Du sang.

Du sang partout.

Le liquide écarlate trempe les flancs du Tauros. Le Pokémon gît à terre dans une immense mare pourpre qui n'en finit pas de s'étendre. Un meuglement lui échappe. Ses narines se contractent et ses sabots s'agitent dans le vide, comme pour charger l'ennemi. En vain. Une dernière série de chocs agite ses muscles, puis il ferme les yeux. Reste immobile.

Olga remonte ses lunettes sur son nez d'un geste machinal. En face d'elle, le jeune dresseur serre les poings.

- Tauros, reviens, prononce-t-il d'une voix hachée.

Dans les tribunes, le silence est total. La main du challenger tremble alors qu'il s'empare de la dernière Pokéball à sa ceinture.

- Insécateur, vas-y !

Le Pokémon insecte se matérialise, ses ailes vibrant dans l'air. Son regard de tueur se fixe sur son adversaire, le Flagadoss, qui, assis tranquillement à quelques mètres de là, ne semble même pas le remarquer. Un bruit strident s'élève alors qu'il aiguise les grandes lames qui lui tiennent lieu de bras l'une contre l'autre.

- Insécateur, Taillade.

L'ordre a à peine quitté les lèvres du dresseur que déjà le Pokémon n'est plus qu'une tâche floue. Se déplaçant trop vite pour être vu à l'œil nu, l'Insécateur fonce sur sa proie, volant littéralement au-dessus du terrain. Rien ne semble pouvoir arrêter sa fulgurante rapidité.

Soudain, un rayon transparent aux reflets bleutés fuse de la gueule du Flagadoss. Et surprend l'Insécateur en plein vol, le stoppant net. Un battement de cils et le gel se cristallise, l'emprisonne aussi sûrement qu'une mouche dans de l'ambre. Durant une fraction de seconde, le cocon de glace reste suspendu.

Instant d'éternité.

Puis il se fracasse à terre. Des échardes volent dans toutes les directions, et le sol absorbe lentement la glace fondue mêlée de sang. De l'Insécateur, il ne reste plus aucune trace.

Le dresseur, vaincu, baisse la tête. Olga a un sourire glacial.

- Au suivant !

Je m'avance dans l'arène sous les encouragements de la foule, la main crispée sur la première Pokéball à ma ceinture...


Deux mois plus tôt :

Rien n'a changé.

Dans la pénombre, la chambre est exactement la même qu'il y a dix ans. C'était stupide de ma part d'espérer le contraire, je le sais pertinemment. Aucune chance que ma mère ne transforme la pièce en salle de sport, elle qui ne parvient toujours pas à accepter sa mort. Chaque soir, elle l'attend, assise dans la cuisine, les yeux perdus dans le vide. Comme s'il allait rentrer de l'école et se jeter dans ses bras en souriant comme avant. Comme s'il allait s'extirper de sa tombe tel Jésus ressuscité.

Laissez-moi vous dire une bonne chose : ce sont des conneries. On n'est pas dans une série télé, et les morts ne reviennent pas à la vie. Ça, je l'ai compris depuis longtemps. Depuis ce jour pluvieux où je les ai regardés mettre mon frère dans une boîte et l'ensevelir dans la terre froide. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps ce jour-là. Et plus jamais depuis.

Cependant, ça n'empêche pas une écharde de glace de me transpercer le cœur lorsque mon regard se pose sur le lit. Les souvenirs se déversent en cascades. Une image en particulier s'impose à moi : mon frère, étendu sur la couette, une expression neutre sur le visage. Les yeux ouverts, les bras pendants, la tête légèrement penchée de côté. Immobile. Comme un marionnette dont on aurait coupé les fils.

Arrêt cardiaque, selon les médecins. Étonnamment rares chez un enfant de dix ans, mais il existait des cas semblables. C'était la vie.

La vie, elle pouvait aller se faire voir, avais-je pensé à l'époque du haut de mes six ans.

Le sentiment d'injustice me hante toujours. Face au drame, ma mère avait repris la cigarette et s'était renfermée sur elle-même. Mon père, lui, s'était lancé à fond dans sa carrière politique. Moi, je m'étais mise à haïr le jeu qui m'avait volé mes derniers instants avec mon frère. Le jeu en question ? Pokémon. Plutôt stupide comme raison pour détester quelque chose, hein ? Mais à l'époque, je n'y avais pas exactement réfléchi. Ça s'était imposé tout seul, comme une évidence. À cause du dernier souvenir que je conservais de mon frère en vie.

Je le revoyais encore allongé sur son lit, la tête appuyée sur un tas de coussins, sa Game Boy entre les mains. Il se mordait les lèvres, fixant l'écran, l'air intensément concentré. Je pouvais entendre la musique de son jeu, une mélodie répétitive qui est encore gravée dans ma mémoire à l'heure actuelle.

- Vivi ? l'avais-je interpellé.

Son véritable prénom, c'était Vivian, mais à six ans, je trouvais ça trop compliqué. Il avait levé la tête, avant de froncer les sourcils.

- Laisse-moi tranquille Léa, je suis occupé.

Puis il s'était replongé dans son jeu. Je m'étais approchée, et avec l'obstination propre aux enfants, l'avait tiré par la manche.

- Vivi ?

Il avait brusquement ramené son bras vers lui, sans même prendre la peine de me regarder.

- Laisse-moi tranquille, je te dis !

- À quoi tu zoues ?

(Le moi de six ans avait encore du mal à prononcer certains sons.)

Il m'avait regardé, agacé.

- Si je te le dis, tu me laisseras tranquille ?

Il devait y avoir un piège dans la question, avais-je décidé. J'avais plissé le front, essayant de le repérer, puis avais finalement abandonné après une longue recherche de deux secondes.

- Voui, avais-je déclaré.

- Je joue à Pokémon.

Et il avait à nouveau cessé de me prêter attention.

- C'est quoi, Moképon ? avais-je voulu savoir.

- Léa, dégage !

J'étais partie, comprenant sans vraiment l'accepter qu'il était occupé. Et puis, de toute façon, avais-je raisonné, ce n'était pas comme s'il allait disparaître. On jouerait ensemble demain matin. Sauf que le destin en avait décidé autrement. Et lorsqu'on l'avait retrouvé mort, agrippant encore sa Game Boy entre ses doigts gourds, j'avais concentré toute ma haine sur ce jeu.

Je soupire. Ce ne sont vraiment pas de bons souvenirs. Et puis, qu'est-ce que je fais ici, d'abord ? Je ne suis pas revenue dans cette chambre depuis des années. Je dois être masochiste. C'est la seule explication. Hé bien, autant aller jusqu'au bout. J'allume la lumière et m'avance lentement dans le passé. Dois-je vraiment vous décrire la chambre de mon frère ? C'est exactement ce à quoi on pourrait s'attendre quand on entre dans le repaire d'un gamin de dix ans, sauf qu'une bonne couche de poussière recouvre le tout, et que ça pue le renfermé. Quelques détails suffiront à vous peindre le tableau. La bibliothèque déborde de bandes dessinées. Deux des tiroirs de la commode sont à moitiés tirés. Un vieil ordinateur qui ne doit pas avoir plus de quatre gigas d'espace disque somnole dans un coin. Je suis sûre que si je me baissais pour regarder sous le lit, j'y trouverais encore une ou deux chaussettes sales. Et sur la table de chevet...

Un petit frisson d'anticipation monte le long de mon dos.

Une Game Boy. Sa Game Boy, forcément.

Quoi, qu'est-ce que tu comptes faire ? La jeter à terre et la piétiner ? demande la partie rationnelle de mon esprit.

C'est une possibilité qui me tente bien...

Tu ne sais même pas si le jeu est dedans.

Excellente remarque, je me félicite.

Je m'approche et m'empare de la console d'un geste vif, puis la retourne. Une cartouche bleue avec le logo Pokémon à moitié caché s'offre à mon regard. L'anticipation se change en excitation mêlée de colère. J'empoigne la console, m'apprêtant à lui faire faire violemment connaissance avec le mur, quand une pensée m'arrête dans mon élan. Détruire le jeu physiquement, c'est trop facile, et ma satisfaction n'en sera que trop temporaire. Tandis que triompher de Pokémon dans les règles, battre le jeu à la loyale... voilà qui est cent fois plus alléchant. C'est vrai quoi, à quoi ça sert la vengeance si on ne peut même pas la savourer ? J'allais venir à bout de ce jeu, et en y prenant plaisir de surcroît, d'une manière certes différente de celle d'un joueur habituel - certains auraient dit perverse -, mais j'estimais en avoir le droit. Ensuite, je pourrais définitivement tourner la page.

Je retourne dans ma propre chambre, emportant mon trophée avec moi. Une fois assise en tailleur sur mon lit, ma bulle d'autosatisfaction éclate, et je me sens plus bête que mes pieds. Quelles sont les chances que la Game Boy marche encore après dix ans ? Les piles sont sûrement mortes depuis belle lurette. Quant à la cartouche elle-même, elle n'a sans doute pas résisté aux ravages de la poussière combinée à l'humidité.

Une seule façon de le savoir. Retenant mon souffle, je pousse l'interrupteur en position marche.

Bling !

Le son caractéristique de la console s'initialisant se fait entendre, résonnant à mes oreilles comme un chœur d'anges. J'appuie sur A comme une malade et me retrouve récompensée par le logo Pokémon. Ma némésis. Enfin nous nous rencontrons. Nous allons maintenant nous affronter sur le champ de bataille, et un seul d'entre nous sortira vainqueur de ce combat titanesque. Mouahaha !

Hum. Pardon, je me suis laissée emporter. Je disais donc, le logo Pokémon. En dessous, un petit personnage, et des bestioles bizarres qui défilent. Je ne suis pas étrangère au concept de Pokémon, mais j'en sais sans doute moins que la moyenne. En gros, on doit capturer des monstres et tuer tout ceux qui ne sont pas à nous, non ? Plutôt violent pour un jeu destiné aux enfants. Enfin, de toute façon, j'apprendrai sur le tas, ce n'est certainement pas le manque d'informations qui va m'arrêter.

J'appuie à nouveau sur A. Nouvelle partie, options ? me propose l'écran. Tiens, bizarre, Vivian n'avait pas de partie en cours ? Elle a peut-être été effacée... Je valide Nouvelle partie, le sourire aux lèvres.

Et mon monde bascule dans le noir complet.


Note de l'auteur : Ceci est en fait la version romancée de ma partie de Pokémon Vert Feuille. Je joue en Nuzlocke, c'est à dire que tout Pokémon évanoui est considéré comme mort, et qu'on ne peut tenter d'attraper que le premier Pokémon que l'on rencontre dans chaque zone. Donc oui, malgré l'humour de la chose, il y aura du sang, des morts (parce que je suis une quiche en stratégie), et des pleurs.