la tête un signe affirmatif. L'étau de fer se desserrait lentement. L'espace de quelques instants, ses doigts avaient senti le tissu lisse de la robe, et cela fut suffisant pour lui redonner un peu de force. Elle se souleva et parvint à s'asseoir.

– Alors, moi, je file. – Katie boutonnait déjà son manteau.

Assise sur le lit, Ann se massait les tempes, essayant d'éclaircir un tant soit peu son esprit embrumé. Jack va entrer. Il va me parler. Qu'est-ce que je lui réponds? Comment fait-on pour maintenir une conversation? Toutes ces choses, si simples et si naturelles pour tous les autres, étaient devenues pour elle plus alambiquées que les caractères chinois. Il lui fallait les réapprendre, tout comme les enfants apprennent à marcher et à parler.

– Bonjour, Ann! – Jack s'attardait près de la porte. Il regardait avec un mélange de sollicitude et d'anxiété. Oui, on a exactement cette expression-là quand on entre dans la chambre d'une malade qui vient de traverser une crise dangereuse et quand à tout moment on craint une rechute.

Le froid… Pas une seule infime particule de chaleur dans l'univers. Pas une seule étincelle de lumière. Le vide a englouti tout…

– Bonjour, Jack.

Lorsque quelqu'un vient te rendre visite, l'hospitalité veut que tu te montres affable et prévenante. Fais-lui voir qu'il est le bienvenu. Souris, Ann!

Ça aussi, je l'ai désappris.

Ses lèvres esquissèrent un faible sourire. Presque réussi.

– Comment vas-tu?

Qu'est-ce qu'elle est censée répondre à cela? Quels mots enfiler les uns après les autres? Le regard anxieux de Jack lui donnera-t-il une indication?

Oui, je me rappelle. C'est ça, cette petite phrase dénuée de tout sens.

– Merci. Je vais bien.

Comme si les mots pouvaient remplir le vide.

Lorsque l'on reçoit quelqu'un chez soi, il faut offrir quelque chose à son visiteur.

– Je vais faire du café. T'en veux?

Sur le visage de Jack, une pointe de surprise se mêla à l'inquiétude.

– Ce serait bon… Tiens, j'ai apporté des fruits. – Il posa un paquet sur la table.

– Merci, Jack. C'est gentil. On va les manger avec le café.

Pendant que Ann s'occupait du café dans la cuisine – une cuisine si petite que deux personnes pouvaient à peine s'y trouver en même temps – Jack examinait l'intérieur minable de la pièce. Deux étroits lits en fer. Une table boiteuse, deux chaises aux sièges et dossiers râpés. Une armoire dont l'unique ornement consiste en une longue fissure sur une des portes. Sur le rebord de la fenêtre, un petit miroir sans cadre adossé à la croisée. Ni tapis sur le plancher, ni rideaux sur la fenêtre. Un plafond bas, d'où par endroits le plâtre écaillé est prêt à tomber.

Jack sentit une lourde vague de colère monter en lui. Pourquoi? Est-ce que c'est juste ou équitable? Pourquoi Ann, son Ann, est-elle obligée de moisir dans ce taudis, elle, qui mérite cent, mille fois mieux, qui mérite de vivre dans le luxe comme une reine, et quel luxe sera jamais digne d'elle? Je vais te donner cela, Ann. Je vais te sortir d'ici. Je vais tout faire pour toi.

– Voilà. J'y ai mis un peu de lait.

Elle lui tendit la tasse, et Jack tressaillit en sentant le froid glacial de ses mains.

Ils s'assirent à la table. Ann, les épaules affaissées, les mains sur les genoux, fixait le mince filet de vapeur s'élevant de sa tasse et semblait oublier la présence de Jack. Quelques minutes s'écoulèrent. Le silence étendait vers eux ses visqueux tentacules, les en entortillait, devenant avec chaque seconde plus insupportable. Jack soupira, bougea inconfortablement sur sa chaise, puis commença d'un ton perplexe – rien que pour dissiper, par le son d'une voix humaine, l'accablante atmosphère de cimetière qui emplissait l'air calme de la pièce:

– Tu te rappelles, hier, quand j'étais passé te voir et Katie m'avait demandé…

Il s'interrompit en apercevant le geste d'Ann qui hochait la tête négativement. Elle murmura, toujours sans le regarder:

– Je me souviens pas de ce qui était hier.

Puis, d'une voix à peine audible:

– Jack, combien… combien de temps… – la voix défaillante se mourut.

– Aujourd'hui est le troisième jour.

Trois jours. Trois fois vingt-quatre heures dont elle n'a gardé que quelques bribes de souvenirs…

Le cœur de Jack se serra de pitié. Enveloppée dans un châle gris, assise sur le bout de la chaise, Ann était si fragile, si petite, si vulnérable. Une hirondelle aux ailes brisées, orpheline du ciel. Jack refréna son envie de courir vers elle pour la prendre dans ses bras, pour lui dire combien il l'aime, combien il a besoin d'elle. Il savait qu'il ne devait pas le faire maintenant. Les blessures comme celle-ci, on ne les soigne qu'avec une extrême précaution et délicatesse. Pour la guérir, il te faudra beaucoup de temps et de patience, Jack.

– Et toi, Jack, comment vas-tu?

S'efforçant de prendre un air dégagé et jovial, il se mit à parler de la première de "La confusion", sa nouvelle pièce, de la peine qu'il s'était donnée pour la terminer à temps, de la dispute qu'il avait eue avec le metteur en scène à propos des costumes… Ni à son expression, ni à sa voix il ne permettait de trahir la souffrance qu'il éprouvait en la regardant. D'ailleurs, s'il avait montré ses sentiments, Ann l'aurait-elle remarqué? Non, elle était loin, trop loin d'ici, là vers où les mots de Jack ne trouvaient pas le chemin, et son regard fixe se perdait au-delà de toute distance. Au milieu de son récit, n'achevant même pas la phrase, il se tut.

Seigneur, qu'est-ce qu'il a fait de toi? Reviens, Ann! Reviens, je t'en supplie!

Celle qu'il voyait devant lui n'était que l'ombre de la jeune fille qu'il avait connue sur le bateau. Une ombre pâle, dont l'aspect faisait penser à une revenante, étrangère au monde des vivants. Les joues s'étaient creusées sous les pommettes devenues saillantes. Les lèvres avaient perdu leur fraîcheur rose et étaient presque aussi livides que ses joues. La peau diaphane laissait transparaître les cercles bleuâtres sous les yeux qui paraissaient énormes sur cette figure émaciée. Le doux éclat qui les animait autrefois semblait à jamais les quitter.

Son calme apparent, son sourire effrayaient Jack plus que ne l'auraient fait les sanglots les plus déchirants. Son chagrin faisait peur. Il y avait en lui quelque chose de troublant, d'aberrant… comme une sorte de déviation antinaturelle. Ou n'était-ce que son impression, car il savait, à la différence des autres, ce qui en était la cause?

Jack s'interdit de s'arrêter sur cette pensée. Ça n'importe pas. Je vais te guérir, Ann. Je n'y épargnerai rien. Je vais le faire parce que je t'aime, et aucun fantôme du passé ne m'en empêchera. Le printemps viendra, et tu réapprendras à te réjouir du soleil et des fleurs qui naîtront. Tu réapprendras à sourire…

Ces mots résonnèrent en lui comme un serment solennel. Il le donna silencieusement à Ann, et encore plus à lui-même.

– Je vois que tu es fatiguée. – Il fit sonner sa voix avec toute la douceur possible. – Tu es encore faible. Tu ferais mieux de te recoucher.

Il lui tendit le bras et l'aida à se lever, en frissonnant de nouveau au contact de sa main glacée.

– Je reviendrai demain.

– Si ça te dérange pas… – Elle sourit aimablement. – Je serai heureuse de te revoir.

– À demain donc?

– À demain.

La porte se referma sur Jack, et Ann resta seule. Le sourire aimable se figea sur ses lèvres et s'éteignit. Avec une lenteur somnambulique, elle se tourna et se dirigea vers son lit dans le coin de la pièce. Lorsqu'elle passa près de la table, son regard tomba sur les deux tasses de café. L'une d'elles était pleine, c'était la sienne. Pendant son entretien avec Jack elle n'y avait pas touché une seule fois. Ann la regarda longuement, sans comprendre ce que c'est que cet objet et à quoi il sert… puis se détourna.

Elle s'allongea sur le lit, le visage contre le mur, et ferma les yeux. Tout ce qu'elle voulait, c'était cesser de penser. Cesser d'être. Que le peu de vie qui subsiste encore en elle se dissolve dans le néant.