Parce que sans ce dessin animé découvert à l'âge de cinq ans, je ne serais peut-être pas étudiante en archéologie aujourd'hui...

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Découverte, deuxième partie: les fouilles

L'archéologue cherche à expliquer le passé de l'être humain par le biais des traces matérielles qu'il a laissées derrière lui (artefacts, écofacts ou éléments d'architecture), traces généralement récoltées pendant des fouilles archéologiques et mises en contexte par rapport à leur site d'origine.

De par la nature même de son travail, l'archéologue doit régulièrement faire appel à des spécialistes de nombreuses disciplines différentes: architecture, anthropologie, géologie, géographie, métallurgie, mathématiques, sociologie, biologie, chimie, stratigraphie, informatique, botanique, paléoentomologie, techniques de la céramique et des textiles, linguistique, etc...

Ça, je le savais déjà avant d'arriver sur ce site dans les Pyrénées. J'ai de la chance d'y être, d'ailleurs, moi qui n'ai même pas encore complété mes études en archéologie. Il faut dire qu'Irena Mendoza est ma prof de techniques de fouilles à l'université: je fait partie des cinq élèves chanceux qu'elle a choisis pour participer à cet étrange projet de fouilles qu'elle a lancé suite à la découverte de son drôle d'oiseau doré.

Étrange projet, parce que les journalistes n'arrêtent pas de nous tourner autour – comme tout le monde, ils sont impatients d'en savoir plus. Les chantiers de fouilles ne reçoivent jamais autant d'attention, d'habitude, à moins que leur contenu n'aie une forte valeur symbolique ou culturelle, ou qu'ils ne soient le prétexte d'une lutte politique – et même dans ces cas-là, les archéologues sont le plus souvent laissés tranquilles jusqu'à la publication de leurs résultats.

Et les médias ne sont pas le pire; l'internet foisonne de ces sites (dont le nombre augmente exponentiellement chaque fois que je retourne y jeter un coup d'œil) sur lesquels des hurluberlus exposent en long, en large et en travers leurs théories abracadabrantes sur ce que le « drôle d'oiseau de Mendoza », comme la plupart des gens l'appellent maintenant, peut bien être et d'où il a bien pu venir... Les fans d'extraterrestres s'en donnent à cœur joie, évidemment, tout comme les amateurs de la théorie du complot et tous les autres dingues en quête d'extraordinaire que peut compter notre monde. Au début, c'était rigolo: c'était à qui, parmi notre petit groupe de cinq étudiants, trouverait l'hypothèse à la fois la plus farfelue et la plus élaborée en surfant sur le net pendant les temps libres. Maintenant, presque deux mois plus tard, ça commence à devenir franchement agaçant, surtout avec tous ces curieux qui essaient sans cesse de se faufiler sur le site pour voir l'oiseau de leurs propres yeux ou pour récolter des « preuves » (ne me demandez surtout pas des preuves de quoi!).

Entre tout ça et la sécurité qui a été ajoutée sur le site pour contrer le problème, le travail n'est pas très facile: c'est difficile de se concentrer quand on sait que beaucoup de gens suivent les moindres faits et gestes de l'équipe de fouille avec une attention pour le moins dérangeante. C'est à croire qu'ils s'attendent tous à ce qu'on déterre un extraterrestre - ou Elvis, selon la version.

Personnellement, je commence vraiment à en avoir assez de tout ça, et il y en a plusieurs autres qui pensent comme moi dans l'équipe de fouille. Mais comme eux, je serais bien incapable de tourner le dos au projet et de rentrer chez moi... toute cette histoire est bien trop intéressante, et contrairement aux curieux qui patientent plus bas dans la montagne, je suis en plein dedans: si trouve quelque chose d'intéressant ou si on perce finalement le secret de notre gros oiseau doré, je serai au premières loges et parmi les premières personnes informées.

Car le Grand Condor (comme le professeur Mendoza insiste pour qu'on l'appelle) a jusqu'à maintenant jalousement gardé ses secrets. Les géologues ne sont pas fichus de nous dire de quoi il est fait malgré tous leurs tests – pas qu'ils aient pu en faire tant que ça, prendre même le plus petit échantillon étant toujours impossible – et aucune datation concluante n'a pu être obtenue de l'objet lui-même, même si la stratigraphie de la grotte indique que l'oiseau se serait retrouvé là, comme le document de Mendoza l'indique, quelque part autour de 400 BP.

J'ai entendu dire qu'ils voulaient bricoler une machine à rayons X pour examiner notre drôle d'oiseau de plus près, mais que ça risque de prendre encore quelques semaines, et rien ne prouve que ce sera plus efficace que les autres méthodes utilisées jusqu'à maintenant. Ceux qui planchent sur le Grand Condor commencent à être très frustrés et un peu à court d'idées, à ce qu'il paraît.

Heureusement que tous ces tracas ne me concernent pas vraiment. Avec les autres étudiants, je passe mes journées à faire des sondages dans le sol de la caverne et à l'extérieur dans l'espoir que le site contienne autre chose que le gros oiseau doré, n'importe quoi qui puisse nous donner des indices sur ce qu'il est ou comment il est arrivé ici.

Évidemment, on n'a rien trouvé. Aucune trace d'occupation humaine. Aucun artefact. Rien dans la stratigraphie ne marque l'arrivée du Grand Condor, aucune trace de son transport ne subsiste. C'est à croire qu'il est vraiment arrivé là en volant, comme l'affirme le carnet de l'ancêtre de la prof.

En fait, de nous tous, seule l'équipe attitrée à l'entrée principale a fait quelques progrès: d'après eux, l'éboulis qui a bouché l'entrée principale de la grotte est en fait d'origine humaine: on l'aurait volontairement obstruée peu de temps après la mise en place de l'oiseau. En démontant « l'éboulis » pierre par pierre, ils ont trouvé des débris de bois, peut-être une sorte d'échafaudage, et la tête d'une pioche d'époque. Une fois complètement dégagée, l'entrée devrait être assez grande pour avoir laissé passer l'oiseau... même les ailes déployées, comme l'a fait remarquer l'un de mes camarades en riant.

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Je ne ris plus.

Hier, l'équipe de l'entrée a fini de dégager les débris de l'éboulis. En fin d'après-midi, le soleil a inondé la grotte – l'entrée est orientée face à l'ouest. Et la prof, se fiant à son fichu carnet, a décidé de tenter une petite expérience - ça m'étonnerait qu'elle ait eu l'autorisation pour, d'ailleurs, mais personne ne l'a arrêtée, alors elle l'a fait. Il faut dire que tout le monde était très curieux (et sceptique dans la plupart des cas, mais ça, ça n'a plus aucune importance). Elle a récupéré l'espèce de grosse médaille dorée gravée d'un symbole solaire qu'elle avait trouvée avec le carnet et elle a grimpé jusque dans le « cockpit » de l'oiseau. Et elle a attendu que le soleil l'atteigne.

Évidemment, je n'ai pas vu ce qu'elle a fait (c'est l'un des archéologues plus expérimentés qui travaillent sur le site qui m'a tout expliqué ce matin), mais à ce qu'il paraît, la grosse médaille s'insère parfaitement dans une cavité à l'intérieur du cockpit, au milieu du « tableau de bord ».

C'est une clé, quoi.

Et elle doit bien fonctionner, parce que quand le soleil a touché l'oiseau, il s'est illuminé. Et je ne veux pas dire qu'il reflétait la lumière naturelle, même s'il y avait un peu de ça aussi; non, il brillait. Des lignes de lumière le long de ses joints, comme s'il y avait un mini-soleil enfermé à l'intérieur et que l'oiseau n'était qu'une coquille prête à se fendre pour le libérer. Les yeux aussi brillaient, tout comme les grandes plaques sur les ailes.

C'était magnifique. Et terrifiant. Après quatre siècles et demi de sommeil, la créature reprenait vie.

La tête s'est abaissée, le cockpit s'est fermé. La queue a bougé. Les ailes se sont déployées, fauchant un échafaudage au passage. Heureusement qu'il n'y avait personne dessus.

Et les pattes – ou devrais-je dire le train d'atterrissage? - se sont repliées, et l'oiseau s'est envolé.

Il a passé l'ouverture de la grotte (c'était très serré, mais ça passait, comme l'avait prédit mon camarade de classe) et il s'est envolé.

Nous devions former un drôle de spectacle, toute l'équipe de fouille plantée debout à l'entrée de la grotte, les yeux ronds comme des billes et la bouche grande ouverte, à regarder notre sujet d'étude décrire quelques cercles paresseux dans le ciel avant d'aller se poser sur un terrain vague à peu près plat.

Le Grand Condor. Quel nom approprié, au final, surtout en y mettant les majuscules. Après avoir été témoin de cet envol, personne ne pourrait plus l'appeler le « drôle d'oiseau de Mendoza ». Il fait trop d'effet pour un nom aussi ridicule.

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Sur le chantier de fouilles, ça discute ferme. Des hypothèses sont émises, on veut appeler d'autres spécialistes. Au milieu de tout ça, la prof circule de groupe en groupe, donne son opinion de temps à autre. Elle a toujours sur le visage cet immense sourire qui ne l'a pas quittée depuis qu'elle a posé l'oiseau.

Je n'ai jamais vu quelqu'un sourire comme ça. Mais bon, je suppose qu'elle en a bien le droit: elle a prouvé à tout le monde qu'elle avait raison, et d'une manière extrêmement spectaculaire qui plus est. Et puis... Je sais qu'elle a sa licence de pilote. Elle aime voler. Et d'après ce qu'elle a dit, le Grand Condor se pilote mieux et plus facilement que n'importe quel avion qu'elle ait jamais vu. Un vrai jeu d'enfant. Son envie de reprendre l'air avec est palpable.

En bas de la montagne, sur internet et dans les journaux, les curieux sont plus excités que jamais. Dans les milieux scientifique, le débat fait rage et les hypothèses fusent, à peine plus plausibles pour certaines que celles énoncées par les adeptes de la théorie du complot. On veut examiner l'oiseau dans ses moindres détails, savoir de quoi il est fait, comprendre son fonctionnement, connaître ses origines. Des démarches ont été entamées pour que des spécialistes de tous horizons participent au projet.

De par la nature même de son travail, l'archéologue doit régulièrement faire appel à des spécialistes de nombreuses disciplines différentes: architecture, anthropologie, géologie, géographie, métallurgie, mathématiques, sociologie, biologie, chimie, stratigraphie, informatique, botanique, paléoentomologie, techniques de la céramique et des textiles, linguistique, etc.

Mais c'est certainement la première fois que des archéologues auront besoin d'experts en aéronautique...

Ou faudrait-il plutôt appeler la NASA?

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BP: before present: système de datation pour laquelle une date correspond à l'âge de l'objet par rapport au présent, qui est fixé à 1950. 400 BP correspond donc à 400 ans avant 1950, c'est-à-dire 1550. Il s'agit bien entendu d'une date approximative.