Chapitre VIII

Le matin du jour suivant, Ann se tenait devant la porte de l'appartement de Jack, regardant le bouton de la sonnette et ne pouvant rassembler assez de courage pour appuyer dessus. Il était tôt, très tôt, le soleil n'était pas encore levé. Il doit être chez lui à cette heure. Hier, tard le soir, lorsqu'elle fut rentrée, Katie lui avait appris que Jack l'avait cherchée. "Il n'était pas lui-même", et ajouta anxieusement: "J'espère qu'il ira tout de même pas à la police! À le regarder, il en était capable". Ann imagina Jack courant dans les rues comme un forcené, effrayant dans son désarroi, dans le vain espoir d'apercevoir quelque part la silhouette familière en manteau clair, s'arrêtant quand le souffle lui manquait et portant la main à son front en sueur… Mais on ne peut pas courir comme ça jusqu'au matin. Tôt ou tard, lui aussi avait dû rentrer.

Que vais-je lui dire quand il m'ouvrira? Durant toute la nuit et après, en chemin jusqu'ici, elle s'était désespérément creusé la tête en cherchant les mots qu'elle allait dire. En vain. Se moquant de tous ses efforts, les pensées et les mots s'envolaient en désordre, comme des feuilles mortes éparpillées par le vent. Qu'est-ce que je lui dirai s'il demande pourquoi?

"Je ne peux pas t'épouser, Jack, parce que…"

Comment lui expliquer? Comment lui faire comprendre? Peut-on seulement en parler à qui que ce soit faisant partie du monde normal? Il n'y avait pas de réponse. Il ne pouvait pas y en avoir. Mais cela ne changeait rien. Vas-y, Ann. Le moment est venu.

Le son aigu retentit de l'autre côté de la porte, puis le bruit des pas. La serrure grinça.

Jack avait les yeux cernés de quelqu'un qui avait passé une nuit blanche. Elle aussi devait avoir les yeux cernés. Ne s'était-il pas couché du tout, ou, comme elle, avait-il passé des heures dans son lit les yeux ouverts?

– Ann…

Les lèvres pâles, gercées. Il se les mordait nerveusement.

– Je t'ai cherchée…

Dans ces simples mots, Ann crut entendre vibrer une faible note d'espoir. Il voulait encore espérer. Comme si tout cela n'avait été qu'un petit malentendu, comme s'il lui avait suffi de la trouver hier soir pour que tout redevînt comme avant.

Avant quoi? Nous n'avons aucun "avant", Jack. Ça a toujours été comme ça, depuis les jours où tu venais me visiter, recluse dans mon chagrin, et m'apportais des fruits. Mais c'est seulement hier que j'ai trouvé en moi la force de me l'avouer à moi-même.

Ann entra dans le petit appartement qu'il ne changera pas pour un plus grand pour y vivre avec sa jeune épouse… Les rayons de livres et le canapé qui ne seront pas transportés dans un nouveau cabinet de travail… Le bureau duquel il ne se lèvera pas quand elle l'aura appelé à dîner…

Le moment est venu. Courage, Ann. Ça ne peut pas être plus difficile que de gravir une échelle branlante sous le feu des mitrailleuses.

– Jack…

La boule dans la gorge empêcha sa voix de sortir. Si, ça l'est… Oh combien plus difficile!

– Je ne peux pas, Jack…

Ann murmura ces mots en baissant la tête. Du courage, c'est bon, mais les prononcer en regardant Jack dans les yeux, ça elle ne le pouvait pas. Le silence s'abattit comme une dalle de pierre sur une tombe. Il grossissait, grossissait, emplissait la pièce, en chassait l'air. Bientôt Ann eut du mal à respirer. Encore quelques secondes étouffantes. Enfin, elle entendit un soupir pénible, presque un gémissement.

– C'est donc ça…

Il parlait les dents serrées.

– Tu l'aimais donc si fort que ça!

Ann tressaillit. Cette intonation! Il y avait de l'amertume, de la rage contenue... et encore quelque chose. Un petit soupçon de mépris? ou de répugnance?

Aussitôt ces paroles dites, Jack eut horreur du sentiment qui venait de se traduire en elles. Ann se raidit un instant, puis se redressa lentement, releva la tête par un mouvement d'une fierté et d'une noblesse sans pareil. La petite femme devant lui, mince et droite comme une lame d'acier. Une condamnée qui refuse d'apostasier la vérité devant ses juges. La foule rassemblée pour son supplice peut lui crier des injures, mais est incapable de l'humilier. Jack frissonna de honte. Lui-même s'était joint à cette foule immonde.

– Ann… Oh, Seigneur!.. Je ne voulais pas…

L'auréole de noble obstination se dissipa, les flammes se moururent dans les cendres, tout sombra dans deux océans de douleur qu'étaient devenus les yeux d'Ann. La dernière barrière s'était écroulée. Le Rubicon était franchi, et le vent emportait au loin la fumée des ponts brûlés, la mêlant à l'âpre poussière des chemins parcourus. Les détours ne servaient plus à rien.

– Un jour, tu comprendras, Jack… C'est… c'est chercher un remède pour un mal qui est incurable. Il est impossible de bâtir sa vie avec quelqu'un qui a perdu la raison.

L'ultime simplicité de ces mots terrassa Jack. C'était la fin. La dernière fin. La terre frémit, ébranlée sur ses assises, et le ciel, en tournant sur lui-même, commença à tomber, prêt à réduire au néant le misérable petit être, sans défense face à l'immensité du cataclysme universel.

La dernière fin.

Qu'est-ce qu'il pouvait répondre? Que pouvait-il faire? Pleurer? Supplier? Accuser? Maudire l'injustice du sort?.. Ce qui se passait maintenant, dans cette pièce, entre lui et Ann – et l'autre, le mort, – était au-delà, tout simplement au-delà de tout ceci. Au-delà des paroles. Au-delà des pleurs, des reproches ou des supplications – une autre galaxie à des millions d'années-lumière, une distance incommensurable…

Jack chancela. Ses jambes lui refusaient leur service – ou c'était le sol qui s'effondrait sous lui? Les pieds devenus d'une lourdeur insupportable, il se traîna en titubant jusqu'au fauteuil… un chemin si long tout à coup, chaque pas un effort épuisant… s'y affala enfin, les bras pendants et la tête sur la poitrine – presque un corps sans souffle et sans vie. Ann resta au milieu de la pièce, mince et droite, non plus une lame d'acier, mais une brindille d'herbe qui affronte toute seule une tempête d'hiver. Une larme solitaire glissait lentement le long de sa joue pâle. Tout en elle n'était que compassion. Jack, pauvre Jack… Pourquoi doit-il souffrir, lui aussi, par moi? Elle voulait tellement le consoler, prendre cette tête endolorie entre ses mains, le bercer contre elle en chuchotant des mots de réconfort… comme une tendre sœur le ferait à son frère. Mais cela aussi était impossible. Il n'y avait plus rien, absolument rien qu'elle pût faire pour lui. Juste partir pour toujours.

Elle s'approcha toutefois, du bout des doigts toucha sa main sur l'accoudoir. Une dernière fois. Adieu, Jack.

– Pardonne-moi.

… se retourna et marcha vers la porte, et un abîme glacé s'ouvrait derrière ses pas.


Fini. Ces deux syllabes battaient à l'intérieur de son crâne. Fini. Fini. Sans pitié et sans répit elles martelaient ses tempes. Comme une cloche funèbre, elles sonnaient. Fini. Tout est fini.

Un désastre suprême. Une catastrophe irrévocable. La défaite qui l'a anéanti – sans issue, sans espoir. Un mur de granit qui se dresse en face de lui. Colossal. Monstrueux. Infranchissable. Seul, il se tient devant, dans le blafard crépuscule d'un automne sans éclaircie, sous un morbide ciel de plomb qui fait peser sur lui, sur tout ce qu'il y a de vivant et de chaud en ce monde, un fardeau mortel… Il se tient tout seul, au son du glas qui ne veut pas se taire.

Irrévocable… irrévocable… Ce mot affreux paradait à la tête de toute une procession de ses semblables. Irrévocable. Irréversible. Irréparable. Chaque nouveau participant de ce sombre cortège le condamnait plus inexorablement. Sans appel.

Irrémédiable. Irrémissible.

Mais il y avait encore quelque chose de pire, quelque chose dont il s'aperçut finalement avec une lucidité écrasante. Non seulement irrévocable, mais inévitable. Cela devait arriver. C'était écrit – et, aussi pénible que cela fût à admettre, une parcelle de lui le savait depuis le premier jour. Durant tous ces quatre mois écoulés, un petit germe de cette connaissance, un grain infime sommeillait en lui, profondément enfoui dans quelque coin mystérieux. Les signes avant-coureurs non plus ne manquaient pas. Si seulement il avait su, s'il avait voulu les comprendre!… Oui, c'est exactement cela le point: s'il avait voulu. Car n'a-t-il pas été dit, il y a bien longtemps, par quelqu'un de beaucoup plus sage que lui: il n'y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir…

Rien qu'un pauvre aveugle qui s'est pris pour l'élu du destin…

Une soudaine bouffée de rage, celle que la honte et l'horreur avaient étouffée tout à l'heure, revint et l'envahit avec une violence frénétique. Sa bouche se tordit en un ricanement féroce, ses doigts se crispèrent convulsivement, comme en cherchant la gorge de son ennemi. "T'as eu le dessus, hein?"

Sois maudit!

Cela ne dura qu'un instant. À quoi bon, maintenant, la haine?... Le rictus farouche se figea sur son visage. Tu n'as personne à tuer, Jack. Les avions s'en sont déjà chargés. Ses bras retombèrent, inertes, sur les accoudoirs. Tu as perdu. À quoi bon se révolter contre l'inévitable? Tu l'as perdue. Il se sentait vide à l'intérieur. Ni haine, ni colère, ni douleur – plus rien… Même l'ironie salvatrice – celle qui lui permettait jadis de rire de lui-même et de dompter sa désillusion et son amertume en les déversant dans les dialogues mordants de ses pièces – ne pouvait lui venir en aide.

Il se souvint de cet autre matin où, sur le toit du gratte-ciel, il serrait Ann contre sa poitrine, et les sanglots secouaient son mince corps, mais ni la pitié ni la compassion ne pouvaient empêcher de sonner en lui, telle une trompette, la jubilation de vainqueur: "Elle est à moi! Enfin, je la tiens dans mes bras et ne laisserai plus personne se mettre entre nous!" Le soleil qui faisait tomber sur eux des flots, des cascades de lumière, se levait sur la promesse d'une vie de bonheur. "Elle est à moi! J'ai gagné!"

Et aucun pressentiment n'était venu l'avertir et obscurcir sa joie! Aucun doute lancinant. Aucun nuage, si imperceptible fût-il, dans le ciel bleu de l'avenir.

Quel idiot! Un sourire sardonique plissa ses lèvres.

Un jour, tu as rencontré une fille. Une merveille de grâce, de douceur et de pureté. Une Déesse resplendissante aux yeux bleus et à la chevelure d'or, descendue sur terre pour y apporter une lueur de la beauté céleste. Un seul regard, un seul sourire lui ont suffi pour faire fondre ton cœur. Tu as compris: c'est elle, et tu t'es dit alors: "Le monde n'avait pas encore vu une autre pareille! Je l'avais attendue depuis toujours, sans le savoir, partout je l'ai cherchée – et elle est là enfin. Elle est la seule, je l'ai trouvée, et je ferai tout pour qu'elle soit à moi pour la vie!" Voilà ce que tu as décidé, et depuis ce jour, tu en as fait ton but ultime et ta raison de vivre.

N'est-ce pas un beau début pour un conte romantique, de ceux qui font rêver les adolescentes naïves – avec deux jeunes amoureux dont les sentiments réussissent à triompher de tous les obstacles, et la scène du baiser à la fin?

Car les obstacles – oh que oui, tout à fait dans l'esprit de l'histoire, ils n'ont pas tardé à surgir sur le chemin vers ton but. Ne cherche pas à le nier, certains d'entre eux étaient causés par ta propre faiblesse et manque de caractère. Mais dans ton aveugle confiance en toi, tu les as estimés accidentels, passagers, et surtout surmontables. Surmontables rien que par ta volonté!

Résolu à y faire face et à te battre pour l'amour, en vrai héros d'un conte de fées – plein de courage et sûr de ta victoire…

Jack se rappela, maintenant presque avec dégoût, cet accès de résolution qui l'avait poussé à quitter la première de sa pièce et à courir à nouveau après Ann. Et son empressement ensuite, lorsqu'il l'entourait de ses soins – une hirondelle aux ailes brisées – dans l'espérance que sa patience et sa délicatesse termineront ce que sa résolution et son audace avaient commencé.

"Peu importe ce que ça me coûtera, je dois regagner son amour!" Tu as mis ces paroles dans la bouche d'Edgar, personnage de ta pièce, et, en l'entendant les prononcer lors de la première, tu les as prises pour un appel à l'action. Regagner son amour! Quelle cruelle moquerie! Comment peut-on regagner ce qui est à jamais perdu? Non, pis encore. Ce qui n'a jamais été à toi, ce que tu n'as fait qu'imaginer avoir possédé?

Et tu croyais pouvoir réussir, espèce d'imbécile! Réfléchis un peu! Est-ce que ce sont tes actions ou tes paroles qui décident si la femme que tu aimes t'aimera en retour? Non, ce n'est qu'une illusion. Une illusion consolatrice, créée pour que tu puisses regarder la réalité lugubre à travers un voile couleur de rose, pour que tu continues à croire à une fin heureuse et à ce que tu peux forger toi-même ton bonheur. Pauvre crétin! Tu peux accomplir pour elle plus d'exploits qu'aucun paladin d'autrefois n'avait jamais accomplis pour sa dame – et tout cela en vain. Tu peux braver l'enfer pour la sauver, tu peux défier la mort sur une île grouillant de monstres assoiffés de sang – et cela ne te servira à rien. Tu peux lui répéter mille fois que tu l'aimes, tu peux lui dire tous les mots d'amour que les hommes ont inventés – et cela ne t'aidera pas à réchauffer son cœur même un tant soit peu.

Comment a-t-elle dit? "Chercher un remède pour un mal qui est incurable". Oui… Cette phrase résume tout ce que vous avez fait, Ann aussi bien que toi, durant ces quatre derniers mois. Un mal incurable. C'est ce que tu aurais dû sentir dans son étreinte désespérée alors qu'elle sanglotait sur ton épaule, lire sur son visage ravagé par le chagrin, voir dans ce regard fixe, éteint que tu surprenais si souvent et qui te glaçait d'effroi. C'est ce que tu aurais dû comprendre, si tu n'avais pas été dupe de ton illusion.

Cette leçon, retiens-la bien, Jack. Tu as perdu. Tu as perdu Ann au moment où vous avez mis le pied sur cette foutue île. Une fois pour toutes. Là, tu croyais l'avoir récupérée, parce que tu as grimpé sur une montagne et l'as ramenée avec toi au bateau pour revenir à New York? Triple idiot!.. En l'espace de ces quelques heures, sans toi, elle est passée trop loin pour qu'il te reste encore un espoir de la faire revenir. Depuis lors et pour toujours, vous étiez aussi loin l'un de l'autre que si toutes les montagnes et toutes les eaux du monde vous eussent séparés. Depuis lors, quoi que tu fasses ou quoi que tu dises, cela ne faisait qu'approcher la fin. Ton rival a beau être mort, il a gagné quand même. Tu n'as rien à lui opposer. Tu es seul devant ce mur qui te barre le chemin. C'est ici que ta quête t'a conduit et c'est ici qu'elle se termine. Comment le franchiras-tu? Où vas-tu aller?

Tes actions et tes paroles ne décident de rien. Mais qui décide, alors? Qui décide?


Ann marchait lentement, d'un pas automatique, tout droit devant elle, alors que le soleil commençait son parcours quotidien au-dessus de la ville. Un beau jour de printemps, clair et bleu, se levait. L'astre diurne a fait sa radieuse apparition, donnant la chaleur et la vie à toutes les créatures terrestres, – mais ce n'est pas pour elle qu'il traçait dans l'azur du ciel son chemin lumineux. Non, son soleil à elle s'est couché depuis longtemps – oh, si longtemps! – et sans retour. À jamais, son astre s'est éteint. Orpheline de lui, par une interminable nuit d'hiver elle erre, perdue dans une forêt obscure qu'une tempête de neige a recouverte de son linceul. Le matin ne reviendra jamais, et le sentier qui la ramène chez elle, jamais elle ne le retrouvera… Les oiseaux noirs tournoient sous les nuages, et les branches mortes gémissent, tourmentées par le vent, – des âmes en peine qui n'espèrent plus ni salut ni repos…

La nuit nous attend tous au bout de notre route. Et la neige va recouvrir les traces de nos pas…

La neige. Ce blanc voile de deuil, cette nappe éternellement froide qui s'étend à perte de vue… Telle serait l'incarnation de sa tristesse, si un sentiment pouvait revêtir une forme physique. De la tristesse? Oui, et pourtant… tellement plus complexe, tellement plus difficile à définir il était, le sentiment qui l'emplissait, l'accompagnant le long du chemin que les rayons du soleil étranger n'éclairaient plus. La tristesse en était une partie, certes, mais il y avait aussi de l'apaisement, de la calme résignation, et une curieuse sérénité qu'ils faisaient naître.

C'est un peu cela, peut-être, que ressent celui qui vient de se réveiller d'un long, très long mauvais rêve, peuplé de visages cauchemardesques, et où des forces maléfiques, en subjuguant sa volonté, l'avaient fait agir dans une sorte de torpeur hypnotique. Le réveil apporte l'affranchissement. On ouvre les yeux, on secoue les derniers restes tenaces du rêve comme les fils gluants d'une toile d'araignée, et quel soulagement de recouvrer la capacité de décider pour soi-même et d'agir selon son propre gré! Les obsessions du cauchemar s'en sont allées avec lui, ses démons vaincus ont perdu leur puissance. Non plus leur esclave, mais de nouveau libre, on peut enfin redevenir soi-même… et espérer que le temps fera pâlir l'insupportable image de ce que, dominé par eux, on a failli commettre.

Tout ce qui me reste de plus précieux est toujours avec moi. Personne ne pourra me le prendre, à moins que je ne me le laisse prendre moi-même. Et je ne le ferai pas. Où que j'aille, je le garderai avec moi, en secret, comme un trésor. Jusqu'à mon dernier souffle. Jusqu'à ce que les portes de la nuit me soient ouvertes. À travers la frontière de la mort, car l'amour seul a le pouvoir de la traverser. On regarde chacun de son côté du grand miroir, mais pour l'amour, quelle différence cela fait-il? Pour le retrouver, il me suffira de fermer les yeux et de tourner le regard à l'intérieur de moi.

Je vais quitter la ville. Je n'ai rien à laisser derrière moi ici. Jack va continuer à vivre. Sans moi. Car sa vie à lui continue. Et qui sait, peut-être qu'un jour lui aussi se sentira affranchi… Est-ce que quelque part, dans une autre grande ville, à Chicago, où dans une bourgade inconnue, je ne trouverai pas un tout petit coin pour mon chagrin et pour mes souvenirs?

Revenue de ses pensées, Ann jeta pour la première fois un regard autour d'elle, et prit conscience du lieu où sa distraction l'avait conduite.

Oh, mon Dieu!…

Elle se trouvait au milieu du parc, sur un étroit ponceau en pierre grise, dont l'unique arche enjambait un petit étang à l'eau verdâtre, lisse comme du verre. Des sapins tout autour – sentinelles silencieuses en capes vert sombre – le protégeaient en empêchant les rayons obliques du soleil de pénétrer jusqu'à l'eau. À cette heure matinale, le parc était désert.

C'est ici…

La douleur et la joie, tout aussi intenses l'une que l'autre, lui transpercèrent le cœur, et des larmes incontrôlables vinrent inonder son visage.

C'est ici que nous étions venus… il y a quatre mois… il y a une éternité, lorsque nous étions ensemble…

Des larmes coulaient, coulaient d'une source intarissable, donnant leur goût de sel amer à son sourire, et, avec tout cela, au fond Ann n'était nullement étonnée. C'était tout à fait logique que ses pas l'aient menée ici. Elle voulait, oui, elle voulait plus que tout, avant de partir, revoir ce lieu où, une fois dans sa vie, pendant quelques brèves minutes, elle avait été heureuse.


C'est ici qu'il y a quatre mois, par une nuit scintillante d'étoiles, les deux amants réunis fêtaient leurs retrouvailles. Ils s'ébattaient, ils folâtraient, s'enivrant d'une joie sans mélange. Ignorés de tous et ravis de l'être, ils étaient seuls dans l'univers que leur amour avait créé.

Ils étaient libres...

Toutes leurs peines, toutes leurs souffrances, tous leurs souvenirs s'effacèrent, se dispersèrent, comme un rideau de brouillard troué par le soleil, dissipé par le vent. Elle oublia – oublia mille petites morts qu'elle n'avait cessées de subir chaque jour, chaque heure, chaque minute, séparée de lui. Il oublia – oublia la longue et lente torture qu'il avait endurée dans le morne isolement de sa prison, séparé d'elle. Tout cela était passé à présent. Ils s'étaient retrouvés pour ne plus se quitter. Plus jamais. Il n'y avait que cela qui comptait. Et leur amour.

Rien que notre amour…

Ils riaient, riaient, emportés sur les ailes de la joie, captivés par le charme irrésistible de ce lieu. À la voix de la jeune fille, d'un timbre plus clair que le son d'une clochette d'argent, répondaient les notes basses et profondes du rire de son amant. De légers flocons de neige, projetés en l'air, retombaient en faisceaux d'étincelles, tels une pluie de poussière de diamant. Les guirlandes de lumières multicolores, qui ornaient les arbres, semblaient être autant de joyaux. Les étoiles et les lumières dansaient autour d'eux, virevoltaient dans un tourbillon lumineux.

Mais c'est ça, le bonheur! – cette compréhension éclata soudain en elle. Il est là, il existe! Plus fragile qu'un papillon qui repose un instant sur son épaule avant de s'envoler, et plus puissant qu'un ouragan, aussi éphémère qu'un songe et aussi réel que l'arrivée du jour. Il brille dans chaque étoile et dans chaque lumière, il palpite dans chaque battement de leurs cœurs, il chante dans chacun de leurs rires. Il a transformé ce parc enneigé en décor magique d'un conte de fées, il a incarné leur rêve dans la plus éblouissante des réalités. Ni le passé, ni l'avenir n'importent plus, il n'y a que ce moment d'intimité extatique, éternel moment d'amour dans le sanctuaire de bonheur n'appartenant qu'à eux...

Ça ne peut pas durer. Par la nature même de sa perfection idéale. Ça ne peut pas durer. Parce que le bonheur en ce monde est condamné. Parce que pour l'amour il n'y a pas d'espoir. Mais tant que ça dure… tant que ça dure…

FIN